U8AGK DE L'KAU-DE-VI
En présence de ces chiffres, nous sommes loin de partager TopiDion de certaines personnes, qui veulent y trouver l'indice du bien-être des masses; car, pour le plus grand nombre, il ne faut pas s'y tromper, Tabus de la consommation des liquides est une cause de ruine et de mi^re. Le bien-être doit, dans notre opinion, se traduire par d'autres symptômes; nous aimons à le chercher dans un intérieur où la famille , bien logée, bien nourrie, bien vêtue, sait, par Tordre et par l'économie, établir une juste balance entre ses ressources et ses besoins ; mais vouloir juger de son aisance par l'abus de jouissances aussi désastreuses d.iiis leurs effets, n'est-ce pas donner à ces habittiiJes un encouragement aussi inconsidéré que coup.ble? Les revenus du trésor peuvent y gagner: n: lis ce bénéfice, acheté au prix de la misère individ.ielle, n'est en définitive qu'un appauvrissement, dent la société est tôt ou tard obligée de supporter les Conséquences.
La faculté que certains individus finissent par acquérir d'absorber une quantité considérable de liquides est véritablement extraordinaire. Cinq, six, huit litres p;;r jour ne les font pas reculer. Plus ils boivent, pl;is ils éprouvent le besoin d'éteindre le feu qui les dévore, ne s'arrêtant que lorsque l'ivresse est à son comble.
L'usage de l'eau-de-vie prend des proportions d'autant plus grandes, que les mauvaises récolles de vin rendent cette dernière boisson plus chère. On trouve
USAGE DE l'absinthe. 181
qu'il y a économie à boire un petit verre ou à prendre ce qu'on appelle la goutte. Elle ne coûte qu'un sou (5 cent.), car depuis long-temps l'eau-de-vie de vin a disparu du commerce, on le sait, et le 3/6 de betteraves ou de grain , coupé , mélangé avec de l'eau , du caramel, et chez certains débitants, avec des substances excitantes , telles que le poivre ou l'acide sulfurique , qui permettent d'augmenter la quantité d'eau , l'a remplacée depuis long-temps dans les débits et même dans les cafés. On comprend les désordres effrayants que l'usage d'une liqueur aussi corrosive doit causer dans l'économie des malheureux qui ne craignent pas de s'y soumettre. Bien que l'autorité veille et cherche à prévenir la fraude, elle est souvent impuissante à découvrir ces sophistications coupables.
V absinthe elle-même , cette importation des usages de la vie d'Afrique , et qui semblait tout d'abord devoir rester la liqueur favorite d'un monde élégant, l'absinthe a envahi également les cafés des villes , des bourgs et des simples villages. La force supplée à la qualité , la couleur voulue est obtenue ; quelle que soit la substance offerte au consommateur, elle a toutes les apparences de la liqueur dont elle porte le nom. 11 l'accepte et il la trouve même d'autant meilleure, qu'il croit satisfaire à la mode. Mais malheur à lui s'il persévère. Son estomac, à la suite d'une excitation factice et prolongée , finit par s'épuiser et par refuser ses fonctions. N'est-ce pas le cas de rappeler que la médecine constate un genre nouveau d'affection mor-
182 LES HABITUDES DE CABARBl BT LE J£r.
bide des plus graves produit par l'usage immodéré de l'absinthe (1)?
Si nous voulions persévérer dans ces tristes investigations, nous verrions qu'aujourd'hui les moeurs des cabarets les plus obscurs ont leurs raffinements. Les liquides sont soumis à des transformations excitantes qui, pour le débitant, doublent la valeur du prix qu'il demande au consommateur. Le vin chaud, sucré, épicé avec force canelle, un punch bâtard, décoré du nom de brâldt, constituent la boisson favorite des buveurs les plus délicats. Si encore ils ne faisaient que boire ; mais il faut jouer ce qu'on appelle la œnmnmation , et malheur alors à celui contre lequel la cbsoiee se prononce ; le produit d'une semaine entière de tra^ vail suffit à peine à l'acquit de cette dette. De retour chez lui , et lorsque les fumées de l'ivresse se sont dissipées , et qu'il se trouve en présence de la réalité, il vocifère contre le sort , il blasphème , s'en prend à sa femme , à ses enfants , à tout le monde , si ce n'est à lui-même, à lui qui cependant a eu seul le tort de contracter des habitudes aussi funestes et d'en suivre la pente glissante. Que sa famille, aux prises avec la gêne, lui adresse de justes reproches, à partir de ce moment , son intérieur lui devient odieux ; il ne songe plus qu'à le fuir, qu'à s'étourdir, et c'est au caharet qu'il retourne pour échapper au remords , en se plongeant de nouveau dans l'ivresse I
(1) Des rapports dignes de foi établissent que Vabnnthe avait tué plus d'officiers Françafà en Afrique, que n'en avaient atteint les balles arabes!
LE CABAiyST F^T Vm TEJSTATXOJH P^BMAIiPJTE. 183
Nous pourrions multiplier les exemples à l'infini eu démontrant l'influence que le trop grand nombre des lieux publics exerce sur les habitudes que provoque leur fréquentation. Si Ton parcourt les environs d'une ville ou d'un village le jour de la fête locale, de la foire ou du marché, on verra des groupes de paysans qui s'y dirigent lentement. Ils passent devant un cabaret ; l'un d'eux offre à ses compagnons de route de leur payer un verre de vin ou d'eau-de-vie. Après cette première station, qu'on appelle dans un langage grossier et presque sacrilège une chapelle , les autres croiraient manquer aux règles de la politesse , si en passant un peu plus loin devant un autre débit, ils ne s'empressaient de rendre ce qui leur a été si gracieusement offert* Mais après la seconde station , l'occasion d'en faire de nouvelles se présente. On ne saurait s'en affranchir, et c'est ainsi que les cabarets échelonnés dans les faubourgs de nos villes, recrutent successivement, à titre de clients , des individus qui n'auraient pas songé à y entrer, si le bouchon, signe fatal de la tentation, n'avait frappé leurs regards.
L'influence de ces tnstes habitudes, funestes à la bourse, à la santé, se manifeste, il faut le dire, par des habitudes plus dégradantes encore. Qui ne sait, en effet, que dans les villes d'une certaine importance, les jours de foire, de fête ou de marché sont des jours de bonne aubaine pour les maisons de prostitution.
Les malheureux qui en franchissent le seuil n'ose-
184 LES CâBAEKTS ET LA PlOSTITimON.
raient jamais s'oublier à ce point en étant de sang-froid. Mais les stations répétées, prolongées, au café, au cabaret, ont excité leurs sens. Les individus qui les ont entraînés ne les quittent qu'après avoir complété leur œuvre. Ils guident leurs premiers pas dans cette voie, ils les animent de leur exemple, et le mal est consommé consommé pour eux et quelquefois pour
les familles , dans le sang desquelles se révèlent plus tard les traces d'un virus, suites indélébiles des affections les plus honteuses.
Ici , on le voit , nous n'avons voulu aborder qu'un des côtés les plus rétrécis de cette grande question de la prostitution , afin de démontrer que l'excitation de l'ivresse fournit aux maisons de tolérance des clients de hasard , devant lesquels elles ne devraient jamais s'ouvrir.
Mais s'il nous était permis de soulever le voile qu> cache heureusement aux yeux du plus grand nombre les turpitudes et les misères engendrées par les habi- ' tudes de la prostitution , autant chez les malheureuses qui en font leur métier, que chez les individus qui fréquentent les maisons de tolérance, on serait efîrayé de l'abjection des unes et de la dépravation des autres. On se demanderait s'il est vrai que cette industrie soit un mal nécessaire que l'autorité doive réglementer, tolérer et couvrir d'une sorte d^impunité, en présence des conséquences fatales qui en résultent à tous les points de vue. Mais l'examen de cette question nws entraînerait trop loin de notre sujet.