‹ De l'assistance des classes rurales au 19e siècleChapitre 7 sur 34 · EN MATIÈRE D'ASSISTANCE · texte numérisé non relu

EN MATIÈRE D'ASSISTANCE

Avant (riii(li(nit'i' los iiicsiircs (|iii nous paraissfiit dcvoii' être adoplt'f's <mi Cavciir des élusses l'iii'alcs, il est ik'ccssairo d'éclairer la roule el d'elaidir la limiU' des attribiilions (](' TEIat en malieic d'assislaiice, ainsi rpic les droits des jtaiivies vis-à-vis de la société.

Nous assistons en Lni-npe a un speelacle allli^eaul. Lors de l'organisation Ar la (Vudalil.' el du |t()ii\nir i-oyal absolu, la jx-rsomialili' lniiiiaiiie disparaissait trop souvent sous rantiiiile du Sei^Mieui' n\i du Munar(|ih'. loid était réglenuMilé par leni- \<iluuli-. La révolution de 17Hî> et les niouvemcnls (pii eu lureul la (•(uist-cpience, dans la plupart des pays envirnuuaul la l'iaiwe. eiireul p(Uii'

~* DE l'aSSISTAXCE DES CLASSES RURALES

but et pour résultats d'afTrauchir les personnes et les biens; d'accorder à tous l'égalité devant la loi, la libre disposition de leur activité ; mais en augmentant dans la même limite leur propre responsabilité. Les classes laborieuses appelées à participer à Texercice du pouvoir se sont trouvées dans un état d'isolement que les régimes antérieurs n'avaient pas connu. L'individu, soumis à une autorité absolue, pouvait compter sur cette autorité pour lui venir en aide lors de circonstances déterminées; le travailleur enrégimenté parla corporation, fermée et obligatoire, voyait limiter son action personnelle tout en recevant aide et protection de ses confrères. Cette organisation correspondant à un degré de civilisation a été brisée; maintenant presque partout en Europe, l'homme est libre de ses actes et peut choisir le mode d'action qui convient le mieux à ses moyens; il n'existe plus d'autres inégalités que celles constituées par les aptitudes, les intelligences, les forces physiques et morales; toute fonction est accessible à tous.

Ce grand bienfait de la liberté individuelle a donc, pour conséquence naturelle et directe, la responsabilité.

L'homme qui veut vivre et mourir libre a besoin de plus d'initiative, de plus d'énergie que celui qui accepte une position subordonnée, annulant en quelque sorte son individualité; il supporte plus directement les conséquences de ses actes. Ainsi que l'a dit M. Michel Chevalier: u la u responsabilité personnelle est un des caractères essen- « tiels des mœurs non moins que de la législation des (( peuples libres.» [Reviip des Deux-Mondes, lo juillet 1850.)

D'un autre côté, dans l'immense majorité des cas. l'homme a besoin du secours de ses semblables; il ne peut agir efficacement s'il reste isolé. Les pouvoirs féodaux ou royaux groupaient les individus, leur assignaient un rang, une position, les enfermant dans des limites de corporations et de castes; il faut que l'association volontaire remplace ces mesures, utiles à une certaine époque de l'histoire, mais qui doivent faire place à l'expansion défi-

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nitive de la démocratie. Le citoyou libre ne pciil en consé- (jiience agir, grandir et i)n>s|)érerquo par l'appui d'iiiiioiis lihi'ement consenties réunissant les hommes ay.inl les mêmes intérêts et les mêmes besoins.

Le régime de la liberté aurait dû susciter un développement normal de Tidée religieuse et de l'esprit d'association; sans cela des milliers d'êtres humains isolés, livrés sans défense aux abus de la force, aux luttes sans frein de la concurrence, sont exposés à être broyés entre ces engrenages, supérieurs à la résistance possible de faiblesses individuelles. 1/union du reste, en assurant des garanties précieuses, ne suinjrimepas le travail et la responsabilité, elle permet seulement de rendre la lutte possible.

Ur cet esprit d'association s'cst-il étendu dans une mesure sufhsante? Ëvidemmcul ikhi, et c'est là le spectacle arilii;cant dunl nous parlions en coninu'ncanl. L'avènement de la liberté de la terre et th' l'homnie a coïncidé avec l'accroissement de l'industrie manufacturière. Cette situation nouvelle devait amener à l'origine des soulïranees inévitables ; les classes populaires, Imil en voyant s'accroître d'une manière générale leur bien-être, se trouvaient soumises à des perturbations pnilondes. Cet avènement ù, la vil' piibli(pie ne piiu\ail s'accomplir >ans un elfoi'l continu de [tliisieurs générations ; il fallait ici faire api)el à l'idée d'uni(ni. Hélas trop souvent les travailleurs, chez les(|nels la foi i'eligii'U>e a\ail subi une lamentable décadence, au lieu de lourner leiir> i-egards vers le véritable moyen de salid; au lieu île puiser dans le senliuM-nl lie leur responsai)ilité une énergie les ele\anl a la liauleiir des circonstances, se sont adresser a riilat. cet cire abstrait. j)(>rsonnilicatio!i delà collccti\ite lunnaine, e! lui ont demandi- une pi-o|eclioii égale et même supéi'ieurc a celle (piasMiraiciil a leurs pcres les pouvoirs precedcnis. Le socialisme, pousse a ses dernières liniiles. a égaré noudire d'iudi\idus ; mi a espère voir ri-aliser des utopies où chacun recevrait, non plus selon ses nu'rites, m.ais bien

suivant ses besoins, c'est-à-dire que l'ouvrier laborieux aurait à s'épuiser au profit de celui qui ne voudrait rien faire et qu'en un mot un despotisme brutal régnerait sur tous.

Sans aller aussi loin, la tendance marquée des populations européennes est certainement à l'heure actuelle de rejeter sur l'Etat la plus lourde part du fardeau que l'initiative individuelle devrait supporter. On lui demande de protéger, d'organiser, de subventionner le travail, le commerce, l'industrie,- de secourir toutes les misères; d'assurer l'avenir de chacun, de donner l'instruction, de faire éclore le génie par ses récompenses, enfin de créer des places, encore des places en vue d'épargner au plus grand nombre possible les fortifiants labeurs que nécessite la lutte pour le pain quotidien. Au milieu de toutes les crises sociales, de toutes les difTicultés, au lieu de puiser en elles-mêmes une vigueur correspondante aux besoins du moment; au lieu de chercher dans l'association l'arme nécessaire, les masses s'abandonnent à un découragement universel, attendant tout du Dieu-Etat, quelle que soit sa forme : République, Empire, ou Monarchie, et par un juste retour, le brisant comme responsable des maux qu'il est impuissant à soulager.

Les peuples ne comprennent pas que le gouvernement ne peut leur venir en aide qu'en les asservissant, et que c'est même quelquefois le but direct qu'il poursuit. Ils ne voient pas que toute la puissance accordée à l'Etat, en dehors de ses attributions naturelles, se tourne contre la nation; que par suite des vicissitudes si brusques delà politique, les vainqueurs de la veille sont les vaincus du lendemain, que cet accroissement illimité des fonctions publiques, fait dépendre tous les citoyens de milliers de petits tyrans qui du fond de leur bureau dirigent la vie de tous, étoufï'ent l'activité au moyen du plus dur despotisme, celui qui est inconscient et irresponsable.

On en vient ainsi à méconnaître les notions élémentaires de la liberté individuelle; cette puissance sert aux maîtres

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du jour à <ip[irin)er les résistances légitimes et le sens moral s'abaisse dans d'étranges limites. « Tout ce qui dis- « pense l'homme de vouloir le dégrade et l'appauvrit, a « écrit si justement M. Jules Simon. » [Le Devoir, ch. v.)

Après avoir souhaité la liberté, après avoir combattu pour elle, on se précipite vers un nonvean mode de servitude faute d'une énergie sutïisante pour vivre dignes de ces grands bienfaits : l'égalité civile, la libcité iiidividuclle, placées toutes deux sous la sauvegarde des conimandements de Dieu, seuls régulateurs capables d'empêcher ces libertés de dégénérer en licence.

Il faut donc, à notre avis, toutes les fois qu'il est question de délimiter les attributions de l'Etat, c'est-à-dire, de l'assemblée des citoyens représentée par le Gouvernement, les Conseils départementaux ou communaux, se demander si l'initiative privée ne peut pas accomplir les fonctious dont il s'agit.

Ainsi à moins de rotournei- au régime barbare, je ne saurais défendi-e ma maison et mes propriétés; je dois être assuré d'une pleine sécurité dans mes voyages; une force suffisamment active doit veiller à ce que mes intérêts ne soient pas lésés par les entreprises de mes voisins; l'intégrité du territoire national ne saurait dépendre de ma volonté. 11 faut une armée, unediplouiatie, une police, une surveillance des roules, une voirie urbaine pour enipèelier tous les actes qui nu' seraient piéjudiciables et au\(piels je ne saurais m'opposer, même en me réunissant à d'auti-es citoyens.

Des contestations surgissent nécessairemeni enli-e les personnes ayant des ra[tporls fré(|nenls. je ne |»nis ti-ancher ces diflicultés [tar la gneire priM-e. airéler et cinpi'isuninT ceux dunl je cruis avoir a nn' plaimlie. il nie faut des arbitres appli(|uanl à tons des i-egles unilornies; l'Ktal doit u\v Inurnii' un corps judiciaire nécessaire pour la rt''pi'es>ion des ci-inies el délits.

De bonnes routes, <le lions ports snl'lisamment spacieux ne constituent par l'apanage d'une région, ils servent

à runiversalité des citoyens qui en tirent directement ou indirectement un protit et des avantages; il n'est point possible d'abandonner ces intérêts supérieurs aux caprices des habitants de chaque portion du territoire; il tant que la société représentée par le Gouvernement ait un corps des ponts et chaussées, fasse exécuter certains travaux, en brisant même, au nom de la loi, les résistances individuelles; on doit se souvenir seulement, avec M. Paul Leroy-Beaulieu, que tout ici est une question de mesure et qu'aussitôt que l'État la dépasse, il peut être considéré comme exerçant une action perturbatrice sur le marché de la main-d'œuvre et l'ensemble de la production. [Eron. français, o mars 1881.)

Ces services déjà si considérables entraînent la constitution d'une administration publique ; la levée d'impôts; mais tout gouvernement digne de ce nom a le devoir impérieux de demander aux contribuables le strict nécessaire ; les élus représentant la collectivité ne doivent jamais perdre de vue que tout ce qu'ils appliquent à une fraction de la population , au détriment du reste des citoyens, est un détournement, s'il ne s'agit pas d'un intérêt général, u L'autorité civile écrivait, en 1885, le Pontife u si sage qui dirige l'Église, ne peut servir sous aucun u prétexte à l'avantage d'un seul ou de quelques-uns, « puisqu'elle à été instituée pour le bien de tous. »

Est-on fondé à concéder à l'État d'autres attributions? Il est possible d'admettre que partout où l'initiative privée est insufiisante, l'État a le devoir d'entreprendre l'œuvre de l'éducation à tous ses degrés ; il ne faut pas cependant que ce pouvoir dégénère en une œuvre de guerre destinée à écraser les fondations particulières sous le poids du budget national. Un grand peuple a besoin également, pour conserver son rang, de consacrer des fonds, plus ou moins élevés, à de vastes établissements artistiques, littéraires, scientifiques, à des expériences, des expéditions dépassant les forces des particuliers et de nature à amener la progression de l'esprit humain; ce ne sont là du reste

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que dos exce|)ti()ns ; le (Jùuvei'ncmoiU ayant dans ((nites ces questions à iiroinonvoir. autant (|ue i»(»ssil)le, le zèle des individus au lieu d'agir i>ar lui-même.

Ne demandons i)as surtout à l'État de se l'aire entrepreneur, marchand, il est Inipropic à de pareilles fonctions, ses ag;enis ne sentant pas le double stiiniil.iut <lc rinlénH personnel et de la responsabilité, euti-avéspar les passions politi(iues du jour, uuuuiuenl (rinitiative, d'esprit de suite et d'idées d'économie. Ces vices i-on^cnt toutes les administrations ])ul)liques. dont nous avons cependant constaté la nécessité. Nous croyous pouvoir aflirmer que cette immense machine. (|ui coûte si cher, a besoin d'immenses réformes; toute entreprise industrielle ou commerciale ^érée dans des conditions identiques et se servant des mêmes fonctionnaires serait ruinée à bref délai.

Ai)rès avoir ainsi résumé les attril)utions dans les(pielles le Gouvernement doit se cantonuei-, est-il besoin d'ajouter que nous repoussons avec éuer^-ie tout ce (|ui toucin- à l'intervention dii-ecte de l'Etat en matiêi-e d'assistance. Du moment qu'une taxe spéciale assure aux classes nécessiteuses des subsides plus ou moins abondants, l'activité s'éteint, lanioiir (lu lr;i\iiil disparail. l'esprit (r(''p;ir,i;iie l'ail naufra}j;e et les besoins croissent avec le montant des impositions destinées à les soula;^^er. (( Lors(pie la coulraiide K h'^ali' est eiiiployi'e, dit M. le pasteur Naville I . pour « lever les denii'is (|iii (luixcnj v,.r\ii- à riiulif^ence , le « pauvre acquiert natuiclUiUU'nl lidee (pi'il a un di-oit pote sitif à être assisté. Quels senlimenls lionniHcs et délicats « pourraient se d(''\eliip|M'i- l'ii lui sons rinlliience d'iiiie (( telle [)ensée ? Quelle reciniiiai->sauce aurait-il (l'iiii bien- « fait (pii n'est à ses yeii\ (|iie le payement il une dette ? « Il na pas houle de réclamer I a'^sislaucc. lors luèiue « quil a d<!S ressources pour sidtvenir à ses besoius; il la « demande avec ell'ronlerie, avec menace comme la ra-

(1) De la Chariti l,[</nle , I. I, \>. t.."..

« tion que la loi lui accorde et qu'on ne peut lui refuser; « il s'informe si on ne lui en soustrait rien; il dispute, il a plaide pour l'obtenir, il insiste pour qu'on lui en assure « à vie la jouissance. »

Ce droit à l'assistance entraîne du reste logiquement le droit au travail, a Admettre l'un et repousser l'autre, « observe M. Louis Blanc, c'est reconnaître à l'homme le u droit de vivre improductivement quand on ne lui recon- « naît pas celui de vivre productivement. » Il faut ajouter avec M. Leroy-Beaulieu [Administ. locale en France et en Angleterre, p. 287): a En fait, la charité légale en ériu géant l'assistance, qui est une obligation morale en une « dette sociale, en donnant à l'indigent une créance contre « la société, tend à diminuer le sentiment de la dignité (( humaine et de la responsabilité individuelle, à déve- « lopper l'imprévoyance dans la population, à encourager u tous les vices qui conduisent à la misère. »

De plus, l'expérience le prouve, ces taxes accroissent l'indigence et on a recours alors à ces remèdes odieux du workhouse obligatoire, des règlements inhumains sur le domicile de secours ; on voit en Angleterre, en Suisse, en Allemagne les malheureux, quelle que soit la cause de leur détresse, pourchassés de ville en ville; ces heimathlos. sans patrie, sans foyer, parias égarés au sein d'une société qui se prétend chrétienne ; ces entraves au mariage, sous le prétexte apparemment que les pauvres ne font pas partie de l'humanité ; en un mot tout cet ensemble de dispositions barbares et arbitraires par lesquelles l'État essaye d'opposer une digue aux Ilots qu'il a lui-même déchaînés.

Ajoutons, pour l'honneur de la civilisation, que ces mesures tendent à disparaître ; mais les maux amenés par la charité légale subsistent encore.

Faut-il alors laisser la charité privée agir seule et nous reposer sur elle du soin de soulager toutes les misères? Loin de nous une pareille pensée. La charité bien comprise, exercée avec dévouement, possède un principe de

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