ÉMIGRATION DES CAMPAGNES DANS LES VILLES
règne en despote sur certains points, exerçant tour à tour son empire dissolvant sur la moralisation des classes ouvrières, sur leur bien-être et même sur la solution des questions générales auxquelles se rattache l'avantage d'une commune ou de tout un canton.
Nous ne voulons pas aborder ici l'examen de l'influence qu'elle peut avoir en outre sur la direction politique des esprits. Les motifs sur lesquels s'appuie le décret du 29 décembre 1851 sont suffisamment précis. Qui ne sait d'ailleurs par expérience que les départements qui ont le moins marqué dans nos troubles révolutionnaires sont ceux qui comptaient un moins grand nombre de cabarets ? Ceci est un fait ; nous nous contentons de le constater , préférant circonscrire nos recherches à l'examen de ces causes morales de misères que provoquent les habitudes et les tendances de certaines populations.
En nous rendant compte de la situation de l'œuvre de l'assistance dans leurs communes et des misères auxquelles elle était obligée d'apporter des soulagements, plusieurs maires ont cru devoir nous signaler les circonstances qui les provoquent le plus habituellement. Ainsi , l'émigration des campagnes dans les villes constitue dans quelques localités un fait dont l'influence n'est pas moins fatale, soit qu'elle s'exerce par les hommes , chefs de famille, soit même par leurs femmes. Les premiers, séduits par l'appât d'un salaire plus élevé et par les récits trompeurs de quelques raccoleurs , prennent leur village en dégoût. Ils se dirigent
IM fiilGlATION MS €AllPA€inS8 DA1I8 LE» VILLIfl.
nut'unment sur Paris, avec Tespoir d'y utiliser leurs forces i]X leur aptitude , et d'envoyer à leurs familles Texcédant de leurs profits journaliers. Les malheureux ont compté sans l'imprévu^ sans la dierté 4e la vie , sans les tentations de tous genres qui les attendent. A peine arrivés , ils se mettent à l'oeuvre avec courage ; mais l'exemple de leurs camarades les entraine , la fréquentation des spectacles , des cafés de bas étage , des bals publics, grève leur budget de dépenses le plus souvent supérieures à leurs ressources, et, au bout de la semaine, à peine peuvent- ils payer le logeur qui les héberge et le gargotier qui les nourrit. La femme et les enfants , restés au logis, attendent chaque jour, mais en vain , une lettre et l'argent promis pour subvenir aux besoins du ménage. A bout de ressources, ils sont obligés de venir exposer leur dénuement au bureau de bienfaisance, et c'est ainsi que la liste des indigents vient se grossir des membres de toute une famille, qui précédemment trouvait dans le travail de son chef des moyens d'existence modestes, m^is sufiBsa&ts.
L'exemple des pères de fiamille devient Clément contagieux pour les jeunes gens, avec cette différence que si les premiers obéissent, pour la plupart, au désir d'améliorer leur position dans l'intérêt de leurs familles , ceux-ci ne se proposent que d'aller chercher dans la capitale les jouissances et les plaisirs dont elle offre la réunion. Cependant, pour les uns comme pour les autres, que de déceptions I et coa]J)ren ne pourraiton pas en citer qui «mt dans le cas de regretter, trop
tard le plus souvent , rentraîDement fatal avec lequel ils ont cédé à de trompeuses sédu^ions (i).
Quant aux femmes, nous citerons principalement celles du Morvand, qui depuis long-temps aussi se livrent à ces habitudes d'émigration vers les villes pour y exercer l'industrie de nourrices sur lieu. On vient les chercher, on les provoque par l'appât d'un gain supérieur à celui que leur mari peut réaliser dans le cours de Tannée par un travail des plus opiniâtres. Et puis , ne seront-elles pas choyées , fêtées et entourées des soins les plus empressés dans ces familles riches qui vont les recevoir? Bien vêtues , bien nourries, n'ayant rien à faire qu'à allaiter l'enfant qui doit leur être confié ; ayant , au besoin , des domestiques à leurs ordres pour satisfaire à leurs caprices, la voiture et l'équipage brillant du père et de la m^ de leur nourrisson pour leur éviter des courses pénibles que le médecin déclare d'une influence fâcheuse pour la qualité de leur lait. Tel est le sort qui les attend , tels sont les récits merveilleux qu'une parente, qu'une voisine, revenue au pays et iiapatiente de retourner dans cette vie de délices, ne manque pas de leur faire pour enflammer leur imagination (2).
Si le mari hasarde quelques observations , oppose
( 1) Telle eet l'explication de la présence à Pari4 de plus de quatre milke jeunes gens qui , chaque année, demandent à être visités parle conseil de rérision de la Seine. Sur ce nombre , cent, au moins , appartiennent à la Nièvre , et spécialement à deux ou trois cantons où les émigrations sont depuis long-temps en usage.
(9) F. à TAppendice le rapport du docteur Monnot, maire de Moux.
300 IHlMiSlill DES MERBDSIS.
les soins du méDage et des enfants qui seront en souflrance , mais n'est-ce pas un acte de dévouement qu'elle va remplir? Est-ce que la rétribution mensuelle qui lui est promise , et dont elle aura soin d'envoyer exactement le montant , ne compensera pas et au-delà les inconvénients signalés? On chargera une voisine, moyennant un léger salaire , de surveiller les enfants. Quant aux soins du ménage, avec de Taisent, on peut également y pourvoir.
La malheureuse mère part donc. A l'entendre, elle se sacrifie pour sa famille» elle part avec l'enfant qu'elle allaite, et qu'elle renverra aussitôt qu'elle aura été placée.
A cette occasion , nous devons signaler une autre industrie à laquelle donne naissance celle de nourrice sur lieu , c'est l'industrie des meneuses attachées à un bureau de nourrices. Dés que celles-ci sont en place, il s'agit de reconduire leurs enfants au pays. Pour plus d'économie^ on attend qu'il y en ait deux ou trois de la même localité ou tout au moins des environs. La meneuse s'en charge; ce soin est délicat, pénible; l'enfant , privé du sein de sa mère, témoigne ses regrets et sa souffrance par des cris ; mais ces cris ne fatigueront pas long-temps la meneuse ; son expérience ne lui a-telle pas appris qu'avec quelques gouttes de laudanum , mêlées au lait du biberon , l'enfant se calme promptement et est bientôt réduit à l'état inerte de colis? Cependant, que de mystères l'emploi de ces procédés ne cache- 1 -il pas! Que d'enfants, hélas! succombent
ÉCHANGES D'ENFAliTS. 301
pendant le trajet ou à leur arrivée, sous P influence d'un narcotique aussi puissant ! Mais la famille se console. La mère n'a-t-elle pas en ce moment tous les bénéfices de la maternité sans en avoir les charges ?
Quelquefois, des échanges d'enfants ont lieu, et dernièrement on nous en citait un exemple que nous croyons devoir reproduire dans toute son exactitude , car il fait connaître le point douloureux de relâchement où en sont arrivés les liens de la famille.
Deux pères , prévenus de l'arrivée de leurs enfants sous la conduite d'une meneuse, arrivent au-devant d'elle. Les enfants étaient du même sexe , du même âge , avaient les mêmes vêtements ; la meneuse confessait qu'elle avait perdu la trace de leur, identité. Quant aux pères, ils n'en savaient pas davantage. Mais leur embarras ne fut pas de longue durée. « L'un i vaut bien l'autre , dit le plus avisé ; si tu m'en crois, > prends celui-ci, et je garderai celui-là. >
Le fait est historique et récent ; ne contient-il pas le germe d'une étude des plus tristement curieuses sur cet affaiblissement du sentiment de la famille dont nous parlions plus haut ?
Admettons toutefois que les choses se passent plus régulièrement, et que le père reste chargé du soin de ses véritables enfants pendant que sa femme est absente et continue ce qu'elle appelle sa nourriture.
La tristesse et le dégoût s'emparent de lui , son intérieur lui devient à charge ; la vue de ses enfants , mal soignés , mal tenus , ne lui inspire aucune de ces
303 L'INDUSTRIE Dl NOUIRICB IT Là FAMILLE.
joies si douces au coeur d'un père , et si sa femme, fidèle aux promesses qu'elle a faites , lut eovoie de temps eu temps de Targeut , il échappe difficilement à la tentation de l'employer à la possession de ces jouissances faciles dont le cabaret lui fournit encore les premiers éléments.
Cependant, au bout d'une absence de douze ou quinze mois , son veuvage cesse , sa femme rentre au logis. Mais la vue d'un intérieur souvent plus que modeste , le soin qui lui est dévolu de dirige son ménage et de pourvoir à cette tâche par des travaitx pénibles , contraste trop sensiblement pour elie avec le milieu d'opulence où s^écoulait naguère sa vie.
L'habitude qu'elle a contractée du bien-être matériel devient la cause détermnante de dépenses exagérées , qui, bientôt, absorbent le pécule qu'elle a ptt rapporter. Dès-lors, elle n'a plus qu'un désir, celui de retourner au sein de ces jouissances, et les premiers symptômes d'une maternité exclusivement désirée dans ce but deviennent le signal des démarches qui doivent lui assurer l'exercice de cette industrie facile.
Une fois encore, elle abandonne son intérieur, son mari , ses enfants , les livre aux hasards d'une existence sans liens, et c'est ainsi que le mal se perpétue.
Lorsque l'âge et les années l'oU^ent de renoncer à ce genre de vie , eÙe est considérée comme une étrangère par ses enfants, qui ont grandi loin d'elle. Sans autorité sur eux , sans action vis-à-vis de son mari ,
L'iNDUSTRifi ÊÊ IVO^RftlCB Bt LU PAMILLE. a(M
qui a d'ailleurs contracté d'autres habitudes , elle u'a plus rien de ce qui pourrait les retenir , et quand ses économies sont épuisées , les uns et les autres ne se trouvent plus qu'en présence de la misère.
Sans doute on peut citer des exceptions , et l'industrie de nourrice a pu devenir pour certaines familles la source d'un bien-être réel , en raison du sage parti qu'elles ont su tirer du pécule amassé par la mère , en vue d'augmenter le modeste patrimoine , d'y ajouter un champ > un pré, un verger. Mais, aussi , que d'exemples contraires sont relevés chaque jour t Nous avons connu une nourrice dont le mari , cabaretier de son état, avait spéculé sur le produit de l'industrie de sa femme pour acheter un billard I Ce devait être pour lui la source de toute une fortune ; mais débauché , ivrogne lui-même , jouant et buvant avec les habitués de son cabaret, il eut bientôt dévoré le billard , le cabaret et la maison qui les contenait.
Quelquefois la nourrice a fait des connaissances , à la ville, à Paris surtout. L'existence de la grande cité lui est apparue à travers le prisne des illusions et le mirage des séductions. Pourquoi ne pas y transporter ses modestes pénates , si à l'étroit au village ? Gomme tant d'autres , ne peut^on obtenir une place , avoir une loge , devenir portier , concierge même , et jouir à son tour des avantages inappréciables de ces positions? Alors la chaumière est vendue , le champ paternel est aliéné et TémigratioB se conson^ae. Si quelques individus réussissent, eombim n'y en a-t-il pas qui
iOU LA FUXE-MÈRE NOdIkiGE.
échouent dans ces entreprises ! Us ne font que déplacer momentanément le théâtre de leurs misères ; celles-ci deviennent désormais leur lot avec les souffrances, les privations et le besoin.
Nous venons d'esquisser l'existence de la nourrice mère légitime ; mais si nous voulions aborder l'examen de la vie de la fille-mère « qui souvent n'a été amenée à succomber que dans l'espoir de pouvoir se placer paiement conune nourrice , il nous faudrait aborder des détails bien tristes pour l'histoire de l'humanité.
Nous verrions , d'une part , cette situation de fillemère conune nourrice recherchée par des parents se piquant, d'ailleurs , de sentiments de haute morahté, mais désireux , par un choix de ce genre , d'échapper ultérieurement aux sollicitations de toute une famille , d'un mari, d'un frère de lait ou de ceux qui leur tiennent de près ou de loin.
D'autre part, nous verrions ces malheureuses n'ayant d'autre but que de poursuivre le plus longtemps possible leur industrie, et conséquemment impatientes de rechersher , de provoquer même l'occasion d'une nouvelle maternité. Mais, plus tard, quand cette ressource leur échappe avec l'âge , le sort qui les attend se devine aisément. Elles ont toujours vécu dans l'oisiveté et sont incapables, au moyen d'un travail régulier, de pourvoir à l'existence des malheureux enfants , fruit de leur inconduite.
Cependant, ceux-ci grandissent et réclament des soins que leur mère est incapable de leur donner. Elle
APPAIfiUSSEMEOT DU PRINCIPE REUGUSCX. 205
est donc obligée de solliciter les secours de rassistance pour eux et , plus tard , pour elle-même ; car le montant des économies qu'elle a pu faire pendant ses différentes nourritures a été bientôt et follement dissipé , et l'existence qui lui est désormais réservée sera d'autant plus triste et plus pénible que son dénuement présentera un plus grand contraste avec les habitudes de bien-être et de luxe qu'elle avait connues précédemment.
Si nous voulions ainsi parcourir l'échelle de toutes les causes individuelles de l'indigence, cette étude serait longue et atteindrait promptement d'immenses proportions. D'ailleurs , nous avons déjà traité avec une certaine étendue ces différentes questions dans notre ouvrage de Y Assistance ^ chap. XI , p. 282.
L'expérience qui nous est acquise depuis quelques années des théories que nous avions avancées à cette époque, les observations pratiques que nous avons été dans le cas de faire , nous ont rapporté la preuve de la triste influence de ces causes.
En première ligne, nous signalions V affaiblissement du principe religietix , et certes , cette affirmation n'a rien perdu n^ de sa force ni de sa valeur ; car une religion éclairée, bien entendue, est le frein le plus puissant qui puisse être opposé aux habitudes de désordre et à l' inconduite. L'homme vertueux, voué à la pratique de ses devoirs religieux , sera un bon père de famille, il élèvera d'autant mieiix ses enfants, qu'il ne leur donnera que des habitudes
M6 àfJAHMBIHWWI M PtllHWI MiimWy.
d'ordre et de régularité ; mais quand reoseigpoosDt vieot de la oiére, quand avec cette tendresse que Tamour materod seul sait iospirer, elle inculque ellewAmô dans le cosur de ses enfants ramour et k criHie de Dieu, le respect des lois saintes et la pratique diBs devoirs dont la religion est la source ; il est rare que de tdles leçons ne portent pas leurs fruits. Cette vérité est de tous les temps. Elle est consignée dans un des versets du psalmiste , où le roi prophète s'écrie : < J'ai été jeune , et maintenant je suis viei]^. G^n-
• dant je n'ai jasiais vu l'homme vertueux abandonné
• ni son fils mendier son pain. > Junior fui, etmm ienui. Et non vidi juslum dereli^um nec smnen ejus quœrws panmn (i).
Assurément , la poursuite de ces résultats si désirables est le pranier pas vers le but que la société se propose, en exerçant ellMn^ne une haute direction sur la mardie de renseignement pc^p^ulaire. Cet enseignement, dit la loi du 15 mars 4850, art. S3, comprend :
1* V instruction morale et religimse , et mieux que d'autres , nous pouvons affirmer qu'aucun des instituteurs chargés de l'appliquer ne isanque à cette partie essentielle de sa mission. Depuis quelques années > les écoles de fiUes ont été multipliées et soumises à une direction des plus sûres ; car (m a compris plus que jamais le rôle qui est dévolu à la mère de
(l) P8. XXXVI, V. ».
oiABcmaN DE L'uisTjojcnoii voPUiAiaE. l(n
launilla ; oq a compris que c'était surtout par sou influence que la société pouvait être régéoérëe.
Quand lalamille est morale, ia société» qui Ae<se compose que de l'agrégation des familles , tend ^tomême à se moraliser. Un jour viendra , sans doute » où ces heureux effets se produiront; mais aujourd'hui , nous avons encore à lutter contre des tendances opposées.
Qu'<on ioterroge les instituteurs , les institutrices , tes maîtres les pins dévoués de notre génération , «et tous vous répondront que si pour certains enfants les exemples de la famille ne détruisaient pas le soir ce qu'ils ont fait ou enseigné dans la journée , leurs efforts ne seraient pas aussi souvent infructueux. C'est donc une <Buvre de temps et de patience pour les mandataires de la société ; le succès ne se réalisera que proi;ressivement et à mesure que l'influence traditionnelle des mauvais exemples de la famille viendra échouer contre la persévérance avec laquelle cette même société leur oppose des influences contraires.
Lorsque le principe moral et religieux aura prévalu, les occasions de désordre s'éloigneront, et avec elles disparaîtront, ou tout au moins s'atténueront peu à peu les causes individuelles de ia misère ; ^r nous l'avons déjà dit et nous ne pouvons que le répéter , la misère est l'un des lots inévitaUes de l'humanité. Elle est pour ainsi dire nne des conditions nécessaires de notre nature , et de même qu'il y a de l'inégalité dans la force , dans la santé , dans l'intelUgence , il y a
308 CàUWS mOIYIDUELLBS DB LA WOÈMM.
et il y aura toujours inégalité dans le bien-être , dans la fortune. Mais enfin quelque absolues que soient les dispositions de cette loi naturelle , il n'est pas réservé impérativement à tout individu de la subir sans essayer de s'y soustraire, et^ par Tordre, par la régularité, par la pratique de la morale et de la rdigion , il peo( toujours lutter avec avantage contre les chances contraires et échapper aux atteintes de la misère.
Outre ces causes, pouvant se rattacher à V affaiblissement du principe moral et religieux y atix habitudes de débauche et de fréquentation des cabarets, sur lesquelles nous avons insisté de nouveau d'une manière spéciale, nous signalions encore autrefois le mépris de l'autorité paternelle et de P esprit de famille, la fausse direction de l'instruction et l'absence de Vàkication , le désordre et l'imprévoyance , le dépassement des professions et des positions , l'émigration dans les villes et l'abandon de la vie agricole, l'ambition d'acquérir et de paraître, les emprunts usuraires, les habitudes processives t etc., etc.
Nous ne reviendrons pas sur ces différentes causes , dont il nous suffira de rappeler l'énumération pour faire comprendre l'intérêt avec lequel on doit s'attacher à en combattre le principe.
En ce qui concerne le mépt^is de l'autorité paternelle, qui constitue la violation de l'un des premiers commandements de Dieu, qu'il nous soit permis de faire remarquer que le père de famille est respecté lorsqu'il sait se faire respecter, c'est-à-dire lorsque
C4U8ES INDIVIDUELLES DE LA BIISfeRE. 209
lai-mêmes par sa conduite et par ses principes, conserve intact ce dépôt sacré d'autorité que la loi divine et naturelle lui a confié. Aussi , quelles que soient les investigations de la science morale et économique pour rechercher les causes de la dégradation morale et de la misère matérielle , il faut toujours» pour la solution du problème, en revenir à ce point de départ : V affaiblissement du principe religieux , d'où dérivent la débauche, le désordre, l'inconduite, et toutes ces causes fatales pour le bien-être de ceux qui subissent leur influence.
Le déclassement des positions par l'éducation mal dirigée ne produit lui-même ce résultat que par l'effet de l'orgueil et de l'envie encourageant ou excitant les plus mauvaises passions.
M. Proudhon, dans son livre intitulé de la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, s'élève contre les idées que nous avons émises sur le danger du déclassement par l'éducation. Nous ne reproduirons pas ici ces attaques qui , dirigées par un tel adversaire, ne peuvent que donner d'autant plus de force à nos idées (1); nous sommes loin, d'ailleurs, de vouloir combattre les ambitions légitimes justifiées par le talent. Elles sont dignes, au contraire, d'être soutenues et encouragées. Mais nous nous sommes élevé et nous nous élèverons toujours contre des aspirations insensées. L'instruction bien comprise > bien appliquée, doit être appropriée aux
(1) PsOUDHONy tOm. II, p. 53.
310 oàcnsBS mmiribuEtLBS M Là misère.
positions, aux aptitudes de ceux qui la reçoivent. Elle a pour but de les éclairer, de développer leur intelligence , en les initiant aux connaissances spéciales que réclame la pratique des industries ou des professions qui leur sont destinées. Mais en dehors de ces génies exceptionnels qui peuvent se révéler même au sein d'une modeste école de village, et qui n'ont que rarement besoin d'une direction pour se produire , disons qu'il serait dangereux d'élever inconsidérément le niveau des connaissances tracées par le programme de l'enseignement primaire. A quoi bon mettre dans la t(He ou dans l'esprit d'un enfant que ses parents destinent à suivre avec eux la pratique de la vie agricole, le germe de ces connaissances qui , supei^ciellement enseignées et mal comprises, n'auraient d'antre elîet que de fausser son jugement? Pourquoi entr'ouvrir devant son imagination des horizons inconnus et Vf^rs lesquels il lui sera nécessairement impossible de s'élancer? Pourquoi faire naître des désirs irréalisables? A ces différents points de vue, l'instruction qui provoque le déclassement est le plus triste cadeau qu'on puisse faire à un jeune homme, et toute personne de bonne M doit reconnaître avec nous qu'en lo dirigeant fatalement dans cette voie, ce serait Texposer à toutes les déceptions qui, le plus souvent, se terminent par la misère.
Quant à Vatnbition de paraitre , qui est la grande maladie morale de notre époque, c'est encore par l'éducation seulement qu'il est possible d'en conjurer
AMBITION DE PA&AITRE. 21 i
les atteintes» en démontrant le danger de ces aspirations qui, dans toutes les classes, semblent entraîner la pluq^t des individualités. Au lieu du bien-être réel et de Taisance efEective, ce qu'on recherche, c'est le Iwxse^ ne dût-on en avoir et en produire que les apparences. Pour arriver ace résultat, on ne craint pas de sacrifier le vrai au faux et la réalité au mensonge.
Chacun veut être à l'égal de son voisin , et s'il oi peut y parvenir habituellement, si même il est obligé, dans les mystères de son existence journalière « de lutter contre la gène, le jour où il se montre en public^rien ne trahira cette situation ; il empruntera , il louera même au besoin les vêtements , les meubles , les bijoux qu'il ne peut se procurer à d'autre titre ; enfin , s il veut absolument les avoir en sa possession, l'industrie ne semble-t-elle pas chaque jour se prêter de plus en plus à ces tendances, en mettant à la dis^ position de toutes les vanités les moyens de satisfaire leurs caprices. Les jeunes filles de nos villes , et même
de nos campagnes, portent des bijoux faux, il est
vrai; mais peu leur importe, n'ont -ils pas en apparence l'éclat de ceux qu'elles admirent et qu'elles envient? Leurs chaussures, leurs vêtements ressemblent à ceux des grandes dames : la qualité en est détestable. Ils ne seront d'aucune durée, d'aucun profit. Pour les avoir, elles ont fait de véritables sacrifices , malgré le bon marché apparent auquel elles
ont cédé; mais l'envie de briller et de paraître
l'emporte sur le conseil que la raison leur donne, de
212 Lt'XE ET MIStAE.
se procurer avaut tout du bon linge, des étoffes chaudes et solides.
I..es jeuoes gens , de leur côté , cèdent aux mêmes tentations. Un simple villageois ne résiste pas aujourd'hui aux annonces d'une maison de confection. Il consacre toutes ses économies à acheter un vètemeot complet qui lui donne toutes les apparences d'un monsieur.
Lui aussi veut briller et paraître. Vainement lui ferez-vous observer que ces objets sont de qualité inférieure, ne lui feront aucun profit; qu'il aurait pu, d':i illeurs, en employer le prix, soit à se constituer une réserve pour les jours du chômage , soit à venir en aide à sa famille , à ses parents, dont les ressources
ne sont pas toujours au niveau de leurs besoins
peu lui importe également il veut avant tout satisfait e sa vanité; il veut, lui aussi, nous l'avons dit, briller et paraître; car aujourd'hui, comment ne pas reconnaître que, dans toutes les classes, le besoin du superflu est devenu pour ainsi dire plus impérieux que celui du nécessaire ?
Nous n'ignorons pas que certaines personnes qui se payent facilement des apparences sont disposées à y trouver des symptômes de bieû-être. Pour nous, qui sommes sans doute plus à même de voir ce qu'il y a de sérieux et de vrai dans cette situation , nous n'hésitons pas à la déplorer et à la qualifier par ces deux mots, dont le rapprochement bien connu est de la plus triste signification : lu^e et misère. On l'a dit depuis long-temps ,