LE MANUSCRIT DE TACITE OFFERT A LÉON X
Depuis que Poggio et Niccoli eurent mis en circulation des manuscrits contenant onze livres des œuvres historiques de Tacite, près d'un siècle se passa sans que, malgré les avantages attachés à la publication des auteurs anciens, on ait découvert quelque autre de ses écrits. C'est seulement sous le pontificat de Léon X que furent mis au jour les six premiers livres des Annales.
Ce pape animé, comme tous les Médicis, du culte des lettres et des arts, fit savoir dès son élévation à la chaire de Saint- Kerre, en 1513, qu'il récompenserait plus généreusement encore que ses prédécesseurs ceux qui lui apporteraient des œuvres encore ignorées des écrivains grecs ou romains ; il leur promettait des indulgences, des honneurs et de l'or. Deux ans s'étaient à peine écoulés, quand on lui présenta, à su grande joie, un manuscrit qui contenait les six ou plutôt les cinq premiers livres de Tacite selon leur division primitive.
C'est ce manuscrit qui est conservé à la bibliothèque Laurenlienne de Florence et qui est connu sous le nom de
02 DE L^AUTHENTICITK DES ŒUYUES DE TACITE.
Premier Médicis *. C'est le seul dont Tancienneté soit admise par les paléographes et qui contienne le commencement des Annales •. Le cas n'était plus le même que pour les auti^es livres ; il n'y avait pas lieu de copier à la main les ouvrages pour les répandre, comme on le faisait encore au temps de Poggio ; l'imprimerie était en pleine activité dans toutçs les principales villes de l'Europe.
Après en avoir pris connaissance, Léon X ordonna l'impression immédiate du précieux manuscrit et la surveillance en fut confiée à Philippe Béroalde le Jeune '. La première édition parut à Rome en i515; elle avait pour titre : Cornelii Taciti historiarum libri quinque nuper in Germania inventi.
D'où venait ce volume? Comment avait-il été trouvé? Qui l'avait apporté au pape ?
D'après les versions adoptées par Juste Lipse et Gérard Vossius et qui ont été généralement suivies, la découvei-te aurait été faite dans la bibliothèque du couvent de Corvei par un receveur du trésor pontifical dont le nom était resté inconnu *. Léon X félicita le receveur, disait-on, le remercia de lui avoir porté un manuscrit si rare et si précieux et
^ Bemnrd de Montfaucon, Bibt. bihlioth. Man. nova, t. I, page 374, D : < Ms. memb. venerab. antiq. Cornelii Taciti Libri V, iidem quos in Germania inventoi et Leoni X oblatos ipse Léo, ut in epistola ad Beroaldum impressa, magno pretio rodemit et ad communem studiorum utilitatem imprimendos curavit.
» Appositae sunt in margine ipsius Beroaldi aliorumque eniditorum capitam castigationes. »
* Les fort rares manuscrits des cinq premiers livres de Tacite qui se trouvent dans quelques bibliothèques, ne peuvent être que de confection postérieure à la mise au jour de celui apporté à Léon X; ils ne contiennent que les mêmes matièi-es, reproduisent les mêmes fautes, les mêmes lacunes.
' Philippe Béroalde Junior, Epitre dédicatoire à Léon X: « Ac mihi quidem videtur per tôt saecula Cornélius non tam caput suum perdidisse quam ultro ipse occultasse. Âudiebnt enim eam esse ignaviam temporum, cum bonarnm literamm contemptum, ut modo non qiiemquam vide:e sed ne à qiioquam vide i quidem dignum esse existimaret. Ad vero ubi tui Pontificatus ciïulsit aima lux, nete tps« ej-tul'U, ad nomiiiis tui vocom cnpnt exeruit. »
^ G. Vossius, De Iii$toricië lalinU, liv. I, ih. 30.
le récompensa par le don de 500 écus d'or ou sequins, soit 6,000 francs environ, somme fort considérable à cette époque.
Au temps d'Ernesti, ce receveur était devenu un personnage de marque, Arcimboldi, qui fut plus tard archevêque de Milan ^.
< Mais, nous dit Bayle', je me souviens d'avoir ouï dire à M. Faure, docteur en théologie de la Faculté de Paris, que Léon dixième ayant publié un bref par lequel il promettait non seulement des indulgences à ceux qui découvriraient des manuscrits de Tacite, mais aussi de l'argent et de la gloire, il y eut un Allemand qui fureta toutes les bibliothèques et qui trouva enfin quelques livres des Annales dans le monastère de Corvei. Il alla les présenter au pape qui les reçut avec un plaisir extrême et qui lui demanda quelle récompense il souhaitait. L'Allemand se contenta d'être remboursé de la dépense qu'il avait faite, soit pour aller voir les bibliothèques, soit dans son voyage à Rome. Léon jugea que c'était trop peu ; il lui fit donner davantage et afin de lui procurer de la gloire et du profit, il voulut lui laisser le soin de publier ce Tacite. U Allemand s' en excusa sur ce qu'il manquait de Véi*udition nécessaire. »
ïln rapportant les paroles de M. Faure, Bayle y attachait évidemment de l'importance, et ce n'était pas sans raison. Ce respectable et savant théologien était en même temps un bibliophile très distingué ^. Il est permis de croire que cette
* Ernesti, TacUi Opéra, éd. Naudet. Préface, page vi.
* Bayle, Dictionnaire historique : Tacite, note D.
* Journal des Savants, lundi 16 novembre 1693 :
c Cette bibliothèque (celle de Tarchevéque de Reims) est d*autant plus considérable qu'elle renferme celle de feu M. Faure, docteur en théologie de la Faculté de Paris, dont tout le monde a connu le rare mérite et la profonde érudition, et à qaî, pendant plus de trente ans de l'echerches, rien n'était échappé de ce qui pouvait te trouver de plus curieux et de plus excellent en fuit de livres. »
04 DE l'authenticité des œuvres de tacite.
version fut une de celles par lesquelles on expliqua d'aboixi la découverte des six premiers livres de Tacite.
C'était d'une manière analogue que Poggio avait eu, disaitil, les onze autres ; c'était un moine illettré qui les lui avait remis. C'était encore un Suédois inconnu qui, ayant couru presque tout l'univers, lui avait révélé, affirm«t-il à Cosme de Médicis et à Leonello d'Esté, l'existence des Décades complètes de Tite-Live au monastère de Soroe dans l'Ile danoise de Seelande*. Au xv* et au xvi* siècle ce sont, par une tradition pour ainsi dire consacrée, des personnages dont on ne juge pas à propos de faire connaître les noms ni les qualités qui apportent d'Allemagne, de France, de Danemark ou de Suède, sans désignation précise de lieux*, aux éditeurs de Rome, de Milan, de Venise, les manuscrits déclarés précieux dont ceux-ci faisaient ensuite la pubiication. Ils ne tenaient pas toujours à s'expliquer et ils avaient parfois de bonnes raisons pour cela*.