LE TITE-LIVE DE DANEMARK
Le séjour de Poggio soit en Hongrie, soit en Toscane, ne fut pas de longue durée. La cour pontificale avait quitté Florence et repris sa résidence à Rome. Le pape Otto Colonna, sous le nom de Martin V, semblait avoir réussi à ramener la paix et l'unité dans l'Église. Il avait fait cardinal et évoque de Frascati Balthasar Cossa; il accordait libéralement des places et des dignités à ceux qui avaient été attachés à son prédécesseur. Poggio se rendit auprès de lui, et, avec l'appui du cardinal de Pisé, il reprit sa place au secrétariat de la curie, où nous l'avons vu installé au mois de février 4423'.
1 Asconii Pediani Commentationes, etc., pages 209, 211, 218, 22.'), 255, 262, 266.
Encouragés par le succès de Poggio, quelques autres ériidits ont à leur tour publié de nouveaux commentaires attribués à Asconius, qui ont été joints à ses œuvres au même titre que les autres; mais les philologues modernes ont unanimement déclaré que ces derniers ne pouvaient être l'œuvi-e de l'auteur cité par Quintilien.
* Epist,, l,2i,
*Epi$t., U, 1.
240 DE l'authenticité des œuvres de taqte.
Ce fut sans enthousiasme qu'il accepta sa nouvelle situation. Elle ne lui paraissait pas meilleure que celle qu'il avait à Londres. Il se trouvait peut-être tenu à une plus gnuide subordination avec les principaux personnages de la cour qu'il ne l'était auprès de l'évêque de Winchester^, et la rétribution n'était pas non plus brillante. Mais il fallait se soumettre aux circonstances*.
Poggio n'était toutefois pas homme à les subir passivement. Si les fonctions ecclésiastiques ne lui donnaient pas de quoi satisfaire ses besoins et ses goûts, il comptait y pourvoir par ses ti'avaux littéraires.
Aussitôt installé il s'empresse, en effet, d'écrire à Niccoli de lui envoyer ses notes, ses papiers, ses extraits et commentaires d'ouvrages qu'il avait laissés à Florence. Il allait se mettre avec ardeur au travail^.
Il s'adonne à ces transcriptions des auteurs romains qu'il faisait en cai^actères antiques, sur vélin, soit de sa propre main, soit à l'aide de scribes qu'il avait à sa solde. Aussi ne cesse-t-il de demander à Niccoli du parchemin, des volumes à copier. Il s'adresse à tous ceux qui peuvent lui en fournir. Il ne manque pas non plus de chercher l'occasion de mettre au jour des manuscrits inconnus du public.
Il est ainsi peu vraisemblable qu'il eût complètement renoncé au projet que lui avait suggéré Lamberteschi et qui lui avait tant souri.
L'œuvre historique mystérieusement conçue parait avoir été d'abord de compléter Tite-Live. Nous voyons, en effet, en janvier 4424, un an environ après son installation à
i Epist., u, 5.
« Epist., n, 2.
» Epist,, H, 2.
Rome, Poggio écrire à Niccoli pour le presser d'engager Cosme à acheter un manuscrit de Tite-Live.
«Ouvre tes oreilles toutes grandes,» lui dit-il*, et il raconte qu'un Suédois, qui a parcouru la plus grande partie de l'univers, lui a rapporté qu'il avait vu dans un monastère de l'ordre de Cîteaux, à Soroe, dans l'île de Seelande, deux grands volumes en caractères lombards qui contenaient les dix décades de Tite-Live. Il a été ébahi, avoue-t-il, à l'annonce d'une pareille nouvelle, et a été tenté d'en douter. Toutefois lui qui se méfie de tout et qui croit à peine à ce qu'il voit de ses propres yepx, il ne peut suspecter la véracité de cet homme; car la placidité de son visage, et, d'autre part, Tabsence de tout intérêt pour lui à mentir en sont le gagé certain. En tout cas, en présence du gain si considérable que promet cette affaire, il vaut mieux pécher par excès de confiance que par incrédulité.
Il faut donc, ajoute Poggio, s'empresser de voir Cosme, insister pour qu'il écrive de suite à Ghérard de Bueris et lui donne ordre de se rendre au couvent. Soroe est dans l'île de Seelande, à deux milles seulement de Roschild, le lieu de sépulture des rois danois; on y va de Lubeck en deux jours. Si ce que l'on a rapporté est vrai, ce sera un triomphe sur les Danois. Mais il n'y a pas de temps à perdre pour cela, car le Suédois a également parlé au cardinal Orsini et celui-ci va sans doute faire partir un envoyé spécial ou chargera de la mission une des personnes qui vont au pre- „ mier jour se rendre en Danemark. « Nous ne devons point, dit-il, nous laisser arracher un aussi bon morceau de la bouche. Hàte-toi et vivement. Ne dors pas, cours, presse Cosme. Vois aussi notre ami Léonard, le chancelier; fais-lui part de l'affaire. Tiens-moi au courant de tout ce que tu feras. »
1 Epist., n, 9.
212 DE l'authenticité des œuvres de taqte.
On ne saurait être plus pressant que Poggio, mieux montrer l'urgence d'acheter le manuscrit, prendre plus habilement Cosme par la flatterie, en faisant briller à ses yeux la gloire qu'il en devait acquérir. Et, d'autre part, comme l'intérêt personnel qui Tanime se manifeste! comme il laisse voir le regret qu'il aurait si un morceau aussi friand lui était enlevé !
Et cependant Cosme ne fit pas ou ne tenta même pas de faire l'acquisition désirée. Pourquoi? Nous n'en savons rien; on ne peut que faire des hypothèses à ce sujet. Le manuscrit ne passa pas non plus aux mains du cardinal Orsini. Le riche bibhophile romain ne parait avoir été mis en cause que pour stimuler son rival florentin.
Mais cette affaire, comme on le pense bien, tenait à cœur à Poggio. Quelques années après il se retourne d'un autre côté et s'adresse à Leonello d'Esté et met toute son hal)ileté et son éloquence à l'engager à faire l'achat du Tite-Live.
Dans une lettre écrite de Florence*, alors que le pape y résidait et y avait réuni le concile, il réédite tout ce qu'il avait fait savoir à Cosme de Médicis et, afin de le déterminer à faire les frais de cette acquisition, il ne ménage pas l'encens au marquis de Ferrare, il le comble de louanges, vante son amour des lettres et lui promet l'immortaUté.
Toutefois, dans les renseignements qu'il donne de nouveau à ce sujet, on constate des difi'érences assez notables avec ce qu'il avait d'abord dit.
Tout d'abord ils semblent plus précis. Le nom du Suédois est désigné. Il s'appelle Nicolas *. Ce n'est pas non plus un
* Episl., V, 18. Cf. Epistolae (De Variet. Fort.), 30.
* Ce nom était porté par une foule de personnes en Italie. Était-il adopti^ alors en Suède?
simple avis que le Scandinave lui a donné; Poggio ne Ta point cru sur sa bonne mine. Il a exigé et obtenu de lui un serment solennel; de plus, son témoignage est corroboré par celui d'une autre personne, qui affirme également avoir vu le volume contenant toutes les décades de Tite-Live.
Mais le lieu où se trouve l'abbaye n'est plus spécifié; il n'est point parlé de Soroe, mais seulement d'un monastère de Danemark; sur ce point essentiel le Suédois avait, dit-il, varié. Puis ce ne sont plus deux volumes, ce sont trois volumes qui contiennent les dix décades de Tite-Live; les caractères ne sont pas uniquement lombards, ils sont mélangés de gothiques.
Malgré toutes ces assurances, les démarches de Poggio auprès du brillant et généreux bâtard d'Esté n'eurent pas plus de succès que celles qu'il avait tentées auprès de Cosme de Médicis. Leonello n'était pourtant pas un simple protecteur des gens de lettres ; il était lui-même poète élégant et érudit distingué. Il eut sa cour, une sorte d'académie d'hommes de grand nom dans les sciences et dans la littérature, parmi lesquels figuraient Guarino et Aurispa^. Ce ne fut donc pas l'indiflerence pour la découverte qu'il rencontra à Ferrare; ce fut plus probablement l'expérience et par suite la défiance à l'égard des prétendus manuscrits anciens. Guarino, Aurispa étaient passés maîtres dans la matière; Leonello avait aussi le sens critique très éveillé; il fut un des premiers à juger et déclarer apocryphe la correspondance de Sénèque et de saint Paul* qu'on mettait en circulation.
Tiraboschi croit que ce manuscrit de Tite-Live, dont
1 Ti-aboschi, Storia délia letteratnrn italiana, t. VI, liv. I, o. 1, S 2.
' Id., ibid., t. Il, liv. I, c. 5, § 15 : « Il n'est personne, ajoute Tiraboschi, qui à présent croie à leur authenticité. » Il a fallu cependant revenir encore de nos jours sur cette question.
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parlait Poggio, a réellement existé et qu'il a eu le malheur d'être perdu, comme tant d'autres^. Ce n'est guère admissible. Quand, comment, d'où, pourquoi aurait-il été apporté en Danemark? D'autre part, comment aurait pu disparaître ce volume dont l'existence était signalée à tant de monde, au cardinal Orsini, à Gosme, à Leonello d'Esté, à Niccoli, à Leonardo Bruni, àGuarino, à Aurispa, et quand l'importance d'une telle découverte intéressait l'universalité des savants? Si le manuscrit ne nous est point parvenu, c'est qu'il n'a pas existé ou qu'il aura été jugé sans valeur.
Quand on considère le zèle et la ténacité que Poggio a déployés dans cette affaire, on ne peut hésiter à reconnaître qu'il avait un grand intérêt à sa conclusion. Il a été, en conséquence, dupe ou complice de quelque tentative de fraude littéraire. Avoir été dupe, nous parait peu probable.