DE LA COLONISATION
« L'émigration, a écrit M. Jules Duval, a ses profondes « racines dans les l)es(>ins et les instincts innés de l'homme, « sa juslillcalion dans les conditions essentielles des « sociétés, elle est nne ])hase légitime de l'évolution de « notre espèce en ce monde, compensant les douleurs qui
avons eu le plaisir de lire dans l'Officiel (séance du fi février 1888, discussion du Ijudget) les appréciations suivantes de M. de Souheyran :
« Aujourd'hui, dans plusieurs j;rands pays, les hommes politiques qui dirigent les destinées de ces contrées poussent les parlements, les souverains à faire des armements formidables, des armements ruineux en perdant de vue que ces déiienses militaires sont hors de i)r(»portioii avec les ressources de ces mêmes pays, dont la prospérité cependant les interesse à tant de titres.
« N'est-il i)as tout à fait étrange de voir un lioiiiiiic, iloiit le nom est en ce moment dans toutes les bouches, qui est considéri" comme le premier h(jmme d'Ktat de son pays, oul)licr qu'en poussant l'Eurojje aux dépenses militaires à outrance, aux armements di-sordomiés, en entraînant son pays, tous ses voisins à des dc-pcnses sti'riles, il est le i)lus terrible ouvrier de l'airaiblisscmcnt de l'Kurope au grand profit de ces vastes contrées d'au delà de l'Océan où travaillent en paix, sans charges niilituircs, sans impôts écrasants, des populations intelligentes, énergiques, laborieuses. Pour mon compte et celui des gens attentifs au développement rapide, formidable de l'Amérique du Nord, de l'Amérique du Sud, je me demande souvent avec anxiété si les honunes jtoli ti(iucs qui dirigent les destinées de l'Kurope ne s'apercevront lias trop tard que nous sommes les artisans inconscients de la décadence de l'Euro])e, au grand profit de ces vastes Ktats de l'Amérique du Nord, oiï 70 millions d'hal)itant3 peuvent rembourser en une seule année îiOO millions de francs de dettes et construire dans cette même année pour 1 milliard 7(t0 millions de chemins d(- fer. Il est vrai que dans ce pays laborieux et libre on ne (h'pense pour la guerre et la mai-ine (pie 100 millions de fraru;s, et rpie les gouvernants s'incpiiélent de la richesse croissante du Trésor et de l'état de pléthore des caisses du ministre des finances.
« Connnent voule/.-vous que l'Kurope puisse lullcr longlc'in|is sur le terrain cmmuercial et industriel avec ces contrées l(>rs<pie l'Kuroix" doit en même temps faire face à dos dépenses militaires aussi considirablcs. (Très bien ! très l)ien ! à droite.)
(. L'examen des conséquences tic cette jxilitique depuis (piin/.e ans permet de constater que la Répul)liqu(^ aim-ricaine a profité dans de telles proportions des fautes conunises en Kui'ope, que, i)endant ce laps de temps, file a doublé le chill'ro de ses affaires commerciales et industrielles, triplé sa protluction. »
G6 DE l'assistance des classes rurales
« l'accompagnent par d'immenses bienfaits. » « C'est par (( les colonies, ajoute M. Courcelle-Seneuil, que les peuples (( chrétiens tendent à s'emparer fortement de la terre et (( plus spécialement des territoires inoccupés. C'est sur la u colonisation et sur le perfectionnement des moyens de (( locomotion que portent les efforts industriels les plus (( féconds de notre siècle, comme si l'œuvre de la généra- (( tion actuelle était l'occupation de la planète. »
Rien n'est plus apte qu'un vaste système de colonies à ouvrir des débouchés à l'activité d'un peuple; et les hommes qui quittent le sol natal pour fonder une nouvelle patrie, sont une force précieuse pour leur pays d'origine dont ils transportent au loin le langage et l'esprit. Que serait devenue l'Irlande, écrasée sous le joug de l'Angleterre, sans ses fils établis de l'autre côté de l'Atlanlique, envoyant à leurs parents des sommes immenses, les soutenant de leurs sympathies constantes; forces précieuses permettant de continuer une lutte destinée à assurer la réparation de torts séculaires, comme a dit le psalmiste : sicut sagittœ in manu potentis, ita fiUi excussorum . N'est-ce pas aussi à la colonisation que l'Angleterre doit sa puissance maritime, l'accroissement de sa population et de ses richesses?
Mais pour créer des colonies florissantes, il faut deux choses qui nous manquent à l'heure actuelle: des enfants, et une protection sachant n'être pas oppressive (1).
C'est un fait douloureux qu'avec l'absence de la liberté testamentaire jointe aux préoccupations égoïstes des familles, le nombre des naissances diminue et reste bien en arrière de la fécondité constatée chez les autres races. De plus dès qu'un Français met le pied sur un territoire
(1) Dans la séance du 9 fcTrier 1888 (discussion du budget), M. Camille Pelletan a traité cette question do la bureaucratie coloniale avec sa verve habituelle.
« Qui est coupable de ce mauvais état de choses ? Vous le savez tous, messieurs : c'est la bureaucratie que nous connaissons dans la métropole, — non, c'est la bureaucratie que nous ne connaissons pas et dont nous ne nous faisons pas d'idée, — notre bureaucratie, mais nourrie
CIIAPITHE II 67
c(3lonisé par la France, il y retrouve la Ijuroaiicratie qui s'oppose à toute initiative personnelle.
« Les pères de famille, a écrit M. Le Play, ne peuvent u désormais assurer le bien-être de leurs descendants « qu'en eu limitant le nombre. Cette direction donnée à « la prévoyance frappe de stérilité les classes dont toute « bonne organisation sociale devrait favoriser la multipli- «( cation; elle se prononce davantage chaque jour chez « les types les plus distingués; tandis que les types im- « prévoyants et plus ou moins dégradés se multiplient t( plus que jamais. On s'explique ainsi qu'il devienne si (( dilficile en France de recruter l'armée d'hommes vigou- « reux et d'établir un système d'émigration analogue à « celui qui, dans le cours des derniers siècles, a peuplé le u Canada, la Louisiane et les Antilles, et à ceux qui fonc- « tiennent aujourd'hui avec tant de succès en Angleterre et « en Allemagne. On entrevoit également pourquoi la race « française, qui possède à un degré si éminent l'intelli- <c gence, l'énergie et l'esprit d'initiative, se maintient à « peine dans ses anciennes limites dans le temps où « dél)ordent en quelque sorte sur le reste du monde des « races qui ne l'emportent cependant sur elle par aucune « de ces qualités primordiales. »
Quanta l'esprit bureaucratique et autoritaire, entravant toute action indépendante, il éclate de toutes parts et est responsable du nombre restreint de colons français que compte l'Algérie après plus de cinciuaiile ans de possession (1).
par le suluil des U'opiciiios, arrusi'e ]p:ii' Irs idiiies ('■ijuatorialcs el ari'ivi'O au mi'-nic fuisuiinoiiioiit (|iio la vi'^'cHaliDii de ce jiays. (Nouveaux rires, i (V. aussi, pour l'Indo-Chiiu', la sc-ance du samedi 11 février 1888.)
(1; On lit dans un rapiiurl i)réseiiti'' le l.'l juillet 1886 par M. KticnnC| député, sur le l)ud;,'et ;,'«''néral do l'AI^'i-ric : «La ])i)pulalioii rraiiçaise eu Algérie, après îlfians d'occujiutiou, est encore inférieure à :200,000 unies, et quels (jue juiissenl élre les ellorls des vaillants i)ionniers de la luerniérc heure et d<^ IN-puiiuc actuelle, il faut bien reconuaiire <|ue, de ce chef, il y a jiour l'avenir un triste sujet de jiréoccupation. 200,000 Français en face de jdus de 200,000 étrangers, dont plus de la moitié d'origine es|)aj,'nolc el de 2,800,000 indigènes, telle est notre situation nuniériquc. »
Il existe enfin une erreur générale de direction que l'on ne signale pas assez; nous voulons parler de cet esprit sectaire qui entrave les sacrifices admirables de nos missionnaires et enlève en ce moment au grand Archevêque de Carthage et d'Alger les modiques subventions destinées à seconder son œuvre ayant pour but de transformer en amis de la France des orphelins abandonnés par leurs coreligionnaires.
Si nous déplorons ces faits, nous regrettons également une tendance déjà ancienne, chez les nations européennes, qui retarde dans des proportions incalculables le développement de l'idée chrétienne en Orient. Toutes les fois qu'il s'agit de pays peuplés et jouissant d'une antique civilisation, où les missionnaires ont obtenu, au prix de leur sang et de dévouements héroïques, des résultats avantageux, les marchands appuyés par des soldats ont cherché à profiter de ces premiers résultats pour subjugue» la contrée. Cette manière de procéder a entraîné, au XVII® siècle, le massacre des chrétientés naissantes du Japon elle a été la cause du peu de progrès relatif des missions chinoises. En effet, il est à remarquer qu'une fois les européens établis dans une ville, la propagande des mission naires y devient à peu près nulle, parce que le sentimen de la nationalité menacée amène le rejet de doctrines s présentant comme devant faciliter la conquête du pays.
Nous voudrions qu'au lieu de compromettre ainsi, par des menaces d'envahissement, suivies souvent de prises de possession réelle , la propagande chrétienne, les peuples européens se contentassent d'exercer un patronage suffisant pour assurer la liberté aux chrétiens, attendant, pour lier avec ces nations des traités d'alliance et de commerce, que les pionniers de l'idée civilisatrice par excellence aient accompli leur œuvre pacifique.
L'occupation du Tonkin et de l'Annam a déjà coûté la vie à plus de catholiques indigènes que les baïonnettes de nos soldats n'amèneront de prosélytes en un demi-siècle.
CIUriTKE M 69
Nous ajouterons que, pour étendre l'esprit colonisateur, ouvrir des débouchés à notre commerce, contribuer ù combattre la misère en permettant à des hommes man- <|uant de tout dans la mère-patrie d'entrevoir une terre où leurs labeurs seront couronnés de succès, il faut une politique coloniale et non des arcaiures coloniales; or c'est cette politique qui nous fait absolument défaut.
CHAPITRK m