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LE TACITE DE HERSFELD

Poggio n'était pas un homme à se décourager; il montre à chaque instant sa ténacité, et il répète lui-même souvent : Labor omnia vincit improbiis. Après avoir échoué dans son affaire du Tite-Live, il aborda celle du Tacite.

En novembre 1425, le lecteur s'en souvient*, Poggio écrit à Niccoli pour lui envoyer, comme il le dit, du miel, c'està-dire pour lui annoncer qu'un moine lui avait offert un manuscrit qui contenait quelques parties des ouvrages de Tacite demeurés inconnus. Nous ne reviendrons pas sur tout ce que nous avons constaté d'invraisemblable et de peu digne de foi dans ce que Poggio a conté de sa négocia-

* Tiraboschi, op. cit., t. I, liv. III, c. 3, § 14 : « Ma anche questo si raro codice ha avuto la stessa sorte degli altri. »

* Cf. ci-dessus, I'* partie, page 44.

tion avec le religieux de Hersfeld, négociation qui aurait duré quatre ans avant d'aboutir! Ce n'est certainement pas ainsi qu'il le rapporte que ce manuscrit est venu en ses mains.

Que faisait Poggio à Rome pendant ce temps? Quelles étaient ses occupations littéraires?

Le travail du secrétariat ne lui prenait pas beaucoup d'heures dans la journée; il convient qu'il n'y avait pas grand'chose à faire. Les copies de manuscrits ne l'absorbaient pas; il avait des scribes à son service. Il n'écrivait pas non plus les divers traités plus ou moins philosophiques qu'il nous a laissés; sauf le De Avaritia, tous les autres sont de beaucoup postérieurs à cette époque. Il ne songeait pas, non plus, à faire l'histoire de Florence; ce sera l'œuvre de sa vieillesse, et l'idée ne lui en viendra que lorsqu'il sera devenu le chancelier de la République.

Nous le voyons demander à Niccoli : Ammien Marcellin, Suétone, les autres historiens (comme il le dit lui-mêîne), les Hommes illustres de Plutarque, la Géographie de Ptolémée*. Par tous les documents dont il s'entoure, par les matériaux qu'il réunit, on constate que c'est l'histoire de la Rome antique qui occupe son esprit.

Si donc nous considérons que plusieurs passages des Annales décèlent la main d'un humaniste du xv* siècle, ne sommes-nous pas amenés à penser que cet humaniste pourrait bien être Poggio? Et cette opinion n'acquiert-elle pas une bien solide force, quand on se demande quel autre que lui aurait eu intérêt à commettre la fraude? Is fecit cui prodest. Ce principe juridique qui a sa base dans l'expérience des choses'humaines, s'il n'est pas infaillible, trouve dans la généralité des cas une juste application.

« Epist., u, 7.

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M. Ross^ pense que Poggio aurait remis au fameux moine Toriginal de sa composition pour être copié pour son compte dans le couvent, et que c'est ce qui lui aurait causé tant de retard. Cela n'est pas probable. Tout d'abord, la transcription n'eût demandé qu'un temps très court, un ou deux mois au plus*.

Mais Poggio aurait-il songé à confier le soin de faire faire la copie de son travail à un moine aussi ignorant qu'il peignait celui de Hersfeld? Qui lui garantissait qu'il aurait là-bas un scribe suffisamment instruit et d'une habileté consommée en calligraphie? Ne lui fallait-il pas d'ailleurs le secret? Pouvait-il s'exposer à être trahi, en se confiant à des personnes qu'il ne connaissait pas?

Il eût* été possible que pour éviter toute chance d'indiscrétion, Poggio ait tenu à transcrire lui-même son travail sur le parchemin. Il était un calligraphe de premier mérite. Mais il n'avait nul besoin de copier lui-même ou d'envoyer au loin pour le faire. Il avait à Rome, travaillant sous ses yeux, des scribes exercés et sur le silence desquels il pouvait compter.

Le Second Médicis est écrit en caractères lombards. C'était aussi, nous l'avons vu, en caractères lombards qu'avait été écrit le Tite-Live, que Cosme et Leonello d'Esté furent sollicités de faire acheter à Soroe. Ce genre d'écritui'e était fort en usage chez les scribes italiens de ce temps ^, et le savant paléographe, le Père Germon, semble le considérer comme spécialement propre aux faussaires.

^ Ross, TacUtis and Bracciolini, page dOi.

' Ainsi Poggio (Epist,, U, 23, 26, 3i) demande de quinze jours à un mois pour transcrire le De Natura rernm de i^ucrèce, trois semaines pour les Verrineê.

' Nouveau Traitéde diplomatique, t. III, p. 273: <c S'agit-il de la lomba}Xlique des manuscrits postérieurs au ix« siècle, tels que le Tacite de Médicis, le modèlf* d'écriture lombarde brisée publié par Muratori et tant d'autres manuscrits? Qu'elle ait été employée en Italie seulement, c'est encore un fait certain, »

Le Premier Médicis est en caractères carolins ou antiques. Or, Poggio était très habile à s'en servir, et il se flatte d'avoir des scribes dressés par lui qui écrivent ainsi de façon à défier les plus experts.

Pourquoi donc cette longue correspondance avec Niccoli à ce sujet? Poggio attendait-il que le temps ait ôté au livr^ son caractère trop récent *? C'est possible. Voulait-il tromper Niccoli sur sa véritable origine? On pourrait le supposer, si Niccoli n'avait connu Poggio sur le bout des doigts, comme il le dit; s'il n'avait été initié au projet combiné avec Lamberteschi. Il est permis de penser qu'ils marchaient d'accord.

Peut-être employaient-ils un langage de convention, afin de piquer la curiosité et faire désirer plus vivement à leur clientèle et à leur entourage la connaissance du contenu d'un manuscrit si difficilement arraché d'un couvent d'Allemagne. Plus vraisemblablement, Po^io eut des moments d'hésitations et des modifications à apporter à son travail au moment où il croyait pouvoir le livrer au public*.

Les moindres observations ont leur importance dans une question de la nature de celle qui nous occupe, où il s'agit de rechercher les traces d'une fraude qui date de quatre siècles et que les auteurs ont mis tous leurs soins à dissimuler.

Ainsi, le choix d'Apulée pour être réuni à Tacite dans un même volume' vient témoigner contre Poggio.

On voit que ce n'était évidemment pas un érudit uniquement préoccupé des hautes et sérieuses questions historiques qui aurait accouplé ces deux auteurs. Puis, un des

1 Ilnrduini Prolegomena ad censuran vet, script., p. 200 ; « Nec statim publicabantur, cum scriberciitur, uti nunc ii qui typis eduntur; sed reconditi cxtrahebantur post annos quinque, decem aut phires. »

' Cf. ci-dessus, page ^l.

^ Cf. ci-dessus, pages 51, 71.

218 DE l'authkxticité des œuvres de TAaXE.

premiei's ouvrages dans lesquels Poggio étudia la langue grecque, fut, il le dit, le conte de l'Ane, attribué avec peu de fondement à Lucien et rempli d'obscénités. Ce conte lui avait plu, et il l'avait traduit en latin; et, pour cela, il s'était aidé de Y Ane d'or d'Apulée^, avec lequel l'opuscule grec avait de nombreux points d'analogie. La Métamorphose était donc un des manuscrits d'auteur ancien que Poggio eut en sa possession.

Ici se pose naturellement une question qui ne manque pas d'importance : les six premiers livres des Annales et les six derniei's doivent-ils être considérés comme sortis de la plume d'un même auteur?

La supériorité des six premiers livres sur les six derniers est manifeste; elle frappe tout lecteur attentif. Mais nous en avons indiqué la cause. Elle provient des sources où l'auteur a puisé.

D'autre part, on retrouve dans les six premiers livres une foule de points de ressemblance avec les derniers. I^ plan d'exposition est le même ; les défiiuts et les qualités sont de même nature; et, trait caractéristique, on y constate les mêmes particularités de style*.

^ Cf. Ch. Nisard, Glidiateurs de la république des lettres: PoGGio, page 123.

• Cf. Ross, TacUus and Bracciolini, liv. I, ch. V ; liv. IV, ch. H.

Ainsi remploi du mot celebrls pour celeber. i4. H, 88 : Romanis haud perinde celebris, et À. XIII, 47 : Pons Mulvius in eo tempore celebris, XIV, 19: Servilios diu foro, mox tradendis i*ebns romanis celebris. — La conjonction an mise au lieo de VEL ou 8IVE. i4. II, 22 : Z)6 se nihil addit metu invidiae, AN ratus conscier^ tiam facti satis esse. XI, 26 : Silius siVE fatali vecordia an imminentium periculorum reniedium pericula ratus. — La licence ou habitude poétique de mettre la préposition entœ le substantif et Tadjectif. A, III, iO ijudice ab une. IV, 43: MotUem apud Erycum, XU, 56 : Urbe ex ipsa. XIV, 42 : Sena/ugtce in ipso. XV, 28 ; porlu in ipso.

POGGIO EST LE PSEUDO-TAaTE. 219

Aussi, par ces considérations et par d'autres encore, les maîtres en littérature latine sont unanimes à déclarer que les deux parties des Annales sont de la même main.

Mais comment s'esUl fait, demandera-t-on, que le manuscrit apporté à Léon X diffère par le format et les caractères de celui de Niccoli?

Il est possible que Poggio ait voulu, par la mise au jour de deux manuscrits dissemblables de format et d'écriture, donner le change aux critiques et aux doutes.

Pourquoi, dira-t-on encore, Poggio n'aurait-il pas mis au jour, de son vivant, les premiers livres des Annales?

Bien des hypothèses plausibles s'offrent à l'esprit. Quelques années après, il semble avoir renoncé à la découverte des manuscrits; sa fortune a grossi suffisamment pour ne plus lui faire chercher des ressources de cette nature. Il écrit des ouvrages sous son nom. Il est devenu un personnage.

Enfin, si Poggio n'a pas jugé à propos de publier les premiers livres des Annales, comment et par qui ont-ils pu l'être, gi longtemps après sa mort?

Poggio, nous l'avons vu, s'était marié à l'âge de cinquantecinq ans. Il avait eu cinq fils : Jean-Baptiste, Jean-François, Philippe, Pierre-Paul et Jacques. Les quatre premiers entrèrent dans l'Église et y occupèrent des dignités. Le plus jeune se distingua dans les lettres; mais il eut de mauvaises mœurs, prit rang dans la conjuration des Pazzi et fut pendu aux fenêtres du palais de la Seigneurie. Jean-Baptiste, Pierre-Paul, Philippe n'arrivèrent pas à un âge avancé. En 4513, à l'avènement de Léon X au pontificat, Jean- François, alors âgé d'environ soixante-cinq ans, était le seul survivant de ses frères; et il était, par suite, devenu le possesseur de tous les biens et papiers de sa famille.

Poggio Bracciolini, on le voit par sa correspondance,

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avait grand soin de collectionner et . de conserver tous ses écrits, toutes ses notes. Si donc il avait fait une autre partie d'histoire avec Tintention de l'attribuer à Tacite, il ne l'eût certainement pas détruite; elle avait dû se trouver parmi les papiers et les livres qu'il laissait à sa mort; elle ne pouvait ainsi manquer d'être en mains de Jean-François.

Que faisait alors celui-ci? Quelle était sa position? « Jean- François, nous dit Lenfant^, eut des emplois considérables à la cour de Rome ; il fut en grande faveur auprès de Léon X, dont il était le secrétaire, et mourut dans cette chaîne en 4522. »

N'est-on pas ainsi autorisé à penser que ce serait à lui qu'on devrait la mise au jour des six premiers livres des Annales? Lorsque Léon X, dans son zèle pour les lettres et les arts, promettait de généreuses récompenses à ceux qui trouveraient et feraient connaître les œuvres encore ignorées des auteurs anciens, Jean-François avait une bonne occasion d'acquérir une grosse somme en tirant des coffres de son père l'ouvrage qu'il y avait laissé. Le chancelier était mort en 4459. J^e manuscrit, certainement écrit depuis déjà longtemps, datait d'une soixantaine d'années. La couleur jaunie du parchemin, la pâleur de l'encre, lui ôtait le caractère d'une œuvre de contrefaçon. Le fils de Poggio était-il homme à n'en pas tirer profit?

Nous avons eu l'occasion de remarquer* que dans une lettre faussement datée du 28 décembre 4427, Poggio parlait d'un manuscrit de Tacite, écrit en caractères lombards, qu'il avait eu en mains, et que la description qu'il en fait permet de reconnaître le Second Médicis. Dans cette même

* Lenfant, Poggiana, t. I, p. 30. Cf. Moreii, Grand Dictionnaire histoi^tie, 1759. Rècanati, Poggii vita, ch. XV : De Poggii filiis. > I*^ pai-tie, ch. III, p. 35. Epist., lU, 15.

lettre, il est question d'un autre Tacite, écrit en lettres a7itiques (carolines), parfaitement lisibles, qu'il avait vu à Florence, il ne sait où. Or, personne autre que lui n'a eu connaissance d'un pareil manuscrit, et ce qu'il en dit : Legi olim quemdam apud vos manens litteris antiquis, convient exactement au Premier Médicis. N'est-ce pas là un motif suffisant d'être persuadé que ce manuscrit doit venir de chez Poggio?

Jean-François ne pouvait toutefois déclarer qu'il était en possession du volume par héritage. Gomment expliquer que Poggio ni aucun de ses amis n'ait parlé de ce Tacite? Pour ne pas éveiller les doutes et les soupçons, il était plus simple et plus sage de suivre la voie habituelle en pareil cas, et de prétendre qu'il avait été découvert par hasard en pays barbare.

Il fallait pour cela un partenaire en qui l'on pût se fier. Jean-François n'eut sans doute que l'embarras du choix.

Souvenons-nous que la désignation du monastère de Corvéi, comme étant le lieu où le manuscrit avait été trouvé, n'a été faite que longtemps après sa publication, et qu'on ne précisa point d'abord son origine; on parla simplement de forêts de Germanie; on se tint dans le vague. Pourquoi cela? N'est-ce point par la crainte de courir le risque d'être démenti ou de se trahir*?

^ n ne serait pas impossible que le succès du Tacite ait encouragé Jean-François Bi-acciolini à exhiber aussi le fameux Tite-Live de son père.

Paul .love, en effet, rapporte que vers cette époque on trouva un exemplaire complet de Tite-Live dans une lie des Hébrides. Il avait fait partie, disait-on, du butin emporté de Rome, à la prise de la ville par Alaric, par Fergusius, roi d'Ecosse, et plus tard, pour le soustraire au pillage des Danois, on ravait transféré dans nie d'Hiona. -

L'analogie entre les deux stratagèmes est Arappante : c'est dans une ile septentrionale de rEurope qu'est placé le manuscrit. Cette lie est anglaise, il est vrai ; mais les Danois sont mêlés à l'affaire. L'imagination des faussaii-es se ment fort souvent dans le même cercle.

Cet exemplaire du Tite-Live Hit offert à François W en sa qualité de protecteur

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