‹ De l'assistance médicale dans les campagnesChapitre 6 sur 8 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

voudrait s’insinuer sous le couvert de la flatterie. Voici, d’ailleurs, ce qui se passerait dans l’hypothèse la plus favorable :

Le malade pauvre croit toujours que ce ne sera rien; il hésite avant d’appeler un médecin et commence par épuiser les remèdes des commères. Mais tout d’un coup le malaise empire, la maladie se montre dans sa terrible réalité : de la sécurité la plus complète, on passe à l’alarme la plus vive. On court au médecin, mais il n’est pas toujours là ; il a passé la veille dans la commune et ne reviendra pas de quelques jours. On court chez un autre ; mais celui-là n’est pas le médecin ordinaire de la famille; il se dérangera de moins bonne grâce, et comptera sur son confrère pour aller voir ses malades ordinaires. Le malade sera visité, nous n’en doutons pas, mais sera-t-il visité à temps? Les visites seront-elles assez fréquentes? Voilà ce qu’il est permis, malgré le zèle charitable des médecins, de se demander. D’ailleurs, la visite ne suffit pas. Le médecin fait des prescriptions, et on ne peut attendre de lui qu’après avoir donné gratuitement les soins, il donne encore des médicaments, du bouillon, des aliments. On les trouvera, dit-on, chez tout le monde : prenons garde que ce tout le monde ne soit en réalité personne ! Nous ne pouvons pas accepter cette assertion, qu’à la campagne tout indigent est secouru; nous n’acceptons pas davantage celleci, que tout malade y reçoit les soins nécessaires. Entre le bon vouloir des médecins et une véritable assistance malade, il y a la force des choses : les distances, l’intérêt personnel, qu’on ne peut sacrifier entièrement à la charité. On peut dire hardiment que l’indigent malade n’est pas suffisamment secouru .

Il faut bien que l’optimisme ait tort à cet égard, car les faits sont contre lui. On ne voit pas, en général, que la charité invente des misères pour avoir le plaisir de les soulager ; cependant, à l’heure qu’il est, quarante- huit départements ont organisé un service médical et pharmaceutique de charité. Les conseils généraux ont fini par s’émouvoir partout des plaintes répétées qui arrivaient jusqu’à eux. Ce n’est pas le rêve d’un espidt généreux qui a inventé l’assistance médicale : c’est la nécessité, venant frapper à la porte de ceux qui savent et de ceux qui jugent, en leur en signalant l’impérieux besoin. A cette néces-

siléon a répondu par plusieurs modes d’organisation fondés sur deux principes différents et même contraires : T assistance hospitalière ;

secours à domicile.

Assistance hospitalière, Hôpitaux cantonaux .—La. création des hôpitaux date des premiers siècles de l’Eglise ; l’initiative en est due à la charité chrétienne d’une riche patricienne de Rome, une petite-fille des Fabius. Dans les premiers siècles de la monarchie, les églises ouvrent des asiles pour les malades. Plus tard, l’organisation féodale vint créer aux possesseurs des fiefs des obligations auxquelles ils n’eurent garde de se soustraire : un grand nombre de princes et de barons fondèrent de nombreux établissements à l’occasion des croisades, soit, en partant, pour laisser de bons souvenirs ; soit plus encore, au retour, à cause des nécessités imposées par les nombreuses maladies rapportées d’Orient. C’est ainsi que prirent naissance les maladreries, les léproseries, etc. , situées le plus souvent en dehors des villes. Dans les campagnes, les châteaux, les couvents, les prieurés, possédaient presque tous des asiles destinés à recevoir les malades, les indigents et les pèlerins.

Nous ne suivrons pas à travers les âges l’évolution de ces divers établissements; nous avons essayé de le faire dans notre historique: voyons seulement ce qu’ils sont devenus à notre époque. « Partout où nos pères avaient institué l’assistance hospitalière, dans les communes rurales où la munificence de l’ancienne noblesse et la piété des ordres monastiques avaient créé des hôpitaux, des maisons de secours et de refuge, partout ces établissem'ents ont disparu ou changent peu à peu de destination. Dans les petites villes, nous avons vu l’hôpital transformé le plus souvent en école, tenue par les sœurs, pour l’éducation des jeunes filles du pays, et c’est là une heureuse transformation; à peine quelques vieillards ou infirmes recueillis dans la maison en rappellent-ils l’ancienne destination (1). » De la disparition des établissements anciens et de la non-création de nouveaux il résulte, d’après le rapport de M. de Wat-

(1) D‘’ Boullet (de Sully), de la Médecine cantonale et des Hôpitaux cantonaux. Gieii, 1856.

teville en 1851, que, sur 2,843 cantons, 2,000 environ manquent d’hôpitaux. En tenant compte des hôpitaux qui pourraient servir pour deux cantons, on peut afiSrmer que l’organisation de ce système d’assistance exigerait la création de 1,500 hôpitaux.

Quelque effrayant que soit ce chiffre, qui exigerait 60 millions de dépense, l’idée de la création des hôpitaux cantonaux n’a pas été abandonnée de tout le monde j disons cependant que ses partisans constituent une bien faible minorité. Le docteur Boullet, médecin de l’Hôtel- Dieu de Sully (Loiret), a publié en 1856 une petite brochure dans laquelle il se montre très-favorable à ce système. 11 fait valoir deux raisons principales ; d’abord l’impossibité d’organiser des secours médicaux à domicile, ensuite l’insuffisance des médecins cantonaux. Nous citons : « Dans les villes, le médecin du bureau de bienfaisance a souvent des sœurs pour auxiliaires ; ce qu’on y appelle des indigents sont des gens plus ou moins gênés, mais qui sont dans des conditions de luxe par rapport aux indigents des campagnes. Il y a là quelques débris d’une position plus aisée. Il y a des parents, à leur défaut des voisins, qui tous peuvent devenir des auxiliaires intelligents Mais, dans la chaumière isolée d’un indigent des campagnes, quelle ressource trouver ? Se fait-on bien une idée du dénuement, de l’absence des choses les plus nécessaires % Pour auxiliaire, on n’a que de pauvres gens sans adresse, sans intelligence, sans habitude des malades ; encore bien souvent la distance, l’isolement, vous privent de ces faibles ressources. Et dans les convalescences longues, dans les maladies par appauvrissement de la constitution, où trouver les ressources réparatrices, quand de tout côté manque le nécessaire ? » Quant aux reprochés adressés aux médecins Tantonaux, nous les apprécierons plus loin ; disons tout de suite qu’ils n’autorisent pas à conclure, avecM. Boullet, à la création des hôpitaux.

Reprenons le premier motif, tiré de l’insuffisance des secours à domicile. Il s’en faut que tout le monde soit d’accord avec M. Boullet. Ecoutons M. le docteur Em. Chauffard (1) : «En aucun cas, l’abri sous

(‘J) D’’ Cliauflard, de in Cori espondanf, 25 sept. 1860.

lequel le malade repose et les soins d’entourage ne lai font défaut. L’abri manque souvent des conditions hygiéniques les plus élémentaires, les soins soni ordinairement peu intelligents j les aliments accordés à la convalescence, grossiers et peu réparateurs. Mais les uns et les autres sont conformes aux habitudes du malade ; ils lui suffisent et le contentent ; mieux entendus et plus délicats, ils lui conviendraient peut-être moins et lui inspireraient parfois une répugnance réelle. Diriger, éclairer ces soins pour les rendre plus efficaces, voilà la mission à remplir ; il n’y a pas à les remplacer. »

Nous ne pouvons qu’approuver ces idées de l’éloquent professeur de pathologie générale, et nous pensons comme lui que, s’il existe des populations plus malheureuses que celles dont il vient d’être question, et il n’est pas douteux qu’il en existe, comme nous l’avons vu par le rapport de M. Réveillé -Parise, l’assistance hospitalière serait impuissante à remédier à ces situations désolées, pour lesquelles tout serait à réformer.

Dans un autre endroit de son travail (p. 22), le docteur Boullet pense qn'en créant pour chaque commune un droit à un hôpital voisin, on assureraii d’une manière sérieuse les soins, non-seulement aux indigents, mais aux voyageurs, à la population flottante, aux familles peu aisées; et ce, dans toutes les maladies, même dans les cas d’accidents graves qui nécessitent de grandes opérations. Nous ne faisons que mentionner ces raisons, qui ne nous paraissent pas suffisantes pour entreprendre une oeuvre aussi colossale que la création des hôpitaux cantonaux; nous verrons d’ailleurs, au chapitre, V, quelle est la manière de pourvoir à ces besoins.

Malgré nos recherches, il nous a été impossible de trouver d’autres arguments pour l’assistance hospitalière dans les campagnes; les arguments contraires sont en revanche nombreux, et aujourd’hui ce système compte si peu de partisans, que le Questionnaire dressépar la Commission d’enquête sur l’organisation de l’assistance publique dans les campagnes ne parle même pas de la création de nouveaux hôpitaux. Nous nous bornerons à l’énumération des objections ;

1“ L’assistance hospitalière enlève le malade aux soins affectueux de ses proches et tend à affaiblir les liens dé la famille.

2^ Dans les villes, où les hôpitaux sont à deux pas de la demeure des malades, on a grand’peine - les résoudre à s’y laisser conduirej à plus forte raison rencontrera-t-on de la répugnance alors que l’hôpital doit nécessairement être éloigné.

3" Il y a des inconvénients sérieux dans le transport des malades à grandes distances (1).

4“ Les petits hôpitaux produisent une élévation dans le prix de la journée.

5“ Les ressources dont on dispose ne permettent pas d’établir des hôpitaux cantonaux. Cette objection, qui a toujours eu une valeur réelle, constate une impossibilité absolue après les désastres qui ont atteint la France. Alors qu’il est si difficile de trouver de nouveaux impôts pour faire face aux dépenses les plus urgentes, où prendrait-on les sommes destinées à la création d’abord, et ensuite à l’entretien, des 1500 hôpitaux nouveaux?

Concluons avec le rapporteur de la Commission d’enquête, M. Eug. Talion : « Si digne d’intérêt, si recommandable que soit l’assistance hospitalière, elle froisse en général, par son caractère et ses procèdes, les sentiments et les habitudes des populations rurales ] elle crée aux communes et aux départements des charges excessives; elle n’apporte ^ d’ailleurs, le plus souvent, qu’un soulagement insuffisant dans la masse des souffrances, par les limites mêmes que ses dépenses lui imposent. »

Secours à domicile. — Quelle que soit l’époque reculée à laquelle les pauvres aient reçu chez eux les secours que réclamaient leurs maladies ou leurs infirmités , la première organisation de l’assistance à domicile paraît remonter, pour les populations rurales, à l’année 1810. C’est M. Lezai-Marnesia, préfet du Bas-Rhin, qui institua les premiers méde-

(1) Le docteur Boullet réfute bien cette objection en disant qu’il n’a guère vu d’accidents attribuables à cette cause, et que, même dans les cas d’aifections typhoïdes, le déplacement des malades a été presque constamment suivi d’une amélioration sensible. Dirait-il la même chose pour d’autres cas, tels que fractures simples ou compliquées, rhumatismes, pneumonies, dysenteries, obstructions intestinales, péritonites, etc.?

cins cantonaux. Les départements du Haut-Rhin, de la Moselle, de la Haute-Saône, et, plus tard, ceux de Saône-et-Loire, de la Loire-Inférieure, de la Meurthe et du Loiret, ont suivi cet exemple, eu faisant subir au système primitif plusieurs modifications. Du reste, une institution de ce genre fonctionne depuis des siècles en Lombardie, représentée par les médecins et les chirurgiens condotti.

L’institution des médecins cantonaux a subi, depuis son apparition, des fluctuations diverses. Plusieurs départements qui avaient voulu, au commencement du siècle, suivre l’exemple de l’Alsace, furent obligés d’y renoncer pour une cause ou pour une autre. En 1845, le Congrès médical s’occupa de la question ) les cahiers envoyés au Congrès furent presque unanimes pour demander l’organisation du service médical dans les campagnes et pour repousser le système des médecins cantonaux. Le Congrès émit le vœu que tous les médecins fussent appelés, par circonscription, à concourir au service médical rural des indigents.

L’enquête faite par M. de Salvandy, en 1847, eut pour résultat de constater que les pays pauvres étaient privés de m Mecins, et que le seul remède était dans la création d’un service médical rural des pauvres à domicile. Ce projet avait été adopté parla Chambre des pairs et allait être présenté à la Chambre des députés, lorsque éclata la révolution de 1848. Les assemblées de la République agitèrent la question de l’assistance, dont l’opinion s’était emparée avec ardeur; mais l’assistance rurale fut laissée de côté.

Depuis cette époque, la question est restée à l’ordre du jour de l’opinion publique, et les tentatives se sont multipliées. Cependant, en 1873, l’Assemblée nationale, s’inspirant des besoins nombreux qui lui étaient signalés de toute part, a institué une Commission d’enquête sur l’organisation de l’assistance dans les campagnes. Un questionnaire dressé par la Commission a été envoyé aux conseils généraux, aux sociétés médicales, aux conseils d’arrondissement, aux commissions des établissements de bienfaisance, aux sociétés d’agriculture, etc. Le plus grand nombre des avis s’accorde à reconnaître la nécessité d’organiser l’assistance publique : ainsi, tous les conseils généraux ont répondu dans le même sens, à part quelques-uns, qui possèdent autour d’eux des condi-

tiens exceptionnelles. Quant au système à établir, les avis ont été partagés; mais, avant de les rapporter, il est nécessaire de connaître les divers systèmes .

Il en existe trois, qui ont été appliqués dans divers départements de la France, avec quelques modifications de détail suivant les pays :

1“ Celui des médecins cantonaux de l’Alsace, véritables fonctionnaires nommés par le préfet, et qui sont chargés de tout ce qui a trait à la médecine publique ;

2“ Le système de la liberté absolue, -dans lequel le pauvre est libre.de choisir son médecin, tout comme- le riche. Le médecin est payé par la commune , d’après plusieurs combinaisons que nous exposerons plus loin; les médicaments sont fournis par le pharmacien, à prix réduits, et payés aussi par la commune.

3" Le système des circonscriptions, établi par M. Dubessey dans le Loiret, en 1850. Un appel est fait à tous les médecins de la localité, et une circonscription est attribuée à tous les médecins qui ont accepté la mission.

1“ Système des médecins cantonaux. — Un médecin par canton est chargé, moyennant une rétribution fixe, du traitement des malades indigents, de la vaccine, de l’hygiène publique et de la police médicale. Il doit faire, tous les mois au moins, une tournée dans chaque commune du canton. Il donne, un jour par semaine, des consultations publiques et gratuites. Il doit enfin visiter, tous les trois mois, les enfants des hospices en nourrice dans la circonscription. Il est, en outre, tenu de fournir à l’administration tous les renseignements que celle-ci lui demande au sujet de l’exercice de ses fonctions, ej, de se transporter dans les communes où se manifestent des maladies épidémiques, pour donner les premiers soins aux malades et en^informer l’autorité.

Ce système a fonctionné très-heureusement dans certains départements, où l’on n’était pas loin de croire qu’il représentait la solution définitive du problème de l’assistance médicale dans les campagnes. Mais bientôt les inconvénients ont paru à côté des avantages, les objec-

lions se sont produites, et l’on a rnis de nouveau en cause des résultats que l’on croyait acquis.

M. le docteur Verger (de Châteaubriand), voulant s’édifier sur cette institution, s’est adressé aux médecins cantonaux des départements de l’Est, où elle fonctionne le plus régulièrement. Les réponses peuvent à peu près se résumer ainsi : « Le service médical n’est bien fait que dans la résidence même du médecin cantonal; hors de cette résidence, il est insuffisant et presque nul, à cause des longues distances à par'^ourir et qui le rendent presque impraticable. — La vaccine ainsi que la médecine judiciaire sont bien faites. — L’bygiène et la police médicale ont mal réussi (1). ”

La médecine cantonale ne peut donc pas suffire à la tacbe qui lui serait dévolue. Voilà un vice dans le fonctionnement; d’autres sont inhérents au principe lui-même : « La nomination du médecin cantonal, disait M. de Melun au Conseil général de la Loire-Inférieure, aura froissé, découragé ses confrères, accusés en quelque sorte par cette nouvelle création d’avoir négligé les pauvres. Ils ne songeront plus à les disputer à celui à qui ils- appartiennent légalement; ils ne voudront plus aller sur ses brisées et occuper ses fonctions. » — « Chose plus grande ! dit M. de Montreuil, dans son rapport au Comité de la réunion internationale d’économie charitable, le pauvre recevra son médecin de l’Administration et non de son propre choix, de sa personnelle confiance. ”

Quoique la même contrainte existe dans les hôpitaux, nous croyons que l’objection a une assez grande valeur, et, ce qui le prouve, c’est que les réponses au Questionnaire de la Commission d’enquête ont été presque unanimes à opter pour le système de la liberté du pauvre, ainsi que le constate M. Talion dans son rapport. — Enfin, pourquoi créer et payer un fonctionnaire de plus? N’en existe-t-il déjà pas assez que l’on est obligé de payer chèrement ?

2“ Système de la iiberté absolue. — Comme son nom l’indique, ce

(1) M. le docteur Verger, Mémoire sur la médecine des pauvres à la ville et à la campagne, 1852.

sj^slème pose en principe la liberté pour le pauvre d’appeler le médecin de son choix, pourvu que celui-ci se trouve dans les conditions voulues. Ce système repose sur les bases suivantes :

Tous les médecins ducanton qui acceptent la charge de soigner les indigents sont nommés médecins de l’assistance publique, ou médecins de bienfaisance.

Dans chaque canton, le malade pauvre est libre de choisir et de faire appeler celui des médecins de l’assistance publique qui lui inspire le plus de confiance.

Des livrets sont déposés chez les indigents, et les médecins inscrivent, à leur date, chacun des voyages ou visites qu’ils ont faits.

Les entants et les vieillards assistés sont divisés par circonscriptions égales entre les médecins de l’assistance.

La quotité des fonds destinés à chaque canton étant arrêtée, la répartition en est faite entre les médecins de l’assistance publique, en tenant compte du nombre des visites et des distances parcourues par chacun d’eux.

Divers modes de rétribution pour les médecins peuvent être appliqués à ce système :

1“ Abonnement communal. — Lo fsqu’il n’existe dans la commune qu’un médecin ayant accepté les charges de l’assistance publique, le médecin et la commune peuvent convenir entre eux d’une rétribution fixe, quels que soient le nombre des malades et la nature des maladies, ainsi que cela a lieu dans les hôpitaux et dans nombre d’autres circonstances, par exemple pour les lycées, les chemins de fer, etc.

2” Abonnement par tête. — C’est le mode de rétribution adopté par quelques sociétés de secours mutuels. La commune paye alors pour chaque indigent inscrit une somme convenue, et le médecin doit des services à tous ceux qui sont malades. Dans le projet de MM. Roussel et Morvan, celte rétribution est fixée à 1 fr. 50 par tête.

3° Rétribution par visite. — Le prix de la visite étant déterminé

pour chaque commune, eu égard à la distance à laquelle réside le médecin, celui-ci présente chaque année sa note, ainsi qu’il a coutume de le faire pour les clients ordinaires. On peut aussi adopter les bons de visite comme justification du nombre des visites faites ; ces bons sont délivrés par l’Administration municipale, par des délégués, par les administrateurs, les bureaux de bienfaisance, etc.

4“ Rétribution à taux variable. — Suivant la distance parcourue, la nature des soins donnés et l’heure de la visite, faite le jour ou la nuit.

5® Rétribution kilométrique de M . Chevandier. ■ — Ce système est un abonnement dans lequel l’indigent est représenté par le nombre de kilomètres qui le séparent de son médecin. Une famille de cinq membres qui réside à 4 kilomètres de son médecin est représentée par 20 kilomètres. La même famille, si elle réside à 6 kilomètres, est représentée par 30 kilomètres. On fait ensuite l’addition de tous les kilomètres parcourus, et le total est multiplié par le prix accordé pour 1 kilomètre de déplacement.

Le service des accouchements par les sages-femmes est institué sur le modèle du service médical. .Quant au service pharmaceutique, un tarif de médicaments est rédigé par un comité ; tous les pharmaciens qui acceptent ce tarif sont nommés de V assistance publi-

que, et, dans le cas où l’on manque de pharmacien, le médecin est autorisé à fournir les médicaments au prix du tarif. A la fin de l’année, des formules de mémoire sont remises aux pharmaciens, qui les remplissent en y joignant les ordonnances du médecin ; les médicaments sont payés par les communes, après vérification.

Tel est est le système qu’on a appelé landais, du nom du département où il a été surtout appliqué ; il a été adopté, avec des modifications qu’il serait trop long d’énumérer, dans plusieurs autres départements, comme la Loire-Inférieure, la Mayenne, la Sarthe, etc.

Comme le précédent, le système de la liberté absolue est passible d’objections, s’adressant, soit au principe lui-même, soit à l’application. D’abord, le droit absolu pour le malade pauvre de choisir son médecin

équivaudrait souvent, pour lui, à l’impossibilité de se procurer des secours, car le médecin serait libre aussi de ne pas aller voir le malade qui l’appellerait ; il le renverrait à un autre qui pourrait, toujours au nom de la liberté, le renvoyer à un troisième, et ainsi de suite. On peut même assurer que le malade refusé par le premier médecin auquel il se serait adressé n’en trouverait pas facilement un autre, si cet autre venait à savoir qu’il n’est qu’un pis-aller. Ce ne serait pas non plus le prix de la visite d’un indigent qui serait une amorce bien tentante.

D’autre part, de combien de tracasseries le système du libre choix ne serait-il pas la source pour les médecins eux-mêmes? Souvent l’im d’eux serait surchargé au point de ne pouvoir plus satisfaire aux besoins de ses autres clients ; un malade pauvre se gênerait d’autant moins de changer de médecin; sous le prétexte le plus futile il ne le payerait pas ; souvent il en appellerait plusieurs à la fois, et cela à l’insu les uns des autres.

Enfin, au point de vue de la dépense, le système du libre choix semble encore inférieur à tous les autres. Il faudra élever la rétribution des médecins presque au taux de leurs honoraires ordinaires, pour donner à ce système quelques chances de succès, et ces sacrifices ne seront possibles que dans un- certain nombre de localités.

Les divers systèmes de rétribution, à leur tour, ont tous des inconvénients. Les abonnements, soit communaux, soit par tête, donnent lieu, surtout à la campagne, aux ennuis résultant des exigences excessives des abonnés. Si le paysan n’appelle souvent le médecin qu’à la dernière extrémité, lorsqu’il est obligé de le payer, on peut être certain qu’il agirait bien différemment dans le cas contraire. — La rétribution par visite est dans les habitudes médicales et satisferait mieux les médecins que toute autre ; mais elle offre dans l’application de sérieuses difficultés. D’abord, pour être équitable, il ne faudrait pas que le prix de la visite fût uniforme. La distance à parcourir doit être, à la campagne surtout, un des éléments qui le feront varier. S’il n’y avait que cette difficulté, elle pourrait être résolue par la fixation d’un prix kilométrique de déplacement; mais il y aussi à tenir compte des visites urgentes, de celles de nuit surtout. Enfin l’intervention chirurgicale se

jouerait de toutes les prévisions et de tous les tarifs : de sorte que, pour toutes ces causes réunies, rétablissement du budget serait impossible, et les dépenses, outre qu’elles seraient très-onéreuses, auraient encore rinconvènient d’être tout à fait imprévues.

il parait cependant que ce système obtient de bons résultats dans les Landes, où il est encore en vigueur j mais, d'un autre côté, nous savons qu’il a échoué dans les autres départements qui l’avaient adopté, et en particulier dans celui d’Ille-et-Vilaine,

3“ Système des circonscriptions. — M. Dubessey, piéfet du Loiret en 1850; a proposé et mis en oeuvre une organisation qui se rapproche de celle des médecins cantonaux, mais avec des bases plus larges et une plus grande latitude dans le nombre et le choix des médecins. Voici en quoi elle consiste :

1“ Tous les médecins valides et honorables qui habitent le canton, et qui acceptent la mission de donner les soins gratuits aux enfants et aux vieillards assistés, aux gendarmes et aux indigents malades, sont nommés, par le préfet, médecins titulaires de l’assistance publique.

2“ Lo^ médecins âgés ou infirmes sont invités à prendre le titre de médecins consultants.

3’ Les jeunes docteurs qui viendront s’établir dans un canton, après l’organisation de l’assistance médicale, pourront, après avoir fait preuve de capacité, être nommés médecins adjoints; ils seront appelés à remplacer les titulaires en cas dé vacance, et à les suppléer quand ils seront malades. Dans le cas d’insuffisance du service, ils pourront, après renseignements recueillis auprès des Facultés ou des Ecoles auxquelles ils auront pris leurs grades, être nommés titulaires, sans avoir fait le temps de stage indiqué ci-dessus.

4“ Les visites et les consultations réclamées par les indigents qui habitent le lieu où résident un ou plusieurs médecins de l’assistance publique pourront être accordées par tous ces médecins ; elles seront obligatoires pour les titulaires dans chacune de leurs circonscriptions.

5° Les cantons seront divisés en circonscriptions aussi égales que possible entre les titulaires. On donnera à chacun d’eux les circonscrip-

tions qui renferment les villages où ils sont le plus souvent appelés. En cas de difficulté, le préfet décidera la question.

6® Les traitements des titulaires varieront entre cent cinquante et quatre cents francs, suivant l’étendue des circonscriptions, le nombre des enfants assistés et des indigents inscrits.

7“ Les fonctions de médecin consultant et de médecin adjoint seront gratuites; mais, lorsqu’ils remplaceront un médecin titulaire, ils recevront une indemnité.

8® Les médicaments prescrits aux indigents inscrits, aux gendarmes, aux enfants ou aux vieillards assistés, par les médecins consultants, titulaires ou adjoints, seront délivrés gratuitement par le pharmaciens désigné. Ils seront fournis parle médecin, si le pharmacien habite à une grande distance.

9“ Il sera interdit aux malades indiqués dans l’article précédent de consulter séparément deux médecins différents pendant la durée delà même maladie.

10® Dans les maladies graves, un médecin consultant pourra, avec le consentement du membre du bureau de bienfaisance de service, être adjoint au médecin traitant (1).

Pour faciliter le service, toutes les communes sont pourvues d’un mobilier médical se composant de linge, baignoires et objets de première nécessité. Ce mobilier est mis en dépôt, soit à la cure, soit à la maison d’école, soit dans les établissements de soeurs, et il est prêté avec l’autorisation du médecin.

Ce mode d’assistance rurale paraît avoir donné d’excellents résultats et a été expérimenté dans quarante -huit départements, qui lui ont fait subir des modifications de détail. Cependant il ne laisse pas que de présenter . des inconvénients sérieux. Presque toutes les objections que nous avons adressées aux médecins cantonaux atteignent le système des circonscriptions. Nous allons les résumer brièvement :

1“ La rétribution des médecins est dérisoire. « Ma circonscription,

(t)D'’Nivet, Documents sur l’ organisation delà médecine des [jauvres dans les campagnes. Clermont-Ferrand, 1863, p. 21 et suiv.

dit M. le docteur Boullet, se compose de sis communes, distantes en moyenne de 10 kilomètres de ma résidence. Chaque année, le service de la médecine cantonale me cause un déplacement de 1,600 kilomètres. Je ne comprends pas dans ce chiffre celui qui a pour but l’inspection des enfants trouvés et des vieillards et la surveillance de l’hygiène publique; je trouve facilement, dans mes courses, à remplir ces devoirs sans déplacement spécial. Des données ci-dessus il ressort que chaque visite se trouve payée 78 centimes. C’est, d’après les chiffres que j’ai donnés, 60 centimes par lieue (1). »

2“ Les circonscriptions sont difficiles à établir, à cause de ce fait incontestable, que les médecins ne sont pas disséminés dans les campagnes. Ainsi nous connaissons des pays où deux médecins, exerçant dans un rayon de 1 2 kilomètres au moins, se trouvent tous les deux au chef-lieu de la commune, qui renferme 3,000 habitants. De quelle manière établirait'On des circonscriptions dans ces conditions, et comment voudrait-on qu’un médecin pût s’occuper sérieusement des indigents, lorsqu’il sera obligé de parcourir des distances aussi considérables?

3" Les indigents sont portés à abuser du médecin qui, étant réti ibué, leur semble devoir être toujours à leur disposition. Comme il est plus commode d’appeler le médecin que de l’aller trouver, le nombre des consultations n’est que le tiers de celui des visites, ainsi que l’établissent les chiffres donnés par M. Boullet : 12,288 visites pour 4,065 consultations, en 1855.

4“ Le système des circonscriptionsneprofitequ’auxindigentsseuls : il laisse en dehors, non-seulement la population flottante, mais encore cette classe si intéressante de petits fermiers, de petits propriétaires, qui pourraient difficilement rétribuer le médecin au taux ordinaire et qui ne doivent, qui ne voudraient peut-être pas, être traités gratuiment.

Quant aux bureaux de bienfaisance, nous n’avons pas à nous en occuper d’une façon bien sérieuse, et il est suffisant de dire, avec tous les auteurs que nous avons consultés et en nous appuyant sur les documents

(1) D'’ Boullet (de Sullv), loc. cit., p. 7.

de l’enquête parlementaire sur l’assistance publique, qu’ils sont entièrement au-dessous des besoins qu’ils ont la prétention de secourir ; qu’en lin mot, ils rC existent que sur le papier^ surtout dans les communes rurales peu considérables. Cette institution encourt le reproche que j’adresse dans le chapitre suivant, à tous les modes d’assistance officielle ; celui de créer un droit de secours aux pauvres et, par suite, de favoriser le développement de l’imprévoyance individuelle, cause habituelle du paupérisme.

Enfin, d’après un rapport de M. de Watteville, il existe 9,336 communes de France pourvues de bureaux de bienfaisance, qui distribuent annuellement 12 fr. 70 de secours par indigent, ce qui est insuffisant et justifie encore notre appréciation générale (1).

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