‹ De l'authenticite du Parmenide These presente a la faculte des lettres de ParisChapitre 10 sur 23 · LA DISCUSSION SUR l’ UNITÉ · texte numérisé non relu

LA DISCUSSION SUR l’ UNITÉ

Après les pages qui précèdent, il me serait permis de considérer ma démonstration comme achevée, si de l’étude détaillée de la dernière partie du Parménide ne devait pas résulter une nouvelle et plus forte présomption en faveur de ma thèse. Sans doute il s’agit ici d’un pénible voyage à travers un désert aride, sous un ciel sans lumière ; mais nous y puiserons du moins la preuve que ce dialogue ne saurait être mis au nombre des écrits de celui que l’antiquité déjà nommait à cause du charme de sa parole et de la poésie de son style, Vllomère de la philosophie.

; A peine est-il nécessaire de signaler le peu d’unité, je I dirais même l’incohérence des deux moitiés dont se compose le Parménide, Le but manifeste de la première est de. mettre en cause la théorie des Idées, et il n’est pas fait à cette théorie la plus lointaine allusion dans la seconde (I), Là nous sommes en face d’un entretien bien inférieur sans doute aux plus célèbres compositions de Platon, mais d’un entretien véritable, où deux opinions sont aux prises : ici nous n’avons plus qu’une sorte de dissertation d’école, à laquelle l’auteur a tenté de donner . une forme dramatique en y introduisant un interlocuteur dont le rôle .se réduit à quelques monosyllabes insignifiants. Loin d’être originale, cette partie du dialogue n’est probablement qu’un pastiche de la polémique de Zénon contre la pluralité, retournée contre l’unité de Tarménide. A la place d’un lien intime caché peut-être, mais réel, que les critiques ont cherché sans le découvrir,

(I) Platon, dit à ce sujet Stallbaum, imite la nature qui nous force i rénécliir en refusant de nous livrer tous ses secrets.

LA DISCUSSION SUR L’UNITÉ

une transition toute superficielle : rien qui fasse sur le lecteur l’impression de cet ensemble harmonieux que Platon exige de toute œuvre bien ordonnée ( 1 ). De là vient qu’au grand scandale de certains critiques, Ast n’a voulu voir dans le Parménidc qu’une éj^qçlie inacjicvée;

A moins de transformer Platon en sceptique, n’est-il pas évident qu’après avoir ébranlé sa théorie la plus chère, il devait, à défaut de toute preuve directe, se proposer d’établir l’existence nécessaire des Idées par les conséquences absurdes qu’entraîne également une unité ou une multiplicité exclusive? N’a-t-il pas comparé luimême l’Idée à l’intermédiaire dont la raison a besoin pour passer de l’un de ces extrêmes à l’autre ? Est-ce là le résultat qui se dégage des discussions du Parménide? Non, sans doute : Grote soutient contre Zeller, et 'ici je trouve son argumentation victorieuse, que la seconde partie du dialogue, bien loin de contenir ou même de préparer la solution des objections énoncées dans la première, ne fait qu’ajouter de nouvelles ténèbres à l’obscurité inévitable du sujet.

Évidemment il ne suffit pas de répondre : « Toute la suite de l’argumentation de Parménide a pour but de donner à Socrate le spectacle qu’il a demandé et de lui faire voir la participation réciproque des contraires, v en lui prodiguant les exemples de ces contradictions qu’il croyait étrangères au domaine des Idées. Car, quelle que soit la pensée fondamentale du dialogue, « comment ad-

(I) On m’opposera peut-être l’exemple même du Phèdre, dont les dernières pages répondent en apparence assez peu aux premières. Mais j’ai dit ; en apparence ; car, sans même tenir compte du fait que, de tous ics dialogues de Platon, c’est celui qui, par la nature du sujet, se prête le moins à un enrbainement philosophique, les règles traeces dans la seconde partie sont le résumé des principes au nom desquels Platon, par la bouche de Socrate, condamne la fausse éloquence de Lyaias.

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ANALYSE DU PARMÉNIDE

mettre que Platon, dans un ouvrage où il commence par mettre en péril sa pensée de prédilection, ne nous offre plus ensuite par manière de passe-temps qu’un échantillon de sophistique? »

Ceci m’amène à insister sur un point qui n’est pas sans importance dans cette discussion. Nous verrons l’auteur du Parménide se complaire à tirer d’un même principe les conséquences les plus opposées, par une série de déductions auxquelles il faut reconnaître la même valeur, à moins que l’on ne préfère les taxer également de fausseté. Or pour Platon, comme pour Socrate, comme pour Parménide lui-même, l’ab.sence de contradiction est le critérium suprême de la vérité : ainsi l’a voulu la raison de tous les temps (1).

C’est ce que le disciple de Xénophane a exprimé dans des vers pleins d’énergie, t Une chose, dit-il, est ou elle n’est pas : il faut choisir (2)? > et dans un autre passage il traite de race aveugle et insensée ceux qui regardent l’être et le non-être à la fois comme une même chose et comme deux choses différentes.

(1) Dans notre siècle, U est vrai, certains philosophes, jaloux de prouver que leur pénétration atteignait k des profondeurs interdites au simple bon sens, nous ont vanté une logique transcendante, comme ils l’appellent, et sans rapport avec la logique ordinaire, appuyée sur le principe de contradiction. Tous les contraires coexistent dans une identité supérieure : ce sont Il des moments divers d’une seule et niêiiie idée qui les produit, le« détruit, les concilie et les confond successivement dans le mouvement incessant d’une dialectique concrète et vivante. •• M. Fouillée, évidemment, n’appartient pas à cette école : voici néanmoins la solution qu’il propose aux difficultés du l’arménide (1, 102). « L’idée n’est ni en mouvement, ni en repos, ni unité mathématique, ni pluralité mathématique, bien qu’elle renferme dans sa riche simplicité l’origine de toutes les distinctions et qu'elle réconcilie dans son unité intime les contradictions qui étonnent et troublent un œil vulgaire. » Kt ailleurs : • Dans cette région suprême de la raison pure, les thèses et les antithèses de l’entendement s’évanouissent en une synthèse supérieure. »

(2) V. 70 ! .... ‘H xpt<ji( nepi toOtuiv tv TûS'èoriv.

"Eotiv ü o’jx 5otiv.

LA DISCUSSION SUR L’UNITÉ. 81

Après Parménide, je le sais, Héraclite entra dans une tout autre voie. Les fragments qui nous restent du sage d’Éphèse nous attestent que dans son mystérieux langage il mettait aux prises les plus étranges antithèses.

/ai où/ sijxiv, dit-il quelque part en parlant des mortels. Sous mille formes diverses il avait affirmé l’identité des contraires. « Vie et mort, veille et sommeil, vieillesse et jeunesse, choses identiques (1). »

A leur tour les sophistes se firent gloire de soutenir en toutes choses avec la même habileté le pour et le contre : tendance fatale, qui demeura en honneur chez plusieurs des sectes philosophiques qui suivirent et porta un coup mortel à la culture intellectuelle et morale de la Grèce.

Aussi ne suis-je point étonné que dans plusieurs de ses dialogues, Platon, le persévérant adversaire de l’art corrupteur des sophistes, ait affirmé le principe de contradiction avec une clarté et une précision qui n’ont point été surpassées : sur ce point ses premiers écrits ne sont pas moins explicites que les derniers (2). Écoutons Socrate au quatrième livre de la République : e II est certain que le même sujet n’est pas capable, en même temps et par rapport au même objet, d’actions ou de passions contraires. > Et comme pour s’assurer davantage de ce principe, selon ses propres expressions, il discute, en les traitant de plaisanteries de beaux esprits (3), quelques-

(1) Ce texte nous a été conservé par Plutarque {Consol. ad Apoll , XX). — On peut consulter i ce sujet un intéressant passage de la Métaphysiqut d’Aristote (III, 3, 1005 b, 23), OÙ est mis en lumière le principe de contradiction.

(2) Nous lisons dans VEuthydème (293 B) : "Ap'oùv Soxeïç olôv te, tî tûv ôvTMv toû 9'3 TUYxivEt 5v, aÙTÔ toôto (iiq eTvai ô.\ux; — Mà AC', oôx êfUYE. Aux textes cités de la République, il faut ajouter l’afûrmation non moins catégorique du Phédon (102 E et plus loin 103 C).

(3) Jlép., IV, 436 D ! £E Iti pàXXov xapiEvrCICoiTO xo|oJ/Euô|jievO(. Ce passage où Platon distingue dans un corps en rotation certains points en repos, tan-

ANALYSE DU PARMENIDE.

unes des hypothèses captieuses dans lesquelles se complaisaient de son temps certains logiciens subtils; puis il conclut en ces termes : « Ne nous effrayons donc pas de ces sortes de difficultés ; jamais elles ne nous persuaderont que la même chose, envisagée sous le même rapport, soit susceptible d’attributs, d’actions ou de passions contraires. » N’est-ce pas la condamnation sans retour des subtilités paradoxales du Pannénide ?

Le Théétète et le Cratylc nous attestent, il est vrai, avec quel art Platon sait corriger une doctrine extrême par l’extrême opposé, de même que les fameuses antinomies de Kant nous révèlent combien sont dangereuses les assertions trop exclusives, quand on s’élève dans les hautes régions de la métaphysique. Mais qu’on y prenne garde : dans le Parménide la contradiction n’est pas un moyen, c’est le but; elle est à la base de la discussion comme elle en est le couronnement, et rien absolument n’indique qu’elle découle d’un vice de méthode, d’une erreur de doctrine, ou d’une fausse interprétation des Idées.

Mais il est temps de laisser la parole à l’auteur luimême et de l’entendre démontrer que si Vun est, l’un et les autres choses n’ont pas et ont tous les attributs possibles. S’il est malaisé de résumer une argumentation aussi bizarre et aussi imprévue souvent dans scs prémisses que dans ses conséquences, du moins on ne m’ac- ' cusera pas d’avoir volontairement ajouté à l’obscurité du texte. Je n’ai pas hésité à recourir aux citations partout où l’incohérence des idées eût pu faire suspecter la fidélité de l’analyse. ^

dis que tous les autres sont en mouvement, a paru à certains critiques renlermer la clef des principales difticultés soulevées par le Parménide. Cette jj

osserUon ne saurait se justiiler. I

LA DISCUSSION SUR I.’UNITÉ

Première Thèse (\).

L’Un ne pouvant être multiple, n’a pas de parties et n’est pas un tout : il n’y a en lui ni commencement, ni milieu, ni fin. Il est illimité et sans aucune figure (2), de même qu’il n’est dans aucun espace, car ou il serait en lui-même et s’entourerait lui-même, ce qui est absurde, OLiil serait en une autre chose, dontil serait entouré comme en cercle : or il n’a pas la forme circulaire.

De même l’Un ne peut se mouvoir, puisqu’il ne peut s’altérer, sans cesser d’être Un, ni se déplacer dans l’espace, car la rotation est impossible dans ce qui n’a ni milieu ni parties, et la translation ne l’est pas moins, « ce qui n’a pas de parties ne pouvant en aucune manière se trouver à la fois tout entier ni en dedans ni en dehors d’une autre chose. » Il est donc absolument immobile et néanmoins il n’est pas en repos, car il n’est jamais dans le même lieu.

« Il n’est pas non plus le même qu’un autre et que luimême ni autre que lui-même et qu’un autre.'» L’Un cesserait d’être un, si jamais il devenait autre : et la nature de l’un n’étant pas celle du même, « si l’un était lemême que lui-même, il ne serait pas un avec lui-même. » Il n’admet ni par rapport à lui, ni par rapport à autre chose aucune ressemblance ou dissemblance, car s’il participait de la différence, il se trouverait participer de plusieurs manières d’être, et non pas seulement de l’unité. Mais parce qu’il ne participe pas du même, il ne peut avoir la même mesure qu’autre chose, ni avoir plus ou moins de mesures, car autant il en contiendrait autant il aurait

(1) Farm., 137 C-14Î B.

(3) Quelle singulière définition de la ligne droite ! Eù6û où &v ri (lé^ov àgçoïv Toïv éizinpùabvj

ANALYSE DU PARMEMDE.

de parties : par conséquent « il ne sera égal ni à luimême ni à aucune autre chose, de même qu’il ne sera ni plus grand ni plus petit que lui-même ni qu’aucune autre chose. »

Il ne peut dès-lors être ni plus jeune, ni plus vieux, ni du même âge que lui-même ni qu’aueune autre chose, et si telle est sa nature, il ne peut être dans le temps (1) : car « il est nécessaire que tout ce qui est dans le temps et qui en participe soit du même âge que soi-même et tout ensemble plus vieux et plus jeune. » Donc l’un n’était jamais, il n’est pas, il ne sera jamais, c’est-à-dire qu’il ne participe aucunement de l’être. « Par conséquent, ajouterons-nous avec Parménide, si nous devons nous fier à cette démonstration, l’Un n’est pas un et n’est pas... (2). Il n’a pas de nom et on n’en peut avoir ni idée, ni science, ni sensation, ni opinion. Une peut donc être ni nommé, ni exprimé : on ne peut s’en former d’opinion ni de connaissance, et aucun être ne peut le sentir.') Telle est l’étrange conclusion à laquelle conduit la première thèse du Parménide.

Que représente, je le demande, cette unité dont on ne peut absolument rien affirmer, cette unité incompréhen-

(1) • Qu’on relice dans le Timée, dit i ce aojet H. Fouiilée, les belles pages où Platon élève la nature divine au-dessus des relations du temps, et on sera frappé de ieur ressemblance avec celles du Parménide. > 11 serait plus exact de dire que, dans ce dernier dialogue, tous les contraires sont posés et démontrés tour è tour. Ici (lit E) l’Un ne participe à aucun temps : li (1&& D) il participe à tous les temps : enfin, par une contradiction nouvelle, nous lisons dans un troisième passage (162 D) ; >• Le présent accompagne l’Un dans toute son existence. • Tô te priv vùv àsî nifeint tû iv cià TTavTÔ; tou cTvat.

Ce qui demeure incontestable, c’est que l’argumentation renfermée dans tout ce passage (MO D-141 E) mérite d'étre citée comme un chef-d’œuvre de fausse subtilité.

(2) 141 E : To tv oüO 'ïv iotiv, oüt'Iotiv eïi) r,oj) ôv xai oiiaiai

lUTe'xoï.

LA DISCUSSION SUR L’UNITÉ

sible et sans aucun attribut, « ce principe ineffable, en face duquel demeurent impuissants tous nos moyens de connaître? » Est-ce cette abstraction qui n’est plus même intelligible que Parménide a célébrée dans son poème? Non sans doute. Serait-elle le dernier terme, et en quelque sorte le couronnement nécessaire des théories de Platon? (1)

Les interprètes alexandrins, fiers d’invoquer une autorité aussi haute à l’appui de leurs rêveries panlhéistiques, ont cru retrouver dans cette partie du Parménide leur première hypostase divine (2). Mais il serait superflu de démontrer que leur doctrine, issue du mélange des religions orientales avec la pensée grecque, n’a été ni connue ni admise par Platon.

Mais d’autres critiques, se souvenant de ces paroles singulières de Socrate dans la République : « Le bien lui-même n’est point essence, mais quelque chose fort au-dessus de l’essence en dignité et en puissance, » ont imposé pour ainsi dire à Platon les vues les plus opposées à son génie. « L’unité que les rigoureuses lois de la dialectique plaçaient au sommet de la théorie des idées,

(1) Nous avons sur ce point un areu non équivoque de M. Fouillée luimême : • L'Unité de Pialon n’est point celle qui naît du vide ahsoiu, mais de la plénitude absolue. Ce n'est pas le dernier degré de l’abstraction et de i’indétermination, mais la détermination suprême. • (La Philosophie de Platon, I, 4S6.)

(2) Que l’on compare au texte du dialogue la définition qu'un de nos

critiques a donnée de cette hypostase : • Je ne sais quelle unité inintelligible, étrangère à la conscience, à l'activité, à l'amour, à la félicité, à tous les actes de la vie, perfection creuse vers laquelle aspire l’àme abusée et qu'elle ne peut atteindre que par la mutilation de ses meilleures facultés, abime ténébreux où toute existence distincte, toute aspiration raisonnable, toute vertu active, tout espoir d'immortalité véritable viennent s'engloutir. » Les expressions du pseudo-Denys l'Aréopagite, écho Adèle de Plotin, ne sont pas moins surprenantes : « ’Ev «'jTqi (iévu xa't vo àvoûoiov oOuta; ôrreftSoXn, xal vô seCtoov CiTispéxouva xal vô avouv ô-Kepiyooaa uopia

De du’, num., IV).

ANALYSE Dü PARMÉNIDE.

plus obscure encore que celle des Éléates, n’était pas seulement le tô ev Trâvra, mais le rà tv ÈtieV.eivs: toû ovto;. Seulement Platon a reculé devant ce Dieu inintelligible : il s’est arrêté devant les difficultés suscitées par sa méthode (I). » Libre à un métaphysicien, dans un savant ouvrage sur le néo-platonlsrne, d’affirmer que les pages les plus admirées de la République, du Timée et des Lois, ne sont que le voile séduisant qui cache une coupable inconséquence : pour nous, nous préférons y saluer avec tous les siècles la vraie, la grande, la noble doctrine de Platon,

Enfin tandis que les conclusions de cette première thèse du Parménide la faisaient considérer comme une réfutation sommaire et une condamnation expresse de l’Éléatisme, M. Fouillée déclare qu’elle peut être regardée « comme une admirable détermination des attributs métaphysiques de Dieu, unité, simplicité, immutabilité, immensité, éternité, indépendance absolue. Il n’y a rien, dit-il, qui ne soit vrai et profond dans ce chef-d’œuvre de déduction CS). » Et cependant « Platon ne rejette pas absolument la conclusion de Parménide : Une l’admet pas non plus sans restriction. >

Pour qui croit à l’authenticité du dialogue, le choix entre tant d’interprétations opposées est d’autant plus

(It M. J. Simon, Histoire de l'école d’Alexandrie.

(2) 1, 198. — Tel fut, en réalité, le procédé adopté en tliéodicée par les néo platoniciens. • Parcourir la série des principes du monde sensible et du monde intelligible, éliminer successivement de la nature divine tous les attributs qui peuvent être aflirmes de chaque principe et de chaque être, et composer la conception de Dieu de toutes ces négations réunies. > C'est à ce principe ainsi déllnl qoe M. Vacherot donne, quelques pages plus loin, cette appre'':tlon formelle : « Loin de croire, i l'exemple de quelques critiques, que l'école d'Alexandrie, sur la question du premier principe, s’est perdue dans des abstractions subtiles et crenscs. Je pense que la mélhodc d'élimination qu'elle a suivie est une méthode légitime et rigoureuse en pareille matière. >

LA. DISCUSSION SUR L’ONITÉ

difficile, que Parménide va déduire de la même hypothèse et, ce semble, avec une égale logique, des conséquences diamétralement contraires à celles qui ont été résumées plus haut. Lui-même s’étonne du résultat auquel il vient d’aboutir, c Est-il donc possible, dit-il à son jeune interlocuteur, qu’il en soit ainsi de TUn? — Je ne puis le penser. — Veux-tu maintenant que nous revenions à notre supposition pour voir si en reprenant la chose de nouveau, nous n’obtiendrons pas d’autres résultats? — Très-volontiers. » Telle est la transition qui nous conduit à la seconde phase de la discussion.

Deuxième Thèse,

Si rUn est, c’est parce qu’il participe de l’être (1) : c’est donc un tout dont l’être et l’un sont les parties, et comme dans chacune de ces parties ces deux éléments sont inséparables, l’IJn renferme une multitude infinie.

Mais si à ces deux éléments on en ajoute un troisième, l'autre, auquel tous deux participent puisqu’ils sont distincts, on aura le nombre deux et le nombre trois (2), qui sont susceptibles par leur combinaison d’engendrer € les nombres pairs un nombi*e de fois pair, les impaire

(1) Que faut-il enteniire par ce tô êv ôv, objet de la seconde thèse? Toute la science des interprètes anciens et modernes a échoué en face de cette question. Est-ce l'existence idéale, to Ttépa; l/ov, selon le langage des pjthagorlcieiis, ou, comme le veut Stallbaum (p. lOgj : ■ quod certam dellnltamque naturte suæ legem, formam, modum, conditionem in se suscepit, coque ipso cum gênerait et Inllnlta essentia hoc conjunxit, quod in se extilit discrelum? » On ne saurait l’ofllrmer.

(2) Sur quelle preuve s'appuient certains critiques pour prétendre que dans ce passage les nombres l, 2, 3 personnilient l'unité, l'essence et la dilférence? — Nous savons, au contraire, que, dans le système de Platon et des Pythagoriciens, la dualité àôpioto; êOi;) est l'équivalent de l'indéfini (ôrteipov).

ANALYSE DD PARMÉNIDE

un nombre de fois impair, les pairs un nombre de fois impair, les impairs un nombre de fois pair : » ce qui, conclut Parménidc, représente tous les nombres possibles. Donc le nombre existe, donc il y a une pluralité infinie d’étres, ou plutôt une infinité de parties de l’être, et dans chacune on retrouve l’un qui partagé ainsi au même degré que l’être (I), est lui-même plusieurs et infini en nombre.

L’un renferme des parties : or ce qui renferme doit être une limite. « L’un est donc à la fois un et plusieurs, tout et parties, limité et illimité en nombre. »

Fort de cette assertion où chaque terme, pour ainsi dire, offre une contradiction nouvelle, Parménide se fait unjeu d'accumuler dans cette seconde analyse de l’unité toutes les oppositions que la raison peut imaginer.

L’un, étant limité, doit avoir un commencement, un milieu et une fin : donc il participe d’une certaine forme(2), soit droite, soit ronde, soit mixte. Jlais ce qui est un tout n’est ni dans toutes ses parties ni dans quelques-unes d’entre elles : donc il est hors de lui-même, et par conséquent, « l’un est nécessairement et en lui-même et en quelque chose d’autre que lui-même (3). » Il en résulte d’abord qu’il est à la fois en mouvement et en repos, puisque d’une part il est constamment en quelque chose de différent, et de l’autre, constamment en lui-même :

(1) Qu’on veiillle bien remarquer celle singulière expression : ûno rij;

oùoi'a; xexepp.orctopivov (ou StavevepLTipiÉvav, qu’on lit deux lignes plus bas). 11 n'est pas inutile de rappeler ici que Simplicius (tn Arist. phys., f. 10 a) et Proclus (in Farm., IV, 121) afllrment que l’Ètre-Un de Parménide est susceptible d'étre divisé pEpii^EoOai).

(2) Le disciple de Xenophane nous représente l'être absolu ;

notvToOev eOxuxXo'J ffpaipTiî Èvaii-yxiov

(3) 145 E. — On sait que certains Pythagoriciens se représentaient le monde fini comme entouré de toutes parts par l’inQni : peut.étre avonsnous ici un écho de cette doctrine.

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y C'.ooj^le

LA DISCUSSION SUR L’UNITÉ

ensuite, qu’il est en même temps « identique à lui-même et différent de lui-même, et pareillement 1e même et autre que les autres choses. « En effet, « ce qui est ailleurs que lui-même, fêt-il dans le même que soi-même, n’est-il pas autre que lui-même? » D’un autre côté, l’autre ne pouvant être compris dans le même, ne sera jamais dans aucun être : donc entre l’un et le non-un, toute différence s’évanouit. Ce qui n’est pas un ne participe pas de l’un, et ne peut être ni un multiple, ni une partie de l’un. « Or, nous avons dit que les choses qui ne sont à l’égard les unes des autres ni parties, ni tout, ni autres, sont les mêmes. — Oui, nous l’avons dit. — Dirons-nous donc aussi que l’un, étant dans ce rapport avec le non-un, lui est identique? — Disons-le. — Ainsi, à ce qu’il paraît, l’un est autre que tout et que lui-même, et le même que tout et que lui-même. — J’ai bien peur que ce ne soit la con- . séquence évidente de notre déduction (1). »

Mais là ne s’arrête pas l’inépuisable subtilité du vieux Parménide. « En tant que l’un est autre que tout le reste, et tout le reste autre que l’un, l’un, participant du même autre, participe à la même chose que tout le reste, et non

à une chose différente (2) Donc ce serait par la même

raison qui fait que l’un se trouve être autre que tout le reste, que tout serait semblable à tout... Donc enfin, l’un sera semblable et dissemblable aux autres choses ; semblable en tant qu’autre, dissemblable en tant que le même. » C’est avec la même facilité que Parménide prou-

(2) 147 E. — En d’autres termes : « L’un est autre que le non-un j le non-un nuire que l’un ; donc ils sont la mime chose. > Bien que ce raisonnement étrange puisse être abrité sous le grand nom de Hegel, il n’en est pas moins profondément sophistique. Stallbaum l’avoue : mais son admiration pour Platon l’emporte et 11 s’écrie (p. 118) : • Vides igltur hæc omnia quam apte et concinne sibi invieem inter ipsa respondeant. >

ANALYSE DO PARMENIDE.

vcra que l’un est à la fois semblable et dissemblable à lui-môme.

L’un est en contact avec lui-même, puisqu’il est contenu en lui-même comme en un tout; et cependant il devrait pour cela occuper le lieu contigu à celui où il se trouve lui -même, ce qui ne se peut concevoir. En tant que contenu dans les autres choses, il les touche ; mais si l’on n’admet que l’un, s’il n’y a pas de dualité, il ne saurait y avoir de contact. Or « les choses autres que l’un ne sont ni une, ni deux, et il n’y a aucun nom de nombre qui puisse les désigner. »

Si l’un est plus grand ou plus petit que les autres choses, et réciproquement, ce n’est pas en vertu de leurs propres essences, ce ne peut être que par participation aux idées de grandeur et de petitesse. Mais la petitesse, par exemple, ne peut être également répandue dans la totalité de l’un, ou étendue tout autour, sans jouer le rôle de l’égalité ou de la grandeur : elle n’existe donc nulle part, non plus que la grandeur, qui la suppose. L’un est donc égal et à lui-même et aux autres choses (l).

< Mais si l’un est lui-même en lui-même, il doit aussi être en dehors et autour de lui-même ; » or, en tant qu’il se renferme ainsi, il doit être plus grand, et en tant qu’il est renfermé, plus petit que lui-même. En outre, puisque rien ne peut exister en dehors des autres choses et de l’un, et qu’ils sont nécessairement en quelque chose, ne faut-il pas qu’ils se comprennent mutuellement (2) ? Dès lors,

(1) lUO E. L’un est égal en nombre aux autres choses, dit Stallbaum, parce que l'extension d'une Idée se confond avec celle des objets qui y participent. Mais en quoi, je le demande, la multiplicité des copies détruit-elle l'unité du modèle?

(2) 151 A AOvà tv ày>.r\>0K eivat, si t'ôUa èv tiô évl, xai To Êv èv rot;

— Plus d'un- critique a cru trouver dans ces paroles le dernier mot du Parminide : supposition toute gratuite, et qui du reste ne servirait nullement à en sauver l'authenticité.

LA DISCUSSION SUR L’UNITÉ

l’un est 11 la fois plus grand et plus petit que les autres choses.

De même, l’un participe du temps qui passe, ce qui l’oblige, non-seulement à devenir constamment, mais à être constamment à la fois plus vieux et plus jeune que lui-même ; car t il est dans la nature de ce qui avance, de toucher à la fois à deux choses, au présent et à l’avenir, abandonnant le présent pour poursuivre l’avenir, et venant toujours au milieu entre le présent et l’avenir. » L’un est né le premier entre tout ce qui a du nombre : donc toutes les autres choses sont plus jeunes que lui ; mais il a un commencement et une fin , et ne naissant qu’avec la fin, il sera dans sa nature de naître après tout le reste (1). C’est par de tels arguments que Parménide prétend démontrer à son interlocuteur que * l’un est et devient plus jeune et plus vieux que lui-même et les autres choses, » et qu’ « il n’est ni ne devient ni plus jeune, ni plus vieux, ni que lui-même, ni que les autres choses. » Toutes propositions, ajoute à ce sujet M. Fouillée, vraies :'i leurs divers points de vue.

Susceptible de devenir plus vieux et plus jeune, l’un doit participer à la fois du passé, du présent et de l’avenir. « Il y aura donc une science, une opinion, une sensation de l’un... On le nomme et on le définit, et en général tout ce qui convient aux autres choses de ce genre, convient aussi à l’un. » Telle est la conclusion de la longue et capricieuse argumentation que nous venons de résumer.

Quel peut être le sens de cette seconde thèse, non moins

(1) Dans son ampresseraent 4 justifier Plalon, Stallbaum fait à ce sujet la remarque suivante ; « Idea ita demum omni ex parte vcliitl perficitur, si æterna ejus imago in mundo aspectablli expressa comparcat. > Ce langage est-il vraiment platonicien ?

ANALYSE Dü PARMÉNIDE.

féconde en contradictions que la première ? Il semble que l’auteur du dialogue ait voulu opposer une affirmation à toutes les négations qu’il avait d’abord accumulées; sommes-nous en présence d’une double démonstration , ou d’une double réfutation ? ou faut-il au contraire chercher d’un côté la vérité et de l’autre l’erreur? Le dialogue autorise également toutes ces solutions , et d’autres encore; car le lecteur en suspens n’y découvre nulle part une phrase ni même un mot qui puisse l’éclairer.

C’est à l’éléatisme que Platon s’adresse, nous dit M. Matinée ; c’est le système qu’il combat par ce dilemme triomphant : « Ou l’unité absolue n’est pas, ou par son alliance avec l’être, elle se ramène à la pluralité absolue. » Et c’est en donnant à Socrate un exemple de la véritable méthode philosophique que Parménide lui-même signerait sa propre condamnation ? Moins que personne , Platon n’était capable d’une telle inconséquence.

D’autres critiques, séduits ou par le développement considérable de cette thèse, ou par le degré relatif de clarté auquel atteint parfois la discussion, ou par l’accord apparent de certaines conclusions avec les tendances que d’autres dialogues révèlent dans le platonisme, ont cru devoir chercher dans ces pages la solution si habilement dissimulée du Parménide. Telle paraît être en particulier la pensée de M. Janet. Mais à quel titre et de quelle manière rattacher à l’ensemble des théories platoniciennes cette série d’antithèses bizarres et souvent incompréhensibles (1 )? Tentée plusieurs fois, l’entreprise était évidemment trop périlleuse : elle a constamment échoué.

(I) • U sulfll, dit à cet égard M. Matinée (p. 58), de produire de tclies conséquences pour monlrer que le principe platonicien ne saurait être le Fruit de cette monstrueuse union' des contraires , et que la discussion du Sophitte est à celle du Parménide ce que la démonstration dialectique est à la sophistique. >

LA DISCUSSION SUR L'UNITÉ. 93

Déjà les critiques de l’école d’Alexandrie, considérant comme des idées celte multitude de formes qui toutes participent à la fois à l’unité et à l’essence, s’étaient imaginé que cette partie du Parménide traitait en termes figurés des rapports entre les idées et l’intelligence .divine. Mais on sait assez comment ils pratiquaient la méthode d’interprétation.

D’après Stallbaum, cette discussion sur l’être fini a pour but de prouver que les idées sont susceptibles de relations et de propriétés diverses, et que, par suite, « elles sont, non-seulement un objet de science, mais de conjecture et de perception. » Il n’est pas nécessaire d’avoir approfondi Platon pour savoir combien sa doctrine repousse une semblable conclusion. Il a voulu, dit-on, nous faire saisir ici l’union étroite et intime du monde sensible et du monde suprasensible : y a-t-il au contraire un seul philosophe qui les ait plus nettement séparés? Qu’on me cite un autre passage où Platon nous représente comme soumise à toutes les variations du temps et de l’espace l’Idée, « ce principe d’essence , ce type de perfection ; » où il lui attribue « les accidents que la génération impose aux choses sensibles (1)? » Stallbaum l’a compris ; et , comme étonné de sa propre hardiesse , il l’excuse en ces termes : « Quum igitur ideæ hoc loco ita considerentur, ut etiam res ipsas complecti existimandæ sint, quippe in quibus cernantur expressæ, mirandum non est, quod eæ etiam sub sensuum cognitionem cadere judicantur (2). » Du moins le critique allemand devait-il

(1) "Osa YÉV6IÎIÇ Toi; êv aîtrÔiiffEi çepo|i£voc; 38 A).

(2) Outre certains textes de Platon détournés de leur véritable sens, Stailbaum invoque Ici un passage d'Aristote (Ve anim., 1,2) où il est fait allusion à la réduction des Idées aux nombres, dernière phase qu’ait parcourue, de l'aveu de tous les critiques, la philosophie de Platon. J'ajoute que les interprètes les plus éminents , Bonitz, Brandis, Trendelenburg, sont en complet désaccord sur le sens de ce passage. '

s’abstenir d’ajouter qu’ici Platon parlait vraiment en philosophe, tandis qu’ailleurs il avait préféré s’abaisser à la portée du vulgaire. Que penser de celte dernière expression s’appliquant à des dialogues tels que le Phédon et la République?

M. Fouillée s’est gardé de tomber dans la même erreur. « La deuxième thèse, dit-il, n’est pas plus définitive que la première, dont elle est l’antithèse extrême.» « L’un, par cela même qu’il est, enveloppe sans doute la multiplicité, et c’est ce qui produit les Idées : mais il n’en est pas moins en soi cette unité suprême dont la première thèse nous a montré les caractères. Platon adopte en les conciliant, les deux thèses contraires de Parménide, et il les concilie en donnant un caractère relatif aux oppositions que Parménide présente comme absolues ( I ). » Cette solution fût-elle exacte, ce n’est pas âu dialogue lui-même que nous pouvons la demander : elle lui est entièrement étrangère, à tel point qu’après avoir établi que l’abstrait seul et le multiple seul engendrent des conséquences absurdes, l’auteur « songe encore à prouver que l’abstraction et la multiplicité réunies ne donnent qu’une somme de contradictions. »

« Un troisième point de vue, dit Parménide (2), nous reste à considérer. L’un étant tel que nous l’avons exposé, s’il est un et plusieurs, et s’il n’est ni un ni plusieurs, n’est-il pas nécessaire qu’il y ait un temps où il prenne part à l’être, et un autre où il le quitte? » L’un doit donc naître et périr, augmenter et diminuer, passer

(1) I, 309. — Dans un autre passage de son grand travail, se lisent les lignes suivantes : > L'Un enveloppe toutes les déterminations de la pensée humaine, mais d’une manière éminente et idéale, parce qu'il est la raison et l’essence de toutes choses, même du mouvement, meme du temps, même de l'espace, meme de la pluralité. Sans lui, rien n'est possible : sans lui rien n’est réel. » (l, iH-)

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