CHAPITRE
Asphyxie des nouveau-nés (1).
Les expressions de syncope, d’asphyxie, de congestion, d’apoplexie, étaient autrefois appliquées au gré de chaque auteur, sans aucun sens fixe ni déterminé, pour désigner l’état des fœtus nés dans la résolution musculaire ou dont la première respiration ou le premier cri se faisaient attendre pendant un temps plus ou moins long.
Pour parer à ces confusions de langage, les accoucheurs de la première moitié du siècle (Desormeaux, P . Dubois, etc. ) , réunirent, sous l’unique dénomination de mort apparente^ ce que l’on désignait avant eux des noms de syncope, d’asphyxie, etc., etc. Conception tout aussi fâcheuse, puisqu’on
(1) Nous ne croyons pas devoir passer sous silence les états morbides confondus sous le nom d’asphyxie des nouveau-nés; mais, en raison de leur caractère spécial, il nous a semblé préférable de les étudier succinctement, au point de vue de la pathologie générale, dans un chapitre distinct.
cüiifoiulait sous un seul num des états tout différents. Elle fit cependant fortune, à ce point qii’aujourd’liui on la retrouve dans tous les traités d’accouchements .
Cependant deux auteurs se sont écartés de la tradition (1); mais presque exclusivement préoccupés de la thérapeutique, ils ont laissé dans l’ombre la partie dogmatique de la question, ou ne s’en sont occupés qu’incidemment. C’est ce côté de la question que nous devons étudier ici.
Dès la douzième semaine delà conception, par suite d’une série d’échanges endosmo-exosmotiques, un double courant s’établit entre le foetus et la mère; celle-ci fournissant les éléments nécessaires à l’entretien de la vie et à l’accroissement du nouvel être; celui-là rendant sous forme de matériaux excrémentitiels ses produits de désassimilation.
Chez le fœtus, être hibernant pour ainsi dire, toutes les fonctions sont rudimentaires ; un seul organe y suffit, le placenta. La structure de ses villosités, et la disposition des vaisseaux dans leur épaisseur se prêtent admirablement aux échanges réciproques. Le sang maternel apporte de i’oxygène au sang fœtal, et le sang fœtal rapporte de l’acide carbonique au sang maternel.
Le placenta est donc un poumon à sens inverse pour la mère, et à sens direct pour le fœtus. Que la fonction utéroplacentaire soit supprimée, le fœtus sera frappé d’asphyxie.
Ses membres sont dans la résolution, la tonicité de ses muscles a disparu; il est sans mouvement; la tête entraînée par son propre poids oscille et se renverse ; toute la surface du corps est d’un bleu foncé, la face est turgescente et violacée, surtout au niveau des lèvres, qui sont entr’ouvertes et laissent voir la langue tuméfiée et noirâtre. Les
(i) Rticlin. Rccliei'ches physiol. et cliniques sur les accouch. Paris, J 876. — Ribemont. Mémoire sur l’insufflation. Progrès medical, 1877.
paupières à demi fermées recouvrent incomplètement le globe oculaire. Le masque facial est immobile. Cependant, en observant de plus près, on voit la région précordiale soulevée par de légères ondulations.
Tel est le tableau de l’asphyxie dans son type le plus pur et aussi le plus bénin. Il peut se résumer dans la formule suivante : Suppression de la fonction respiratoire avec conservation des mouvements cardiaques.
Vient-on à pratiquer quelques frictions, quelques flagellations, le foetus tout entier entre subitement en action; ses traits jusqu’alors immobiles se contractent, les paupières se ferment énergiquement, le front se plisse, les lèvres se crispent et s'écartent, creusant de profonds sillons de chaque côté du nez, dont les ailes se dilatent; les membres se fléchissent, revenan1> à leur attitude foetale, les côtes se soulèvent et l’enfant jette son premier cri.
Mais à un degré plus avancé, bien que l’aspect général du foetus et sa couleur soient restés les mêmes, intervient un nouvel élément morbide. Le cœur a cessé de battre, et il a cessé de battre, non pas d’emblée, mais secondairement à une asphyxie trop longtemps prolongée. Là encore, il a été rultimum moriens. Des soins énergiques et prolongés sont nécessaires; on pratique l’insufflation pendant une demi-heure, une heure; les battements du cœur flnissent par reparaître, d’abord très faibles, puis plus forts; les côtes se soulèvent brusquement, convulsivement, déterminant un mouvement inspiratoire qui déprime le creux épigastrique et ressemble plutôt à un hoquet. Une minute, deux minutes se passent avant qu’il se fasse une nouvelle inspiration; puis les inspirations se rapprochent peu à peu, encore fort irrégulières et fort insuffisantes; mais la colora-
tioii violacée des tô^i’unieiits diminue, la vie revient et il est facile d’en suivre pas à pas le retour.
Un quart d’heure peut s’écouler entre le premier mouvement inspiratoire provoqué et la première respiration spontanée. Dans ces cas graves, le retour à la vie est pénible, progressif et lent ; dans les cas légers au contraire, il est brusque et énergique d’emblée; le premier cri est vigoureux comme celui que beaucoiq) d’enfants poussent à leur réveil.
Un degré de plus encore, l’asphyxie est complète, l’enfant est mort et tous les soins seront impuissants à le ranimer.
C’est sous cet aspect, une par ses grands traits, variée à l’infini par ses degrés et ses détails de second ordre, que se présente l’asphyxie vraie du fœtus, l’asphyxie bleue des auteurs. La coloration des téguments est plus ou moins violacée, le cœur a cessé de battre, le fœtus est plus ou moins facilement ranimé, mais qu’importe à l’essence même des choses, c’est affaire de degré, et non de nature différente. La respiration placentaire est suspendue, la respiration pulmonaire ne s’est pas établie, voilà le fait capital. Le fœtus succombe de la même façon qu’un adulte meurt par strangulation.
Mais, à coté de cette première forme, les auteurs en placent une autre, qu’ils appellent asphyxie blanche. La peau et les muqueuses sont pâles et décolorées, l’anus entr’ouvert laisse échapper le méconium, les yeux sont ternes, les })upilles dilatées, le cœur a cessé de battre.
A moins d’admettre du même coup le renversement complet des notions physiologico-pathologiques et de méconnaître la valeur des mots en médecine, il nous est impossible de considérer cet état comme de l’asphyxie.
Dans l’aspliyxie le sang se charge d’acide carbonique, devient noir et coininunique sa couleur aux tissus, c’est même là une de ses conséquences les plus rigoureuses. Par sa nature, par sa genèse Paspiiyxie ii’est point un faitiiistantané ; il faut au moins le temps à l’acide carbonique de se produire et de s’accumuler en quantité suffisante, et au sang celui de l’absorber.
Mais dira-t-on, et les noyés blancs, et les mineurs pris sous un éboulement, que l’on retrouve décolorés ? Pour ce qui est des noyés blancs, la question est depuis longtemps jugée ; ils sont morts de syncope. Quant aux hommes ensevelis sous un amas de terre ou de sable, ils meurent aussi de syncope, mais par compression cardiaque (Expériences de Weber et de François-Franck sur les compressions du cœur).
• On parle aussi dans certains cas de congestion et d’apoplexie prise dans son sens anatomique.
Mais cette congestion est-elle possible? En ce qui concerne le poumon, nous répondrons avec Budin : certainement non. Comment en effet, et sous quelle forme pourrait se produire la congestion pulmonaire, alors que dans cet organe, encore à l’état fœtal et inactif, il ne pénètre que le sang nécessaire à la nutrition, celui que fournissent les artères bronchiques. Si le fœtus avait respiré, si la circulation fonctionnelle s’était établie, nous pourrions à priori concevoir la possibilité de cette congestion, mais chez le fœtus il ne saurait en être question (1).
Enfin on a invoqué la congestion cérébrale : « Les vais- « seaux veineux du cerveau et de ses enveloppes, les plexus
(1) Budin. Loc. cit.
« raciiidieiis:. los veines du cuu et d<‘ la. }M)i(rim‘, les (ai- « vités droites du cœur sont gorg’és de sang noir (1). »
Comment expliquer cette congestion, si on la suppose primitive ? Est-elle active, est-elle passive, quel en a été le mécanisme ? Autant de questions auxquelles il est impossible de répondre, si l’on ne veut se rappeler que ces congestions ne sont autre chose que des lésions secondaires, des résultats de l’asphyxie, en tous points semblables à ceux que l’on observe chez des animaux étranglés.
Cependant, parfois, on trouve de la congestion véritablement primitive et même du piqueté apoplectique à la coupe du cerveau ; mais dans ces cas il s’agit de faits tout à fait spéciaux. Presque toujours il y a eu présentation de la face, le travail a été pénible; le cou et les vaisseaux qui le traversent ont été comprimés fortement et pendant longtemps sur le contour du détroit supérieur. On conçoit que, les parois molles et dépressibles des veines s’étant laissé comprimer, le retour du sang soit entravé, tandis que la voie d’arrivée restait encore relativement ouverte par suite de la rigidité plus grande des tuniques artérielles et de la pression plus forte du sang dans leur cavité. Ces faits d’ailleurs sont d’une telle rareté qu’il est superflu d’y insister.
Nous concluons donc en insistant encore une fois sur la différence capitale qu’il y a entre l’asphyxie vraie (asphyxie bleue) et la syncope (asphyxie blanche des auteurs) ou bien la congestion ; et, déplus, en demandcint que l’expression mort apparente soit abandonnée d’une manière définitive, puisqu’elle réunit dans une entité factice des états complètement dissemblables, tant par leur gravité que par leur genèse et leur nature.
(1) Charpentier. Traité pratique des accouchements. Paris 1883 t I p. 489. ’ > • ’