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LÀ MAIN DE POGGIO

Quels qu'aient été ses efforts pour» la dissimuler, des indices suffisamment clairs viennent de temps à autre dévoiler la main de Poggio dans les Annales et les Histoires,

L'œuvre historique attribuée à Tacite présente une certaine analogie de style avec les productions sérieuses de Poggio*. On y rencontre les imitations des mêmes auteurs. Une étude approfondie de la question donnerait probablement des résultats concluants *.

Les jugements portés sur les écrits de Poggio présentent les mêmes divergences que ceux qui ont été portés sur Tacite. Pour les uns, surtout pour les humanistes des xv«, XVI» et xviic siècles, Poggio écrit avec une pureté irréprochable ; on le prendrait pour un écrivain des beaux siècles de la littérature romaine'. Pour d'autres, et ceux-ci sont les modernes, son style laisse à désirer; il commet de nombreuses fautes. « Ses traités, ses dialogues, dit Ch. Nisard*,

des lettres. S*il eût accepté, il n'aurait pas manqué de récompenser généreusement le donateur et celui-ci y comptait. Mais, sur Tavis de ses conseillers, le roi refusa le manuscrit.

Cf. Paul Jove: Descnptio Britanniae, Vcnetiis, apud Michaelem Tramerin, 1548, page 39.

1 Evidemment ce n*est point le style de ses facéties et sa correspondance quïMok servir de terme de comparai90«& avec les Annctles,

> Ross, TacUus and Bracciolini, pages 286, 292, 367, 375.

' Guarino de Vérone dit de lai : t Pristini saeculi floret et viget eloquentia virlutisque thesnurus. » Le Panormitain est encore plus élogieux. Lenfant, Poggiana, t. II, p. 183 : t A regard de son histoire, on ne saurait le lire sans y itîconnaitre Tite-Live, Salluste et les meilleurs historiens de Tantiquité. » C'est en s'inspirant de ces jugements flatteurs, et unanimes aloi-s, que Sismondi s'est cru autorisé à dire : c On vit paraître Leonardo Bruni, Poggio Bracciolini, Coluccio Salutati, qui devaient l'emporter comme écrivains latins sur tous leurs prédécedseai*s. Uisioirt des républiques italiennes, t. VIII, page 5, note. — Cf. Recanati, Poggii Viia, ch. XII : Illustrium virorum de Poggio judicia.

* Ch. Niaard, Gladiateurs de la répiîblique des lettres, 1. 1, page 178.

faibles imitations de ce que les anciens ont produit dans ce genre, quoique écrits d'ailleurs avec facilité^ avec esprit et parfois avec élégance, sont pleins d'impropriétés, de solécismes, d'italianismes, et ne sont pas même exempts de barbarismes. »

Il est quelques passages qui appellent particulièrement notre attention.

La mention de Londres et de son commerce ne décèlet-elle pas l'ancien secrétaire du cardinal de Beaufort? N'est-ce pas le témoignage du souvenir de son séjour en Angleterre?

L'admirateur et l'ami de Beccadelli, le traducteur du conte de Y Ane, l'auteur des facéties ne se montre-t-il pas dans le récit des noces de Messaline et de Silius, dans le tableau des hideuses débauches de Tibère vieilli; dans celui de la fête nautique donnée par Néron sur le bassin d' Agrippa et d'autres encore*?

Tous les ouvrages qui ont servi de guide à Fauteur des Annales ont été aux mains de Poggio. Il traduit Xénophon; il fait venir à Rome Plutarque et les autres historiens^ \ il fait acheter de nombreux ouvrages grecs et se montre enthousiaste de la littérature hellénique*. Il fait faire des copies des Antiquités juives, de la Guerre des Juifs, du Traité contre Apion de Josèphe*. Suétone lui était familier; il en conseillait, nous l'avons vu, l'achat à ses amis.

Quand tous les écrivains de l'antiquité sont unanimes à déclarer qu'il ne restait plus, au !•' siècle de notre ère, aucun vestige de Ninive, sa mise au nombre des villes

» Annales, VI, 1 ; XI, 27 ; XV, 37.

« Epist,, n, 7.

» Epist,, U, 7, 45, 35.

♦ Epist., III, 20, 22.

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prises par Meherdate indique, nous l'avons fait remarquer, un auteur chrétien. Mais elle permet de préciser davantage et de reconnaître Poggio.

Tout d'abord, constatons que Poggio était un familier de saint Jérôme; non seulement il avait lu ses œuvres, mais il avait recherché et publié ses lettres *.

D'autre part, dans la description qu'Ammien Marcellin donne des provinces d'Orient à propos de la campagne de Julien contre les Parthes, cet historien cite, parmi les principales cités de la Comagène d'Euphrate florissantes alors, Hierapolis, V ancienne Ninive^ et Samosate. De quelle viUe est-il question? 11 est difficile d'admettre qu'Ammien ait voulu parler de l'ancienne capitale du royaume d'Assyrie; elle était située sur le Tigre, et ne fut jamais nommée Hierapolis. Est-ce, ainsi que le suppose Gibbon 3, Hierapolis de Syrie qui aurait été appelée autrefois Ninive? On ne saurait l'affirmer. Ce surnom n'a été mentionné ni par Strabon ni par aucun autre géographe ou historien. Toujoui-s est-il qu'Ammien parle de l'existence en Orient, au iv« siècle, d'une ville anciennement appelée Ninive.

De plu§, selon lui, dans la guerre entreprise par Julien contre les Parthes, trente mille hommes, sous les ordres de Procope et de Sébastien, devaient, avec des troupes fournies par le roi d'Arménie, suivre le cours du Tigre pour se rendre à Ctésiphon, tandis que le César, avec le corps principal, s'avancerait le long de l'Euphrate.

Or, remarquons-le, l'itinéraire que l'auteur des Annales

i Epist., IV, 41.

* Ammiani Marcellini quae supersunt, A. W. Wagner, Lipsiae, 1808. Rerum yestarum, liv. XIV, 8. Orientis proviiiciarum descriptio : « Et prima post Osdroennm... Comagena nunc Euphratensis clementer adsurgit; IlierapoU, velere Xino, et Samosata civitatibus amplis illustris. n Cf. Commentatii, t. H, p. 70.

' Gibbon, Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain, éiï. Buchon, 1. 1, ch. 24, p. 548.

fait suivre à Meherdate, pour conquérir sa couronne, est rrécisément celui que Jujien avait tracé à une partie de son armée.

letle coïncidence de plan de campagne et la prise de Ninive nous rappellent que Poggio se flattait d'avoir découvert le manuscrit d'Ammien Marceliin et qu'il en avait fait faire des copies ^

Tandis que la Vie de saint Martin et les Dialogues de Sulpice Sévère se trouvaient dans une foule de bibliothèques d'Italie, d'Allemagne, de France, d'Angleterre, on n'a, des Chroniques (ou Histoire Sainte) allribuées à cet écrivain, qu'un seul manuscrit, qui est au Vatican, et viaisemblablemcnt on n'en a jamais eu d'autres-. On le croit du xi" siècle; il est en écriture lombarde, c'est-à-dire qu'il a été copié en Italie. Les Chroniques étaient ainsi demeurées ignorées des érudits du moyen âge et de la Renaissance. Dantef luinieme ne les avait pas lues. Personne, en effet, au xv« siècle ne connaissait la fameuse persécution qui s'y trouve racontée.

I/introduction de ce drame dans les Annales trahit encore la main de Poggio. Il déclare, en effet, avoir reçu en communication du Mont-Cassin un volume de Sulpice Sévère. Or, l'on sait qu'il ne s'occupait pas de livres tombés dans le domaine public. D autre part, l'intérêt qu'il y attache, le soin qu'il prend d'aviser Niccoli de sa bonne fortune, ne

* Cf. ci-dessus, I" partie, p. 30.

C'est le manuscrit que Poggio vendit au cardinal Colonna qui a servi à faire de première ou de seconde main les copies d'Ammien Marceliin qui ont circulé jusqu'à l'usage de Timpi imerie. 11 est aujourd'hui à la bibliotlit^que du Vaticim ; on le nomme le Vatlcano Fuldensis. Mais rien ne permet d'aflirmer qu'il ait été liv. é à Poggio par le monastère de Fulda ; on ne sait de quelle façon il est parvenu en sa possession.

* Cf. Sulpicii Severi Opéra, ex rec. G. Halmii, Vindobonae, 4866. Praefatio, vi^

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permet pas de douter que ce soient les Chroniques qu'il ait eu le privilège d'avoir en main*.

Un des événements auxquels Poggio avait été mêlé et qui l'avaient le plus frappé, c'était le concile de Constance. Il y était arrivé en quelque sorte comme un dignitaire de l'Église, en qualité de secrétaire de Jean XXIII. n avait vu le pape destitué, jeté en prison et, par suite, sa position personnelle entièrement perdue.

Aussi, quoiqu'il vécût des abus de l'Église et qu'il fût loin d'être partisan de la réforme des doctrines et des mœurs, il ne put manquer d'avoir de la sympathie pour Jean Huss et Jérôme de Prague qui lui semblaient, comme son patron, les victimes de l'assemblée. Poggio se réjouissait donc d'entendre Jean Huss oser dire aux prélats qui y siégeaient : Le concile dépose le pape en l'accusant d'empoisdnnement, de ventes d'indulgences et d'évêchés et d'autres sacrilèges. Mais, parmi ceux qui l'ont condamné, combien en est-il qui n'aient point acheté leurs dignités et fait à leur tour trafic des choses sacrées? Ah! si Dieu avait dit: Que celui de vous qui est sans péché prononce le verdict contre le pape Jean, ils seraient sans doute sortis les uns après les autres de l'assemblée.

L'hérésiarque brûlé, ses livres mis en cendres dans le palais épiscopal, Jérôme eut un moment de faiblesse causée par les tortures et les privations. Il reprit toutefois ses forces et son courage et s'écria avec enthousiasme : Huss était un saint homme; il a prêché l'évangile du Christ, mais il s'est élevé contre les désordres des clercs, l'orgueil et le faste des prélats, et vous l'avez mis à mort ! Jamais je ne conviendrai que vous l'avez justement condamné. Et comme Huss,

^ Epist,, Uf 32. Cf. ibid., noie.

Jérôme est livré aux flammes; il meurt avec le courage et l'inlrépidité que donne la conscience du droit et de la vertu.

Poggio, qui n'était pas au nombre des fanatiques du concile, ne pouvait ainsi manquer d'éprouver de l'admiration pour tant d'héroïsme. Sa lettre à ce sujet à Léonard Bruni est d'une véritable éloquence ^.

Et qu'avait gagné le concile? Les partisans de Huss se réunissent, prennent les armes pour la défense de leurs opinions et, pendant plusieurs années, ils épouvantent et ensanglantent la Bohême et l'Allemagne. Pour obtenir qu'on pose les armes, un nouveau concile fuit droit en partie à leurs demandes et déclare ainsi conformes à la religion chrétienne plusieurs des croyances et des doctrines qui avaient motivé les supplices de Jean Huss et de Jérôme.

Aussi, bien qu'il eût Dion Cassius et Suétone sous les yeux, ne sont-ce point ces souvenirs qui étaient présents à l'esprit de l'auteur des Annales quand il parle de Cordus? « Il fut, dit-il *, accusé d'un crime nouveau et jusque-là sans précédent, celui d'avoir publié ^une histoire où il louait Brutus et Cassius et les appelait les derniers des Romains. » Il lui fait tenir ce langage dans l'assemblée du Sénat : « Mes paroles. Pères conscrits, sont inculpées tant est grande l'innocence de mes actions. Elles n'attaquent cependant ni le prince, ni la mère du prince, qui, seuls, sont compris dans

la loi de majesté La postérité tient compte à chacun de

sa gloire, et si je suis condamné, il se trouvera des hommes qui se souviendront non seulement de Brutus et de Cassius, mais de moi-même. » Il ajoute : « Cremutius sortit ensuite

4 Poggii Epislolae I, 2. Cf. Poggii Opéra. Argentine, f» 71. « Annales, IV, 34-35. —Cf. Dion, Histoire romaine, LVJI,2l. Suétone, Césars: Tibère, 61.

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(le la curie et se laissa mourir de faim. Les sénateurs ordonnèrent que ses livres seraient brûlés par les édiles. Mais ils se sont conservés cachés d'abord et publiés ensuite. Certes, il est permis de rire de la folie de ceux qui pensent par leur pouvoir d'un jour ordonner l'oubli à leurs descendants. La pensée, au contraire, quand on la proscrit, grandit en puissance. Les rois étrangers et ceux qui ont usé des mêmes sévices n'ont obtenu que la honte pour eux-mêmes et procuré la gloire à ceux qu'ils poursuivaient. »

Cet homme qui a loué Brutus et Cassius, ne rappelle-t-il pas Jérôme, qui a fait Téloge de Wicleff et de Jean Huss? N'est-ce pas lui auquel, ne pouvant reprocher aucune action cViminolle, on fait un crime de ses écrits? Ces princes, dont la majesté n'est pas attaquée, ne sont-ce pas Sigismond et Wenceslas? Cette mûre qui est respectée, n'est-elle pas la sainte mère Église?

Quoi qu'en dise Dion ou Xiphilin, que reproduit l'auteur des Annales^, nous ne croyons pas que les Romains, au siècle des Césars, eussent la coutume de faire brûler juridiquement des livres par les édiles; nous avons lieu de penser que ce fut une mesure édictée beaucoup plus tard,' aux époques où les idées religieuses entrèrent comme facteur dans les guerres civiles et internationales. Il faut probablement descendre au temps de Théodose le Jeune.

Mais si une pareille mesure avait été ordonnée dans l'empire romain, elle n'eût pas manqué d'être généralement ellicace et admise comme telle par tout le monde. La destruction autrement difficile de tous les livres qui pouvaient être conti'aires à la foi qu'entendait imposer l'Église chrétienne, n'avait-elle pas donné les résultats désirés? Ce ne fut qu'à

^ Libros pcr édiles cremamlos ccnsuerc Patres. — Cf. Dion, loc, cit., icpo; twv

l'époque de la Renaissance, quand la division des intérêts politiques eut brisé l'unité religieuse, que la force matérielle fut impuissante à tuer la pensée ; c'est alors qu'on vit Jean Huss et Jérôme acquérir, après leur mort, une puissance sur les masses plus grande que celle qu'ils avaient eue de leur vivant. Les réflexions que nous trouvons dans les Annales sont donc vraisemblablement celles d'un homme du XV® siècle qui a assisté au concile de Constance et qui a vu les conséquences de ses décisions.

Tout lecteur attentif a sans doute remarqué que dans le chapitre des Annales relatif à la persécution des chrétiens sous Néron, lors de l'incendie de Rome, il est dit qu'à l'atro; cité des supplices se joignirent des moqueries, pereuntibus addita ludibria^. Les Chroniques n'en parlent pas; tout ce qui s'y lit n'est propre qu'à soulever Thorreur; rien n'y donne à penser qu'on eût imaginé des travestissements destinés à provoquer l'hilarité des spectateurs. Pourquoi cette addition dans les Annales? Qui avait pu la suggérer?

C'est encore un souvenir de la mort de Jean Huss et de celle de Jérôme de Prague. On avait vu à Constance ces deux hommes tenus au bout d'une longue chaîne comme des animaux féroces, puis, la tùte coiffée d'une ridicule mitre de papier où étaient peintes des ligures de diables,* marcher à la mort au milieu des rires d'une vile multitude^, qui se pressait autour de leurs bûchers comme à une fête publique.

D'autres considérations viennent s'ajouter à celles qui précèdent.

* Annales XV, 44. — Cf. Études au sujet de la persécution des chrétiens sotis Séron, page 248.

' \\ était venu à Constance une cohue de cent cinquante mille pei^onnes, prétics, moines, nonnes et laïques, tous désœuvrés, se croyant à une foire et passant leur \ie dans les cabarets. Poggii Epistolae, 1, 1. Cf. Opéra, Argentine, f» 79.

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Nous avons dit que le pseudo-Tacite ne connaissait pas exactement la topographie du golfe de Baies, ce qui eût été fort étonnant chez un Romain de distinction du second siècle de notre ère. Or, tandis que Beccadelli, Valla et autres de ses contemporains s'étaient rendus à Naples, Poggio n'y a jamais été. Il n'a pas été au delà de Ferentino, à la suite du pape. C'est à Rome, Florence et dans le nord de rïtalie qu'il a passé toute sa vie.

L'auteur des Annales nous a laissé voir qu'il ne savait à peu près rien des choses de la marine, et cependant il cède toujours à la tentation d'en parler; expéditions de Germanicus, combats maritimes sur le lac Fucin, manœuvres d'Anicetus pour noyer Agrippine. Poggio avait plusieurs fois traversé la Manche; il avait gardé une fort mauvaise impression de la mer, des navires et des marins ^ Mais il n'est guère de personne qui ait fait un voyage en mer qui ne se plaise à en parler et ne finisse par se croire pilote consommé.

Tout citoyen romain était soldat ; tout personnage de distinction avait servi avec un grade plus ou moins élevé dans quelque légion. Un écrivain tel que Pline nous a peint Tacite, ne pouvait donc être aussi complètement étranger à l'art de la guerre que se montre l'auteur des Annales. L'ignorance des affaires miHtaires était au contraire chose inévitable chez Poggio; il ne porta jamais les armes; n'assista à aucun combat. On ne voudra sans doute pas lui compter comme campagne les quelques semaines qu'il demeura prisonnier des troupes de Piccinino, alors qu'il tomba en leurs mains, (piand il fuyait Rome à la suite du pape pour se rendre à Florence. Plus tard dans les fonctions

de chancelier de la République, il n'eut à s'occuper que d'affaires politiques; il n'a même pas, comme fit Machiavel, étudié théoriquement l'art militaire.

Mais à ce sujet il y a plusieurs remarques à faire qui semblent bien trahir plus spécialement Poggio*

Dans une de ses lettres à Niccoli, il dit qu'un certain Nicolas de Trêves* a promis de lui apporter Y Histoire des guerres de la Germanie par Pline l'Ancien. Quel était ce volume? C'était vraisemblablement quelque manuscrit dans le genre du Tite-Live de Soroe, qui n'a pu tromper personne et qui, en conséquence, ne nous est point parvenu. Mais le fait que Poggio en parle à Niccoli en même temps qu'il s'occupe du Tacite, qu'il y attache de l'importance, montre que les expéditions des Romains au delà du Rhin occupaient son esprit et explique qu'elles tiennent une si gi^ande place dans les Annales,

Puis, cette action combinée des forces navales et de terre que nous voyons employer par Germanicus n'était pas dans les usages ordinaires des Romains. Mais la cour pontificale n'avait pas oublié qu'en se rendant à Naples, Charles d'Anjou et une partie de ses troupes, au lieu de traverser l'Italie, avait remonté le Tibre avec ses galères*. Dans la lutte soutenue contre Milan par Venise et Florence liguées, Poggio avait vu la flotte vénitienne remonter le Pô pour pénétrer au cœur de la puissance ennemie et joindre son action à celle de Carmagnola. Il a lui-même, dans son Histoire de Florence^ y raconté cette campagne fluviale dont Tinsuccès est encore un point commun avec celle de Germanicus.

* Epist., n, 12.

* De Sismondi, Histoire des Républiques italiennes, t. lU, p. 359.

* Poggii Historia florentina, liv. VI. Venise, 1725, p. 284 et suiv. — Cf. Sismondi| op. cit», t. Vm, p. 435.

232 DE l'authenticité des œuvres de tactte.

Les écrivains que Tauteur des Anyiales avait pris pour guides, Xiphilin, Suëlone, Josùphe, Sulpice" Sévère, présentaient le piinee, le Sénat, les chevaliers, le peuple, comme une réunion de gens n'ayant d'homnies que le nom, chez qui dominait l'instinct de la bassesse et du crime. Mais tandis que les esprits élevés, tels que Montaigne, en qui vibrait le sentiment de la dignité humaine, se refusaient à admettre l'exactitude complète d'un pareil état de choses, le pseudo-Tacite se plaît à la peinture de cette démoralisation généi^ale.

Or, ce sont bien là les idées de Poggio et qu'il exprime maintes fois, idées qui résultaient de ce qu'il voyait alors en lui et autour de lui. Dans son dialogue De Tnfclicilate Principutn, il fait dire à Niccoli, à qui un des interlocuteurs demande pourquoi il est plus enclin à blâmer qu'à louer : « L'explication est facile; c'est le résultat de l'expérience que j'ai acquise par une longue pratique de la vie. Car en louant les hommes j'ai toujours été déru parce qu'ils étaient plus méchants que je le supposais; en les blâmant, je ne me suis jamais trompé. Parmi les hommes, le nombre des mauvais est si grand que tous sont imprégnés de crimes; il y a tant d'hypoci'ites qui préfèrent sembler qu'être honnêtes, tant de gens qui cachent leurs vices sous une envelop|)e de vertu, qu'il est dangereux et mensonger de louer quelqu'un. •

Aussi Politien disait-il de lui^ : « On le vit toujours attaquer les princes, déblatérer sans mesure contre les mœurs des hommes, dénigrer les écrits de tous les savants; il n'épargnait personne. »

Il n'est pas admissible que les hommes d'Ktat qui dirigeaient le vaste empire romain aient eu des idées aussi

* Politien I Opéra, loc. cit,, p. 637.

étroites que colles qui leur sont attribuées dans les Annales, Ce n'est donc pas un écrivain qui aurait été en relation avec eux, ce n'est pas Tacite qui les eût fait parler et agir de la sorte. Il en est autrement pour Poggio. Occupé des affaires ecclésiastiques, des intrigues de la cour romaine, des rivalités des princes italiens, il ne pouvait que voir et juger les événements par les petits côtés, tout subordonner à de mesquins intérêts personnels.

I/homme du xvo siècle se montre ainsi à nous. Quand, avec Henri IV, Sully, Richelieu, se manifesteront de grandes conceptions gouvernementales, les écrivains à leur tour élèveront leurs pensées et leur style. Corneille fera parler aux hommes d'Etat romains un langage tout autre que celui que leur prête habituellement l'auteur des Annales,

Non seulement dans les défauts de l'œuvre, mais encore dans ce qu'elle renferme de beau, dans cet amour passionné pour la liberté, on peut reconnaître Poggio et son époque.

« Le réveil à Rome, dit M. J. Zeller^, de la tradition républicaine transmise de siècle en siècle par les Crescentius, les Arnaud de Brescia et les Rienzi, fut peut-être une des premières conséquences de la renaissance des lettres anciennes en Italie. Tandis qu'on procédait au Vatican à l'élection de Nicolas V, un noble Romain, Stéphane Porcari, épris de ces antiques idées de liberté, avait cru le moment venu de restaurer la république. Quoi! il n'y a si chétive ville dans les Etats de l'Eghse, avait-il dit au peuple rassemblé dans l'église d'Ara-Coeli, au Capitole, qui n'ait ses lois, sa charte, et, en échange d'un faible tribut, sa liberté, et Rome seule ne jouirait pas de ce bienfait? Quel petit domaine, à la mort de son tyran, ne profite de l'occasion pour détruire ou

* J. Zeller, Italie et Renaissance, 1883, 1. 1, p. 28.

23i DE l'autiii:nticité des œuvues de tacite.

limiter la tyrannie? Et Rome seule manquerait d'un courage qui se trouve chez les plus humbles ! »

Rien ne permet de penser que Po^io fut au nombre des conjurés qui, six ans plus tard, tentèrent de renverser le pouvoir pohtique du pape, ni que Téchec et la mort de Porcari influèrent sur son abandon, peu de temps après, du secrétariat romain et son retour définitif à Florence. Mais aux éloges qu'il a donnés à Porcari, on sent que, si ses attaches étaient à la cour pontificale, ses vœux étaient pour la liberté de Rome*.

Dans le dialogue De Infelicitate Principum Poggio fut certainement plus inspiré par l'envie que par la philosophie; son esprit démocratique s'y manifeste cependant par l'énumération des crimes et des vices des princes, qu'il oppose aux disgrâces des écrivains de génie tel^ que Pétmrque, Dante, Doccace. Il se montre le fier citoyen d'une glorieuse république.

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