‹ De l'assistance médicale dans les campagnesChapitre 5 sur 8 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Par quidoit el peut être donnée l’assistance médicale. — De l’Empirisme et de sonimportaace sur la santé publique, surtout à la campagne. — Delà Répartition inégale des médecins en France et de ses causes. — Des Üfticiers de santé.

Nous verrons plus loin de i|uelle manière ont été ou doivent être secourus les paysans dans leurs maladies, leurs convalescences, leurs intirmités, etc.; occupons-nous d’abord de savoir par qui peut et doit être donnée l’assistance médicale. Il semblerait que, de nos jours, la réponse ne peut être douteuse, et que celui-là seul qui s’est consacré à l’étude de la médecine, qui en a fait le travail.de sa vie, qui a donné les preuves de son savoir en cette matière, que celui-là seul est autorisé à exercer l’art de guérir. C’est, en effet, ce qui devrait exister et ce qui existe en théorie ; mais combien la pratique est différente, et combien les empiriques, les charlatans, etc., ont de latitude pour battre monnaie sur la crédulité humaine!

L’exercice illégal de la médecine a été de tous les temps et de tous les pays, et, malgré tous les raisonnements, malgré tous les exemples désastreux qu’on a publiés contre cette plaie de la société, le règne de l’empirisme est aussi florissant que jamais. Les médecins anciens nous ont laissé des diatribes violentes contre cette lèpre sociale. Nous empruntons à l’article charlatanisme du Diclionnaire des scienc< s médicales, par M Chéreau, l’extrait suivant d’une satire écrite par Thomas Sonnet, sieur de Courval, en 1610 :

« A raison de quoi, les empyriquesse peuvent, à ceste occasion, estre plustot appelés empoisonneurs que médecins. Ce ne sont qu’asnes qui ne sçavent rien du tout, esprits grossiers en matière de doctrine, et subtils à tromper, cerveaux mal tymbrés, entendements desmontés, tout estourdis de la flamme de leurs fourneaux, gens qui n’ont pour fondement que l’ignorance, pour préceptes que l’effronterie, pour règles que

la vantance, pour théorèmes que la tromperie, et pour but final qu’un désir singulier de tirer subtilement l’élixir de nos bourses ; d’autant que, avec l’électuaire et recepte composée de trois livres d’impudence et d’effronterie de la plus fine qui croisse en un rôdeur qui s’appelle Front d’Airain, deux livres de vantance et vaine ostentation, une livre de belles promesses assaisonnées de mensonges, trois livres et demie de tromperies, quatre onces de bonne mine cuite au jus de douces paroles, et la décoction passée et coulée par l’estamine de large conscience, ils vous promettront et asseureront, avec cette recepte et composition cbarlatanesque, de guérir effrontément toutes sortes de maladies quelque incurable qu’elles puissent estre. Mais, au contraire, quels carnages et boucheries préparent-ils de tous costés, quels monceaux de carcasses élèvent-ils à la barbe des parlements et aux yeux de toute la France, qui les permet et dissimule leurs erreurs! L’impunité les nourrit, la terre les couvre ! »

Ces paroles énergiques viennent à l’appui de cette assertion de Bucban, qui estime que l’effusion du sang, les horreurs de la guerre, coûtent moins d’existences à l’humanité que le brigandage du charlatanisme.

De nos jours, cette espèce malfaisante n’a fait que subir des transformations de détail, en restant identique pour le fond; aussi la description qu’on en donne aujoui’d’bui ne diffère que par les termes de celle des anciens. M. Cbèreau, qui a eu l’idée bizarre de classer les charlatans d’après la méthode linnéenne, donne les caractères génériques suivants :

« Circu'latores. — Insectes très-venimeux, de l’ordre des suceurs, le dard étant renfermé dans une gaine appelée trompe {rynchus). Ils sont très-communs partout ; on les trouve dans tous les pays, sous toutes les latitudes. Leur origine est fort ancienne, et il y a lieu de croire qu’on en découvrira un j our à l’état fossile. Leurs caractères extérieurs sont trè.s-variés : les uns ont les élytres brillantes, veloutées, parfois ' marquées de points d’or; le corselet droit, bien pris; le jabot festonné; los autres portent des élytres grossièrement façonnées, mates, non enlières, traversées çà et là par des déchirures ; tous ont des ailes mem-

"braneuses pour voler. Ces animaux, dont les intestins ont une capacité énorme, qui ont l’artère dorsale, ou coeur, fort petit ou même nul, s’attaquent exclusivement à l’homme ; leurs piqûres sont toujours malfaisantes, quelquefois mortelles. Souvent la femelle ne se distingue pas du mâle, dentelle a les allures et les instincts (1). s»

Si l’influence des charlatans et des empiriques est pernicieuse dans les villes, que ne doit-elle pas être dans la campagne, où la crédulité naturelle de l’homme est doublée de l’ignorance et de la naïveté du paysan! « Une chose remarquable autant qu’affligeante, dit Réveillé- Parise, c’est que cette incurie de la santé publique et des moyens de salubrité, cette indifférence pour tout progrès, pour toute innovation, que j’ai signalées chez l’habitant de la campagne, n’excluent nullement l’empire du charlatan, de l’empirique forain, pour peu que celui-ci y mette d’adresse et de persévérance. C’est une chose qui m’a souvent frappé et qu’il m’était difficile d’expliquer, en pensant à la défiance naturelle du paysan quand il s’agit de délier sa bourse dans certaines circonstances. La puissance de la crécelle du charlatanisme est d’autant plus dangereuse, dans ce cas, qu’elle frappe des esprits fort peu aguerris à ce genre d’attaques. Il n’en est pas moins aussi vrai qu’odieux que ces charlatans arrachent jusqu’à la dernière obole du pauvre ouvrier de la terre, toujours sous le fallacieux prétexte de le guérir promptement, et qu’il interrompra à peine son travail. Il y a de ces charlatans qui viennent du dehors, et dont les annonces effrontées, les prospectus mensongers, parviennent, on ne sait par quelles voies, jusque dans la chaumière enfumée du malheureux journalier gisant sur son triste grabat. Il en est d’autres dans le pays même, tels que les rebouteurs, les rhabilleurs, les médecins d’urine, les commères à secret, et ceux-ci fourmillent de toute part; car, s’il y a peu de police médicale dans les villes, il n’y en a pas l’ombre dans les campagnes. »

Mais l’exercice illégal de la médecine est-il répréhensible dans iou&

(1 A. Chérean.. Dict . emeydop. méd, .art. Charlatanisme, t. XV, p. 468

les cas ? La question étant délicate, nous invoquerons, pour y répondre, une voix plus autorisée que la nôtre :

« La pénurie de secours médicaux et pharmaceutiques légalement établis. . . . , dit le •D'' Nivet (1), a donné lieu à des abus dont le blâme ne sera possible que lorsqu’on les aura remplacés par quelque chose de meilleur.

» Des prêtres, comprenant que leurs conseils sont plus éclairés que ceux des médicastres des campagnes, se sont livrés à l’exercice illégal de la médecine. Examinons dans quelles circonstances leur intertervention peut être acceptée.

» Lorsque les secours sont administrés par eux, pendant la durée d’une indisposition passagère, ou bien au début d’une maladie grave, alors que le médecin prévenu est dans l’impossibilité de se rendre auprès du patient, on doit tolérer cette légère infraction à la discipline ecclésiastique, parce qu’elle est utile.

» Là où l’homme de l’art fait défaut, n’est-il pas naturel de laisser aux personnes les plus instruites de la paroisse le soin de diriger le traitement des malades ? «

A part ce cas exceptionnel, l’usage tombe dans l’abus et ne peut être toléré.

L’exercice de la pharmacie par des personnes inexpérimentées n’est pas moins dangereux que celui de la médecine. Beaucoup de médicaments appartiennent à la classe des poisons ; ils ne deviennent des remèdes utiles que lorsqu’ils sont maniés et pesés par des mains habiles. Aussi la Cour de cassation a-t-elle décidé « que la vente des remèdes avec allégation qu’on ne se fait payer que ses déboursés n’en constitue pas moins le fait de vente de médicaments interdite par la loi, parce que les prohibitions établies par elle à cet égard n’ont pas en vue des intérêts commerciaux, mais qu’elles ont pour objet la santé publique. » (Cour de cass., îjuin 1833, affaire Leguen-Kneison.)

Les lois contre l’exercice illégal de la pharnaacie atteignent-elles

( L) Dr Nivet, Documents sur i organisation de la médecine des pauvres dans les campagnes, p. 43. Clermont-Ferrand, 1863.

aussi les congrègaiions religieuses qui livrent des médicaments en dehors de leurs établissements ? Ici une distinction est nécessaire, et nous ne croyons pouvoir mieux faire que de rapporter les documents officiels qui ont été publiés sur ce sujet. Dans une circulaire du 16 avril 1828, le ministre de l’intérieur s’exprimait ainsi : « Beaucoup d’hospices et d’établissements de bienfaisance sont desservis par des sœurs de Charité, qui non-seulement préparent des médicaments pour les malades confiés à leurs soins, mais encore en distribuent et en vendent au dehors. Quelque louables que soient les intentions de ces pieuses sœurs, une telle pratique entraîne des abus que l’Administration ne doit pas tolérer. On ne peut certainement pas interdire aux sœurs de Charité de préparer des médicaments pour les établissements auxquels elles sont attachées, si l’autorité dont elles dépendent le leur permet ; mais elles ne pourraient distribuer et vendre des remèdes composés, de véritables préparations pharmaceutiques, sans contrevenir aux dispositions des lois concernant l’exercice de la pharmacie, sans s’exposer à commettre des erreurs dont elles ne sauraient prévoir toutes les conséquences. On a pensé, d’après l’avis de la Faculté de médecine, qu’on pouvait autoriser les sœurs de Charité à préparer elles-mêmes et à vendre à bas prix des sirops, des tisanes et quelques remèdes qu’on désigne dans la pharmacie sous le nom de magistraux ; mais là doit se borner la tolérance qu’elles sont en droit de réclamer dans l’intérêt des pauvres (1).

La législation n’a guère varié depuis cette époque. Voici, en effet, ce que nous lisons dans une lettre adressée sur cette question par le ministre des cultes à l’évêque de Saint-Brieuc (27 novembre 1862) ; « En ce qui concerne la préparation, la délivrance et l’administration des médicaments, elles doivent s’abstenir d’étendre l’application de l’instruction précitée (2) ; elles sont autorisées, d’après cette instruction, à préparer seulement les tisanes, les potions huileuses, les potions simples, les loochs simples, les cataplasmes, les médecines et autres rnédi-

(1) In Briand et Chaude, Médecine légale, p. 969, note.

(2) Imtruction du Conseil d’hygiène du 9 août 185H.

camenls magistraux semblables, dont la préparation n’exige pas de connaissances pharmaceutiques bien étendues (1). »

Du reste, les évêques auxquels les plaintes du corps médical ont été portées ont interprété la loi dans son véritable sens et donné souvent, à ce sujet, les plus sages instructions. «Il me serait impossible, écrivait, en 1862, l’archevêque de Besançon, d’entendre l’assistance que les ecclésiastiques et les religieuses donnent aux malades autrement que comme un aide pour les médecins, aide qui doit être entièrement dans leur dépendance et consiste à exécuter leurs ordonnances, et surtout à ne jamais substituer leur action à la leur. C’est ce que j'ai toujours dit et répété, soit au clergé, soit aux communautés charitables. Si quelquefois il y a des cas pressants où l’on est obligé de prescrire quelque chose avant l’arrivée du médecin, ce ne peut être là qu’une exception qui confirme la règle et qui se justifie par la nécessité (2). »

L’assistance médicale ne doit donc être donnée que par les personnes ayant qualité pour cela, c’est-à-dire par les médecins. Voyons quels sont leurs devoirs et leurs droits. Comme citoyens, les médecins sont tenus aux mêmes devoirs de charité que les autres, suivant leur position de fortune ; comme médecins, ils ont des devoirs particuliers à remplir. Ceux-ci nous parai.ssent résumés dans cette phrase du serment que prononcent les nouveaux docteurs dans la Faculté de Montpellier : « Je donnerai mes soins gratuits à l’indigent. « Il est certain que, dans une certaine mesure, cette promesse est juste et réalisable ; nous devons même constater, à l’honneur du corps médical, que l’acte de philanthropie dont il s’agit n’aurait pas besoin d’être inscrit dans un serment pour être exécuté. Mais il ne faudrait pas partir de là pour imposer au médecin des charges qu’il ne pourra supporter, et, comme dit le docteur Nivet (3), « le condamner à monopoliser la bienfaisance.»

Quelle est, en effet, la situation la plus habituelle d’un médecin de campagne? Si quelques-uns ont de la fortune, il y en a beaucoup mal

(1) In Briand et Chaudé, Médecine légale, p. 972, note.

(2) In Briand et Chaudé, Médecine légale, 9' édit., pag. 977.

(3) D’’ Nivet, loc. cit., pag. 12.

heureusement qui n’ont pas du bien au soleil et des rentes sur l’État; il faut cependant qu’ils vivent de leur profession. Et alors que va-t-il arriver? Ou bien la clientèle payante sera peu nombreuse, et alors le médecin abandonnera un pays où il serait exposé à mourir de faim ; où bien le médecin sera très-occupé, et ses besoins, étant plus forts que les inspirations de sa générosité, le forceront à préférer une visite rétribuée à une visite gratuite. Lorsqu’il sera mandé à la fois de deux points opposés, par un malade qui paye et par un qui ne paye pas , lui ferat-on un crime d’aller d’abord chez le premier?

Du reste, il est une considération qu’on ne doit pas négliger : quels seraient les médecins qui supporteraient surtout les charges delà médecine gratuite ? Seraient-ce les médecins riches et renommés, ceux qui pourraient le faire sans inconvénients sérieux ? Non, car tout le monde sait que leurs instants sont comptés et qu’ils n’ont pas le temps de voir les malheureux ; d’ailleurs, ils ne viennent pas habiter les pays qui auraient le plus besoin de leur ministère. Toute la charge retomberait donc sur le praticien obscur, qui gagne à peine de quoi vivre, car c’est celui-là qui exerce son art dans les contrées où les pauvres sont le plus nombreux.

Qu’on ne dise pas, avecM. Em. Chauffard, que le dévouement médical est suffisant; avecM. Réveillé-Parise, que les officiers de santé, les médecins du pays, n’ont jamais refusé des consultations gratuites et que leur générosité est assez connue; ou, avecM. de Melun, que les médecins aiment à faire au pauvre malade l’aumôme de leur temps et de leur science, et qu’ils ne lui refusent jamais la visite qu’il ne peut payer. 11 ne faut passe méprendre sur la valeur de ces éloges, dont le but caché est de dispenser ceux qui les prononcent d’être généreux pour leur propre compte. Concluons donc, avec M. Lepeintre, préfet des Hautes- Alpes, qu’il n’est pas équitable de faire supporter à une seule profession toutes les charges qui sont imposées par le soin des malades. Il est juste, au contraire, que les médecins des pauvres reçoivent une indemnité pour les déplacements onéreux qui les éloignent de leur clientèle lucrative.

Nous avons dit un mot tout à l’heure de la répartition des médecins

dans les campagnes ; il est nécessaire d'étudier ce fait un peu plus en détail, car de cette étude se dégagera plus nettement la nécessité d’organiser la médecine rurale d’après un système qui satisfasse à la fois aux besoins des populations et aux intérêts des praticiens. Tout le monde sait que les villes sont partout abondamment pourvues de médecins; quelques-unes même en regorgent. La chose s’explique aisément: dans les villes, les bourgeois, les commerçants, les industriels, beaucoup d’ouvriers même, peuvent payer le médecin ; il en résulte que le même nombre de clients rapporte plus à la ville qu’à la campagne. D’un autre côté, le praticien de la ville a l’espoir d’étendre indéfiniment sa clientèle ; et, enfin, il peut se livrer à la partie de l’art de guérir qui lui offre le plus d’attraits ou pour laquelle il a le plus d’aptitudes. A la campagne, les conditions inverses s’imposent : le prix de la journée étant très-minime et suffisant à peine aux besoins de la famille, il ne reste rien pour le médecin ; celui-ci ne peut pas se bercer de l’espoir de se faire une clientèle nombreuse, dans laquelle il trouverait une partie productive qui l’indemniserait des pertes que lui fait subir la clientèle pauvre ; enfin il est forcé de sacrifier ses goûts pour telle partie de l’art de guérir, et doit être à la fois médecin, chirurgien, accoucheur, dentiste, etc.

Le rapport de M. P. ,Bert à l’Assemblée nationale constate parfaitement cet état de choses, qu’il appuie par des chiffres. Seulement, l’honorable rapporteur, poursuivant un autre but que le nôtre, assigne des causes différentes à l’inégale répartition des médecins. Pour lui, il existe un rapport étroit entre le chiffre des médecins dans une région et la distance qui sépare cette région de la Faculté la plus voisine : plus cette distance augmentera, et plus on verra diminuer le chiffre des étudiants originaires de'cette région et, par conséquent, celui des médecins qui vont s’y fixer.

Un article remarquable, publié dans le Montpellier mèdicnl par M. le professeur Alph. Jaumes, a montré le peu.de valeur de ces assertions.

Si les statistiques de quelques départements, comme la Seine, l’Hérault, les Bouches-du-Rhône, les Alpes-Maritimes, semblent confirmer

j’opinioa de M. Bert, il est beaucoup d’autres départements, comme ceux du Var, de Vaucluse, du Gard, de l’Aveyron, de l’Ardèche, de la Lozère, du Tarn, de l’Aude, des Pyrénées-Orientales, etc., placés dans le voisinage de Montpellier ; comme ceux de Seine-et-Oise, du Pas de-Calais, de l’Aisne, de la Somme, du Nord, de la Seine-Inférieure, de l’Oise, de l’Eure, etc., qui ont avec Paris des communications faciles ; comme ceux des Vosges, de la Moselle, de la Meurthe, du Haut-Rhin, qui étaient rapprochés de notre malheureuse et regrettée Faculté de Strasbourg, et qui cependant sont moins favorisés sous le rapport médical que ceux de la Gironde, de la Dordogne, du Lot-et- Garonne, du Gers, de la Haute-Garonne, etc.; ceux-ci, en effet, comptent à peine moins de médecins que la Seine et l’Hérault.

Une autre preuve contre l’opinion de M. Bert, c’est que les départements voisins de l’Hérault envoient presque tous plus d’étudiants à Paris qu’à Montpellier, Ainsi les huit départements qui sont dans ce cas, et qu’il cite à la page 40 de son rapport, fournissent un total de 320 étudiants en médecine, sur lesquels 167 se dirigent sur Paris, 153 seulement venant faire leurs études à Montpellier. Est-ce là ce qui devrait arriver, si les opinions de M. Bert étaient l’expression de la réalité?

“ L’inégale répartition des secours médicaux, conclut M. Jaunies, a sa source dans des considérations d’un autre ordre. Les contrées pauvres, à population clairsemée, mal dotées sous le rapport du climat, d’un parcours difficile, devront se résigner, nous le craignons, longtemps encore, à souffrir de la pénurie de médecins. ^

La répartition des médecins se fait donc, c’est là un fait incontestable, suivant la richesse du pays, les facilités de communication qu’il présente et, secondairement, suivant la densité de sa population. Le seul remède à l’inégalité de cette répartition, le moyen unique de la faire cesser, serait de faire aux médecins, dans toutes les localités qui en sont dépourvues, des situations acceptables ; mais, pour en arriver là, il faudrait une transformation complète des habitudes, et , comme le craint fort justement M. le professeur A. Jaumes, la réforme peut se faire attendre. Il est d’usage, en effet, de parler du désintéressement

du médecin,, de sa charité, de son humanité, et, partant delà, fort des sentiments de pitié qui animent l’homme de l’art, le public se croit en droit d’exiger de lui tout et de ne donner en échange rien, ou presque rien. On ne songe pas que se fixer comme médecin à la campagne, au lieu de s’établir dans une grande ville, c’est doubler au moins ses peines, ses privations, ses dangers, et se résigner d’avance à des honoraires qui sont en raison inverse de tant de sacrifices. «Mais voilà qu’au sortir de l’école, s’écrie M. Boudard, sous-inspecteur de l’Assistance publique, vous offrez au jeune médecin qui voudra bien aller se fixer dans une commune, ou dans un mauvais chef-lieu de canton, vous lui offrez.... quoi?.... 600 francs et la reconnaissance publique !!! (1)» Et encore on croit faire beaucoup, et nul ne réfiôchit qu’il faut bien que le médecin vive; on oublie volontairement que souvent le médecin est pauvre, que sa profession doit et peut seule le nourrir ! « Les médecins de campagne, s’ils n’ont pas un peu de fortune personnelle, sont généralement condamnés à vivre pauvrement {2)n : tel est le témoignage rendu à l’exercice de la médecine rurale par Mgr l’évêque de Luçon; et cependant, malgré cette pauvreté, malgré les fatigues d’une vie sans repos, le désintéressement professionnel est et sera toujours un des titres les plus vrais et les plus honorables de la corporation médicale. Du reste, on lui rend publiquement justice : « La qualité principale du médecin, dit l’éminent économiste M. Le Play, est le dévouement qui le porte à adoucir, par son intervention prudente et affectueuse, les angoisses du malade et de sa famille. L’une des formes de la même vertu est le désintéressement. En quelque lieu qu’il s’établisse, le médecin a toujours à sa portée plus de pauvres que de riches; en obéissant au devoir qui l’oblige à accorder ses soins à tous ceux qui souffrent, le bon médecin ne peut donc prétendre à la fortune qui, dans les professions commerciales, récompenserait sûrement la même somme de talents... L’opinion publique doit classer fort haut dans la hiérarchie sociale le

(1) M. Boudard, E nquète parlementaire sur l’organisation de l’assistance publique dans les campagnes.

(2) Mgr l’évêque de Luçon, Lettre à M. Talion, député. —Enquête parlementaire.

médecin qui comprend ainsi sa mission (1). «Mais, hélas !... si estimée et si honorée que soit la profession médicale, « elle doit pourvoir à l’existence de l’homme qui, en soignant ses semblables, est encore dans la nécessité de ternir une bonne et noble action par le frottement du métal (2). »

De cette situation résulte l’obligation d’améliorer le sort du médecin de campagne, de lui créer des ressources qui ne soient pas dérisoires et de lui assurer des honoraires suffisants, si l’on veut arriver à organiser sérieusement, et surtout efficacement, l’assistance rurale.

Ici se place une considération spéciale. Il existe une classe de demimédecins créés spécialement-dans le but de satisfaire aux besoins médidicaux des campagnes, et auxquels la loi fait des faveurs sous le triple rapport des frais de scolarité, de la durée des études et de la difficulté des examens ; j’ai nommé les officiers de santé. Ces praticiens, qui avaient été, je le répète, institués pour fournir des secours médicaux aux campagnes, et en particulier aux campagnes pauvres, où des docteurs n’auraient pu trouver une rémunération suffisante pour les études dispendieuses auxquelles ils sont astreints, réalisent-ils les intentions de la loi? Nullement, et c’est justement le contraire qui se produit, ainsi que l’établit le rapport de M, Bert, que nous citons, faute de pouvoir le résumer : « Nous voyons bien quelques départements compenser par de nombreux officiers de santé une partie de ce qui leur manque en personnel de docteurs (Corse, un docteur sur 8,720 habitants, un officier sur 1,296; Ille-et-Vilaine, un docteur sur 7,400 habitants, un officier sur 4,957), et, non moins rarement, un département riche en docteurs n’avoir que peu d’officiers de santé (Aveyron, un docteur par 2,571 habitants, un officier par 26,401 ; Cantal, un docteur par 2,764 habitants, un officier par 24,052); mais cela est la minime exception. Dans l’immense majorité des cas, ce sont les départements qui possèdent déjà une proportion raisonnable de docteurs qui ont le plus d’officiers de santé ; et réciproquement, ce qui est bien plus grave, ce sont les départements les plus pauvres en docteurs qui le sont égale-

(1) M. Le Play, Réforme sociale, tom. II, p. 215 et 316.

(2) M. le D'' Munaret, Annuaire d' économie médicale, 1845.

ment le plus en officiers de santé, de telle sorte qu’ils sont presque absolument dépourvus de soins médicaux. Ainsi l’Ardèche, qui n’a qu’un docteur par 6,475 habitants, n’a en même temps qu’un officier de santé par 32,352 habitants ; et de même la Creuse, urr docteur par 8,104 habitants, un officier par 13,502; le Finistère, un docteur par 7,557 habitants, un officier par 29,871 habitants; le Morbihan, un docteur par 10,576 habitants, un officier par 21,152; en telle sorte que ce département, le plus mal partagé de France, n’a qu’un médecin traitant par 7,052 habitants. «

Ce qui prouve encore mieux que les officiers de santé ne répondent pas au but qui a présidé à leur institution, c’est que, dans les riches départements du nord de la France, où leur nombre devrait être peu considérable, il est' proportionnellement égal ou supérieur à celui des docteurs. C’est ce qu’indique le tableau suivant :

Nord,

1 *doct. par 6,420 hab. —

- 1 off. par 4,993 habit.

Pas-de-Calais,

Somme,

Aisne,

Oise,

Seine-Infér.,

Marne,

Aube,

Si l’on compare

maintenant le nombre des

officiers

de santé à celui

des docteurs, on trouve des départements pauvres dans lesquels le premier est très- faible par rapport au second. Voici des chiffres :

Corrèze,

100 docteurs sur 15 officiers de santé

Lozère,

Cantal,

Cher,

Aveyron,

Dans certains départements riches, au contraire, on trouve :

Nord, 100

Pas-de-Calais, 100 Somme, 100

100 docteurs sur 128 officiers de santé.

Ces chiffres prouvent, nous le répétons, que les officiers de santé ne remplissent pas le but pour lequel ils ont été créés ; la logique exigerait, par conséquent, que l’abolition de ce titre fût sérieusement étudiée et, au besoin, prononcée. Que si une telle mesure paraissait prématurée, nous serions assez d’avis qu’on interdît aux officiers de santé de s’établir dans les centres dépopulation dépassant un certain chiffre; on pourrait leur défendre, par exemple, d’exercer la médecine, soit dans les agglomérations de plus de 2,000 âmes, soit dans les chefs-lieux de canton. Ceci touche, du reste, à une question de réorganisation de la médecine qui ne rentre pas dans notre sujet.

Étude et appréciation des divers moyens proposés pour l’organisation de l’assistance médicale dans les campagnes'.

Divers systèmes ont été proposés pour parer aux besoins que nous nous sommes efforcé de faire ressortir dans les précédentes parties de notre travail ; nous allons les étudier successivement et voir dans quelle mesure ils ont atteint le but poursuivi.

Mais, auparavant, une question préalable mérite d’être examinée : est-il bien nécessaire d’organiser l’assistance ? La charité privée ne pourrait-elle pas y suffire ? Isolée et livrée à elle-même, cela est difficile : on a bien dit, comme nous l’avons vu plus haut, que les médecins peuvent et veulent donner leurs soins aux malades pauvres; que les questions de charité ne sont pas des questions d’argent et qu’une organisation d’assistance médicale ne comblerait aucun vide. Nous avons vu ce qu’il faut penser de ces assertions, où la contrainte morale

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