‹ De l'authenticité des Annales et des Histoires de TaciteChapitre 26 sur 53 · LE DISCOURS DE CLAUDE DANS LES ANNALES · texte numérisé non relu

LE DISCOURS DE CLAUDE DANS LES ANNALES

On lit dans les Annales^ :

< Sous le consulat d*Aulus Vitellius et de Lucius Vipstanus, il fut question de compléter le Sénat; les nobles de la Gaule appelée chevelue, qui avaient déjà acquis les droits d'alliance et de cité^ demandèrent le droit d'obtenir les honneurs dans Rome. »

Quoique les Gaulois eussent adopté rapidement la civilisation et les usages romains, cette ancienne qualification qui leur avait été donnée au temps de César, était, paraît-il, demeurée constante. Par Gaule chevelue il fallait entendre trois provinces : l'Aquitaine, la Lyonnaise, la Belgique, et chacune d'elles était habitée par un certain nombre de nationalités distinctes et d'importance inégale.

Loin de rechercher l'unification, Rome leur avait fait des conditions particulières. Par ces différences dans la façon de les traiter, elle montrait que la fidélité et le dévouement obtenaient leur récompense; elle entretenait les cau-

^ Annales, XI, 23: Primores que Galliae, quac cotnata adpellatnr foedei-a e& civitatem romanam pridem adâecuti, jus adipiscendorum honorum expeterent. l

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ses de rivalité; elle empêchait qu'il se reformât une ligue contre sa domination. Il n'était donc guère possible que les nobles de la Gaule chevelue s'entendissent pour une action commune; ils s'en seraient bien gardés; chaque cité, chaque groupe d'habitants, ne manquait pas de solliciter séparément les faveurs désirées et de les réclamer à titre d'exception méritée.

Les premières lignes de ce chapitre ont donc lieu de nous surprendre; les prétentions qu'auraient émises alors les provinces gauloises ne sont pas vraisemblables.

L'auteur ajoute :

« Cette demande excita une certaine rumeur et fut débattue devant le prince. L'Italie n'était pas si malade, disait-on, qu'elle ne pût donner un Sénat à sa Ville. Les citoyens et leç peuples du même sang avaient sufQ jadis; et certes il n'y avait pas lieu de se repentir des vieux temps de la République. On se rappelait encore les exemples de vertu et de gloire qu'avait donnés le caractère romain sous l'empire des mœurs primitives. N'était-ce point assez que les Venètes et les Insubriens aient envahi le Sénat? Faut-il encore y faire entrer un ramas d'étrangers et pour ainsi dire de captifs? Restera-t-il des honneurs pour les débris de la noblesse ou pour les sénateurs pauvres du Latium, s'il en était encore? Doivent-ils tout envahir, ces riches de la Gaule dont les pères et les ancêtres, chefs de nations ennemies, ont égorgé nos légions et assiégé le divin Jules dans Alise? Ce sont là des faits récents. Que serait-ce donc si, remontant plus haut, on se rappelait le Capitole et les murailles de Rome renversés par leurs mains? Qu'ils jouissent du droit de cité, c'est bien ; toutefois, que la dignité sénatoriale et les honneui*s de la magistrature ne soient pas prodigués de la sorte. »

Il est certain que si le recrutement du Sénat se fût fait jusqu'alors uniquement parmi les Italiens et que, par une innovation aux usages étabUs, on eût voulu y introduire les Gaulois transalpins, les protestations se seraient élevées; pour conserver leurs privilèges, pour repousser les étran-

gers ou les provinciaux, les Italiens n'auraient pas manqué d'invoquer toutes sortes de raisons. Celles qu'aurait recueillies l'auteur des Annales n'étaient cependant pas les meilleures qu'on pût trouver.

D autre part, nous comprendrions qu'on eût dit : « Reslera-t-il quelques honneurs pour les descendants de l'ancienne noblesse? » Mais que signifient les paroles qui suivent: on s'il était quelque sénateur pauvre du Latium^? Un sénateur romain ne pouvait pas être pauvre; pour acquérir cette dignité il fallait, et c'était une condition sine qua non, posséder des biens-fonds dont le minimum était déterminé. A moins que le trésor public ou celui du prince ne lui reconstituât une dotation, Je censeur faisait sortir de la curie le personnage qui ne possédait plus une fortune suffisante pour occuper avec éclat le rang sénatorial.

Nous ne pouvons nous expliquer qu'un annaliste romain ait, en les rapportant, donné en quelque sorte sa sanction à la manifestation de pareilles idées.

Claude, tenant pour l'admission des Gaulois, aurait à cette occasion prononcé le discours suivant au Sénat* :

« Mes ancêtres (dont le plus ancien Clausus, latin d'origine, fut admis le même jour au droit de cité et au rang de patricien) me commandent d'administrer par de tels principes la République en continuant ce qui jusqu'ici a été fort bien. Je sais en effet que nous devons les Jules à Alhe, les Coruncaniusà Camérium,les PorciusàTusculum, et, sans fouiller l'antiquité, que l'Étrurie, la Lucanie, l'Italie tout entière, nous ont fourni des sénateui"s; que nous avons étendu l'Italie jusqu'aux Alpes afin d'absorber dans le nom romain non pas seulement quelques individualités, mais des terres et des peuples. Le repos fut jrrand à l'intérieur et la puissance romaine florissante à Textérieur contre nos ennemis lorsqu'on reçut la Transpadane au droit de cité et

^ Annales, XI, 23 : Quem ultra honorera aut si quis pauper e Latio senator fore? * Annales, \l,2i. \

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que par suite de la dispersion de nos légions sur toute la terre, on y fit entrer les plus robustes de nos provinciaux et allégea ainsi l'empire de ses fatigues. Doit-^on regretter d'avoir pris à l'Espagne ses Balbus, à la Gaule narbonnaise tant d'hommes non moins illustres? Leurs descendants vivent parmi nous et leur amour de cette patrie ne le cède pas au nôtre. Pourquoi Lacédémone et Athènes sont-elles tombées malgré la gloire de leurs armes, si ce n'est pour avoir repoussé les vaincus comme des étrangers? Mais notre fondateur Romulus eut assez de sagesse pour voir dans une même journée deux peuples devenir concitoyens d'ennemis qu'ils étaient. Des étrangers ont régné sur nous. Des fils d'affranchis ont été magistrats, non par une innovation, comme on le croit faussement, mais en vertu d'une coutume des premiers temps.

» Les Sénonais nous ont fait la guerre, dira-t-on I Les Yolsques et les Hèques ne nous ont-ils jamais livré des batailles? Les Gaulois ont pris Rome, mais nous avons donné des otages aux Étrusques et subi le joug des Samnites. Il y a plus; parcourons l'histoire de nos guerres ; aucune ne s'est aussi promptement terminée que celle des Gaulois.

» Depuis ce temps, la paix a été solide et constante. Déjà par les mœurs, les arts, les alliances de famille, les Gaulois se confondent avec nous. Qu'ils nous apportent donc leur or et leurs ressources, plutôt que d'en jouir isolément. Toutes les choses que l'on regarde comme les plus anciennes. Pères Conscrits, ont été nouvelles dans un temps. Rome prit d'abord des magistrats parmi les patriciens, puis indistinctement dans le peuple, puis chez les Latins et enfin parmi les autres peuples d'Italie.

» Ceci vieillira comme le reste, et ce que nous défendons aujourd'hui par des exemples, servira d'exemple à son tour. »

S'il se fût agi d'accorder des droits à toute une ville, à toute une province, il eût été naturel qu'il y eût débat ou tout au moins délibération à ce sujet. Et si Claude ou tout autre personnage avait eu à soutenir devant le Sénat l'utilité de l'extension graduelle du droit de cité aux provinces annexées, il n'aurait pu que rééditer des considérations analogues à celles que nous trouvons exprimées ici et qui

avaient guidé la politique romaine de tout temps et surtout depuis César. Pour les Gaulois en particulier, il eût été habile de faire valoir qu'ils étaient par les arts, l'industrie, les alliances de famille, devenus aussi Romains que les Italiens.

Mais l'entrée au Sénat était devenue une distinction individuelle; elle appartenait à celui qui, quelle que soit son origine, avait acquis la naturalisation et rempli certaines charges telles que la questure et la préture ; elle s'obtenait souvent par une décision arbitraire du prince en sa qualité de censeur*. Il pouvait même conférer à un individu non éligible, qui n'en pouvait occuper les fonctions, les honneurs de la questure ou de la préture et lui donnait par suite du même coup et par une mesure exceptionnelle un siège dans le Sénat. Les portes de la corporation s'ouvraient ainsi non seulement à des notables de l'ordre équestre, mais encore à de simples plébéiens, à maints individus d'honorabilité douteuse, à des fils d'affranchis, à des étrangers arrivés des Espagnes ou des Gaules qui savaient à peine parler le latin. Sous César, nombre de sénateurs avaient été pris parmi les Gaulois et les Espagnols^. Il en fut de même sous les princes de sa famille. Sénèque n'était-il pas alors un des membres les plus influents de la haute assemblée?

Les nobles d'entre les Gaulois n'avaient donc pas à s'entendre entre eux pour revendiquer un honneur individuel qu'il dépendait de chacun d'acquérir. On ne saurait en conséquence s'expliquer comment cette question aurait été alors agitée dans le public et comment elle aurait donné lieu à une délibération du Sénat telle que celle que nous trouvons dans les Annales de Tacite.

» Dion Cassius, Ilist. rom., LVI, 41; LVU, 10; LX, 29. Cf. Mommscn, Hist. rom., t. Vn, trad. Alexandre, page 79.

* Cf. Suétone, César, 80 : Bonum factiirn no quis senotoii novo curiam inonstrct.

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Il semble, en tous cas, que le discours de Claude, par la position prépondérante qu'il occupait dans l'État, ne pouvait manquer d'être un succès, sinon pour son éloquence, du lùoins pour son influence. Aussi quelques savants se sont-ils crus fondés à conclure que la demande du prince ayant été faite en faveur de la Gaule chevelue entière, toutes les provinces obtinrent le prétendu droit sénatorial*. Mais, selon l'auteur des Annales, il n'en aurait pas été ainsi.

« Le discours du prince' fut suivi d'un sénatus-consulte en vertu duquel le$ Éduens reçurent les premiers le droit d'entrer* ati Sénat» On leur accorda celte distinction pour Tancienneié de leur alliance et parce que seuls d'entre les Gaulois ils se doniiaient le nom de frères du peuple romain, »

La résolution votée par le Sénat ne répondit pas ainsi à ce qu'on attendait de lui. On décida que les Éduens seraient les premiers et les seuls à posséder ce droit.

Quel est ce jus senatorium qu'on leur aurait octroyé? Quels sont ceux qui entreront dans la Curie? Ce ne seront pas tous les Éduens. Seront-ils dispensés de passer par les diverses charges qui en ouvrent les portes, de posséder une fortune déterminée, d'avoir des biens-fonds en Italie? Et si on ne leur accorde pas ces exemptions, que leur accorde-t-on?

Comment ensuite le Sénat aurait-il décrété que les Éduens seraient les premiers et les seuls à occuper des sièges dans l'assemblée? Les Pères Conscrits n'auraient eu qu'à promener leurs regards dans la salle ou consulter les registres de l'ordre pour reconnaître que nombre de Gaulois avaient déjà occupé à Rome des chaises curules.

^ Enfin, comment la décision aurait-elle pu se fonder sur ce

1 Tacite, éd. Xaudet. A, XI, 25, note, page 59. l * Annales, XI, 25: Orationem principis secuto pnlntm consulto primi Acdui Iseiiatonim in urbejux adepti siitit.

que seuls les Eduens se proclamaient frères des Romains? I-e Sénat, le prince et ses conseillers ont-ils pu ignorer que d'autres nationalités gauloises, les Alternes entre autres*, se qualifiaient aussi bien que les Éduens de frères des Romains? Ainsi donc, proposition, débat, décision, rien de ce qui nous est rapporté dans ce chapitre n'est clair, vraisemblable; il ne paraît pas possible d'y reconnaître la main d'un historien et d'un jurisconsulte au courant, comme devait l'être Tacite, du fonctionnement de la constitution romaine.

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