‹ De l'authenticite du Parmenide These presente a la faculte des lettres de ParisChapitre 9 sur 23 · LA MÉTHODE · texte numérisé non relu

LA MÉTHODE

Nous nous sommes séparés momentanément du Parménide au moment où, d’un mol, le philosophe éléate essaie de relever la théorie qu’il vient d’abattre. Socrate se flattait de posséder la vérité : il a dû confesser combien il en était encore éloigné.

De quel côté se tourner dans celte ignorance? A quelle cause doit-il imputer son erreur? C’est la présomption, c’est le défaut d’exercice et d’expérience qui l’a perdu (2). c Essaie tes forces, lui dit alors Parménide, tandis que tu CS jeune encore, à ce qui semble inutile et parait au vulgaire un pur verbiage. »

(1) Après avoir énuméré dans sa Mélaphysir/ue un grand nombre de ditiicultés (ônopiai) soulevées par ses prédécesseurs, Aristote ajoute cette parole remarquable : Où povov Sk x*P^v ixsiv âixaiov toOvoiç, wv àv ti; xoivïtiaairo raU oôtat;, à).).à xai voï; èvi èTrmoXatoTspto; àxop-evapxvoiî'xai yàp oOtoi ouvepâXovTÔ Ti'TT|v yàp «ttv i^por,i7XT,oav r,pwv {.Vet., Il, 1,1)93 b}.

(2) On sait qu’aux yeux de Platon, les Idées sont le dernier terme auquel conduit la dialectique, et cependant c'est & Socrate, qui l’a depuis longtemps atteint (135 D), que Parménide reproche durement de ne s’être point encore exercé dans cet art difQcile.

LA METHODE

Mais de quelle manière ? Tâchons, si c’est possible, de bien saisir les prescriptions du philosophe d’Élée.

a Pour toute chose que tu pourras supposer être ou ne pas être, ou considérer comme affectée de tout autre attribut, il faut examiner ce qui lui arrivera, soit par rapport à elle-même, soit par rapport à toute autre chose qu’il te plaira de lui comparer, ou par rapport à plusieurs choses ou par rapport à tout ; puis examiner à leur tour les autres choses, et par rapport à, elles-mêmes, et par rapport à toute autre dont tu voudras de préférence supposer l’existence ou la non existence ; voilà ce qu’il te faut faire, si tu veux t’exercer complètement, alin de te rendre capable de discerner clairement la vérité. » Voilà donc le secret de l’auteur du dialogue ! Est-ce celui de Platon? Il est permis, ce me semble, d’en douter, ou du moins de répondre avec Socrate : « Tu me parles là, Parménide, d’un travail bien ardu, et je ne comprends pas encore très-bien ( I ). »

11 faut donner un exemple de cette lumineuse méthode. Zénon s’y refuse et prie son maître de se charger luimême de cette tâche ; mais, dit-il, « si notre réunion était plus nombreuse, il ne siérait pas de lui adresser cette prière, parce qu’il n’est pas convenable, surtout pour un vieillard comme lui, de traiter de pareils sujets en présence de beaucoup de monde; car la foule ignore qu’il est impossible d’atteindre la vérité sans ces recherches et ces voyages à travers toutes choses (2). »

(1) 136 C : ’A(Jiinx“vôv y', sçt,, m llap^viSv;, itpoyjiaTei'av, xal où

ofoôpa [laveavu. Certes, un pareil précepte : Pose un principe et déduis-en hardiment toutes les conséquences possibles, n'est pas d'un penseur sujet au vertige.

(2) 1 36 E : ’Ayvooüoi yàp oî TroVXoi 6ti aveu -raÙTïjç rvic 5tà xavroiv SietoSou

TE xai it).àvT|î àSùvaTOv i'myfivta Tw à),vi6sî voûv Dans la République,

Platon nous parle d’une marche progressive de l’intelligence vers la vérité (rcopeia) et non « d'aventureux voyages, » ainsi que M. Matinée traduit, plus

ANALYSE DU PARMENIDE.

Parménide tremble à la pensée des interminables développements dans lesquels il va devoir s’engager (I) : néanmoins il cède aux instances de toute l’assemblée et annonce qu’il va appliquer à sa thèse sur l’unité la méthode exposée plus haut (2).

Mais avec qui va-t-il engager cette discussion? Sans doute avec Socrate, à qui elle doit surtout profiter, et qui le premier l’a réclamée, avec Socrate qui a pris la parole au début de l’entretien, en un mot, avec l’esprit le plus philosophique de l’auditoire. Nullement, c’est le plus jeune des assistants qu il demande pour interlocuteur, car, dit-il, et ces paroles méritent d’être remarquées; a C’est celui qui élèvera le moins de difficultés, et qui me répondra le plus sincèrement ce qu’il pense : et en même temps ses réponses ne me fatigueront pas » (3). C’est à Aristote, chose curieuse, qu’échoit ce singulier honneur.

fidèlemcnl que Cousin, l’expression de Jt),âvr), digne assurément d’un sceptique.

(1) 137 A : Kayu) pot ooxiS pila foëetoOat r.üti )<pTj Tr,).ixovS’ ivra ôiavEOtrai TotoôTov te xal toooOtov n/.ijôo; l.ÔYtox. Ne pourrait-on pas soupçonner quoique i ronie dans ces paroles de Parménide, surtout si l’on songe qu'il vient de se comparer au coursier d’ibjcus et qu’un peu plus loin il appellera cet exercice : îrpaypaTEitüOTi Tiatôiàv reatÇsiv ?

(2) Ce qui détermine Parménide à acquiescer aux vœux de ses auditeurs c’est la pensée qu’il parle devant une sorte de petit cénacle philosophique : xÛTOt yàp êopev (137 A). Ces paroles, rapprochées de celles de Zenon : àjtpETi^ yàp ri votaüva nol.ltüv èvavTtov Xéyeiv (136 D), trahissent sans aucun doute une époque où l’on se réfugiait A l’ombre des écoles pour y enseigner la sagesse, loin des dédains du vulgaire ignorant. Nous savons que Platon ne se crut jamais obligé de condescendre à l’opinion de la foule : il l’a montré d’une manière peu équivoque dans le Gorrjias et la République ; mais rien ne prouve qn’il ait jamais mis en pratique le vers d’Horace : • Odi profanum vulgus, et arceo. •

(31 Reconnait-on là, je le demande, le dialogue platonicien ? et ne faut-il voir dans ces paroles, qui doivent paraître si étranges dans un écrit de Platon, qu’une allusion à la façon dont l’école ds Mégare avait compris, après Zénon, le dialogue philosophique! Il était nécessaire, dit-on, que Parménide ne fût pas interrompu dans ses déductions, afin de ne pas ajouter A l’obscu-

LA MÉTHODE

Évidemment c’est dans la partie dont nous venons de donner l’analyse qu’il convient de chercher la pensée fondamentale du Parménide : car à défaut d’un exposé de principes, elle contient l’énoncé précis et complet d’une méthode qui a pour ainsi dire l’importance d’un système, et dont le reste du dialogue n’est qu’une application (I).

Or, au premier coup d’œil, un lecteur familiarisé avec les doctrines et les écrits de Platon se trouve surpris ici par un contraste qu’il chercherait vainement à se dissimuler. La réflexion permet-elle de découvrir un lien, une | conformité réelle, où les apparences ne nous révèlent I que divergence et opposition? C’est à cette question que | répondent les pages qui vont suivre.

Quel fut en Grèce le créateur de la dialectique? Platon en fait honneur à Socrate, Aristote à Zénon, seul l’auteur * de notre dialogue remonte plus haut. Sans entrer dans ce débat, bornons-nous à constater qu’ayec la dialectique i apparaît dans l’histoire la tendance négative qui caracté- 1 rise aux yeux de Grote la pensée grecque ; et de tous les monuments que nous a légués l’antiquité, le Parménide j est peut-être celui où cette tendance s’étale avec le plus (de complaisance et d’audace. On conçoit .sans peine que ces discussions où la subtilité régnait en souveraine et

rité (lu sujet. J’al quelque peine, je l'avoue, à me persuader de la clarté qui en résulte.

(1) J’ai cité plus haut le texte même du Parménide : voici l’interprétation qu’en donne Sehwaibe, sur les traces de Proclus : * Pour faire une recherche complète touchant l’existence d’une chose, il faut supposer d’abord qu’elle existe en acte et ensuite qu'elle existe en puissance et voir les triples conséquences qui découlent de l’une et de l'autre hypothèse, c'est-à-dire ce qui en résulte, ce qui n’en résulte pas, et ce qui en résulte et n’en résulte pas à la luis. — Eu outre, comme on peut toujours envisager une chose sous quatre points de vue différents, il faut encore examiner ce qui résulte de l’existence de la chose et par rapport à elle-même et pu rapport à ce qui est

qui menaient enjeu toute la force comme toute la finesse de la pensée, aient séduit de jour en jour davantage des esprits amoureux des luttes de la parole, quand avec la perte de l’indépendance nationale cessèrent les bruyantes assemblées de l’Agora.

Il est assurément regrettable que nous connaissions si mal la dialectique enseignée et pratiquée à l’école d’Euclide. On croit néanmoins que les Mégariqucs, à l’exemple de Zénon et de ses successeurs, se sont servis surtout de la méthode hypothétique, dont ils avaient étudié avec soin les lois ou plutôt les captieux détours. Évitant d’introduire dans leur argumentation aucune définition, aucune comparaison, aucun exemple (1), en un mot tout ce qui eût contribué à jeter de la lumière au milieu d’une obscurité adroitement calculée, ils affectaient, diton, d’enchaîner une série interminable de conséquences : et ainsi ils arrivaient le plus souvent à des conclusions absurdes, soit qu’ils fussent dupes eux-rnêmcs de la fausseté de leurs raisonnements, soit qu’ils cherchassent simplement à prendre comme au filet leurs adversaires trop crédules.

I En adoptant cette opinion qui d’ailleurs ne repose j guère que sur des conjectures, on pourrait aisément s’imaginer que Platon, fatigué de ces sophistes d’un nouveau genre , n’a voulu dans le Parrnénide mettre en

autre, et ce qui en résulte pour ce qui est autre et par rapport à lui-même, et par rapport à la cliose en question et en combinant ccs quatre espèces de rapports avec chacune des trois conséquences, on obtient douze conséquences pour le cas de l’existence en acte. — On obtient également douze conséquences pour le cas.de l’existence en puissance, ce qui fait vingt-quatre conséquences dans les deux hypothèses réunies, p — Je dois à la vérité de faire remarquer qnc Parrnénide ne semble pas pousser si loin ses exigences.

(1) 11 faudrait qu’Ëuclide eût bien vite oublié ies leçons de Socrate, dont les entretiens avalent un tout autre caractère, et qui avait insisté sur la nécessité des définitions avec un soin tout particulier. — On connaît à cet égard la pensée de Platon (Voir Phèdre, 373 B, Ménon, 71).

• LA MÉTHODE

scene cette dialectique trompeuse que pour en montrer à tous les yeux le vide et la fausseté. Mais, à notre grand ctonnement, nous ne trouvons point ici la veine critique qui se joue si malicieusement dans VEuthyphron ou VEuthydeme, et bien moins encore une réfutation directe comme dans le Phèdre et le Gorgias. Qu’en conclure, smon que Platon, en écrivant le Parménide, se serait fait

adepte, l’admirateur et le complice d’un système contre lequel protestent à l’envi ses plus authentiques ouvrages? Au reste, qu’on veuille bien remarquer combien il est peu

logique de supposer que Parménide choisisse sa propre thèse sur l’unité pour mettre à l’épreuve une méthode qui est une arme de guerre, comme le prouve la conclusion du dialogue, mais nullement de démonstration. Comment prétendre, sans faire violence à la vérité, que l’un absolu des Éléates sort victorieux de cette multitude de raisonnements contradictoires, coibme le terme supérieur qui les concilie?

Et cependant Parménide semble avoir une grande estime pour la dialectique : Platon, nous le savons, ne knLpas sur l’éloge de son merveilleux pouvoir. C’est à ses yeux, « le lien qui rattache le monde sensible à l’intelligible, la pluralité à l’unité, le phénomène à l’essence,» « le faîte et le couronnement des autres sciences (1). » < Sa gloiie, ajoute M. Fouillée, c’est d’avoir résolu le formel dans le réel, les lois de la pensée dans les lois de l’être. Ainsi envisagée dansson essence intime, la dialectique est la recherche qui apourobjet la pensée et l’être, en tant que ces deux choses sont susceptibles de déterminations éternelles (2). 9

(1) Rep., VII, 534 E. 'Ap’oSv Soxeî aai cioitep OpiYyin toï; |i«6ripia(iiv <) 3iaXEXTixt| #,p,îv iitàvw xEi^eai xal oùxÉT'iXXo toutou puxOniia àvo)T£po> Ôp0w« âv iTtiTÎOEoOai, àXXTxE'v teXoe Ta t<ôv (ia9>)|iaTû)v;;

(2) La Phil. de Platon, 1, p. 235. ^

ANALYSE Dü PARMENIDE.

Est-cc là ce que nous trouvons dans le Parménide et reconnaissons-nous dans la dialectique qui y est préconisée et appliquée, celle dont Platon nous a donné de si beaux exemples?

^ Déjà au temps de Proclus certains interprètes voulaient séparer complètement la méthode du l^arménide de celle que Platon a connue, inaugurée et pratiquée sous le nom de dialectique. L’érudit Alexandrin expose longuement leurs motifs et consacre plusieurs pages à en tenter la réfutation (I) : avec quel succès? je laisse au lecteur curieux le soin de juger. Pour moi, les arguments qu’il combat me parai.<;sent bien autrement décisifs que les réponses qu’il leur oppose, et ce qui donne complet gain de cause à ses adversaires, c’est qu’en dépit de ses répugnances, Proclus finit par se ranger à leur avis.

Les critiques modernes n’ont pas tous connu les mêmes scrupules. « Cesdeuxdialectiques, nous dit M. Matinée (2), ne sont pas plus opposées que celles de Zénon et de Parménide, » et cependant c’est dans le même ouvrage que se lit cet aveu : « Nous sommes ici en face d’une argumentation qui par son étendue, son obscurité, sa sécheresse, par la liberté ou mieux le désordre apparent de ses mouvements, semble déjouei' toute interprétation sérieuse et justifier les plus étranges conjectures. »

Admettons avec le même critique que déjà parmi les contemporains de Socrate, « le raisonnement était cultivé non plus comme un procédé sérieux de recherche et de démonstration, mais comme un moyen de séduire et de fasciner les esprits par de vaines subtilités, comme un

(1) Comm. in Farm., IV, p. 40. Lorsque Proclus essaie en particulier de justifler les obscurités de cette Incompréhensible dialectique en affirmant que Platon seul a osé y pénétrer, il me semble que l’argument peut être aisément retourné contre la thèse qu’il défend.

(1) Examen du Parménide, p. 76.

LA MÉTHODE

instrument puissant de division. » Faut-il en conclure que Socrate enseignait à ses disciples cet art mensonger? et que le génie même de Platon s’est laissé entraîner sur cette pente fatale?

L’application sacrifiée, il reste du moins à sauver le principe. «Tout succint qu’il est, dit ailleurs M. Matinée, l’énoncé de la méthode suffit pour attester le perfectionnement que la dialectique a reçu en passant des mains de 2!énon dans celles de Parménide. Elle n’examine plus ; seulement les affirmations erronées auxquelles une idée \ peut donner lieu : elle recherche encore ce qui suivrait de | la non-existence de l’idée, et si par le premier de ces pro- 1 cédés elle découvre le faux, par le second aile est déjà sur \ la roule du vrai (1). » Ce n’est certespasdo dialogue même qu’on peut invoquer à l’appui de cetlè»;jopWic« ou de la suiva))te : « Quand on se rappelle qüel était l’état de la question au moment où Platon s’appliquait à la résoudre, à quels excès contraires se laissaient aller les partis, on ne saurait trop admirer la hardiesse et la sécurité d’une méthode qui adoptant les mêmes points de départ, se pliant aux mômes habitudes de discussion, a su cepen dant briser l’un contre l’autre deux systèmes excessifs et du choc des deux erreurs faire jaillir la lumière (2). » C’est avec la même assurance queM. Fouillée, persuadé ' que la méthode indiquée « est en harmonie parfaite avec , les conditions du problème » nous parle de « l’analyse : déductive, mise en œuvre par Platon dans son Partnénide avec une vigueur et une subtilité incomparables (3). »

La logique antique, je l’accorde, cherchait la certitude dans renchaînement des principes plutôt que dans leur accord constant avec l’expérience. Socrate, Platon et

( 1 ) Page 44.

(ï) Page 82.

(1) La Phü. de Platon, I, 241.

ANALYSE DU PARMÉNIDE

Aristote n’ont eu recours à ce dernier mode d’argumentation que dans un but le plus souvent négatif : appliqué à la découverte et à la démonstration d’une thèse positive, l’induction est un procédé essentiellement moderne.

Je sais aussi, comme l’a dit un de nos écrivains, qu’il y a daus le développement de la méthode dialectique « des pentes dangereuses sur lesquelles on ne se défend de glisser que lorsqu’on possède avec l’inspiration philosophique, une rectitude, une mesure, une sobriété, un sentiment délicat et profond des choses morales qui sont les dons les plus excellents et les plus rares du génie. » Toute intelligence qui part de l’abstraction pour retourner à l’abstraction se condamne à faire de vains efforts pour saisir la vérité vivante : c’est une voie périlleuse de s’isoler dans les liaut^ sphères de la pensée pure et d’y concentrer toutes ses méditations. Les philosophes allemands de notre siècle en ont fait à leur insu la funeste expérience. Mais comment assimiler Platon à Kant ou à Hégel, et quelle comparaison établir entre ces vastes synthèses modernes, imposantes malgré les erreurs qui s’y mêlent, et les stériles arguties du Parménide ?

Quand, au lieu de considérer ce dialogue comme ; « tout plein de théorie, » on se demande avec M. Lévè- I que : « Qui sait si Platon n’a pas cédé un jour de sa vie I à la séduction si puissante pour un esprit grec, de la dia- I lectique subtile de l’éléatisme ?» on pose le problème Isous son vrai jour : mais je cherche vainement dans quelles circonstances et pour quels motifs Platon, obéissant à une tentation irrésistible, a pu abdiquer ainsi entre les mains d’une école dont l’éloignaient, je crois l’avoir démontré, les tendances les plus évidentes de son génie.

Ce qui ne me paraît pas contestable, c’est que nous sommes ici en présence d’une dialectique renouvelée de

LA METHODE

Zénon et qui, selon la définition de M. Fouillée, « passe sans intermédiaire de l’unité pure à la multiplicité pure, parce que son but est de tout confondre à la fin et de tout ramener à l’unité absolue. C’est là une dialectique nécessairement éristique, qui ne triomphe qu’à la condition de rester dans le vague : » une dialectique propre peutêtre à exposer les difficultés , nullement à les résoudre, indigne par conséquent d’un ami de la sagesse, avide de contempler les principes essentiels des choses : une dialectique enfin, à laquelle on peut appliquer dans toute sa rigueur le mot sévère d’un ancien philosophe cité par Stobée (1).

Ne nous semble-t-il pas entendre un écho de ces sophistes qui se faisaient gloire de soutenir les deux thèses contradictoires avec la même habileté? Par qui fut rédigée la théorie de cet art destructeur, sinon par ces Mégariques dégénérés que l’histoire a justement flétris? Et l’on voudrait nous persuader que Platon les a non-seulement suivis, mais précédés dans cette voie ! (2)

11 n’est qu’un moyen d’échapper à cette conséquence : c’est de considérer le Parménide comme un dialogue polémique, destiné à démontrer l’impuissance radicale de la méthode éléatique : c’est en effet ce que plusieurs critiques ont cherché à établir. Ruiner l’hypothèse fondamentale de Parménide en se servant contre elle des procédés mêmes de Zénon, tel fut le but de Platon (3),

(1) Serm. LXXXII, 14 : ’ApioTiov ëXeYev âoixëvai t^v ôiot)iexTix;^v tw s»

Taî; iSoU jruXw. itpo; oüôèv yàp oùS’Èxeîvov dvta xaTa^xXXeiv toO?

êaSî^ovTo;.

(2) En vérité, on ne peut s’empêcher de sourire quand un savant tel que Ast affirme que Platon écrivit le Parménide pour venger les Eléatee de la défaveur qu'avalent fait rejaillir sur eux les excès des Mégariques.

(3) K. F. Hermann avait déjà attaché à la même thèse l’autorité de son nom. « l)ie ciralische Diaicktik, écrit-il, scblaegtslch selbst mit seincn eignen Waffen und fuehrt in folgerichtiger Entwicklung ueber sich selbst hinaus : die Dialektlk dieses Gespraeehs Ist nicht sowobl aus dem Geiste des Platoniscben

70 ANALYSE DU PARMÉNIDE

nous dit M. Matinée, et il ajoute à ce sujet : « Au lieu d’accuser Platon de faiblesse, ne serait-il pas plus juste d’admirer la noble indépendance qu’il puise dans un sentiment profond de la vérité? La doctrine éléatique était faite pour séduire cet esprit amoureux do l’Idée. Platon vénère Parménide, il se prétend issu de lui, il l’appelle son père. Et cependatit lisez le Sophiste, lisez le Paménide : c’est toujours l’idéalisme absolu qu’il combat, c’est toujours cet excès de spiritualisme qu’il semble redouter plus que tout autre excès. i>

Sans m’arrêter à discuter cette dernière assertion, je demanderai d’abord s’il est possible d’admettre que Platon soit allé jusqu’à forcer un philosophe qu’il honore à se réfuter lui-même et à infliger à son propre système une solennelle condamnation. En second lieu sc fùt-il proposé de combattre une doctrine rivale en possession d’un crédit usurpé, il l’eût attaquée ouvertement et sans détours, ou l’eût accablée sous les traits acérés de son ironie. Ici au contraire ou hésite à chaque pas sur la véritable pensée de l’auteur, et au milieu de ce dédale bizarre de thèses et d’antithèses, tout est grave et sérieux jusqu’à l’ennui (I).

Pour mieux la juger, examinons attentivement cette méthode nouvelle que l’auteur du Parménide semble nous donner comme la clef de voûte de l’édifice philoso-

Syslems als aus der NoUiwendigkeit hervorgegaiiijen, die nciun Priiicipien dersclben auf die Selbsücrnichtung deralten Lehre zu begruenden. Comment concilier avec cette ez|ilication les épithètes d’adinirablc, de profond, que le même critique, entre tant d’autres, prodigue si volontiers au Varménide ?

(I) Stallbaum se moque agréablement de ceux qui se refusent à rccounaitre ia gravité de ia discussion. • Re accuratius perve.stigata, niliii dcprehendimus, quod jueu alicui aut lusui siinlle sit ; iino omnia tam sevcrc et pene moroso agi videmus, m nescio quibus naribus instrueti fuerint, qui nugas sciiicet istas i risionis causa accumuiatas oifecerunt.» C’est précisément une preuve que le dialogue n’est pas l'oeuvre de Platon.

LA METHODE

phique, tout en la rabai.ssant à n’ètre qu’une sorte de gymnastique intellectuelle (Ij. Cet exercice qui doit préparer et conduire à la recherche des Idées est évidemment i^ans aucun rapport direct avec son objet : et quelles qu’aient pu être les intentions de l’auteur, le dialogue n’aboutit en définitive qu’à une vaine montre de dialectique. Parménide n’avance qu’avec une lenteur calculée au milieu du labyrinthe sans issue auquel on a parfois comparé son argumentation : on dirait que l’auteur, indifférent au résultat final, n’a eu d’autre vue que de faire parade de sa subtilité dans les controverses philosophiques (2). Tout nous indique une école et un siècle où la prétention d’étonner et la soif de contredire ont pris la place de l’amour enthousiaste de la vérité.

Quel intervalle entre cette dialectique négative et stérile qui ébranle toute certitude par l’obscurité de ses déductions, et la méthode que Platon trace d’une main si sûre dans le Phédon (3), et qu’il a si admirablement développée dans les plus beaux livres de sa République?

(1) Farm., 135 D: l’ûiAva'rai |j,ôt»ov ôtà tîîç 5oxoij<tt)î eîvai xaî

xa).ou|i2vT(; ut;ô "ûv tioXXwv àSoÀeaxîx;, et plus loin : El pou).Et [ià).).ov -yy- (iva'jOîivat. C’e-st ainsi que la dialectique est appréciée, non par Platon, mais par Aristote, qui accorde la première place à la déduction syllogistique, et ne voit dans la dialectique, selon l’expression de M. Ravaisson, qu’un prélude à l’œuvre sérieuse de la métaphysique.

(2) "Apa O ’oùx âv çÿpoio, (ooTTgp ot àvTcXoytxoi, irepi ve Tùt àpx^; ôtaXeyôpLEvoç xat Tüiv è; èxetwi; ii)ppr,prvwv, eiuep poùXoïô vt vwv ôvtwv eûpsîv; ’Exstvoi; |iÈv yàp low; o05è etc irspi ToOvoy Xoyo; oyoe ppowi; (Phédon, 101 E). I.’auteur du Parménide ne mérile-t-il pas une place parmi ces àvviXoytxoi dont parle ici Socrate?

(3) J’hédon, 100 A : 'VTcoOépevo; ixiaroxe Xôyov, ôv âv xpivu èppwpevénToi- ToV eivat, â [lèv âv pot âoxei Toyvw ïuppwvetv, -iOr,pt w; àXr,0?, owa, à ô ’àv pé|, w; oôx àXr,0q. Voir plus loin lOl 1). Il est à remarquer d'ailleurs que le raisonnement par voie d'hypothèse (ce que Zeller a appelé « die Krilisclidialektische Probe der richlig vorgenommenen Induklion » ) n’est aux yeux de Platon qu’un procédé transitoire, un moyen et non un but; le terme suprême, c’est ràvuTtoÛETov.

Est-ce par cette route qu’il nous conduit à la connaissance des choses intelligibles « que l’àme saisit immédiatement par la dialectique en faisant des hypothèses qu’elle regarde comme telles et non comme des principes, et qui lui servent de degrés et de points d’appui pour s’élever jusqu’à un premier principe qui n’admet plus d’hypothèse. Elle saisit alors ce principe et s’attachant à toutes les conséquences qui en dépendent, elle descend de là jusqu’à la dernière conclusion, repoussant toute donnée sensible pour s’appuyer uniquement sur des Idées pures par lesquelles sa démonstration commence, procède et se termine (1). »

j Où est dans le Parménide le rôle supérieur, le noble Ibut que Platon assigne ailleurs à la dialectique? Où est lia lumière qui doit en jaillir pour éclairer non-seulement ue monde des intelligences, mais celui des corps? Quand ponc Platon a-t-il défini cette recherche de la vérité * un aventureux voyage à travers tous les êtres? » Dans la République, c’est une marche constante des ténèbres à la lumière, une ascension harmonieuse des choses et des conceptions contingentes à l’immuable, à l’absolu. Ce n’est pas une méthode vague, mais précise, s’appuyant sur l’Idée comme moyen terme et comme intermédiaire nécessaire entre l’un et l’infini : c’est ainsi, dit Platon lui-même dans le Philèbe, que se distingue la discussion conforme aux lois de la dialectique de celle qui n’est que contentieuse.

. On affirme sans doute, sur la foi de certains textes \ controversés d’Aristote, que la méthode enseignée et apj pliquée dans le Parménide, se rapproche de celle que

(I) Cousin, X, 6t. — Après avoir cité ce passage, où, selon ses expressions mêmes, « de dialccüces dignitale et præstantia divins oralionis suavltatc explicatur, » comment Stallbaum a-t-il pu se flatter d’y puiser un argument • en taveur de l'authenticité du Parnulnidef

LA MÉTHODE

\ Platon employait dans son école : on va jusqu’à imaginer 1 pour la circonstance je ne sais quel Platon ésotérique,

\ qui n’a pour ainsi dire que le nom de commun avec le ' philosophe que les siècles ont admiré.

S’il s’agissait de soumettre parallèlement à la discussion deux thèses contradictoires pour en écarter une par les conséquences absurdes qu’elle entraîne, ce procédé, tout isolé qu’il fût dans l’œuvre de Platon, pourrait se concilier avec les pi%scriptionsdu Phédon : mais tirer des conséquences opposées d’un même principe, et cela avec la môme impitoyable logique, ce n’est pas étendre la méthode de Platon, c’est la détruire. Au reste, le Parménide est un livre à part, et si j’osais me permettre cette comparaison, une sorte de monument erratique dans l’histoire de la philosophie ancienne, on pourrait presque ajouter, de la philosophie de tous les temps.

Rien de semblable dans le Sophiste et le Politique, qui offrent cependant plus d’un point de contact avec le Parménide. Dans ces deux dialogues la dialectique conserve en partie du moins le caractère que lui a imprimé ■ Platon. Cest encore l’art de définir et de classer les idées (I ). Ce n’est point ici le lieu d’en discuter l’authenticité : mais, chose curieuse, nul n’a protesté plus hautement que l’auteur du Sophiste contre cette rage de discourir qui confond les notions les plus opposées. « Prouver vaguement que le même est autre, l’autre identique, le grand petit, le semblable dissemblableets’amuser à faire comparaître de la sorte les contraires dans ses discours,

(1) Voyez Sophiste, 227 et Politique, 286 et 287. — Pour ne rien écarter de ce qui touche à ce débat, je dois citer ici un passage du Charmide où Piaton déclare qu'il est difllcile de décider si une chose n'a de rapports qu’avec elle-même ou si, au contraire, elle soutient des rapports avec d'autres êtres. MâydtXou vivo; , rî) çOe , àvSpoç Set, ôoviç toûto xottà nàvrwv Ixavwç

êtaip^frevat, Tcdvepov oùôèv tûv 6vtwv tt^v aÔToÿ ôùvaptiv àuTO Ttpô; éauvè rcéçuxEV éxsiv, «Xipv èitionip.TiC, à).Xà rtpiç ôXXo, il và (jièv, tù S'oO.

7i ANALYSE DU PARMÉNIDE.

ce n‘cst pas là une véritable méthode dialectique, t;’est celle d’un novice qui commence à peine à faire connaissance avec les êtres (I). »

Si Platon, comme le veut la tradition commune, a composé à la fois le Parménide et le Sophiste, il faut convenir qu’il n’a pas pu être plus habile dans sa propre critique; d’autant plus que le second de ces dialogues semble renfermer une réfutation dû pi’eniier.

Mais écoutons Platon lui-même dans la République se railler de ces déclamations puériles et de ces contradictions sans fin : « Quand les principes sont pris on ne sait d’où, et quand les conclusions et les propositions intermédiaires ne portent (jue sur de pareils principes, le moyen qu’un tel tissu d’hypothèses hisse jamais une science? — Cela est impossible. » Et quelques pages plus loin se lisent ces lignes significatives : c As-tu remarqué, Glaucon, de quel mal l’étude de la dialectique est de nos jours travaillée ? — De quel mal? — Elle est pleine de désordre. — Tu as bien raison (2). » Et encore : « Tu as dû remarquer que les jeunes gens, quand ils commencent à étudier la dialectique, en abusent et en ' font un jeu, contredisant sans cesse et, à l’exemple de ceux qui les ont confondus dans la dispute, confondant les autres à leur tour : semblables à de jeunes chiens, ils

(1) Sop/îwifT, 259 C : .... EïO'wç ti yjx^.e.Tzo'* xaTavEvor,xti); yjxigzi TOTà jùv iiti ûàxEpx Toti ô'ÈTtl Oatipa tov; Xoyou; êXxtov, o-ùx a^a itoXXf,;

ûîî; £a::ov3axev, ol vvv Xôyoi .... Sè xàvTÔv exeftov àîToçaîveiv à{ir,Y£irr, xal tô Oàtepov xaOtov xal piy» cr}Atxpr>v xai tà ojtotov ivoptoiov, xai oCixto xàvavTta àci r.po^Épovra èv xot; Xoyoïç, oûte ti; ëXeyxo;

ovTo; àXr,ôivô; àpti te twv ovtwv tivô; èçoTrtopivoy St^Xo; veoyevrj; ^>v. — Ko{juS^ (jLÊv ouv (K. M. Fouillée, I, 225).

(2) Rep. VIII, 533 C : ’Ü yàp àp*/^ S têXêott^ 8è xal rà jjxxalo

È5 où jtïî OiOS eyvjjwxéxXEXTat, ti; jxr,xavr) ttiv Toiavri^v 6{xoXoy{av itoxè etntmi** fiTiv ysvé«T0ai ; — OOSejAia. — 537 Ü : ÜOx iwoeî; t6 vvv «gpl xi ôtaXsyETdat xaxôv yiyvo(ji£vov 6<tov yiyvexai ; — T6 iioîov* — Ilapavopiîa; Trou eiiirmXaxat.

— Kal |iâXa.

LA MÉTHODE

se plaisent à harceler et à mordre avec le raisonnement tous ceux qui les approchent. — On ne peut mieux peindre leur travers » (I).

Ces paroles, dans la pensée de Platon, étaient-elles en quelque sorte l’équivalent d’une confession, et l’expression d’un secret remords? Personne ne voudra le croire : mais alors comment lui attribuer le Pai'niénide ?

Malgré la différence des conclusions, je me plais à citer comme résumé des pages qui précèdent, l’appréciation pleine de justesse du savant auteur de la Dialectique de Platon: « Deux choses sont également vraies de la méthode du Parrnénide: la première, c’est qu’elle n’est pas la forme la plus élevée de la dialectique, 5 savoir la pensée pure, la spéculation immédiate ; la seconde, c’est qu’elle n’est pas un simple procédé logique, une gymnastique d’école, un exercice sophistique. Toutefois quand on suit la déduction étrange du Parrnénide, à voir ces propositions qui se heurtent, qui se détruisent, qui sortent les unes des autres par une logique inattendue et qui toutes vont se confondre dans l’abîme d’une conclusion inintelligible, on est tenté d’y voir le retour de la sophistique victorieuse.

« Quelle vraisemblance que l’auteur de la République et du Phédon, le disciple de Socrate, l’ennemi des sophistes, d’Héraclite et de Parrnénide, n’aboutisse à la fin qu’à emprunter à toutes ces écoles leurs contradictions pour les développer, les enchaîner, les enrichir encore, les donner comme le dernier mot du vrai, infidèle à la tradition de son maître, infidèle à lui-même ?.... Ne serait-il pas étrange qu’après avoir si fortement ébranlé sa théorie la plus chère, il se contentât de nous faire assister

(1) Rip., vu, i.39 B.

ANALYSE Dü PARMÉNIDE.

à une sorte de divertissement logique ?... Nulle part il n’a enchaîné une si longue série de principes et de conséquences J) (1).

Nulle part, me sera-t-il permis d’ajouter, Platon n’a laissé dans un si complet oubli le caractère moral qui distingue à un si haut degré sa doctrine. La philosophie, a-t-il dit lui-méme (2), est la recherche de la vraie science, de celle qui peut nous être utile par elle-même, c’est-à-dire qu’à ses yeux, « la spéculation et la pratique coïncident, pôur le dialecticien métaphysique et morale ne font qu’un » (3). Or, le Parmenide ignore jusqu’au nom de ce bien que Platon a placé qu sommet du monde intellectuel, comme la partie la plus parfaite et la plus éminente de l’être (4) : rien ny rappelle, même de loin, cette idée, mère de toutes les autres, dont Socrate dit à Glaucon dans la République (5); « Tiens donc pour certain que ce qui répand sur les objets de la connaissance

(1) De la dialectique de Platon, p. M3 et 14i.

(2) Euthydème, 288 D.

Ç (3) C'est ce qu’a mis en pleine lumière un écrit récent de M. Hccter [Die Dedeulung der Philosophie fuer dos Lebcn nach Plato dargestellt, Goettingue, 1870).

(4) ïô çavÔTaTov tov ûvto;. Jtep., VI, 518 C. On trouvera cette pensée de Platon éloquemment développée dans le premier volume de M. Fouillée.

(5) VI, 508 E. — Dans son commentaire sur le Cralyle, Proclus lui-méme • déclare que la dialectique n'a d'autre but que de nous amener à la connaissance de la cause unique de toutes choses, le bien. Même en admettant que Platon ne soit arrivé qu’assez lard à trouver cette clef de voûte de son système, du moins faut-ll reconnaître qu’elle était en quelque sorte préparée dés scs premiers dialogues. Aussi, préoccupés de sauver à tout prix rinfalHibilité platonicienne, les Alexandrins ont subordonné le Démiurge à l’On, le Timée au Parménide. Veut-on la preuve que telle était la pensée de Platon ? Proclus, avec sa subtilité ordinaire, ne la cherchera pas longtemps. Au tome IV de son Commentaire, il fait observer que la scène du Parménide sc passe durant les grandes Panathénées, celle du Timée durant les petites. Platon n’a-t-II pas manifesté ouvertement par ce moyen combien b ses yeux le premier de ces dialogues l’emportait sur le second 7

LA METHODE

la lumière de la vérité et qui donne à l’âme qui connaît la faculté de connaître, c’est l’idée du bien. »

C’est donc à tort qu’on chercherait dans l’unité, et surtout dans une unité abstraite, soit le point de départ, soit le but final des théories de Platon. Comme l'a dit avec raison M. Chaignet, « ceu.x qui ne veulent voir dans le système platonicien qu’un idéalisme absolu, qui continue ou répète l’ancienne école d’Élée et précède, en l’autorisant de son exemple et en l’enrichissant d’une tradition glorieuse, le panthéisme des Éléates moderne.s, sont obligés de fermer les yeux â ce caractère si clair et si certain de la doctrine de Platon, je veux dire à son sens si profondément moral, à sa portée si évidemment pratique. >

Pour proclamer en toute sincérité le Parménide un chef-d’œuvre philosophique, il faut se faire de la philosophie' une idée vraiment étrange, et avoir oublié ces paroles si vraies de M. Ravaisson : « La philosophie n’est point une recherche purement spéculative et théorétique : ce n’est point un frivole discours, un vain jeu de paroles, un pur badinage : c’est un apprentissage de la vie, un enseignement de la vertu et du devoir, une éducation, une purification de Tàme (1). >

Aussi malgré l’importance exagérée trop fréquemment attribuée au Parménide de même qu’au Sophiste et au Politique, importance que l’on invoque parfois comme • une preuve d’authenticité, ces trois dialogues ne sont jamais cités quand il s’agit d’établir les titres de gloire de Platon, de rappeler l’une de ces grandes pensées qui ont transformé et vivifié l’art, la science et la philosophie, l’une de ces théories spiritualistes toujours jeunes malgré les siècles, et auxquelles le cours du temps ne fait qu’apporter une sanction et des adhésions nouvelles.

(1) De la Métaphysique d’Aristote, 1, S89.

ANALYSE DU PARMÉNIDE

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