‹ De l'assistance en provinceChapitre 50 sur 83 · LA LIBERTÉ D'INDUSTRIE ET LES MISÈRES · texte numérisé non relu

LA LIBERTÉ D'INDUSTRIE ET LES MISÈRES

concordats que la loi facilite et autorise. Souvent même, cette circonstance, qui provoque Fintérèt de tous, est le point de départ d'une reprise dans les affaires de ceux que de mauvaises chances avaient conduits à un état voisin de la misère. Ils en profitent alors, non -seulement pour eux-mêmes, mais encore dans l'intérêt des commanditaires et même des modestes capitalistes qui leur avaient confié leurs épargnes.

En admettant qu'il en soit autrement et qu'une liquidation devienne nécessaire , ceux-ci , qui seraient les plus à plaindre , reçoivent toujours , ou du moins habituellement, une part proportionnelle à leurs avances. Ces circonstances peuvent être regrettables et devenir la source d'une gêne très-grande, mais il est rare qu'elles produisent cette misère absolue , dont nous avons à nous occuper et qui constitue le paupérisme.

On a dit également que la liberté de l'industrie, dont le développement et le progrès ont amené une concurrence des plus vives entre les producteurs, avait, dans les derniers temps surtout , jeté le désordre et la perturbation dans les habitudes de la classe ouvrière , par la substitution des machines à la main-d'œuvre et des grandes fabriques aux petits ateliers.

D'une part, la diminution du travail individuel, et, d'autre part, l'agglomération des ouvriers autour des grandes manufactures, ont été, ajoute-t-on, la cause nécessaire d'une foule de misères indépendantes du

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fait de ceux qui en souffrent , en les plaçant dans un état d'isolement permanent vis-à-vis des autres classes de la société.

Mieux que d'autres » nous avons été à même d'étudier ce point de vue de la question dans un département où le développement de l'industrie et sa concentration dans des usines importantes auraient dû produire ces résultats; et cependant» jamais il ne nous a été donné de les constater. Sans nier que l'existence des petites forges> réparties en cent endroits différents sur la surface du territoire, présentât des avantages incontestables aux familles d'ouvriers qui trouvaient à s'y employer , il faut reconnaître cependant que le jour où elles furent supprimées pour faire place aux vastes établissements de Fourchambault , la perturbation qui en résulta ne fut que momentanée. Il se produisit un déplacement» mais non un trouble, cause efficiente d'une gène ou d'une misère appréciable.

Des ouvriers attachés à ces petits ateliers , les uns tenant plus spécialement au sol, trouvèrent, dans l'agriculture locale ou dans les exploitations qui en sont les dérivés , une occasion naturelle de travail ; les autres, obéissant à leur aptitude spéciale, suivirent leur ancienne industrie dans son déplacement , et ils purent se convaincre que si l'emploi des machines et d'an outillage puissant développe et accélère la production, cette production elle-même s'accroît sous l'influence de la multiplicité des demandes ; enfin» que pour y satisCaire, un plus grand nombre de bras devient

m^ kGêLÙUÈSkkTlONS m&WnUËLLflB. 155

nécessaire en même temps que le prix des salaires s'élève.

D'ailleurs, en supposant même que le ralentissëtnent des demandes soit l'occasion d'un temps d'arrêt dans le travail y jamais , dans ces grands établissements> où le bien^-êtpe des ouvriers a été prévu avec une sollicitude des plus éclairées , le chômage n'est assez complet j^ur les placer en face de la misère. Â l'époque des dernières crises commerciales et industrielles , qui eussent été assurément des plus fatales aux petits ateliers ne disposant que de capitaux modestes ou d'un crédit limité , nous avons vu les grandes usines ne reculer devant aucun sacrifice pour procurer constamment du travail à leurs ouvriers. L'exécution des commandes restreintes était partagée entre eux , de telle façon que chacun travaillât au moins pendant les deux tiers ou la moitié de la journée. N'est-ce pas , enfin , le cas de rappeler que , dans ces établissements , l'existence de sociétés de secours mutuels et d'une assistance médicale gratuite rend moins pénibles aux membres participants l'effet des maladies qui peuvent les atteindre, tandis que leurs enfants reçoivent dans les écoles établies et entretenues par l'administration des usines l'instruction et l'éducation appropriées à leur âge.

Qu'il nous soit permis, à cet égard, de faire une distinction entre l'ouvrier industriel attaché au sol , ayant, non loin de l'atelier où s'écoule sa vie laborieuse, une in^tatiôn permanente, et ces ouvriers

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nomades et routeurs engagés pour une semaine , pour un mois , tantôt dans une usine » tantôt dans une autre ; ne se plaisant que dans l'imprévu du changement, y transportant leur insouciance du lendemain et leurs habitudes de dissipation. Il est évident que ceux-ci subissent plus facilement l'influence des mauvais jours, et qu'en dehors de l'impossibilité où ils se trouvent de la combattre par leurs propres ressources, ils échappent naturellement à la sollicitude d'une administration qui les connaît à peine.

En présence de ces faits, et bien que des exemples contraires, recueillis sur d'autres points, aient pu justifier cette allégation , que les agglomérations industrielles étaient une cause permanente de misères ; bien que des considérations d'un ordre élevé » auxquelles nous sommes les premiers à rendre hommage, puissent justifier la préférence que doit mériter dans certaines conditions la pratique de la vie agricole, disons cependant que cet effroi causé à quelques philanthropes, par l'influence du développement de l'industrie , est au moins exagéré et ne repose , par le fait, sur aucune preuve sérieuse. Les existences qui s'écoulent dans l'un ou l'autre de ces milieux n'arrivent à subir l'influence de la misère qu'autant qu'en dehors des causes accidentelles dont nous venons de faire l'énumération , il se produit des causes individuelles dont la source est dans une conduite vicieuse et dans des habitudes invétérées de désordre.

Que ce soit à la ville ou à la campagne, dans la vie

CAUSES HfDIYIDUELLES.— LEUE INFLUEUCE PATAUS. 157

industrielle ou agricole, malheureusement ces habitudes fatales se sont répandues aujourd'hui dans des proportions qui tendent plutôt à se développer qu'à s'amoindrir.

Où se contractent-elles ? Au cabaret. Où atteignentelles ces proportions regrettables qui constituent moralement et physiquement une sorte d'affection chronique, cause première et permanente de ces misères, dont la société est obligée plus tard de supporter le poids ?

Toujours au cabaret ou dans ces autres lieux publics qui , bien que décorés de titres plus pompeux , n'en sont pas moins des abîmes dévorants où vont successivement se perdre la raison , la dignité de leurs habitués , et s'engloutir en même temps l'épargne de leurs familles.

Ce fait est tellement exact que^ sur dix mendiants condamnés, on peut affirmer qu'il en est au moins neuf qui ont été amenés à la pratique de cette honteuse industrie, à la suite des excitations de la débauche, et sous la double influence des habitudes de fainéantise et de l'attraction de la vie de cabaret. Tel est du moins le résultat des études spéciales auxquelles nous nous sommes livré , soit en interrogeant la vie passée des reclus du dépôt de Nevers, soit en examinant les renseignements consignés sur leurs notices par l'autorité judiciaire. D'ailleurs, quel esl celui qui , cédant aux obsessions d'un mendiant et lui faisant une aumône , n'a eu maintes fois l'occasion d'apprendre que le

produit de ces collectes ne servait eqtre ses maifis qu'à défrayer plus tard les dépenses de Torgie çt de la débauche. Cepeudaut, avant d'être arrivé à cet état de dégradation , ce même individu , ouvrier , artiw) , père de famille , avait commencé par prélever sqr le salaire de son travail le moyen de satisfaire à ce qq'il considérait tout d'abord comme une simple distractioD du dimanche ou des jours de fête. Mais de la distraction à l'entrainement il n'y a (pi'un pas, et Tentrainement conduit bientôt à une habitude irrésistible qui devient celle du lundi , puis des autres jours de la semaine, et enfin du matin et du soir de chacun de ces jours, quand parfois même les journées entières et une partie de la nuit semblent ne plus être assez longues pour combler la mesure de l'ivresse et de la débauche. Si encore le malheureux ne faisait tort qu'à lui-même, si son individualité seule devait être exposée aux conséquences de la misère qui va devenir le lot de son existence abrutie! mais derrière lui, dans une mansarde ou dans une chaumière a peine garnies de meubles grossiers , une femme et des enfants gémissent exposés sans ressources aux souffrances du froid et de la faim. Heureusement la charité veille sur eux, et, guidée parle sentiment de la bienfaisance, elle vient en aide à ces malheureux, elle fournit à leurs besoins, les console , les encourage ; elle essaie même de ranimer chez le père ^aré ce sens npioral que l'abrutissement de l'ivresse a flétri. Mais c'est en vain qu'il répond à ces pieux efforts par des promesses que \^

DO nxts mt L'tDucAnoN pubhUme. 159

tentatims du lendemain loi font trop vite oublier, et Fon doit encore se féliciter , si ce n'est pas au moyen d^on prélèvement brutal fait sur les secours si géaéreusement donnés à sa famille , qu'il se prépare à satisfaire de nouveau ses honteuses habitudes.

Ce tableau n'a certes rien d'exagéré, et il est peu de personnes qui ne puissent au besoin en garantir l'exactitude.

La fréquentation 'du cabaret , l'inconduite et le désordre, qui en sont la conséquence inévitable, figurent dcHic au premier rang des causes individuelles de la misère, c'est-à-dire de celles qu'il dépend du libre arbitre de chacun d'éloigner et de repousser.

Mais, dira-t-on, l'éducation ne pourrait-elle et ne devrait-elle pas , par de sages conseils , au besoin même par de sévères avertissements, prémunir contre de tels dangers la jeunesse de nos écoles ? Les leçons des maîtres ne sont-elles donc pas assez saisissantes, les principes de morale qu'ils sont chargés d'enseigner ne sont donc pas suffisamment sûrs ? Qu'on ne s'y méprenne pas, ces enseignements ne font pas défaut, et la sollicitude éclairée des maîtres répond largement à leur mission. Malheureusement, l'exemple de la famille, qui devrait confirmer les enseignements de l'école, contrastent trop souvent avec les principes qui en sont la base , et l'enfant parvenu à l'âge d'adulte échappe difficilement à l'entraînement de la conduite de ses parents ou de ses aînés ; pour ceux-ci , la vie d'intérieur n'existe pas , le foyer domestique est sans attraits , car

IM Màinrâ» BUIIPLE8 DB LA PAIOUE.

au lieu d'en augmenter le bien-être en y concentrant le fruit de leur travail , ils s'empressent de le fuir an jour du repos , et le seul délassement qui semble leur être réservé, c'est au café ou au cabaret qu'ils vont le chercher.

En leur absence , la mère de famille , livrée aux détails pénibles du ménage » gémit du rôle qui lui est réservé. Seule avec ses enfants, elle ne peut leur inspirer des joies qui lui sont inconnues; ceai-ci, bientôt, prennent en dégoût un intérieur où r^nentla gène et la tristesse ; ils s'en échappent à la première occasion, et à chaque pas les éclats de rires, les chants qui s'échappent des cafés ou des cabarets et qui viennent frapper leurs oreilles , l'éclat des lumières qui fascine leurs yeux , le bruit de la foule qui se presse dans ces lieux où ils savent que leur père est enfermé , provoquent promptement chez eux le désir d'être initié à des joies et à des plaisirs aussi universellement répandus.

La loi et les règlements s'opposent, il est vrai, à ce qu'ils puissent y être admis avant un certain âge (seize ans); mais ne trouvent-ils pas des chefs d'établissement pour qui l'appât du gain est supérieur à l'observation des principes. Il y a bien quelque part, dans un coin reculé, un cabaret borgne placé en dehors de la surveillance habituelle de la police. C'est là qu'ils se dirigent , et qu'une fois entrés dans cette redoutable enceinte, ils font promptement l'apprentissage de ces habitudes funestes dont ils trouvent

I^CIUST DO 29 DÉGEIIBKE 1851 SUE LES CABAKBT8. 161

partout l'exemple. 11 y a, en effets tant de cafés et de cabarets , ils s'emplissent à un moment donné d'une foule si nombreuse, la gaieté y est si vive , si bruyante , qu'il faudrait une vertu presque surhumaine pour échapper à la tentation. La tentation, hélas! voilà le grand mal I Qu'on arrive à ne tolérer qu'un nombre plus restreint de ces lieux publics , et l'occasion venant à manquer, nul doute que le mal ne soit sensiblement atténué.

Ici se présente à l'examen de l'autorité une question du plus haut intérêt , celle de savoir si , en présence des résultats funestes causés par la fréquentation des cabarets et autres lieux publics , ce ne serait pas pour elle un droit, et en même temps un devoir, d'opposer une sage résistance à la multiplicité toujours croissante de ces établissements.

On se rappelle avec quelle reconnaissance fut accueillie la publication du décret du 29 décembre 1851 , rendu par le Président de la République , sur la proposition de M. le comte de Morny, au lendemain des grands événements qui avaient sauvé la France du désordre et de l'anarchie.

Les motifs qui précèdent le dispositif de cet acte important empruntent aux circonstances et au caractère de l'homme d'État éminent qui les a libellés, une trop grande autorité pour que nous puissions résister au désir de les reproduire ici textuellement :

• lj£ PnCSiDILTr DE I^ RÉFITBUIXrB,

• Snr le rapport «in annistre de nménear;

• ConsidEfcrant qo» U nuiHipfidté toiqoan

> (les cafés , «aiiarets et liSbits île boianm eal ime » caïue «te iJéaorrlre et iie démoralistiaD :

» (loDSMttruit «{ne dans le» ampagnes ânrtait, ces

> êtabiifisementa :4ont Jereniis, en grand nombre, d&

> lieux lie m^nnion et d'affiliation ponr le» sadÊHs

> «crèlKs, et ont Favonsé «fiine manière déplârabte » les progrès iles manvaises passons:

• G^nsidérant qn'il est dn devoir dn GoaTemoKit ' de protéger, par des mesnrfs efficaces , tes

> poMiqnes et la sàreté générale ,

» Art. i'^. — Aooin eafe, cabaret oo antre de boiââons à consommer snr place ne pourra être ouvert à rareoir sans la permission préalable de Taih im\è ddininistratire.

t Art 2. — La fermeture des étabUssements déligné» en Tart. 1", qui existent actuellement oo qui seront autorisés à Taveoir, pourra être ordonnée, por arrôlé du préfet i soit après une condamnation (Kiur contravention aux lois et réiglements qui codvMtwwi CPf^ professions , soit par mesure de sûreté pulilltlin".

I AH. !l. — Tout individu qui ouvrira un café,

cabaret ou débit de boissoos à coDSommer sur place sans autorisatiou préalable, ou cootrairemeut à un arrêté de fermeture, pris eu vertu de Fartide précédeat , sera poursuivi devaut les tribunaux corractiouaels et puni d'une amende de 25 à 500 fr. et d'uD ep3{M:isonnemeat de six jours à six mois. L'établissement sera fermé imoiédiatement. >

Si nous voulions chercher une preuve convaincante à l'appui des observations que nous a inspirées la connaissance qui nous est acquise du mal profond causé à la société par l'existence et surtout par la multiplicité des cabarets, nous la trouverions assurément dans l'acte qui précède. Sur ce point, tout le monde est d'accord .

Sans doute , le décret du 29 décembre 1851 a produit d'heureux effets en subordonnant l'ouverture des établissements publics à l'autorisation administrative ; mais le but qu^il s'est proposé serait manqué , si son exécution devait équivaloir à un simple enregistrement ou seulement à un temps d'arrêt motivé par l'accomplissement des formalités préalables.

Le décret reconnaît que la multiplicité des cafés , cabarets et autres débits de boissons est une cause permanente de désordre et de démoralisation. On avait pensé tout d'abord, en se fondant sur les termes mêmes de ses motifs , que l'existence antérieure d'un nombre d'établissements publics déjà plus que suffisant pour les besoins de la population, devait être considérée

IM L88 CAHARETS ET LA UBBRTÈ HE L*llfOC8TtK.

comme la cause déterminante d'un refus d'autorisation de l'ouverture d'établissements nouveaux , de la part de l'autorité compétente.

Pendant long-temps même, cette jurisprudence avait prévalu ; elle était appliquée discrétionnairement, et les parties les plus intéressées se soumettaient à ces décisions. Mais bientôt elles crurent devoir protester, en invoquant la violation , en leur personne , du priocipe de la liberté d'industrie , et» à plusieurs reprises, les préfets reçurent du ministère de l'intérieur l'ordre de rapporter des arrêtés contenant refus d'autorisation d'ouverture d'établissements nouveaux.

« Dans ce système, disait-on, le fait qu'il existe iléjà dans une localité un certain nombre de débits (le boissons, ne semble pas un motif suffisant pour interdire d'en ouvrir de nouveaux. L'application du <lécret du 29 décembre 1851 doit avoir lieu dans uo sens plus large , et cet acte n'a jamais entendu limiter il un chiffre donné le nombre des débits de boissons d'une localité. Ce serait constituer une sorte de privilège ou de monopole au profit de quelques débitants , et on méconnaîtrait ainsi les principes de la liberté d'industrie. Le respect de ce principe peut d'ailleurs se concilier avec les exigences de Tordre public , en n'accordant l'autorisation qu'à des individus qui présentent toutes les garanties d'ordre et de moralité désirables. > Au surplus enfin , ajoutent les partisans de ce système, c'est moins en limitant le nombre des lieux

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