CHAPITRE H
Hématose pulmonaire.
Nous pourrons être très bref sur ce point; car, d’une part, il s’agit de notions universellement répandues, et d’autre part les questions délicates de cette étude, qui demanderaient un exposé long et minutieux, sont trop obscures pour servir de base à un essai de physiologie pathologique .
Nous nous tiendrons donc dans le domaine des faits établis, en ne nous occupant que de ce qui concerne l’oxygène et l’acide carbonique, qui seuls offrent de l’intérêt au point de vue de l’asphyxie.
1“ D’après les recherches classiques de Pflüger, le sang artériel du chien renferme à 0° et sous 76 c. de pression, 22,2 d’oxygène et 34,3 d’acide carbonique, chiffres assez voisins de ceux qu’a donnés Setschenow pour l’homme (21 ,6 d’oxygène, et 40,3 d’acide carbonique).
Pour le sang veineux, les résultats sont beaucoup moins concordants, ce qui tient à ce que l’analyse en a été faite dans les conditions les plus différentes ; du reste sa teneur en gaz varie suivant une foule de circoiistaïices physiolo-
g'iques dans le détail desquelles ou ne saurait, entrer. Citons donc seulement pour mémoire les chiffres qu’a obtenus Zuntz en réunissant un grand nombre d’analyses faites par divers auteurs (Article ; Gaz du sang, du Manuel de physiologie d’Hermann). Le sang veineux renfermerait 8,15 pour 100 d’oxygène en moins et 9,2 pour 100 d’acide carbonique en plus que le sang artériel.
2° Il importe de savoir à quel état les gaz se trouvent dans le sang.
Pour Y oxygène, les données sont assez nettes ; ce gaz est, pour la plus grande partie, combiné avec les globules rouges et plus spécialement avec l’hémoglobine. Cette substance albuminoïde, spécialisée par la jDrésence du fer, possède une extrême affinité pour l’oxygène et forme avec lui un composé défini, l’oxyhémoglobine. Telle est l’affinité du pigment sanguin pour le gaz vivifiant, qu’il en spolie même les milieux les plus pauvres en oxygène. Aussi les mammifères ne succombent-ils que quand il ne reste plus dans l’air ambiant que 2 pour 100 de ce gaz (Bert).
L’oxyhémoglobine est un composé peu stable; elle se dissocie sous l’influence de diverses substances réductrices, de gaz indifférents comme l’hydrogène, enfin dans le vide. Aussi les tissus s’emparent-ils facilement, au prorata de leurs besoins, de l’oxygène que leur apportent les hématies.
Cependant, fait très important au point de vue de l’asphyxie, l’hémoglobine n’est jamais saturée d’oxygène dans le sang artériel, quoi qu’en aient dit Hoppc-Seyler et Herter. Ainsi Gréhant trouve dans le sang d’un chien respirant paisiblement 16,3 pour 100 d’oxygène, tandis que cette proportion s’élève à 23,3, lorsque 1 animal est placé dans un milieu d’oxygène pur, et à 26,8 quand le sang défibriné est saturé de gaz. Bert a obtenu des résultats ana-
logiies ; Ewald est arrivé aux mêmes conclusions en comparant le sang d’un chien respirant tranquillement avec celui de ranimai en état d’apnée. Hüfner enfin a toujours trouvé de l’iiémog'lôbine libre dans le sang artériel normal.
De ces faits semble résulter que le sang artériel renferme une réserve d’hémoglobine, qui reste iiabituellement inutilisée, hémoglobine inerte (Quinquaud) et, conséquemment, qu’en cas de diminution légère de la richesse hémoglobique du sang, et par suite de sa capacité respiratoire, l’hématose peut encore se faire dans des conditions relativement satistisfaisantes.
D’autre part l’hémoglobine séparée des globules rouges conserve son affinité pour l’oxygène; car, d’après les recherches de Worm-Müller une solution de cette substance albuminoïde se comporte à l’égard de ce gaz comme le sang complet. La destruction des globules rouges n’aurait donc pas pour conséquence immédiate nécessaire l’abolition de la capacité respiratoire du sang.
De même que l’oxyhémoglobine donne au sang artériel ses propriétés spéciales, c’est sa réduction progressive, au con tact des tissus avides d’oxygène, qui caractérise, on le sait, le sang veineux. Il ne faudrait pas croire cependant que l’oxyhémoglobine soit entièrement réduite dans le sang noir, étudié à l’état normal. Il n’en est pas de même, comme nous le verrons, pour le sang ultra-asphyxique.
Beaucoup s’en faut que nos connaissances soient aussi avancées en ce qui concerne l’état de V acide carbonique dans le sang.
Une certaine partie de ce gaz est combinée avec les sels du sérum ; sur ce point tous les physiologistes sont d’accord. Mais y a-t-il dans le sérum de l’acide carbonique libre?
A cet égard la science n’est pas fixée ; pour passer en re-
7ue toutes les théories émises dans ces dernières années sur ce point, il faudrait entrer dans de longs développements qui n’auraient ici qu’un intérêt de second ordre, puisqu’on tout état de cause, l’acide carbonique, comme l’oxygène, se dégage facilement de ses combinaisons.
3° Hématose pulmonaire . — Absorption d’une certaine quantité d’oxygène, élimination d’une certaine proportion d’acide carbonique, tels sont les résultats de l’hématose pulmonaire.
Le mode d’absorption de l’oxygène nous est déjà connu; quant à l’exhalation de l’acide carbonique, on ne sait pas encore comment elle s’opère. Si ce gaz était à l’état de dissolution, on pourrait invoquer un simple phénomène de diffusion entre le sang chargé d’acide carbonique et l’atmosphère qui n’en renferme que des traces : il serait excrété tant que sa force élastique dans le milieu extérieur ne serait pas égale à celle qu’il présente dans le poumon.
Mais s’il est à l’état de combinaison, comment expliquer sa mise en liberté ? Ici encore les hypothèses abondent, mais dénuées de preuves. Cependant on tend de plus en plus à faire jouer, à cet égard, un rôle actif à l’hémoglobine oxygénée, qui, possédant les propriétés d’un acide, décomposerait les sels bicarbonatés. S’il en est ainsi, l’intégrité du pouvoir absorbant des hématies devient doublement nécessaire à l’hématose, comme source d’oxygène, et comme cause de l’élimination de l’acide carbonique.
Nous verrons plus tard que la capacité respiratoire diminue dans le sang asphyxique. Ainsi la surcharge d’acide carbonique entraverait l’absorption d’oxygène de même que la faible teneur du sang en oxygène ralentirait l’élimination de l’acide carbonique. Données qui viennent singulièrement
compliquer un des problèmes les plus délicats de l’asphyxie : les phénomènes morbides sont-ils dus à la diminution de l’oxygène ou à l’augmentation de l’acide carbonique dans le sang imparfaitement hématosé ?
Enfin, il est intéressant de relever les variations qu’éprouve l’hématose dans certaines conditions physiologiques, variations utiles à connaître pour l’étude de l’asphyTie.
Premier point : plus le sang est froid, moins il renferme d’oxygène. Ce fait, que Cl. Bernard a le premier mis en lumière, nous explique comment dans la fièvre, où les combustions respiratoires sont suractivées, s’établit une sorte de compensation qui empêche les phénomènes asphyxiques de se produire. De même l’excrétion de l’acide carbonique augmente, toutes choses égales d’ailleurs, quand il s’accumule dans les tissus et dans le sang.
L’influence de la teneur du milieu ambiant en oxygène et en acide carbonique sur les échanges gazeux intra-pulmonaires offre surtout de l’intérêt en ce qui concerne le second de ces gaz, vu l’extrême affinité de l’hémoglobine pour l’oxygène, même à faible pression.
Or, dès que le milieu extérieur renferme une proportion d’acide carbonique supérieure à l’état normal, son élimination se ralentit. Bien plus, lorsque l’atmosphère ambiante estassez riche en acide carbonique (un dixième dans une expérience de Gréhant) l’excrétion fait place à un mouvement en sens inverse, mouvement d’absorption.
Enfin, il y aurait grand intérêt à connaître les variations que présentent les échanges gazeux quand les mouvements respiratoires augmentent d’ampleur ou de rapidité dans les dyspnées. En général, les respirations les plus amples sont en même temps moins nombreuses, de même que les respirations précipitées sont superficielles. Il
importerait de savoir dans quelle mesure le défaut d ampleur des inspirations ou des expirations peut être compensé parleur augmentation de nombre; or, nous n’avons que des données absolument insuffisantes sur ce point qui intéresse la question des dyspnées et par suite, celle de l’aspliyxie, données qui seront résumées plus loin.