B. ASPHYXIES PAR CAUSES EXTRINSEQUES
§ I. — Asphyxies par violences extérieures entravant le passage de ï air.
A ce groupe appartiennent la pendaison, la strangulation, ' la submersion et, dans une certaine mesure, la suffocation, genres de mort confondus autrefois sous la dénomination fort inexacte d’asphyxies violentes. Fort inexacte, car, comme nous allons le voir, les phénomènes mortels ne relèvent pas toujours directement de la suspension de l’hématose et, bien souvent, il faut incriminer soit les troubles delà circulation encéphalique, soit l’arrêt du coeur.
D’ailleurs, il est évident que, dans ce travail consacré à l’asphyxie en général, nous n’avons pas à étudier toutes les questions afférentes à ces divers genres de mort, mais seulement à déterminer rapidement la part qui revient à l’asphyxie dans ces processus, nettement différenciés par la médecine légale.
Pendaison et strangulation. — Si le médecin légiste doit distinguer la pendaison de la strangulation, ces deux genres de mort peuvent, à notre point de vue, être rapprochés. Dans les deux cas il s’agit d’une asphyxie par compression des voies respiratoires dans leur trajet cervical (Hoffmann)
(1) Art. Agonie. Nout. Dict. de rnéd. et de chir. pratiq.
qu’il y ait constriction du cou })ar los mains ou un lien circulaire (strangulation) ou étranglement par suspension (pendaison).
Que dans ces conditions l’asphyxie se produise, il serait superflu de l’expliquer ; mais elle n’est pas toujours la cause univoque de la mort. En effet, dans certains cas de strangulation, les carotides et les jugulaires sont comprimées en même temps que les conduits aériens ; dès lors un trouble profond est apporté à la circulation encéphalique, et les manifestations d’anémie ou de congestion cérébrale s’ajoutent à celles de l’anoxhémie. M. le professeur Brouardel (1), s’exprime à cet égard dans les termes les plus formels : « Sous le rapport pathogéuique, quel que soit le procédé par lequel un lien est appliqué autour du cou, la mort est la conséquence de la gêne apportée à la circulation de l’encéphale, et, secondairement de la gêne souvent incomplète de la respiration. »
Il en est de même pour la pendaison. Abstraction faite des cas où les premières vertèbres cervicales sont luxées ou fracturées, il se produit souvent d’une manière simultanée l’occlusion des gros vaisseaux artériels et veineux du cou et la compression des conduits aériens. Il y a plus : comme la pendaison, ainsi que le fait remarquer M. Brouardel, n’exige qu’une force de traction peu considérable, les vaisseaux sont oblitérés avant les voies aériennes. Aussi la mort survientelle tantôt par asphyxie, tantôt par syncope, tantôt enfin, et c’est le cas le plus habituel, par combinaison de l’apoplexie congestive et de l’asphyxie proprement dite.
Submersion. —Ici l’obturation des voies respiratoires est
(1) Comment, de la traduct. franç. du Traité de médecine légale d Hoffmann. Paris, 1881.
Ccau>ée par ritnmersion dans un liquide, tel que l’eau, qui jDénètreplus ou moins vite dans les voies respiratoires. Dans la grande majorité des cas, la mort survient par asphyxie ; au début de l’immersion, les noyés suspendent volontairement leur respiration pour empêcher la pénétration de l’eau; puis quand, par les progrès de l’anhématosie, l’intelligence s’abaisse, les mouvements respiratoires reprennent et l’eau entre dans les bronches. Telle est du moins l’explication fournie par Bert (1) d’un fait incontestable: la présence d’un liquide écumeux dans les voies aériennes.
Dès lors les poumons sont dans les conditions les plus défavorables à l’hématose. Aussi est-il bien plus difficile de ranimer les animaux noyés que les animaux strangulés.
Si l’asphyxie est le mode habituel de la mort dans la submersion, 011 ne saurait nier cependant que parfois la syncope précipite, ou même provoque directement le dénouement fatal, sans doute sous l’influence de la terreur qu’éproaventies noyés (Tardieu) (2).
'RQs>iQ la suffocation. Elle comprend, d’après les médecins légistes, tous les cas dans lesquels un obstacle mécanique autre que la pendaison, la strangulation et la submersion, empêche violemment l’entrée de l’air dans le poumon, qu’il y ait occlusion directe des narines et de la bouche, compres sion des parois de la poitrine ou du ventre, enfouissement dans la terre ou un milieu pulvérulent, ou enfin séjour forcé dans un espace confiné trop étroit. (Tardieu.)
Ce groupement est, on le conçoit, quelque peu artificiel; car, sous une même rubrique, sont rangés des cas où l’asphyxie se fait rapidement, p ar des violences exercées su
(1) Alt. Asphyxie. Dict. pratiq.
(2) Ann. d’hyg. et de méd. lég., 1863,
l’individu (infanticide, par cxc'inple), et d’autres oùTanoxliôinie est lente (confinement). Les premiers seuls peuvent être rapprochés des autres genres d’asphyxie violente ; quant aux seconds, ils rentrent dans notre dernière classe d’asphyxies, celles par altération du milieu extérieur.
Nous venons de voir combien dans ces différentes variétés de morts violentes, sauf la suffocation, les influences pathogéniques sont variables ; les tableaux cliniques comme les lésions anatomo-pathologiques ne sont pas moins disparates.
Les différents genres de mort confondus sous le nom d’asphyxie doivent, dit Tardieu (1), être soigneusement distingués et présentent entre eux une diversité réelle. Aussi « l'histoire de l’asphyxie n’appartient-elle pas à la méde- « cine légale. » Le but que doit se proposer l’expert, ce n’est pas de reconnaître l’asphyxie, mais de déterminer les conditions où elle s’est produite. D’où il résulte aussi que les considérations médico-légales sortent du cadre de notre étude.
§ 2. Asphjxieb par modifications du milieu extérieur.
Dans cette catégorie rentrent les troubles respiratoires qui se produisent quand le milieu extérieur présente une composition telle que l’artérialisation du sang est entravée.
Ces modifications dn l’atmosphère peuvent se ranger dans deux classes : tantôt l’air ne se renouvelle pas, ou, se renouvelant d’une manière fort imparfaite, perd plus ou moins rapidement ses propriétés vivifiantes (asphyxie par
(1) Art. Asphyxie, Med. légale. Dict. pratlq.
air confiné) ; tantôt c’est la pression de l’air cpai s’écarte singulièrement des conditions normales. Mais ici nous sommes en présence d’une question fort controversée. Nul ne doute que les variations considérables dans la pression barométrique exercent sur rbomme une influence considérable. Reste à savoir si les phénomènes produits rentrent dans le cadre de l’asphyxie. A cet égard il faut séparer les effet, s de la diminution et de l’augmentation dans la pression . Les premiers ne constituent, comme nous le verrons, qu’une modalité de l’asphyxie. Pour les seconds, il en est tout autrement.
Des expériences ae Bert(l), il résulterait que l’air comprimé n’agit qu’en augmentant la tension de l’oxygène dans l’air et dans le sang; cette augmentation de tension, jusqu’à trois atmosphères environ, aurait pour cojiséquence de suractiverles oxydations ; portée plus loin, elle se traduirait par une véritable intoxication. L’oxygène comprimé secompor- , terait comme un poison de la moelle dont il exalterait d’abord, puis annihilerait le fonctionnement.
Les hautes pressions ne donneraient donc pas lieu à une asphyxie vraie : cependant certains expérimentateurs comme Lehmann (2), Cyon(3), ont combattu les conclusions de Bert. Mais que l’oxygène comprimé constitue ou non un poison spécial pour l’organisme, il n’en est pas moins certain que les accidents qu’il provoque ne rentrent pas dans l’asphyxie proprement dite.
Quant aux phénomènes qui se produisent en cas de décompression brusque, chez les plongeurs à scaphandre par exemple, ils ont aussi une physionomie toute spéciale ; ils
(1) Press, barométriq., 1878.
(2) Arch, f. die gesammte PhysioL, vol. XXVII, p. 421.
(3) Compt, rend. Acad, sc., févr, 1882.
seraient dus, d’après M. Bert, au dégag-einent de bulles d’azote dans le sang, ou même dans les tissus.
^Ainsi, en résumé,nous n’aurons à étudier dans ce chapitre que deux variétés d’asphyxies : par air confiné, par diminution marquée de la pression barométrique, toutes deux rarement mortelles, mais surtout intéressantes au point de vue physiologique. La première ne nous arrêtera guère; car nous avons déjà souvent utilisé les renseignements qu’elle nous donne sur le mécanisme général de l’asphyxie ; la seconde au contraire comporte plus de développements, parce qu’elle aune allure toute spéciale.
1° Asphyxie par air confiné. — De toutes les formes d’asphyxie c’est celle que les expérimentateurs, Bernard (1), et Bert surtout, ont le mieux étudiée; elle est considérée par eux, et, à juste titre, comme le type de l’asphyxie lente.
Le confinement a nécessairement pour résultat l’accumulation de l’acide carbonique et la diminution de l’oxygène dans . le milieu ambiant. Dès lors l’absorption d’oxygène et l’élimination d’acide carbonique par le sang sont ralentis.
A quelle altération de l’atmosplière sont dus les phénomènes asphyxiques ? Pour résoudre cette question, Bert a déterminé la composition centésimale de l’air après la mort ; il a constaté que la proportion d’acide carbonique est toujours inférieure à celle qui donne lieu à des accidents toxiques (15 à 17 pour 100 au lieu de 20 à 30 pour 100), tandis que l’oxygène disparaît presque entièrement. C’est donc à la privation d’oxygène que’Bert, après Bernard (2), attribue la mort. C’est une asphyxie par l’azote.
(1) Siibst. toxiq. etmédic., p. 125.
(2) Aaesthésiq. et asphyxie, p. 373.
Eli tous cas, comme la proportion d’oxygène clans les
faits cliniques ne tombejamais aussi bas, on s’expiicjue que
les manifestations asphyxiques sont rarement très pronon-
cées.
D’autre part rargumentation de Bert n’est pas à l’abri de la critique; car, comme nous l’avons déjà fait remarquer, la désoxygénation du sang a pour corollaire naturel la surcarbonisation ; le défaut d’oxygène amène la rétention de l’acide carbonique dans le sang. D’un autre côté on peut se demander si l’acide carbonique n’est pas pour quelque chose dans certains phénomènes morbides, par exemple le délire furieux, véritable délire d’intoxication, signalé dans plusieurs des faits qu’ont rapportés les auteurs. Il est vrai que, pour P. Bert, il ne serait que le résultat de la terreur ou de la fureur des malheureux qui se sentent voués à une mort prochaine.
Enfin, dans le confinement, ii faut faire intervenir d’autres éléments que les modifications de l’air extérieur. L’atmosphère se sature de vapeur d’eau : d’où le ralentissement de l’évaporation cutanée et de la transpiration pulmonaire. De plus, elle se vicie par des principes miasmatiques d’origines diverses. M. Gavarret (1) a constaté que des animaux enfermés dans des milieux confinés présentaient des phénomènes d’intoxication, alors même qu’on renouvelait la provision d’oxygène etqu’on enlevait l’acide carbonique exhalé. C’est évidemment à ces miasmes répandus dans l’air qu’ils devaient être attribués.
Ainsi les recherches expérimentales sur la respiration en vase clos ne nous donnent pas la clef de tous les phénomènes observés chez les individus placés dans un air confiné;
(1) Art. Air du supplém. au Dict. des Dict. cité par Tardieu.
Dreyfus-Brisac. 9
et, si raspli3^xic lente fournit la note dominante du tableau clinique, souvent fort dramatique, on ne peut lui rapporter toutes les manifestations morbides.
Si c’est à la privation d’oxjgène qu’est due l’asphyxie par air confiné, de cette variété d’asphyxie peuvent être rapprochées toutes les anhématosies qui se produisent quand des individus vivent dans des milieux composés de gaz indilférents; nous ne ferons que signaler cette classe d’asphyxies, d’un intérêt plutôt expérimental que clinique.
2“. Asphyxie par diminution de la pression barométrique. — Chez les ascensionnistes ou les aéronautes on peut observer les phénomènes morbides que cause une grande et brusque diminution de la pression barométrique et on peut en étudier le mécanisme chez les animaux placés sous les cloches pneumatiques.
C’est aux observations de Jourdanet (1) et aux recherches expérimentales de Bert (2) que nous devons les notions les plus précises sur la pathogénie du mal des altitudes (mal des montagnes, mal des aéronautes).
Pour ces auteurs, tous les accidents sont imputables à la désoxygénation du sang, à l’anoxyhémie; ils rentreraient donc dans le cadre de Tasphyxie.
Pour faire comprendre cette conception, il importe de présenter un tableau succinct des phénomènes accusés par les ascensionnistes ou les aéronautes, lorsqu’ils ont atteint une certaine hauteur, variable d’ailleurs suivant certaines conditions.
Pesanteur des membres inférieurs, le« coup aux genoux »,
(1) Voir surtout : Intl. de la pression de l’air. Paris, 1875.
(2) Pression barométriq. Paris, 1878.
difficulté de faii’O le moindre effort; — Sivel, un colosse, peut à peine soulever un sac de lest de quelques livres ; — respirations plus fréquentes, plus superficielles d’ordinaire, quelquefois plus amples (Jaccoud), puis difficiles, entrecoupées, avec anhélation et angoisse, sensation de constriction thoracique; accélération croissante du pouls, qui peut, comme chez Sivel, atteindre 155 pulsations; palpitations plus ou moins violentes, battements dans les tempes, bourdonnements d’oreille. Teinte violacée des lèvres, des conjonctives, tuméfaction de la face; cyanose généralisée. Hémorrhagies subites par le nez, les conjonctives, les oreilles, les voies aériennes, rarement par l’intestin, l’utérus.
Dégoût des aliments, soif vive, nausées, vomissements, diarrhée. Toutes les sécrétions, abondantes au début, se tarissent plus tard.
Enfin s’accusent les manifestations nerveuses réduites dans la première période à la céphalalgie, aux vertiges et au brisement général : diminution du goût, de l’odorat, de la vue, tendance invincible au sommeil, affaissement de l’intelligence ; l’esprit comme le corps sont envahis par une suprême paresse (Tissandier). Cependant une excitation voisine du délire est encore possible en ce moment de prostration générale.
La mort peut survenir par le progrès de l’asphyxie; au contraire, Tissandier doit à une syncope d’avoir survécu à la catastrophe du Zénith.
Il est impossible de méconnaître dans cet ensemble symptomatique les traits essentiels de l’asphyxie. Aussi, abstraction faite de diverses théories bizarres sans valeur scientifique, tous les auteurs depuis Saussure ont-ils admis que le mal des altitudes est une asphyxie.
Mais les explications ont singulièrement varié; les uns
ont fait jouer un rôle considérable à la décompression du corps; théorie inadmissible vu l’incompressibilité des liquides (Gavarret). D’autres, avec plus de raison, ont appelé l’attention >sur le développement de gaz dans les liquides de l’organisme, gaz qui troubleraient profondément la circulation. Colin, dans la discussion ouverte à l’Académie de Médecine sur ce sujet (1875), attribua tous les accidents à la production de gaz dans l’intestin, qui amènerait l’asphyxie par gêne du diaphragme.
D’autre part, M. le professeur Gavarret admet un véritable empoisonnement par l’acide carbonique, qu’accumule dans le sang la suractivité des combustions respiratoires. Mais alors un travail suffisamment énergique et prolongé devrait avoir les mêmes conséquences, quelle que soit l’altitude? Or, évidemment, il n’en est rien.
L’hypothèse la plus vraisemblable est celle de Jourdanet et de Bert. Tous les accidents sont dus à la diminution de la tension de l’oxygène aérien; malgré l’affinité des globules pour 1 ’oxygène, il est certain que dans un air pauvre en oxygène la solubilité de ce gaz est moindre, comme Bert l’a prouvé expérimentalement. Le sang s’appauvrit en oxygène; la diminution est très appréciable, dès que le baromètre est tombé à 56 centimètres. Voilà le fait capital du processus.
Cette anoxyhémie, à de faibles hauteurs, n’est pas assez forte pour produire des accidents intenses, d autant plus que la ventilation pulmonaire est augmentée et qu’il s’établit ainsi une sorte de compensation. Mais, quand on s élève encore davantage, le sang devient de moins en moins apte à exciter et à nourrir les organes ; toute compensation est impossible; l’asphyxie avec ses conséquences habituelles est imminente.
Cette influence prépondérante de la pauvreté de l’air en oxyg'ène, Bert l’a démontrée eu se plaçant dans une cloche à air raréfié, mais suroxjgéné, car, dans ces conditions, il a pu subir sans inconvénient des pressions analogues à celles qui avaient causé la mort des aéronautes du Zénith.
Si ceux-ci avaient eu le tube à oxygène à la bouche, peut-être eussent-ils été préservés de l’asphyxie progressive qui les a tués.