‹ De l'authenticité des Annales et des Histoires de TaciteChapitre 27 sur 53 · LES TABLES DE BRONZE A LYON · texte numérisé non relu

LES TABLES DE BRONZE A LYON

Douter de l'authenticité du discours de Claude au Sénat rapporté dans les Annales^ est-ce chose admissible? dira-t-on. N'est-il pas confirmé par les tables de bronze d'une antiquité incontestable qui sont conservées au musée de Lyon?

Nous allons examiner cette question. Mais tout d'abord mettons sous les yeux du lecteur d'un côté la reproduction graphique' et de l'autre la traduction de ces tables.

Première colonne,

La première réflexion de tous les hommes, celle qui surtout la première nous sera objectée, je la prévois. Je vous supplie de ne pas, comme si c'était une nouveauté que je voulais établir, frémir d'épouvante. Mais plutôt réfléchissez au grand nombre de choses qui dans la cité furent nouvelles et cela en vérité depuis l'origine de notre ville : Par combien de formes et de conditions notre république n*a-t-elle pas varié? Autrefois des rois ont possédé cette ville; cependant il ne leur a pas été donné de la transmettre par héritage à leur

^ Lucain, Pharsaïe, l, 426 :

Arvernique ausi Latio se fingere fratres

Sanguine ab Iliaco popiili.

» Nons empruntons aux Insa'iptions antiques du musée cfc Lyon, I, p. 58-108, Texcellent texte qu'en a donné M. A. Allmor.

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106 DE l'authenticité des œuvres de tacite.

famille. D'autres sont venus et même des étrangers. Ainsi Numa, qui succéda à Romulus, venait de chez les Sabins; c'était un voisin, il est vrai, mais alors c'était un étranger. Ainsi après Ancus Marcius, Tarquin l'Ancien ; à cause de la souillure de son sang (car pour père il eut Démarathe de Corinthe et sa mère, qui était de Tarquinics, était noble, mais pauvre, ce qui l'avait mise dans la nécessité d'accepter un tel mari) dans sa patrie, il fut repoussé des honneurs ; ayant alors émigré à Rome, il en devint roi. Entre lui et son fils ou son petit-fils, car les auteurs ne s'entendent pas sur ce point, prend place Servius Tullius, qui si nous en croyons les nôtres, était fils de l'esclave Ocresia; si nous suivons les Étrusques, il aurait été autrefois le très fidèle ami de Cœlius Vivenna et son compagnon dans toutes les circonstances de la vie. Après avoir été chassé par l'inconstance de la fortune avec les débris de l'armée de Cœlius, il quitta l'Étrurie et occupa le mont Cœlius; et c*est de son chef Cœlius qu'il fut ainsi appelé par un changement de nom ; car en étrusque son nom était Mastarna; et c'est de la sorte qu'il fut appelé* comme je l'ai dit; pour le plus grand bien de la république il obtint la royauté. Ensuite, après que les mœurs des Tarquins eurent commencé à être odieuses à notre cité, tant les siennes que celles de ses fils, les esprits furent ennuyés de la royauté, et ce fut à des^consuls, magistrats annuels, que l'administration de la république fut transférée.

Rappellerai-je maintenant la dictature, pouvoir supérieur à celui du consulat que nous trouvons chez nos ancêtres, et auquel, dans les cas critiques de la guerre et dans les moments difficiles de nos troubles, ils avaient recours et les tribuns plébéiens créés pour la défense des intérêts du peuple? Que dirai-je du pouvoir transféré des consuls aux décemvirs, et, le règne des décemvirs aboli, de nouveau restitué aux consuls? Que dirai-je de la puissance consulaire partagée avec des décurions, et des tribuns militaires appelés à la puissance consulaire et qui furent créés au nombre de. six et souvent huit? Que dirai-je du partage enfin avec le peuple des honneurs du pouvoir et du sacerdoce également? Maintenant, si je racontais les guerres par lesquelles ont débuté nos ancêtres et jusqu'où nous nous sommes avancés, je craindrais de paraître trop orgueilleux et d'avoir recherché

*■ Des épigrnphistes distingués pensent que ce n'est point le mont Masturna qui ait ainsi changé de nom, mais bien Servius TuUius lui-même.

l'occasion de prôner la gloire de l'extension de Tempire au delà de Tocéan.

Mais il vaut mieux revenir à mon sujet, la cité

DetAxième colonne,

divin Auguste et l'autre Ti... César a voulu que toute la

fleur des colonies et des municipes, c^est-à-dire les hommes les meilleurs et les plus riches fussent admis dans cette enceinte. Quoi donc ? Est-ce qu'un sénateur italien n'est pas supérieur à un provincial ? C'est certain. Maintenant quand je commencerai à soumettre à votre approbation cette partie de ma censure, mon sentiment sur la question je l'établirai par des faits. Mais je ne pense pas qu'on doive exclure les provinciaux s'ils peuvent faire honneur à la curie. Voici la très illustre et très puissante colonie des Viennois qui depuis fort longtemps fournit des membres au Sénat. De cette colonie est, parmi un petit nombre, L. Vestinus, ornement de l'ordre des chevaliers que j'aime intimement et que je garde aujourd'hui pour mes propres affaires. Que ses fils jouissent, je vous en prie, du premier grade du sacerdoce, pour qu'ils puissent avec les années avancer dans les dignités. Je tairai le nom exécrable de ce brigand; et je hais ce prodige de la palestre parce qu'il a fait entrer le consulat dans sa famille avant que sa colonie ait complètement obtenu le bénéfice de cité romaine. J'en puis dire de même de S07i frère dont le sort lamentable et honteux est tel qu'il ne peut pas être un utile sénateur pour vous.

Mais il est temps, Tibère César Germanicus, de dévoiler aux Pères Conscrits où tend ce discours, car te voilà déjà arrivé aux confins de la Gaule narbonnaise.

. Voici tous les illustres jeunes gens que j'aperçois ; on ne doit pas plus regretter qu'ils soient sénateurs que Persicus, cet homme si noble et mon ami, ne regrette de lire parmi les images de ses ancêtres le nom d'AUobroge. Si vous admettez cela, pourquoi désirez-vous qu'en outre je vous démontre, en vous le faisant toucher du doigt, que le pays lui-même au delà des limites de la frontière de la pro^ vince iiarbonnaise, peut maintenant vous envoyer des sénateurs, quand vous n'avez pas à vous repentir d'avoir dans votre ordre des

108 DE l'authenticité des œuvres de taqte.

hommes de Lyon? C'est avec crainte^ je Tavoue, Péres Conscrits, que je quitte les limites habituelles et familières des provinces; mais il faut maintenant débattre ouvertement la cause delà Gaule chevelue. Si quelqu'un objecte qu'elle a pendant dix ans combattu le divin Jules, qu'il mette en regard cent années d'une fidélité inébranlable et d'un dévouement éprouvé dans les conjonctures les plus critiques pour nous. Lorsque mon père Drusus entreprit de soumettre la Germanie, les Gaulois assurèrent sa sécurité en maintenant le pays derrière lui dans une paix profonde, bien qu'une contribution nouvelle et non convenue leur eût été imposée quand il fut appelé à la guerre. Cette entreprise, quelque difficile qu'elle soit pour nous, bien qu'il ne s'agisse de rien de plus que de faire connaître publiquement nos facultés, maintenant que par une trop grande expérience nous connaissons

On est tout d'abord frappé de voir combien ce discours manque de clarté et de précision, aussi bien dans le choix des mots que dans leur enchaînement, et combien il est difficile de saisir l'idée que l'auteur aurait voulu exprimer, si tant est qu'il en eût une.

On se demande ensuite à quoi pouvait servir ce résumé sans valeur politique ou littéraire de l'histoire de Rome sous les rois et la question controversée de savoir de qui était fils Ancus, etc., quand il s'agit de décider si l'on accordera ou non aux habitants de la Gaule chevelue le droit d'entrer au Sénat? L'orateur reconnaît lui-même que cette digression est inutile et il annonce qu'il va aborder le sujet de la discussion.

Il n'en fait pourtant rien et il nous force d'écouler de nouvelles divagations, l'éloge des Viennois, de son ami Vestinus, des sollicitations en faveur de ses enfants, une sortie contre un scélérat qu'il ne nomme même pas et contre son frère qui demeure également inconnu.

On est alors fort surpris de rencontrer la mention d'une interruption assez impertinente adressée au président du

Sénat : il est temps, Tibère César Germanicus, de dévoiler aux Pères Conscrits le but de ce discours. Si une telle apostrophe avait été lancée à Claude par un sénateur justement impatient de la longueur de cet insipide préambule, il y a lieu de penser qu'elle n'eût pas été gravée sur un bronze aux frais de populations qui se proposaient de glorifier le prince et de manifester leur reconnaissance pour lui. Aussi a-t-on généralement admis que cette interruption n'était pas d'un auditeur, que c'était Claude qui se l'était adressée à lui-même. Mais cette hypotlièse ne saurait justifier la reproduction de la critique du discours sur un monument public. Claude aurait certainement jugé d'un tel procédé comme Brid'oison * : « On peut se dire à soi-même ces sortes de choses-là. Mais... ils ne sont pas polis du tout en cet endroit ici. i

On ne peut, croyons-nous, invoquer à ce sujet la nécessité de l'exactitude du procès-verbal de la séance du Sénat. On ne sténographiait certainement pas les discours ; on les résumait seulement ; et tous ceux qui nous sont parvenus ont été certainement, tels que ceux de Cicéron', revus et corrigés avant leur publication. Il était d'ailleurs défendu de rien divulguer des actes du Sénat sans une autorisation formelle. Suétone nous le dit'; mais le bon sens eût suffi pour nous en convaincre.

Cette interruption, toutefois, quelle que soit son origine, ne ramène pas l'orateur à la question. Pas plus à présent que tout à l'hfeure, il ne peut se décider à y arriver. II continue à nous entretenir d'autres choses, entre autres de son

^ Beaumarchais, Mariage de Figaro, acte III» scène dernière.

* En recevant le manuscrit qui lui portait le plaidoyer de Gicéron en sa faveur, Milon, on le sait, ne reconnaissait pas celui qu'il avait entendu au forum. « S*il eût parlé, s*écria-t-il, aussi bien qu'il a écrit, je ne mangerais pas de si bon poisson à Marseille. » •

* Saétone, Auguste, 96 : Ne acta senatus publicarentur.

110 DE l'authenticité DES ŒUVRES DE TACITE.

gmi Persicus qui ne rougit pas de ses ancêtres allobroge.s. Il reconnaît enfin pour la troisième fois qu'il faut débattre la cause de la Gaule chevelue. Mais par malheur, juste à ce moment la suite du discours manque. Dieu sait la quantité de bronze qu'on eût dû employer pour le reproduire en entier si le prince eût continué sur ce ton.

Qu'une pareille allocution ait été prêtée à Claude par l'auteur de VApolokintosis, cela ne npus eût pas étonné*. Mais nous avouons ne pas nous expliquer qu'elle ait été gravée sur le bronze. Claude était loin d'être un illettré. 11 était entouré de grammairiens, d'orateurs, d'historiens, et évidemment ceux qui auraient demandé et obtenu l'autorisation de reproduire son discours sur un monument public auraient reçu une copie digne d'honorer le prince aux yeux de la postérité et des contemporains.

Dans cette harangue il est reconnu que les hommes les plus riches des provinces étaient admis dans la curie, et obtenaient même le consulat; que la dignité sénatoriale était attachée à la personne et non pas à son origine; que des Gaulois d'au delà de la Narbonnaise en étaient revêtus. On ne saurait par suite saisir quel était le droit que réclamait Claude pour la Gaule chevelue?

Observons qu'il y est dit que les Lyonnais envoyaient des sénateurs à Rome; ils avaient en fait et en droit l'admission à tous les emplois et à tous les honneurs de l'empire. Ainsi ce n'était pas leur cause que Claude plaidait. Ils devaient même se montrer jaloux de posséder à rexclu.sion de leurs voisins un tel privilège et fort peu se soucier de les voir devenir leurs égaux. On a en conséquence prétendu que ces tables commémoratives avaient été exécutées non aux

^ Apolokintosis, 3t C, 9.

frais des Lyonnais, mais à ceux des Ségoviases établis sur la colline de Saint-Sébastien. Mais c'est là une hypothèse imaginée avec plus ou moins de vi'aisemblance pour expliquer leur présence sur les bords du Rhône. Il n'y est nullement question des Ségoviases.

Par le fond donc et par la forme, le discours qu'on lit sur les tables de Lyon est aussi bien que celui des Annales difficilement attribuable au Premier du Sénat, au chef de l'empire romain. D'autre part on ne sait quelle est la population qui aurait eu intérêt à le faire graver sur bronze, quel est le privilège qui lui aurait été accordé.

Quand on examine l'exécution matérielle de ces tables, on reconnaît que les lettres ont bien le type de celles qui se voient ordinairement sur les inscriptions qui datent des premiers siècles de notre ère. Mais on remarque que les dernières lignes diffèrent des premières, qu'elles sont négligées et semblent indiquer un artiste qui a eu hâte d'en finir*; ce qui se comprend difficilement d'une œuvre destinée à immortaliser la mémoire d'un prince.

On constate encore, et ceci est assez grave, qu'il n'y a aucune des trois lettres que Claude aurait, dit-on, ajoutées à l'alphabet romain; elles se voyaient, paraît-il, dans les actes publics et les inscriptions de son temps, et de savants épigraphistes ont cru en avoir trouvé la preuve*. Ici l'orthographe ne diffère pas le moins du monde de celle qui était avant Claude et qui fut après lui couramment usitée.

Enfin, pour que cette assez forte masse de bronze soit parvenue jusqu'à nous, pour qu'elle n'ait pas été prise et

^ J.-B. Montfalcon, Lugdunensis Uiatoriae monumenta, * Cf. Annales, XI, 14, éd. Lemaire, page 33, note. — Nouveau Traité de dipld^ '■ fnatique, t. II, p. 47 et suiv.: Lettres de Tempereur Claude.

112 DE l'authenticité des œuvres de tacite.

fondue par les Barbares ou dans les temps difficiles par les populations gauloises elles-mêmes, il faut admettre qu'elle a été ensevelie de fort bonne heure. Pourquoi? Gomment cela se serait-il fait? Ce sont ]à des questions auxquelles on ne peut répondre que par des hypothèses plus ou moins ingénieuses.

Les circonstances de leur découverte méritent aussi d'être signalées. Selon les registres des actes consulaires de la ville de Lyon*, au mois de mars 1528 les sieurs Bellievre et Hugues de La Porte informèrent les échevins qu'un nommé Roland Gerbaud avait depuis environ quatre mois trouvé, en labourant son vignoble sur la colline de Saint- Sébastien, deux tables de bronze brisées qui contenaient le discours de Glaude au Sénat en faveur des Gaulois, et ils demandèrent que dans l'intérêt et l'honneur de la ville on en fit l'acquisition. Cinquante -huit écus au soleil* furent payés à Roland, qui livra sa trouvaille et prit rengagement de vendre à la ville tous autres fragments qu'il découvrirait et de lui laisser faire elle-même des recherches sur son terrain moyennant une juste indemnité des dommages qui lui seraient occasionnés.

Ces tables étaient ainsi en mains de Gerbaud quand la ville de Lyon les lui acheta; personne n'avait été témoin des circonstances de leur découverte; les fouilles ultérieures ne donnèrent aucun résultat; les bouleversements opérés dans la colline de Saint-Sébastien pour l'établissement de rues nouvelles et la construction des maisons n'ont amené la mise au jour d'aucun autre fragment de ces tables.

La nature du métal, les circonstances de la découverte, la

: :* J.-B. Montrulcon, op, cit.

/• I r« Environ CliO francs de notre monnaie actuelle.

forme des' lettres, ne dissipent pas les incertitudes que fait naître dans les esprits Texamen du texte.

Sommes-nous en présence d'un document véritablement ancien? Au xv« et au xvi» siècle chaque ville voulait établir par des inscriptions qu'elle était d'une noble et antique origine. En maints endroits le patriotisme s'est trop facilement laissé persuader qu'on lui apportait des titres authentiques * .

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