‹ De l'authenticité des Annales et des Histoires de TaciteChapitre 14 sur 53 · AUTRE VERSION SUR L'ORIGINE DU MANUSCRIT · texte numérisé non relu

AUTRE VERSION SUR L'ORIGINE DU MANUSCRIT

Toute cette histoire que racontaient Poggio et Niccoli au sujet de la façon dont ils s'étaient procuré le manuscrit de Tacite devaitinévitablement rencontrer des incrédules. Comment cette négociation avait-elle duré si longtemps? Comment expliquer que le moine de Hersfeld envoyé à Rome pour affaires de son couvent, ayant à cet effet besoin de Tappui de Po^o et de son ami Bartholomeo de Montepulciano, soit par deux fois venu sans le manuscrit promis? S'il ne l'avait pas apporté, c'est qu'il ne l'avait pas. Les autres peronnages de la cour pontificale ne savaient-ils pas d'ailleurs ce que le moine avait dans son sac et ce qu'il pouvait offrir?

Les méchantes langues, les ennemis de Poggio, et il ne manquait ni des uns ni des autres, se plurent à jeter le discrédit sur le manuscrit dont Poggio et Niccoli se promettaient de tirer profit. Les médisances circulaient dans Rome

' Beatus Rhenanus, Annaliutn Inscrlptionis reddita ratio: Porro quia vetii9tiim volumen Taciti quod ad saecula nostra rdictum est, uude caeteri libri propagati descriptique sunt, avemypfltçov fuisse vidctur argumento cddicis Budensis. -- Cf. Taciti Opéra, Pi-aefatio, pages viii, x-xiv, xx.

> W. S. Teufïel, Histoire de la littérature romaine, traduction de F. Bonnard et D. Dierson, page 313 : Le manuscrit principal des Historiae est le Mediceus U du XI» siècle (déjà interpolé et écrit au Mont-Cassin entœ 1053 et 1087)... Tous les autres manuscrits sont d'une valeur inférieure et encore plus interpolés; ce sont de mauvaises copies qui remontent tontes directement ou indireclêmenl au Mediceus.

et arrivaient à Florence. On n'en saurait douter, car Niccoli croit devoir en aviser son ami et l'engager à agir avec prudence. Poggio lui répond * : Je sais toutes les chansons qui courent à ce sujet et d'où elles viennent; aussi, quand arrivera le Cornélius Tacitus,je le tiendrai soigneusement caché chez moi.

Poggio, on le remarque, ne déclare pas qu'il fera taire la médisance en montrant victorieusement la découverte littéi-aire, en donnant la preuve publique de sa bonne foi. Il promet à Niccoli qu'il sera très circonspect : il se taira ; il gardera hors de la vue de tous le manuscrit ; c'est dire qu'il attendra que le temps ait fait son œuvre et emporté dans l'oubli toutes les rumeurs fâcheuses. Une telle conduite estelle celle d'un honnête homme, du savant que passionne le culte sincère et désintéressé de la littérature ancienne? Ne dévoile-t-elle pas au contraire la poursuite de quelque projet ténébreux?

Devant ces manifestations peu favorables de l'opinion, Po^io crut devoir donner une autre version de l'origine du manuscrit de Tacite.

Dans une lettre à Niccoli qu'il publia plus tard sous la date du 28 décembre 1427, il est dit* :

€ Tu m'as fait parvenir un volume de Sénèque et Cornélius Tacitus, ce dont je te remercie. Mais ce dernier est en lettres lombardes dont une grande partie est effacée, et si j'avais prévu cela, je t'aurais épargné cette peine. J'en ai lu un autrefois chez vous (à Florence) écrit en lettres anciennes; je ne sais s'il était à Coluccio ou à un autre. Je désirerais avoir celui-là ou à son défaut un autre, à condition toutefois qu'il puisse se lire ; car il serait difficile de trouver un

* Poggii Epist., ni, 14.

* EpisL, ni, 15. Par litterae antiquae ou désignait récriture Caroline,

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copiste qui lise correctement celui que tu m'as envoyé. Fais donc en sorte que y en aie un, et tu le peux, si tu veux. »

Et il ajoute :

<r Tu m'as bien envoyé le livre, mais pas le papier. Je ne sais à quoi tu pensais, si ce n'est à prendre la lune avec les dents. Crois-tu possible de transcrire un livre sans papier? Prends donc soin de m'adresser du parchemin en même temps qu'un autre volume ; avant tout c'est le papier que tu dois te procurer. »

Puis, dans une lettre du 5 juin 1428, Poggio disait à Niccoli*, en post-scriptum : «J'ai confié à Bartholomeo de Bardis pour qu'il te les remette la Décade de Livius, et Cornélius Tacitus. Dans ton Cornélius il manque plusieurs feuilles en plusieurs endroits et dans la Décade une colonne entière, ainsi que tu pourras le voir. »

Il est incontestable que Poggio a entendu désigner dans sa lettre le volume qui de la librairie de Niccoli a passé au couvent de Saint-Marc. Caractères lombards, manque de pages, les lettres effacées en beaucoup d'endroits, ce sont là les caractères qui distinguent avec précision ce manuscrit. Aussi le savant préfet de la bibliothèque Médicéo-Laurentienne n'en doute-t-il pas *.

Ce ne serait plus Poggio qui aurait, à force de patience et de ténacité, arraché d'un moine allemand, pour la plus grande gloire des lettres, le manuscrit qui contenait les précieux fragments des œuvres de Tacite. Ce ne serait pas

* EpUt., ni, 17.

* M. Anziani a eu la bonté de nous écrire : c II Tacito, codice 2 del Pluteo LXVIII è indubitamente quello stesso che Niccoli mandô al Poggio per esser copiato. E in scrittura lombarda, e con moite pagine dove le parole o sono illegibili o si leggono malamente, perché Tinchiostro si ë staccato dalla pergamena. In questa condizione si trovano le pagine 11 ^ 26»», 27% 28*i 40*», 41», 48»», 50», 56*», 57», 58», 60*», 61* ed altri ancora. Il Poggio t^hiamando le lettere longobarde fit majori ex parte caducis a dipinto il vero stato del codice ; e dicendo le lettere cadnche a adoperato la vera espressione. d

lui non plus qui l'aurait donné à Niccoli. Tout au contraire, il était déjà aux mains de cet ami; c'est de son obligeance que Poggio le reçut pour en prendre copie et en le lui retournant à Florence, il ne fit que lui restituer son bien.

Cette nouvelle version mérite-t-elle plus de créance que l'autre?

Une première question se présente tout d'abord à l'esprit. D'où pouvait provenir ce volume de Tacite ? Comment appartenait-il à Niccoli?

Quelques érudits ont voulu voir dans le Second Médicis le manuscrit qui animait été copié au xi* siècle sur l'ordre de Didier*. Mais alors même qu'il serait établi qu'au Mont- Cassin on ait transcrit Tacite à cette époque, il ne s'ensuit point, par ce seul fait, que ce soit ce manuscrit que posséda Niccoli. On n'en saurait pourtant donner aucune autre preuve. Cette supposition n'a donc aucun fondement sérieux. Si, d'ailleurs, il en eût été ainsi, Poggio n'en aurait certainement point parlé aussi dédaigneusement.

D'autre part, Niccoli eût-il aussi facilement confié à Poggio un tel manuscrit pour en prendre copie? Quoique amis et souvent associés, chacun d'eux regardait de près à ses intérêts personnels. Nous avons vu Niccoli montrer de la défiance à l'égard de Poggio ; celui-ci, de son côté, se plaint sans cesse de ce que Niccoli se refuse à lui envoyer des livres, et qu'il semble vouloir garder pour lui seul le bénéfice des reproductions*.

Mais il est une considération qui montre avec évidence que cette lettre est un document mensonger.

* Cf. Tenffel, Histoire de la littérature latine, cité page 54, note 2.

* Poggii EfÀit,, n, ni, pasHm,; IV, 2 : Tenuisti jam Lucretium duodecim annis, et item Asconium Pedianum, et septem aiitiis aut amplius Petronium Arbitrum; et ut videor templiim vestrum citins absolveretur quam abs te ii sciibantur libri... Incipias unum aliquem ad me remittere.

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Poggio parle, en effet, d'un bon manuscrit ayant appartenu à Salatuto ou à quelque autre riche collectionneur: il ne sait lequel, dit-il, et il ajoute qu^e ai Niccoli ne peut lui procurer celui-là, qu'il lui en envoie un autre.

S'il en avait été ainsi, Niccoli et lui se seraient-ils entretenus avec tant d'intérêt du volume promis, disaient-ils, par un moine allemand? L'auraient-ils considéré comme une trouvaille d'un prix inestimable?

En parlant donc de la facilité qu'aurait son ami de se procurer à Florence des volumes de Tacite correctement calligraphiés, il est fait allusion à une époque postérieure, au temps où Niccoli et lui avaient déjà délivré un certain nombre d'exemplaires.

La mauvaise foi de Poggio est ainsi patente, aussi bien dans cette version que dans la première. Il n'a pas voulu ou n'a pas pu dire la vérité sur l'origine du manuscrit qui contenait une partie des œuvres de Tacite.

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