‹ De l'authenticité des Annales et des Histoires de TaciteChapitre 41 sur 53 · TERTULLIEN · texte numérisé non relu

TERTULLIEN

L'humaniste qui se proposait de refaire l'ouvrage perdu de Tacite ne pouvait manquer de s'enquérir, nous l'avons dit, des citations qu'auraient faites les auteurs profanes ou chrétiens, et de leur donner place dans son travail.

Tertullien, dans son Apologétique, avait accusé l'historien romain d'avoir outrageusement écrit que le Dieu des Juifs avait une tête d'àne*. On ne saurait donc s'étonner de voir cette assertion reproduite dans les Histoires^.

* XpTf9\koz à|i9t6oXo; 6{ioia> £v xoî; lepoî; Ti'jpr,|jiévo; Yps((i.|X0i9iv.

* Tertullien, Apologétique, 16.

* Histoires j liv. V, ch. 4.

Nous avons eu déjà Toccasion de montrer que dans le chapitre des Annales relatif aux supplices infligés aux chrétiens par Néron, la haine du genre humain dont ceux-ci auraient été accusés était un emprunt fait au docteur africain*.

L'auteur est encore imbu de V Apologétique quand il met dans la bouche de Thraséas les paroles suivantes* :

Sous un bon prince on ne doit point appliquer au coupable toute la sévérité des lois. On a déjà depuis quelque temps supprimé la torture et le lacet.

Tertullien, en effet, s'adressant aux magistrats romains leur avait dit ' :

Le pouvoir dont vous êtes dépositaire n'est pas tyranniquc; il est réglé par les lois. Il n'appartient qu'aux tyrans d'employer la torture comme peine. La loi ne Vauiorise chez vous que pour décowmnr la vétnté.

PAUL onosE

Paul Orose, dans son Histoire contre les Païens, avait cité deux passages de Tacite qu'il disait avoir fidèlement transcrits. L'un est au sujet de la constitution du sol qui entoure la mer Morte et de la destruction des villes qui s'y élevaient autrefois; l'autre est relatif à la sortie des Israélites d'Egypte, sous la conduite de Moïse. Ils se trouvent tous deux au v« livre des Histoires.

Chez les écrivains de nos jours on rencontre peu de citations fausses ou dénaturées, car on exige la mention exacte du volume, du folio et, en certains cas, de la ligne où se

* Études au sujet de la persécution des chrétiens sous Néron^ page 215. «X»na/e5, X1V,48.

' Ajiologétique, 2.

196 DE l'authenticité des œuvres de taqte.

lisent les paroles rappelées d'un auteur; et d'autre part, l'abondance des livres, la multiplicité des bibliothèques permettent d'en faire facilement le contrôle. Aux siècles précédents on ne demandait pas autant de précision et la bonne foi du lecteur a été quelquefois surprise. Mais avant l'imprimerie, alors que les manuscrits étaient si rares, quelle ne devait pas être la tentation d'attribuer à des anciens des pages supposées? La vérification était si difficile et même si souvent impossible que l'impunité était presque assurée et le faux témoignage acquérait l'autorité de la vérité.

Paul Orose n'a pas toujours été exact dans ses citations. Ainsi il prétend que Josèphe avait rapporté que la ix« année du principat de Claude, les Juifs avaient été expulsés de Rome *. Rien à ce sujet ne se trouve ni dans la Guerre des Juifs, ni dans les Antiquités *.

Selon lui Tacite aurait dit* :

c II s'était répandu en Egypte une lèpre qui infectait le corps, et le roi Bocchoris, ayant visité Toracle d'Hammon pour lui demander un remède efficace, reçut Tordre de purifier son royaume et de transporter dans d'autres contrées cette race de lépreux détestée par les dieux. »

La citation que fait Paul Orose a-t-elle réellement pu être extraite de l'historien romain? Est-il facilement explicable que Tacite ait donné comme chose certaine la sortie des Juifs d'Egypte, dont il n'est point fait mefttion dans Hérodote ni dans aucun auteur profane, et au sujet de

^ Adversuê Paganos Eistoriae,M\l, 6: Anno ejusdem nono expnlsot per Claudium Urbe Judeos ut Joseph tis refert.

* A ce sujet Frédéric Spanheim écrit : « Quod vero Oiosius edictum Claudii in Judaeos refert ad A. Claudii IX, ac praeter eum nemo alius; piane precarium est et falsum. Josephum frust2*a in consensuin vocat, qui nihil taie habet. Et parachronismi reum Orosium non modo in hoc capite sed et alits peragit celeberrimus Pearson, Annal. Paulinis. » Historia ecclesiasticay Leyde, 1701, page 502.

» Orosius, Adversui Paganos Hisioriae, liv. I, ch. 10. — Cf. Tacite, HUL, V, 3.

COMBfENT A ÉTÉ COMPOSÉE L'ŒUVRE. 197

laquelle les annales égyptiennes elles-mêmes sont également muettes? En admettant, si Ton veut, qu'il ait suivi les traditions juives, comment aurait-il été amené à placer cet événement sous le règne de Bocchoris, dont il n'est question ni dans la Bible ni dans les Antiquités judaïques de Josèphe?

Bocchoris était un monarque pour ainsi dire inconnu. Hérodote ne le nomme pas; les monuments égyptiens ne nous apprennent rien à son sujet*; aux yeux de beaucoup de savants il a même passé pour un personnage légendaire. Il n'est guère parlé de lui que dans Diodore de Sicile*, que Tacite n'a pas connu', et dans des auteurs postérieurs au principat de Trajan tels qu'Athénée *. Ce sont les Pères de l'Église, saint Justin entre autres 5, qui ont donné de la notoriété à Bocchoris en le faisant figurer parmi les quelques monarques égyptiens dont ils ont entretenu leurs lecteurs.

Rien donc n'eût permis à un historien romain d'établir une corrélation entre la sortie des Juifs de l'Egypte et le règne de Bocchoris®; rien ne l'eût invité à la supposer^.

Le passage cité par Orose ne saurait ainsi être attribué à Tacite ; sa reproduction dans les Histoires est manifestement le fait d'un emprunt à l'auteur chrétien.

< (v. Maspero, Histoire ancienne des peuples de VOrient, page 387*

' Bibliothèque historique, liv. I, 45, 65, 94.

> Cf. Biographie générale Didot : Diodore, ai*ticle de Daunou : c Son grand «ouvrage n'est pas cité par Quintilien ; c'est un tout autre écrivain que Strabon

désigne sous le nom de Diodore Zonas H reste inconnu à Lucien, à Aulu-

Gelle, comme à Plutarque. On ne commence guère à trouver des éloges de Diodore de Sicile que chez les écrivains ecclésiastiques, saint Justin, Eusébe, Théodore, qui le citent à l'appui de quelques-unes de leurs doctrines. »

* Athénée, liv. X, 4, se borne à dire qu'on le présentait comme un modèle de sobriété.

* Saint Justin, Exhortation aux Grecs, 9, H.

* La chronologie s'y opposait d'ailleurs. On place l'avènement de Bocchoris en l'an 721 avant notre ère.

"^ Selon des auteurs chrétiens, le nom de Bocchoris signifiait premier-né, c'està-dire consacré à Dieu, chez les Égyptiens, et c'était à lui qu'il était fait allusion dans y Exode, XI, 12, au sujet de la dixième plaie infligée aux oppresseurs d'Israël. Cf. Michaud, Biographie universelle : Bocchoris.

198 DE l'authenticité des œuvres de tacite.

D'autres indices, résultant de la comparaison des textes, nous permettent encore de reconnaître qu'il en a bien été ainsi.

On lit dans Y Histoire contre les Païens^ :

« Tandis que les exilés restaient abattus et pleuraient, l'un d'entre eux, Moïse, leur conseilla de ne plus attendre de secours des hommes et des dieux qui les abandonnaient également, mais de se fier à lui comme à un guide céleste qui venait le premier apporter quelque soulagement à leurs misères présentes, » Dans la plupart des manuscrits de Paul Orose, le texte porte : Sed sïbimet ut duci coelesti crede- RENT, primo cujus auxilio credentes, praesentes miserias pepuli'ssént.

Credentes est une répétition vicieuse et inutile; c'est évidemment une faute de copiste, un mot mis de trop;» dans quelques exemplaires plus soignés, il n'existe pas; aussi, avait-il été supprimé dans les premières éditions. Or, cette même faute se trouve exactement reproduite dans les Histoires. On ne saurait ainsi douter que ce passage ne soit une transcription de Paul Orose.

Il est dit dans le même ouvrage au sujet des bords de la mer Morte* :

Cornélius Tacitus sic ait : Ilaud procul inde campi, qxios ferunt oîim uberes, magnisque urhibus hahitatos, fulminum jactu arsisse; sed m ancre vcstigia, terramque ipsam specie soudam, vim frugiferam pcrdidisse. Et cum loco nihil de incensis propter peccata hominum civilatibus quasi ignarus cxpresserit, paulo post, velut oblitus consilii subjicit et dicit : Ego sicut inclytas quondam i<r6es ignc coelesti flagrasse concesserim, ita halitu lacua infici terrain ci connimpi reov.

* Orosius, loc. cU., éd. Haverkamp, note, pages 53-5V.— Cf. Tacite, éd. Naudet, note. «

* Orosius, Advenus Paganos Historicie, liv. I, ch. 5.

COMMENT A ÉTÉ COMPOSÉE l'ŒUVRE. 199

Tout ceci se tient et se suit correctement pour le fond et pour la forme.

On lit dans les Histoires^ :

Haud jjrocul inde campi, quos fcriint olim uheres, magnisque urhihns hahitatos fulminum jactu arsisae; et manere vestigia, TERRAMQUE iPSAM, SPECIE TORRiDAM, vim fimgiferam perdidissc. Nam cuncta sponte édita aut manu sata, sive herbae tenues aut flores, ut solitam in speciem adolevere, atra et inania velut in cinerem vanescunt. Ego sicut judaïcas quondam urbes ignecoclesti flagvasse concesseinm, ita halitu lacus infici tei^am, coi*rumpi superfusum spiritum eoque foetus segetum et autumni putrescere reor.

Dans Orose, on le voit, il est dit que la terre, en ayant toute V apparence de la force, specie solidam*, avait perdu ses facultés productives.

Dans les Histoires, il y a que la terre était d'apparence calcinée, specie torridam.

L'absence de faculté productive n'a plus rien d'étonnant, devient une remarque banale. Mais voici que l'auteur ajoute que les plantes, poussant naturellement ou provenant de semis, grandissent durant un certain temps •en la forme habituelle : solitam in speciem; ce qui ne se conçoit pas de la terre calcinée*; on ne comprend plus.

Dans Paul Orose, les villes détruites sont qualifiées de célèbres, inxlytas. Dans les Histoires, elles sont appelées JUDAÏCAS; c'est là encore une faute; elle a été corrigée dans presque toutes les éditions de Tacite conformément au texte de Paul Orose, qu'on a considéré comme seul exact.

Les altérations qui se voient dans les Histoires donnent droit de penser qu'elles proviennent d'une transcription de

* Histoires, liv. V, ch. 7.

' Solida, id est intégra. (Ei*nosti.)

' Cf. Orosius, éd. Haverkamp, page 40, note. — Tacite, éd. Naudet, Hist.j 5, 7, note : « Locus Taciti dubius. d

200 DE l'authenticité des œuvres de tacite.

Paul Orose mal faite, ou puisée dans quelque manuscrit défectueux*.

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