LES GABAEETS ET LES FOIRES
Disons seulement et répétons que sur cinquante individus qui fréquentent les maisons de tolérance , il en est quarante, pour ne pas dire plus , qui ne s'y rendent que sous l'influence d'un excès de boisson prise au café ou au cabaret. On voit donc l'intérêt immense qui se rattacherait à la restriction du nombre de ces derniers établissements.
En se rendant compte de l'excitation que provoquent les occasions trop multipliées qui rompent les habitudes laborieuses de la classe ouvrière, il est difficile de ne pas rappeler ici l'influence fatale exercée à cet égard par le nombre toujours croissant des foires et des marchés.
Il n'est pas de commune qui , dans nos départements du centre, n'ait aujourd'hui la prétention d'avoir sa foire , son marché , ou tout au moins son apport (l). A l'appui de leurs demandes, elles invoquent l'intérêt du commerce et de l'industrie ; mais en réalité, lorsqu'on en recherche la cause et l'importance réelles, on est amené à reconnaître que cet intérêt n'est que celui de deux ou trois cabaretiers , qui entrevoient dans la création d'une foire ou d'un marché la perspective d'exploiter le public et d'écouler leurs marchandises. Le commerce et l'industrie restent complètement étrangers à ce genre de transactions , et le seul résultat qui se produit est une perle
(1) L'apport est une sorte de rendez-vous indiqué à l'avance pour la Urnéê des domestiques.
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(le temps considérable enlevé aux travaux des gens (le la campagne. Qu'où y ajoute l'argent "de l'épargne qui va s'englouUr sans profit au cabaret; et, dans un autre ordre d'idées, les occasions de faiblesse, d'égarement, peut-être même de libertinage, que la jeunesse recherche avec une sorte d'avidité dans ces circonstances, et l'on aura la mesure exacte des avan^ tages et des dangers comparatifs qui se rattachent à la fréquentation des foires.
Il est loin de notre pensée, assurément, de nier l'utilité du plus grand nombre. L'institution de ces centres d'échange et de transaction , à jour fixe, est indispensable pour l'industrie agricole et pour les gens de la campagne qui , vivant habituellement loin des villes , attendent le jour de la foire ou du marché voisin pour aller s'y procurer les menus objets dont ils ont besoin , et qu'ils ont la certitude de trouver sous leurs yeux, réunis en abondance. L'argent des denrées qu'ils portent au marché devient la base de ces échanges. Rien n'est plus simple, rien n'est plus naturel.
Mais si , pour juger ces avantages, «ous examinons ce qui se passe autour de nous , nous voyons que le département de la Nièvre ne compte pas moins de 543 foires , indépendamment des marchés hebdomadaires qui , se tenant dans chaque chef-lieu de canton ou autres ccmmiunes importantes, ne représentent pas moins de 1,310 journées enlevées chaque année au travail. Il est donc facile, non-seulement de calculer les perlés sérieuses qui en résultent pour ragricijtture,
L'nVDVSTUE DU GABARETOft EST LUCRATIVE. 167
mais encore d'apprécier la multiplicité des occasions de dépense que ces déplacements entraînent pour le plus grand nombre, au profit des cdiés ou des cabarets, dont les titulaires, on l'a vu, sont le plus souvent les seuls intéressés à là création des foires.
Autant les autorités locales doivent se montrer rigoureuses pour l'ouverture de nouveaux établissements puUre^, autant les conseils généraux, dont l'avis prévaut habituellement en cette matière , doivent apporter de résistance à l'institution de nouvelles foires ou de nouveaux marchés ; car, au fond, nous ne saurions trop le répéter, c'est moins l'intérêt du commerce que celui de l'industrie des débits de boissons qui domine la question.
Dans toutes les circonstances, on voit cet intérêt surgir et s'imposer au besoin à la faveur d'un prétexte commercial, profane, sacré même, peu lui importe.
Du reste, nous avons déjà dit que cette industrie des débits de boissons est des plus lucratives pour ceux qui l'exercent. Le bénéfice varie de 50 à 60 et 70 p. O/q. L'exercice en est fort simple, à peine s'il exige des capitaux.
Une ou deux tables , quelques bancs dans une salle borgne, une pièce de vin, un quart d'eau-de-vie, le plus souvent achetés à crédit, constituent la première mise de fonds. Au bout de quelques jours la provision est épuisée, le bénéfice est réalisé; on se pourvoit d'autres éléments de consommation , et le procédé se renouvelle avec avantage. Aussi la concurrence est
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grande. C'est à qui ouvrira un cabaret et demandera l'autorisation. Le maire n'ose refuser un avis favorable ; il certifie la moralité du demandeur ; il fait valoir le besoin que celui-ci éprouve pour élever sa famille de joindre à son travail , à son industrie habituelle , un commerce dont le public profitera , et c'est ainsi que le plus souvent des autorisations regrettées plus tard, même de ceux qui les ont provoquées , sont concédées avec une trop grande facilité.
Si , au contraire , la demande est repoussée par le motif que l'ouverture d'un nouveau débit est inutile, qu'il en existe déjà dans la localité plus que les besoins de la consommation ne le comportent, il est rare qu'un avocat de village, défenseur officieux, et, au fond, intéressé au succès de la demande, ne forme un pourvoi auprès d'une autorité supérieure. Il invoque la liberté de l'industrie dont le principe a été violé, et, en pareil cas, il obtient le plus souvent une satisfaction complète, car la jurisprudence est pour lui. Il est vrai que l'autorité reste armée du droit de rapporter plus tard son autorisation , en prononçant la fermeture des lieux publics dont la mauvaise tenue excite ou provoque les causes de désordre. Mais la répression est tardive. Si elle empêche la continuation du mal, elle n'a pu prévenir celui qui s'est consommé. Plus que jamais donc , de tels exemples indiquent le vice de la jurisprudence en matière d'autorisation de cabarets, et les conséquences désastreuses de ce respect exagéré de la liberté de l'industrie.