OBSERVATION II
Lancereaux (Leçon de clinique médicale, 1879-1891).
« Vous vous souvenez d'un malade âgé de 41 ans couché au ne 29 de Ja salle Sainte-Marthe, qui nous a quitté il y a quelques jours à peine; après avoir été militaire, il était devenu garçon boucher, et depuis longtemps se livrait à des excès alcooliques. Admis le 26 dernier dans notre service, il présentait tous les
signes de cette intoxication et se plaignait en outre aux extré-
Pie
mités des doigts des deux mains, de sensations, de picotements, de froid et d’onglée. Vers la fin de janvier, il remarqua un matin, en se levant, que les derniers doigts de sa main gauche étaient pâles, froids et présentaient en somme l’état connu sous le nom « de doigt mort ».
(Len était de même des deux derniers doigts de la main droite ; l'index et le médius restaient sains de ce côté. Cet état dura 24 heures, après quoi, pour me servir d’une expression du malade, le sang revint. Alors commencèrent des douleurs atroces dans les extrémités digitales, douleurs qui durèrent quinze jours. En même temps la coloration changeait; de rouge elle passait successivement au violet, puis au noir, et le malade se k décida à entrer à l'hôpital.
A ce moment les phalangettes commençaient à se momifier et leur chute était inévitable, du moins à gauche. A droite la gangrène resta superficielle, il se forma une eschare de la pulpe et les parties mortifiées, entraînant l’ongle avec elles, se détachèrent en doigt de gant vers la fin d'avril. Depuis la réparation a été complète, sauf pour les ongles, qui sont encore côtelés et recourbés. En ce qui concerne les quatre doigts dela main gauche, l'élimination, au contraire, a été longue, et les phalangettes ne se sont détachées que vers la fin du mois d’août et dans le commencement de septembre. La gangrène revêtait la forme momifiante et l'élimination put s’opérer sans suppuration. La séparation terminée, on apercevait une petite cicatrice rayonnée, recouvrant complètement l'extrémité articulaire.
Vous savez que ce malade avouait parfaitement ses habitudes alcooliques, mais de plus, il nous raconta que, pendant les
trois mois qui avaient précédé son entrée à l'hôpital, il s’était
Mo nourri exclusivement de pain contenant une certaine quantité de seigle.Dans ces conditions il y a lieu de se demander si la véritable cause de la gangrène a été l’ergotisme ou l'alcoolisme. Or, comme le malade ajoutait que ses camarades se nourris- Saient du même pain que lui et qu'aucun n'avait présenté d’accideñts du côté des membres, l'alcool doit être parliculièrement incriminé. Pourtant la rareté des mortifications des extrémités chez le buveur, nous conduit à faire une part à l’ergot de seigle, qui vraisemblablement, n'aurait pas suffi à produire la gangrène, s’il n’eût trouvé un terrain préparé par l’al-
coolisme.