CHAPITRE III
Au commencement du XV* siècle les œuvres de Tacite étalent considérées comme perdues. — Poggio et le moine de Hersfeld. — Le manuscrit de la bibliothèque Laurentienne à Florence appelé le Second iédicis. — Autre version sur l'origine de ce manuscrit. — Opinion des contemporains sur les fragments de Tacite publiés par Poggîû.
AU COMMENCEMENT DU XV* SIÈCLE LES ŒUVRES DE TACITE ÉTAIENT CONSIDÉRÉES COMME PERDUES
Tacite fut certainement un des historiens les plus en renom et les plus estimés dans Tempire romain. Nous ne parlerons pas de l'admiration que manifeste Pline le Jeune, son contemporain et son ami ; nous ne rappellerons pas la légende rapportée par Vopiscus*, qui veut que Tempereur . Tacite se soit flatté d'être un de ses descendants et ait publié un édit ordonnant de placer dans toutes les bibliothèques publiques les œuvres de son illustre ancêtre.
Tacite a été souvent cité par les auteurs chrétiens. Les uns, comme Tertullien, le traitent d'imposteur*, l'accusent d'avoir diffamé la religion juive. D'autres, et en plus grand nombre, font appel à son témoignage.
Saint Jérôme dans ses commentaires sur Zaccharie, après avoir rappelé les malheurs que le voyant annonçait devoir
« Vopiscus, Taciti Vita, 10.
* Tertullien, Apologétique, 16.
frapper le peuple Israël, à cause de son incrédulité, déclare qu'il s'agissait de la destruction de Jérusalem par les Romains, et il ajoute : « Toutes ces choses ont été racontées par Josèphe, qui a écrit l'histoire juive; et de bien plus grandes calamités que celles que nous lisons dans les prophètes ont frappé les Juifs au rapport de Cornélius Tacitus, qui a écrit, en trente volumes, la Vie des Césars, depuis Auguste jusqu^à la mort de Domitien^."»
Paul Orose * invoque son autorité au sujet de la fermeture du temple de Janus du principat d'Auguste à celui de Vespasien, du nombre de Juifs tués à la prise de Jérusalem, de celui des Romains qui ont péri dans la guerre des Daces, sous Domitien; il reproduit les passages où Tacite aurait parlé de Ja destruction de Sodome et de la sortie d'%ypte des Juifs sous la conduite de Moïse.
Sidoine Apollinaire fait souvent l'éloge du grand écrivain, de son style, de son talent, et il le cite à l'occasion du discours de Civilis lors de la révolte des Bataves, sous Vespasien*. Cassiodore parle aussi de Tacite, et mentionne son opinion sur l'origine de l'ambre *. Au ix* siècle, Fréculphe, évêque de Lisieux, rappelle que Tacite avait parlé des pertes infligées aux Romains, sous Domitien, par Diurpaneus, roi des Daces ^. Au xn« siècle, Jean de Salisbury,
< s. Hieronymi Commentarii in Zachariae prophetae caput XIV, Édition des Bénédictins de Saint-Maur, t. UI, page 1791 : a Intantum ut apostoius quoque cemens eos annos qui ad poenitentiam dati fuerunt jam esse complètes; et nilhominus ilios in negatione persistere qui occiderunt Dominum et prophetas et apostolos persequuti sunt, dixerit: Pervenit super eos ira in finem. Haec omnia plenissime Josephus qui Judaicam scripsit histoaiam; et multo majora qoam legiraus in Prophetis, eos snstinaisse commémorât Cornélius Tacitus qui
POST AUGCSTUIC USQUE AD MORTEM DOMITIANI VITAS CAESARUM tviginta VOlumi-
nibus exaravU. »
' Paali Orosii Adversus paganos Historiae, V, 5, 10; VII, 3, 9, 10; l, 5 ; V, 7. » Sidoine ApoUinaii-e, Camiina, H, 192; IV, 22; XXUI, 153. Epistolae, IV, 14.
* Cassiodore, Epist., V.
* Freculphi Chronicae, t. II, liv. H, ch. 6. De Domitiani superbis gestis : 4 Tacitus qui hanc historiam diligentissime contexuit. i
38 DE l'authenticité des œuvres de tacite.
dans son Polycraticon, ou Nugae curialium, qui contient des hardiesses contre les rois, si grandes pour l'époque, place Tacite au nombre de ceux qui ont raconté les cruautés des tyrans et leurs morts misérables*.
• Jean de Salisbury avait-il en mains les ouvrages de Tacite? Ce qu'il en relate est certainement trop vague pour qu'on puisse l'affirmer. Nous en dirons autant de Fréculphe. Ils peuvent très bien n'avoir été que l'écho de quelques autres écrivains*. Nous voyons, en effet, quelques savants, au moyen âge, se demander et se prêter pour lire ou en prendre copie : Salluste, Suétone, Cicéron, Quintilien, Macrobe et autres auteurs latins '. Nous n'avons vu nulle part qu'il fût question entre eux de manuscrits de* Tacite.
Les grammairiens latins de la fin de l'empire romain Servius, Priscianus, Nonius Marcellus, qui invoquent l'autorité et l'exemple d'une grande liste d'auteurs, qui en citent nombre de phrases, ne parlent pas plus de Tacite que s'il n'existait pas^. Ce silence ne prouve pas, il est vrai, que ses œuvres étaient déjà perdues de leur temps; mais il est à constater.
L'abbaye du Mont-Cassin revendique cependant la gloire d'avoir conservé les œuvres de Tacite pour la postérité. D'après ses Chroniques *, Didier, qui fut pape sous le nom
^ Jean de Salisbury, PolycraticonfYUlj 8 : Tacitus... qui tyrannorum atrocitates et exituB miseros plenius scribit.
' Cf. Polycraticon,\lll, 18 : Haec Orosius fere, cujus verbis et sensu eo libentius utor, quod scio christianum et magni discipulum Augusti, propter religionem fidei nostrae, veritate diligeutius institisse.
* Lupi apud Ferrarium Senonium Abbatis Epistolarum Liber, Parisiis, apod Marcum Orry, 1588. Ep., 8, 16, 34, 69, 91, 103, 104.
* et. Nonius Marcellus, éd. Quicherat. Index.
* Muratori, Rerum Italicarum scnptorea, t. IV. Chronica Casinensis, liv. UI. De vita DeHderii, ch. LXm : De libris quos Desiderius fieri fecit.
de Victor III, aurait, alors qu'il était supérieur du couvent, fedt copier une soixantaine d'ouvrages d'auteurs religieux et païens, parmi lesquels se trouvait l'historien romain en compagnie d'Homère : Historiam Cornelii cum Orner o.
On a pensé qu'il avait dû faire transcrire Tacite sur un manuscrit venu d'Allemagne ou de France, et que ce manuscrit était écrit en lettres capitales du iv® ou du
* V* siècle; mais c'est une simple hypothèse qui n'a aucun fondement plausible.
Si l'on demande, en effet, comment ce manuscrit aurait disparu du couvent, ce qu'il serait devenu, on trouve pour explication la note suivante, écrite en marge des Annales du Mont-Cassin, au sujet des soixante manuscrits de Didier, note qui a été reproduite par Muratori : quorum plurimi supersuni, non tamen omnes, expilata non semel bibliotheca nostra. Piller la bibliothèque du couvent et y faire choix des œuvres de Tacite, peuvent paraître chose assez invraisemblable chez les brigands ou les condottieri.
D'autre part, cette simple mention de Cornélius suffitelle pour désigner d'une façon certaine les Annales ou les Histoires de Tacite? Ne pourrait-il pas être tout aussi bien question d'un des auteurs romains qui portaient le nom de Cîomelius*?
Aussi a-t-on supposé qu'il s'agissait, non du grand Homère, ni de Tacite, mais de deux ouvrages d'une authenticité fort douteuse ; l'un serait la Guerre de Troie de Dactys de Crète, mise en latin par un Septimius, sous le titre d'EPHEMERis Belli Trojani; l'autre Y Iliade de Darès le Phrygien devenu le De Exanio Trojae, sous la plume de Cornélius Nepos.
* Mais cette hypothèse n'est pas plus vraisemblable que la
A Cf. Cornélius Nepos, éd. Lemaiœ. Notitia litteraria, page xxxii : Flores Comelii sciiptores. Testimonia etjudicia, pages xxxvi et xxxvii.
40 DE l'authenticité des œuvres de tacite.
première ; car le pseudo-Comelius Nepos n*a été connu que depuis le xiv« siècle et le De Excidio Trojae qui lui est attribué est un abrégé du poème épique latin de Joseph Iscanius, qui accompagna Richard Cœur-de-Lion en Syiîe*.
Est-on, d'ailleurs, fondé à penser que Didier ait pris soin de faire copier tant de manuscrits païens par ses religieux? Nous sommes tenté de croire que c'est là une légende née fort tardivement.
A son époque, la grande affaire de l'Église était la lutte • pour la domination du spirituel sur le temporel, et en même temps la réforme du clergé. Pour ramener l'ancienne discipline monastique, Pierre Damien pensait que les études en général, et surtout celles des ouvrages païens, devaient être complètement supprimées. En effet, après avoir rapporté les inconvénients qui naissent de la culture des sciences, et l'ayant prouvé par des exemples, il s'écrie* : € Mon fils, ne vous appliquez point à la recherche d'une science qui vous serait commune avec les réprouvés et les païens. Personne ne s'avise d'allumer une torche pour voir ni le soleil ni la clarté brillante des étoiles. Ainsi, celui qui cherche la vue de Dieu et de ses saints, n'a pas besoin d'une lumière étrangère pour jouir de la lumière véritable. La vraie sagesse se présente à ceux qui la cherchent, et l'éclat de la lumière, qui ne connaît pas de couchant, se montre par elle-même sans le secours d'une fausse lumière. »
Or, Didier était l'ami de Damien ; ils avaient les mêmes idées sur la réforme monastique. Aussi, celui-ci félicite-t-il l'abbé du Mont-Cassin d'avoir aboli les écoles que tenaient les moines, et il cite son exemple comme un modèle à
1 Cf. Dictys Cretensis, Darcs Phrygias, Josephus Iscanus avec la dissertation de Jac. Perizonius. Amstelodami, 1711.
* Répome au Traité des étude* monastiques, page 297.
suivre*. Comment donc expliquer qu'un homme tel que Didier se soit fait le conservateur zélé des monuments de la littérature profane * ?
Le monastère de Fulda se flatte aussi d'avoir longtemps possédé dans sa bibliothèque les œuvres de Thistorien romain. Cette prétention est-elle mieux justifiée que celle du Mont- Cassin? Elle se fonde sur un passage des Annales de cet établissement, où Tacite est cité comme ayant fait mention du Weser sous le nom de Visurgis^. Mais que serait encore devenu ce manuscrit, qu'on tenait pour si précieux? Quand aurait-il 4;isparu? On n'en saurait rien dire. D'autre part, pour prétendre que Tacite ait appelé le Weser Visurgis, est-il nécessaire d'avoir eu un manuscrit original sous les yeux? Pourquoi d'ailleurs invoquer spécialement à ce propos le témoignage de Tacite? Visurgis était le nom latin du fleuve, et tout écrivain romain qui avait eu à en parler ne l'avait pas désigné autrement^. Il n'y a donc, dans cette page des Annales de Fulda, aucun motif déterminant de croire que, contrairement aux règles générales monastiques, l'abbaye ait transcrit et possédé un manuscrit de Tacite.
Des érudits italiens^ se croient fondés à penser que, parmi le nombre certainement exagéré d'auteurs anciens
1 Réponse au Traité des études monastiques, page 205. * Âa sujet du culte des lettres dans les monastères, Tabbé de La Trappe déclare «lae : c Ce qu'on dit du MontrCassin est une pure conjecture qui ne mérite pas qu'on s'y arrête. » Ibid., page 112.
*Monumenta Germaniae historica, Ruoldolfi Fuldensis, -^ Annales, l, BdS : Igitur in loco qui appellatur Miniida, super amnem quem Cornélius Tacitus, scriptor rerum a Romanis in ea gente gestarum, Visurgim, modemi vero Wisaraka vacant.
• * Pline, Hist. nat,, IV, 28. — Sidoine Apollinaire, Carmina, XXUI, 249 :
Tu Moenum, Vahalim, Visurgim, Âlbim.
Cf. Mich. Ant. Baudran. Geographica : Visurgis flnvius Germaniae Plinio et I>ioQi, qui Visurgis Ptolemaeo, Bisurgis Straboni. 'Nous devons cette communication à Tobligeance de M. Anziani.
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que Jean Boccace aurait copiés de sa main, fut un Tacite. Il le vit, dit-on, à la bibliothèque formée en grande partie des livres qu'il avait laissés à sa mort et que Florence honora de son nom. On ne sait toutefois ni quand ni comment il a disparue
Nous aurions ainsi à en regretter la perte comme celle de plusieurs des manuscrits précieux qu'avait, dit-on, possédés Pétrarque. La chose n'est pas à vrai dire impossible. Si le zèle pour l'étude des auteurs profanes animait alors beaucoup d'hommes distingués, le fanatisme religieux demeurait toujours vivace en un bien plus grand nombre d'esprits.
Boccace en fit lui-même l'épreuve. En 1361, pendant qu'il était à Florence, il vit entrer chez lui un chartreux qu'il ne connaissait pas. Le moine, sur Tordre que lui avait enjoint, lui dit-il, le bienheureux père Petroni en mourant, venait le sommer de renoncer à la poésie et aux lettres profanes, sous peine de mort et de damnation éternelle. Boccace en fut terrifié ; il s'en ouvrit à Pétrarque qui essaya de le rassurer. Dans sa Généalogie des Dieux il se crut obligé d'établir qu'on pouvait être bon chrétien et traiter des sujets païens; et il garda toujours une vive impression de la visite du chartreux et de la prophétie qui lui avait été faite*.
Mais, remarquons-le, ce n'est pas seulement le manuscrit de Boccace qui aurait disparu, ce serait également l'original demeuré inconnu. N'y aurait-il pas là une bien fatale coïncidence ?
On doit aussi se demander où il aurait pris cette copie
i Ginguené, Histoire littéraire d'Italie, t. m, ch. XV, p. 13, 33. Tiraboschi, op. cit., t. V, c. 4, § 15, 16. Le peu de livres anciens que Pétrarque, malgré son zèle, avait pu se procurer montre quelle était leur rareté au xiv* siècle. Cf. Âbbé de La Trappe, cité ci-dessus page 11.
' Ginguené, op. cit., t. HI, ch. XV, p. 21, 27, 36. C est à un certain père Martin, moine augustin, qu'il légua ses livres.
de Tacite. On suppose que c'est au Mont-Cassin, pendant son séjour à Naples. Rien, nous l'avons vu, ne donne à penser que ce monastère ait possédé les œuvres de l'historien romain. Et, de la façon dont Boccace parlait de la courte visitç qu'il y fit, de l'accueil peu gracieux qu'il reçut, de l'état déplorable où les livres étaient laissés pêle-mêle dans un grenier, il ne semble pas probable qu'il y ait cherché, trouvé Tacite et passé plus d'un mois à le copier.
Si Boccace, enfin, avait eu Tacite entre ses mains, on devrait trouver trace dans ses ouvrages de la lecture qu'il en aurait faite. Or il n'en est rien.
Dans son De Casibus virorum et feminarum illustrium, témoignage de son érudition, écrit dans son âge mûr, il nous entretient de la plupart des personnages célèbres qui ont vécu depuis Adam jusqu'au soi-disant duc d'Athènes, l'aventurier Gauthier. Au vii« livre il parle de Tibère, de Néron, de Galba, d'Othon, de Vitellius et on peut constater qu'il ne dit à leur sujet rien autre chose que ce qui se voit dans Suétone, avec quelques emprunts à Ju vénal. Si Boccace avait lu les Annales, en parlant de la mort d'Agrippine, par exemple, n'aurait-il pas fait quelque allusion à l'émouvant drame maritime, au lieu de suivre presque littéralement le récit de Suétone? Aurait-il ignoré les horribles supplices infligés aux chrétiens à l'occasion de l'incendie de Rome et se serait-il vu réduit à rapporter simplement l'exécution des deux apôtres selon les Actes de Pierre et de Paul*?
' Giovanni Boccacio, De Casibus virorum et feminartmt illustrium, liv. VU : c Dominé par un certain nécromancien et ses adhérents, il (Néron) fit même (afin qoe je ne l'onblie) mettre à mort sans qu'ils Taient mérité, Simon Pieire et Paul de Thrace, très saints personnages et piliers de la sacrée religion, comme s'ils eoaaent été des imposteurs et eussent enseigné quelques nouvelles superstitions.» — Cf. Études au sujet de la persécution des chrétiens sous Néron, p. 231, 2R().
Boccace semble ainsi n'avoir même pas connu la phrase intercalée au ch. XVI de la Vie de Néron par Suétone, car il ne parle que de la mort des deux apôtres.
44 DE l'authentjcité des œuvres de tacite.
Au commencement du xv» siècle Tacite était donc complètement inconnu des érudits. Il n'était, d'autre part, aucune des personnes que l'histoire de Rome intéressait qui n'eût voulu avoir les œuvres d'un auteur que les écrivains chrétiens avaient si souvent cité. Elles étaient ainsi devenues l'objet de la convoitise de tous les chercheurs ou trafiquants de manuscrits anciens.