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LES PROPOSITIONS DE LAMBERTESCHI

Ceux qui , comme Poggio et Niccoli, se livraient au commerce des manuscrits antiques, de leurs copies ou de leurs interprétations, n'étaient point nécessairement les auteurs des faux documents que leur faisaient publier le désir de gagner de Targent et Tambition d'éclipser leurs concurrents^. Us pouvaient être les dupes, le plus souvent les complices d'érudits italiens ou grecs dont l'honorabilité n'était pas toujours au-dessus du soupçon. Mais, dupes ou complices, ils se gardaient de rien dire ou rien faire qui pût trahir la véritable origine de l'œuvre qu'ils mettaient au jour.

S'il ne nous a pas encore été donné de savoir quel est le personnage qui a écrit la correspondance de Pline avec

* Ils ('talent fort nombreux. Outre Filelfo, Valla, Aurispa, Guarino, on comptait Toiriaso de Sarzana qui devint pape; Perotti qui devint archevêque de Siponto etlaissa parmi ses manuscrits les Fables de Phèdre dont on l'a dit l'auteur; Biondo Flavio, Leonardo Giustiniani de Venise, Cosimo de Crémone (cf. ci-dessus, p. 16); Pomponius L'ictus qui fabriqua le célèbre testament de Lucius Cuspidus; Gaspalino de Bamzza, Tomaso de Rieti, Vitturi, Lazarino Resta, Faccino Ventraria, etc. Des juifs eux-mêmes s'en mêlaient, témoin Henoch d'AscoIi (cf. ci-dessus, p. 50). C'est sans doute de la même famille qu'était David d'Âscoli.

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Trajan, publiée comme un dixième livre de ses lettres; si nous ne pouvons que porter des soupçons sur Joconde de Vérone, il semble que nous pouvons lever le masque du pseudo-Tacite et reconnaître que Poggio Bracciolini n'est pas simplement l'éditeur des Annales et des Histoires, qu'il en est lui-même Fauteur.

Voyons d'abord ses antécédents en matière de fraude ou tentative de fraude littéraire.

Au temps où Poggio était en Angleterre, il se croyait en droit d'être mécontent de la conduite du cardinal de Beaufort à son égard. Ne recevant pas de lui les riches prébendes qu'il en attendait, il manifestait sans cesse à ses amis son désir de quitter Londres et de revenir à Florence. Il ne se souciait cependant pas de reprendre sous Martin V la place de secrétaire qu'il avait occupée sous les papes ses prédécesseurs; il déclinait les offres de son protecteur le cardinal Adimari, archevêque de Pise; il trouvait trop précaire et trop mal assurée la situation de la cour pontificale.

Pendant plus d'une année, nous le voyons parler de partir soit définitivement, soit en congé ; et, au dernier moment, il changeait d'idée. C'est qu'il ne renonçait pas à l'espoir d'obtenir de Beaufort l'accomplissement de ses promesses ; et, si insuffisamment rétribuée à son gré que fût sa position, il ne voulait point la quitter avant d'être assuré d'en avoir une autre meilleure et plus stable^.

C'est alors qu'en février 4422, un de ses amis, qui était venu à Florence, lui adressa une proposition qui lui parut bien tentante. Poggio en réfère aussitôt à Niccoli et lui dit* :

« J'ai reçu, il y a trois jours, tes deux lettres, et avec elles

i Epist., h 21.

»f:pw^,i, 17.

e (le Piero Lamberteschi. Pour en venir au but, ce que offre Piero me plaît beaucoup; et, ainsi que je me le Dpose, je suivrai ton conseil. Il m'écrit qu'il me donnera

travail dont je retirerai cinq cents ducats d'or en trois s; qu'il arrive à six cents, et j'acquiesce. Il me fait luire grandes espérances; mais, quoique je croie à leur réaliion future, j'aimerais mieux cependant quelque chose de is positif. Tu liras la lettre que je lui adresse, car elle îst pas scellée. S'il est encore chez vous, arrange l'affaire mieux avec lui ; s'il est parti, fais-lui parvenir mes lettres

les tiennes

» L'occupation à laquelle il me convie me sourit beauup, et f espère que je ferai quelque chose de digne d'être . Mais, comme je lui écris, il me faut pour cela de la tranillité et du loisir, p

Le mois suivant, Poggio revient encore sur ce sujet avec ccoli, et lui dit^ :

« Si je puis voir se réaliser ce que me fait espérer notre li Piero, ce n'est pas seulement chez les Sarmates, mais sque chez les Scythes que je m'en irais; surtout avec la usée de pouvoir m'occuper des lettres grecques dont je sire m'abreuver, afin de fuir ces mauvaises traductions li me fatiguent et qui me causent plus de souffrance ns leur lecture que de plaisir dans ce qu'elles m'appren-

nt

» Comme je ne sais ce qui peut arriver, garde le secret

ce que je te dis. Car, si je vais en Hongrie, cela doit meurer ignoré de tous, sauf de quelques amis. Je serai nsé arriver d'Angleterre, et j'imaginerai quelques contes ze sujet. »

Au mois de juin, Poggio est cependant encore en Angle-

Epist., 1, 18.

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terre; il ne veut point partir avant que Taflaire proposée par Lamberteschi soit parfaitement conclue. Il écrit à Niccoli* :

« Je n'attends que la réponse de Petro*. Sois certain que si j'ai du repos et du temps pour écrire son histoire, je ferai quelque chose qui aura ton suffrage. J'ai bon courage; je ne sais si j'aurai les forces nécessaires; mais labor omnia vincil improbus

» Lorsque je considère les anciens historiens, je tremble d'écrire; mais, lorsque je considère ceux de notre temps, j'ai pleine confiance; je ne serai pas inférieur à beaucoup, si je tends mes muscles. »

Quelques jours après, il adresse une nouvelle lettre à Niccoli et lui répète qu'il est prêt à partir; qu'il n'attend que la réponse de Petro.

C'est la dernière lettre datée de Londres que Poj^o a publiée dans son recueil. Il quitte bientôt après l'Angleterre; il passe par l'Allemagne et s'arrête à Cologne^. Mais de Cologne, où se rend-il? Va-t-il en Hongrie, comme le lui proposait liamberteschi? Les uns le pensent avec Corniani. Mais la majeure partie des historiens admettent, avec le chevalier de Tonelli*, qu'il s'est rendu directement à Florence auprès de ses amis.

Que s'est-il passé dans cette ville? Qu'est-il advenu des propositions de Lamberteschi? Il n'en est plus parlé. Le nom de Lamberteschi n'est même plus prononcé dans sa correspondance avec ses amis. Pourquoi ce silence? Il est évidemment calculé. N'oublions pas, en effet, que c'est

* Epist., I, 21 : Si dabitur ocium et tempus dcscribendi gesta illius, aliquid again quod probabis.

« Poggio dit tantôt Piero, tantôt Pietro ou Petrus. » Epist,, \l, 3.

* Epist., II, 2, note. On ne trouve d'ailleurs dans ses lettres ni dans ses écrits aucune allusion à un voyage eiTectué en Hongrie.

Poggio lui-même qui a choisi, revu, publié les lettres que nous lisons. Il est ainsi à penser que, s'étanl plus tard entièrement attaché à la fortune des Médicis, il n'a pas voulu paraître avoir conservé des relations avec leurs ennemis*.

Quoi qu'il en soit, nous avons à constater que l'ouvrage que Lamberteschi lui avait proposé de faire était une histoire; et, de plus, que ce n'était point une œuvre à composer ouvertement. Elle devait l'être au contraire en secret; et, pour éviter toute indiscrétion, au loin, en pays étranger, en Hongrie probablement, tandis qu'on le croirait toujours en Angleterre. Et c'est de Londres qu'il paraîtrait venir, quand il se rendrait en Italie.

Tout ce mystère, tous ces mensonges convenus d'avance éveillent à bon droit notre défiance sur le volume que devait produire la plume de Poggio. On ne se cache pas ainsi pour faire des actes honorables, des œuvres sincères.

D'autre part, pour mener l'entreprise, Poggio aurait à puiser dans les auteurs grecs ; cette perspective lui souriait ; et, si rude était la tâche de se mesurer avec les anciens, il se croyait de force à l'oser avec succès.

LE MANUSCRIT D'ASCONIUS PEDIANUS

Mais, pour que Lamberteschi ait songé à faire une pareille proposition à Poggio, il faut qu'il ait connu en lui un homme susceptible de 1 écouter et capable, par ses antécédents, de faire la besogne. Pour que Poggio, de son côté, ait accepté sans hésiter, pour qu'il eût une confiance si assurée en lui-môme, il ne devait pas être à son coup d'essai.

Poggio, en effet, avait commencé sa carrière par donner, sous le nom d'un auteur cité par Quintilien, Asconius

* Cf. ci-dessus, p. 26.

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PedianuSy des Commentaires sur quelques discours de Cicéron*.

Il disait les avoir copiés de sa main au couvent de Saint-Gall, sur un volume qu'il avait découvert parmi les immondices*. Le succès avait été fort grand; on trouvait très intéressantes les indications données sur la constitution, les lois, les usages de Rome et les notices biographiques sur les personnages en jeu; il semblait qu'un nouveau jour fût jeté sur l'éloquence du grand orateur romain.

Niccoli, à qui les commentaires avaient été envoyés, en débitait de nombreuses copies.

Que Poggio fût le véritable Asconius Pedianus, on n'en saurait guère douter. On n'a pas retrouvé le manuscrit de Saint-Gall ; aucun autre de date ancienne n'a été ultérieurement découvert. Tous les exemplaires d' Asconius Pedianus contenant les commentaires ci-dessus jusqu'au fonctionnement de l'imprimerie, ne sont que la reproduction de la copie envoyée de Constance à Niccoli par Poggio.

Le texte porte d'ailleurs en lui-même la marque de son origine. Nous ne parlerons pas des critiques de Vives. Nous préférons le témoignage des érudits qui se sont déclarés convaincus de la valeur de l'ouvrage, de celui de François Hotman, par exemple.

«De plus, dit-il ', la partie qui nous en reste est pour ainsi dire souillée par une foule de fautes et d'incorrections. Si quelques érudits de notre temps n'eussent donné leurs soins à l'en purger, il est hors de doute qu' Asconius n'eût

^ Q. AsconiiPediani Commentationes in aliqtiotM, TulliiCiceronisorationes.

» Epist., I, 5.

' Asconii Pediani Commentationes, cum notis variorum. Ex officina F. Hackii, Lugdunum Butavorum, 16ii. Hottomonni Praefatio : « Eaque (pars) insuper ipsa quae no))is relicta facta est, multis mendis et quasi maculis inquinata. Quod si nisi aliquot aetatis nostrae cruditi homines in iis repurgandis operam suam collocassent, jacuissct profecto Asconius nuUo numéro et plane ad nuUam rem utilis. •

joui d'aucune considération, et que son ouvrage n'eût été bon à rien. >

Et cependant, malgré toutes les rectifications apportées au texte primitif, il reste encore un assez grand nombre d'erreurs qui seraient impardonnables sous la plume d'un véritable érudit romain^.

C'est donc certainement à son Asconius Pedianus que Poggio faisait allusion, quand il écrivait à Niccoli, à propos de la proposition de Lamberteschi, « que, depuis quatre ans, il ne s'était pas occupé d'éloquence latine; mais que, dans peu de temps, il se faisait fort d'être capable d'écrire aussi bien qu'autrefois*. »

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