‹ De l'authenticite du Parmenide These presente a la faculte des lettres de ParisChapitre 15 sur 23 · LA CONCLUSION · texte numérisé non relu

LA CONCLUSION

férée et que Platon l’ait réservée au Sophiste, un des derniers écrits dont se compose ce que Munk appelle le € cycle socratique. » Pourquoi, dit-il, exiger le dénouement du drame en même temps que le prologue? — Je ne sais si la comparaison paraîtra irréprochable ; mais elle tire toute sa valeur de l’hypothèse particulière de Munk, que la critique a rejetée d’une voix presque unanime.

Dans l’ouvrage de M. Fouillée (I), je découvre une] réflexion ingénieuse qui avait échappé, si je ne mej trompe, tous ses prédécesseurs : € La conclusion du ( Parménide, qui a semblé inintelligible (2) et sans rap- ! port avec le sujet des Idées, est au contraire la réponse la plus directe et la plus catégorique à la demande dei Socrate, qui doit être satisfait, car on lui a montré que> tous les contraires s'unissent et se séparent tour à tour dans les Idées pures, » Et le sa vant auteur ajoute dans | une note : < Les critiques qui prétendent que le Parménide est, non sans tête (àxe^aAsç), mais sans queue (3), nous semblent par trop naïfs. La composition du Parménide est au contraire une merveille d’art. »

Pour moi, j’ai quelque peine à me convaincre que Platon se soit jamais sérieusement posé la question soulevée ici un peu témérairement par Socrate au début de l’entretien ; qu’il se soit résolu à la développer dans un dialogue spécial; enfin et surtout, qu’il y ait répondu

(2) Le mot est de M. P. Janet (Fjsoi sur la dialectique de Platon).

(3) Cette ageerUon d’Ast (et non de Socher, comme l’imprime par m^gardc M. Fouillée), ne repose en effet sur aucune hase sérieuse. Pour quels motifs ou à la suite de quels événements Platon eût-il laissé ce dialogue Inachevé? A cause de sa fuite à MégareP Hais le Parménide est évidemment postérieur. A cause de ses voyages ? Mais sur quoi appuyer une telle conjecture 7 — Inutile d’ajouter que peu d’écrivains ont été aussi préoccupés que Platon de la beauté de la forme.

ANALYSE DO PARMENIDE.

par des divagations aussi absurdes, par des subtilités aussi dénuées de sens (1).

Au reste, comme on devait s’y attendre, les défenseurs même les plus énergiques de l’authenticité du Parménide n’ont accepté qu’avec des réserves expresses l’étrange théorie qui le résume. « Cette conclusion, dit M. Fouillée, ne peut être absolue, car elle serait la négation de toute vérité, de toute doctrine et du platonisme lui-même. Platon n’a pu soutenir que les mêmes choses, prises dans le même sens, admettent ii la fois les contradictoires. Une telle conclusion serait le triomphe de la sophistique vaincue et l’expression du plus absolu scepticisme.... Cette communication mutuelle de tous les contraires était donc relative pour Platon, et le dialogue a un dernier mot que Platon ne dit pas, mais qu’il force le lecteur ù deviner (2).

Jlalheureusement ce caractère de relativité, affirmé par la critique, n’est nulle part mis en lumière au milieu des innombrables contradictions du Partnénide : et démontrer que les contraires doivent nécessairement se mêler pour qu’il y ait de la réalité, de l’être et de la vie dans le monde, c’est suivre les traces de Hegel, non de Platon. « Qu’on n’oublie pas, dit à ce sujet M. Henne, que du monstrueux accouplement des contraires il ne sort qu’un antagonisme universel, le désordre pour loi nécessaire, au lieu du monde le chaos. »

Mais toute surprenante que soit en elle-même la conclusion du Parménide, il faut reconnaître qu’elle est la

(1) Dois-je rappeler ici que, dans le Phédon, Platon repousse avec insistance jusqu’à la supposition qu'une Idée, une essence pu'isse jamais recevoir son contraire?

(2) I, 321 et suiv. — « Mais quel lecteur l’a jamais deviné? » répondronsnous avec H. Cbaignet. • Et d’ailleurs, poser des énigmes sans les résoudre, indiquer des propositions sans les développer, ni les prouver, ni même les exprimer, est-ce là la méthode socratique, platonicienne, philosophique? >

RÉFLEXIONS GÉNÉRALFS.

conséquence naturelle d’un dialogue qui n’est en définitive qu’un tissu de contradictions. Cette réflexion nousj engage à prendre les choses de plus haut et à examiner j la discussion dans son ensemble, afin de faire ressortir avec une plus grande évidence combien elle s’éloigne la fois du style, de la méthode et de la pensée de Platon.

Et d’abord, retrouvons-nous dans le Parménide cet art d’écrivain qui, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, a toujours été compté parmi les plus beaux titres de Pla-' ton à la gloire? Où sont ici ces mouvements imprévus quij tour à tour charment et réveillent l’attention, cette ri-‘ chesse d’images qui colore la pensée, ce sentiment si vif! de l’idéal, ce langage enfin où l’éloquence la plus insi-| nuante s’unit sans efforts à la philosophie la plus haute! pour séduire et instruire à la fois les esprits les plus dé-/ beats ?

Loin de moi l’idée d’ériger en caractères nécessaires du style de Platon les qualités incomparables qui brillent dans ses chefs-d’œuvre : car, on l’a dit avec raison, la perfection soutenue n’appartient pas à la nature humaine. Mais, quelque part que l’on fasse aux difficultés du sujet, il n’est aucun critique impartial qui ne soit frappé par une absence aussi complète de couleur et de relief dramatique. Comment s’expliquer ce schématisme, pour me servir d’une expression familière à la philosophie allemande, ce ton vraiment scolastique en pleine antiquité, longtemps avant YOrganon, ces formules que l’on dirait disposées d’avance, comme autant de cadres dans lesquels doit entrer la pensée ?

Je ne me laisse pas arrêter par l’admiration que pro-

ANALYSE DU PARMENIDE.

fessaient les néo-platoniciens (1) pour cette obscure concision, si sévèrement jugée par plusieurs critiques modernes, tout prévenus qu’ils fussent en faveur de Platon, gchleiermacher (2) n’a pas hésité à qualifier le style du iParménide d’inhabile, et l’œuvre entière, de méchant essai de jeunesse. S’il eût réussi à prouver que ce fut un des premiers ouvrages et pour ainsi dire le coup d’essai |du grand phüosophe, peut-être tant d’imperfections ma- Inifestes trouveraient plus aisément une excuse ; mais des [raisons décisives interdisent d’avoir recours à cette cxplii cation.

Ajoutons que celte régularité apparente, cette répéti- .tion monotone des mêmes arguments, des mêmes transitions, des mêmes tournures, cette exclusion presque absolue des images et des comparaisons si familières au génie de Platon, méritent d’autant plus de fixer l’attention que d’après la tradition la plus généralement reçue, le Pamiénide aurait été composé et publié à la suite d\j Gm'gias et du fhéétête, immédiatement avant le Phèdre ^ et le Banquet. Or un abîme, si j’ose le dire, le sépare de ces deux scènes charmantes, relevées par tout l’enjouement de l’esprit attique et embellies par toutes les grâces de la poésie.

' Non-seulement le Parménide ne nous offre en échange que les sécheresses et les obscurités d’une dialectique pleine de confusion, mais à proprement parler, le dialogue y est nul : sans doute c’était une condition indispensable pour que l’auteur pût conserver le singulier

(1) Voici comment Proclus (Comm., IV, 40) définit le style du dialogue :

Oôx 6 |juYa>.oçwvo;, àXX'i oûSÈ 6 xaTEOXE'jaopivoc Tjeftrrw;, àXX'4 aO-

TOÿviQ;.

(2) Je crois devoir citer ici ses propres paroles : « Eine Kunstspracbe noeb ' ' im Zustandc der ersten Kindhcit, durch unsicheres Sdiwanken, durcli niebt ' immer glueekiiebes Greifen nach der richtigen Bezeichming, iind dadurch, ' dass sie kaum die wicbligsten Uoterschiede in Worten feslzuhalteu weiss.

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parallélisme de ses déductions. Le rôle d’Aristote ressemble à celui de ces personnages de troisième ordre qui ne paraissent sur la scène que pour donner au héros de la pièce l’occasion de se révéler aux spectateurs.

I Aurions-nous ici, comme on l’a supposé, une imitation (presque servile du poème de Parménide, ou plutôt des Récrits deZénon (I)? Mais pourquoi Platon se fût-il résigné à copier un modèle aussi imparfait ;»quel motif a pu l’engager à marcher sur les traces d’un homme qu’il plaçait lui-même au rang des sophistes? Il serait, je crois, superflu de montrer plus longuement à quel degré cette allure raide et méthodique répugnait au génie de Platon : quoi de plus contraire à cette imagination qui, cédant sans cesse à l’attrait de digressions brillantes, semble ne SC plier qu’à regret aux plus simples exigences de la discussion !

(1) Un auteur contemporain a donné de ce problème une solution assurément originale. Il suppose que le Parménide et le Timée nous offrent l’œuvre même de cesdeus philosophes, transcrite fidèlement par Platon, et par respect de la vérité, laissée dans leur bouche, après avoir été encadrée dans un dialogue fictif, à l’imitation de toutes les autres compositions platoniciennes. « Platon war I) seiner unbeschreiblichen Schwacche in Allem, worin Parmenldcs und Timaios Meister waren, sich bewusst : 2) rcdlich und kein Plagiarius. Oline an sachlichem Inhalte das Geringste heizufuegcn, hat cr die Schriften lediglich in .«cinc dialogischc Form gebracht. Gelogen aber hat er nach Jonischer Weise in seiner ronianhaften Einkleidung zum Parmenides, Oder, wie ieh andcrsvvo schrieb, hier aile Geschichte mit Fuessen getreten. » iM ünitifila'i- Grossgriechenland und Pythagoras , Gotha, tSéO, 713 p. in-4‘). Fier d’une découverte aussi extraordinaire, l’auteur ajoute (p, -H4) avec une assurance non moins surprenante : « lier Un-wissenheit in Geschichte der Philosophie und im l'Æsonderen in Geschichte Altaiolischer Philosophie ist es zuzuschreibcn, dass tauscndmal oder millionenmal da Platon genannt worden Ist, wo Parmenides und Timaios haetten genannt werden

sollcn Ikr Urtlieilslosigkeit und Verkehrtheit, ■aelche die Einen beraubte

und dem Andertn mit Gewalt zuwatf, xvie man zu reden pflegt, an den Hais warf, ist, nachdem sie zwei tausend Jahre lang fortgcsctzt vtar, nunmelir durcit mcinc Schriften, durch mein Schéma der Geschichte Hellenischer Philoeophiu ein Endc gcmacht. * Malgré ce cri de triomphe, je ne sache pas que M. Ralhgeber ait rallié jusqu’ici it son opinion de nombreux adhérents.

ANALYSE DU PAUMÉNIDE.

Sans vouloir descendre ici dans les détails, et à l’exemple des érudits allemands, relever minutieusement, comme autant d’arguments à l’appui de ma thèse, certaines expressions peu platoniciennes du Parménide (1 ), je dois insister sur un fait assez souvent signalé, mais rarement expliqué. Des oppositions d’idées et de termes, que l’on ne rencontre presque jamais dans les écrits de Platon, mais qui en revanche présentent d’étroites affinités avec les Catégories d’Aristote, se reproduisent sans cesse dans le cours de la discussion (2).

« Contemplantibus nobisomnia ilia quæ disseruit Parmenidcs, écrit à ce sujet Stallbaum, et veluli uno mentis obtutu contuentibus, sæpenumcro mirum est visum quod Plato categoriammrationemquandamob oculos habuerit Aristotelicæ haud sane absiinilem... In singulis copiosissimæ disputalionis partibus eædem 1ère semper notiones explorantur atque lllustrantur, quod certe non ita fieret, nisi philosophus hac in re certam quamdam secutus esset disciplinæ rationem atque normam... Imo tanta est utriusque philosophi convenientia, ut Stagiritein facile suspiceris aut Platonis sententiam magna ex parte esse amplexatum, autexeodem fonte, quo illeusus erat, sua de hac re placita hausLsse (3). p

(1) Ce sujet a ét^lraité avec Jieaucoup de sagacité par Uberweg et par M. Schaarschmidt. — Je me borne à relever ici l’emploi de x“pl; et X'opt- Ceiv en parlant des Idées, de yémi comme synonyme d’EÎSo; (129) cl de fàv- Taopa (165 A et D) dans le sens de • notion, représentation. •

(9) Ce fait avait été déjà diversement interprété dans l’antiquité. Tandis qu’Alcinoüs (/nfrod. ad doctr. Plat., c. 6, p. 95, éd. Fischer) dit en parlant de Platon : Koct. pr,v tà; Stxa xaTniyopia? èv te tm nofpeviSij xai voîî àUoi; CncédEi^Ev. Proclus (Vl, p. 9U) se prononce formellement contre cette opinion.

(3) P. 176. — Le meme auteur affirme à plusieurs reprises que le fond du dialogue a été emprunté par Platon à ce que renfermait de plus abstrait la doctrine pythagoricienne. Mais ce n’est qu’en multipliant les explications allégoriques que Stallbaum a donné une apparente vraisemblance à celte thèse, d’ailleurs rejetée par la plupart des critiques.

Voilà bien en effet, en dehors delà thèse que je soutiens,* les deux seules conclusions possibles. Or irons-nous accuser l’élève d’avoir dérobé à son maître, sans en avoir * jamais fait l’aveu, ce qui dans tous les siècles a été regardé comme une des conceptions les plus remarquables de sa logique? On sait assez que cette science n’a jamais été poussée par Platon à ce degré d’abstraction et de rigueur méthodique.

Quels que soient d’ailleurs les doutes élevés dans notre siècle sur l’authenticité du Traité des catégories, le fond en est incontestablement aristotélicien, et le rôle si important que jouent dans le Pannénide les idées de qualité et de quantité, d’espace et de temps, de mouvement et de repos, d’absolu et de relatif, ce rôle, dis-je, doit paraître inexplicable, à moins d’admettre que l’auteur n’a fait que marcher sur les traces d’Aristote.

D’après Stallbaum, il est vrai, le maître et l’élève auraient puisé également l’un et l’autre dans les traditions pythagoriciennes (i). Quoique le savant allemand se tienne en garde contre les assertions téméraires des commentateurs, il n’a apporté aucun argument sérieux à l’appui de son hypothèse, qui n’a point trouvé de place dans l’histoire de la philosophie.

Mais revenons à l’étude des considérations intrinsèques qui nous déterminent à refuser au Parménide la place qu’il occupe dans la collection platonicienne. Comme philosophe et comme écrivain, l’auteur de ce dialogue mérite le reproche grave de n’avoir rien fait poui' atteindre à cette qualité indispensable, la clarté. Telle est la

(1) Slmplicius (tn categ. Ar., f° î, b) attribue à Archytas un ouvrage nepî rcàvro; auquel, dit-il, Aristote emprunta ses dix catégories. Tout invraisemblable qu’elle paraisse, cette assertion jadis a trouvé créance. Stallbaum la déclare entièrement fausse, et Beckmann lui-méme conteste à Archylas ce traité, sans doute aussi apocryphe que les ’Apyoïoo xaOoXixoi kôyoi Ssxa publiés par Orelli.

ANALYSE DU PARMENIDE.

confusion qui règne dans toute son argumenlation qu’on hésite sur le sens à assigner aux expressions les plus imjîortantes : tout est laissé dans un vague qui devait ouvrir et qui en effet a ouvert la porte aux interprétations les plus opposées.

Ainsi dans quel sens convieut-il d’entendre le mot TÔ £y? A cette question, sous peine d’admettre des absm-dités manifestes, on est contraint de donner à chaque page une réponse différente. Il est impossible de supposer que ce mot serve à désigner le monde multiple que nous révèlent les sens, elil semble d’abord quel’ljn représente Dieu ou plutôt l’absolu : mais alors comment peut-il naître et mourir, entrer dans mille relations diverses, être un objet d’opinion et de sensations?

De même, d’après le plus grand nombre des critiques, les « autres choses, » rxllx, ce sont les corps (1). Mais ici encore il faut entendre tantôt la matière informe et primitive, tantôt les êtres individuels, taïUtôt l’univers formé à l’image des Idées.

Évidemment en recourant à ces explications arbitraires pour sauver le dialogue d’un désaccord flagrant avec le bon sens, on ne saurait avoir la prétention d’apporter du même coup une preuve à l’appui de son authenticité. N’est-il pas invraisemblable, dit Schlciermacher lui-même, qu’un homme du génie de Platon et doué d’un sens philosophique si profond, n’ait pas eu conscience des contradictions dans lesquelles l’entraînait l’ambiguité des mots? Ne semble-t-il pas se jouer de ses lecteurs avec plus de légèreté encore que ces sophistes qu’il a si éloquemment combattus?

(I) On cite ordinairement à l’appui de celte asserUon deux passages, i’iin du Phédon (102 (i), l’autre de la Métaphysique d’Aristote (I, 6). — Damasclus dit à ce sujet : Iliv to iv CXt) 5v xai aù-rriv tt,v CXt)' âü.x xo).et 6 âv ‘Pxiôio'/t Xuxpàtïi; xai repo xùtoû ol nuOaYÔptioi, et il prétend appuyer son opinion sur les " ’ApyOreia, « traité longtemps attribué à Aristote.

Stallbaum a consacré la plus grande partie de son savant commentaire à rechercher, avec plus de subtilité assurément que de vérité, les divers sens de ces deux expressions fondamentales dans chacune des hypothèses du Parménide (1). Les difficultés de cette tâche n’ontelle pas ébranlé sa croyance à l’authenticité du dialogue? Loin de là : quelque habile qu’il soit à découvrir les fautes de son auteur, il l’est plus encore à les excuser : « Ne vero multiplicem istum vocabularum usum niireris aut lemere admissum esse censeas : ubi omnem disputationis ordinem et progressum accurate perlustraveris, fatendum sane erit tanta cum arte hac in re versatum esse philosophum, ut quod primo aspectu temeraria cum licentia conjunctum esse videatur, id ipsum summæ artis argumentum censeri oporteat. Neque enim ille pro arbitrio suo ac sine ratione hac in re versatus est : sed prudentissimo consilio multiplicem verborumusum attemperavit ipsi disputationis argumento (2). »

Sans-doute les idées d’être et d’unité marquent pour ainsi dire la dernière limite de l’abstraction, et de même que dans l’antiquité Aristote mettant en garde contre les erreurs qu’elles engendrent dans les discussions, reprochait à Parménide de ne donner au mot « être » qu’un seul sens, tandis qu’il en a plusieurs (3), de même dans

(1) U serait aussi inutile que fasUdieux de suivre ici dans toutes scs évolutions la souplesse d’esprit du critique allemand : une courte citation donnera une idée de ses procédés, il prévoyait, et c’était chose facile, que quelquesunes au moins de ses explications paraîtraient téméraires, et il se défend ainsi : • Nisi forte ipsum scriptorcm délirasse et Inepta locutum esse statuas, prorsus necesse est, ut earo, quam nos, sententiam et Ipse amplectaris. » L’argument est péremptoire, il faut l’avouer.

(2) P. 120. — Qui ne s'estimerait heureux d’avoir à son service un pareil apologiste?

(3) Physique, 1, 4, 6. — Quant aux paroles de Plutarque {adv. Colol. XV): T<jj in.àTOVi SaopLaoTw; éSâxsi ôiafépsiv t 6 slvai toO ôv sîva: • tw piv yip àvuiptfftv oùota; 7râo7i?i vô> Si tvepô-niTa 6ï]).o0a6ai voô peOsxToô xal voû

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ANALYSE DU PARMÉNIDE

un ses plus récents ouvrages M. Stuart Mill insiste sur l’équivoque résultant du double rôle joué dans toutes les langues parle verbe « être, » tantôt marquant l’existence, tantôt servant de simple copule.

J’accorde également que la terminologie platonicienne en général est loin d’être nettement arrêtée. Sans parler des nuances diverses que revêt le mot tïâoç, qui joue dans le système un rôle si décisif, je me borne à rappeler qu’oùffia, par exemple, désigne tour à tour, l’être absolu, l’existence en général, enlin l’essence d’une chose, c’està-dire l’ensemble de ses qualités constitutives. Pourquoi s’en étonner? Au temps de Socrate, la langue philosophique venait à peine de naître, et malgré la précision admirable d’Aristote, il reste parfois encore, même chez le créateur de la logique, du vague et de l’incertitude dans l’expression.

Mais qu’on relise le Parménide, qu’on le compare à la République ou même au Philèbe, et malgré les considérations qui précèdent, on se refusera à y reconnaître la main savante et exercée de Platon.

Pourquoi s’étonner des étranges formes de raisonnement en honneur dans ce dialogue? L’ambiguité des termes n’est-elle pas l’unique source de ces sophismes si connus qui jadis valurent en Grèce une sorte de célébrité à certains Mégariques? Et Platon, Va.\iteuT àeV Euthydème aurait consenti à suivre leurs traces ou plutôt leur aurait donné le premier l’exemple de ces indignes équivoques de langage! (1) Soutenir en effet que le Parménide re-

(itTtzovTo;, Il faut avouer qu’elles sout d’un bien faible secours pour l’Intelligence du Parménide.

(I) Slallbaum vient de parler de la dialectique corrompue de l’école de Mégare : il ajoute : c Morem ilium clegantissime Plato Imltatione expresslt atqne delusit.... Tantum abest ut vlr ingenil prorsus divin! ilia signiflcationum varietate ac multitudinc temere abusus sil, ut eam prudentissimo consillo ibi fere adrals-rit, ubi ipsa ad plenlorem subtilioremque argumentl. quod

dresse et corrige le défaut si sévèrement reproché aux disciples d’Eulide, c’est fermer volontairement les yeux à la vérité (1).

Non-seulement on surprend l’auteur affirmant que « l’un est limité, parce qu’il est sans limites, » que t le tout n’est pas dans toutes ses parties, parce qu’il n’est dans aucune, » ou encore que « ce qui est toujours dans un autre, nécessairement n’est jamais dans le même, et n’étant jamais dans le même, ne peut jamais être en repos, » — non-seulement, dis-je, l’autèur commet à chaque page les fautes de logique les plus grossières, mais tandis qu’il développe avec une complaisance ridicule les démonstrations les plus superflues, il avance en dehors de toute espèce de preuves les assertions les plus contestables.

Ce manque presque absolu de rectitude, tant d’argumentations bizarres ou fallacieuses ont fait supposer à plus d’un critique que le Partnénide, loin d’être une des œuvres « maîtresses » de Platon, n’avait été composé par ce philosophe que comme un exercice destiné à éprouver le jugement et les connaissances philosophiques de ses élèves. 11 eût ainsi admirablement réalisé les intentions que lui prêle Grote. Platon , dit l’historien anglais, était convaincu que le meilleur service à rendre au jeune disciple de la philosophie, ce n’est pas de l’aider à triompher de ses doutes, mais bien de les lui faire plus vivement sentir, afin de l’obliger à se frayer lui- même sa voie.

tractandum susceplsset, explicationem atque illustrationcm conducere viderptur. » {p. 321). — De pareilles assertions se réfutent d’elles-mêmes.

(I) Ce défaut, au contraire, s'y trouve poussé si loin, qu’aux yeux d'un critique allemand, M. DIttrIch, le dialogue n’est qu’une satire énergique des sophismes à l’aide desquels les derniers Éiéates se plaisaient à Jouer sur les multiples acceptions de certains mots. — Sommes-nous asseï loin de la prétendue « sublimité » du Parménide f

Au lieu d’appuyer sur cette étrange assertion une hypothèse toute gratuite, appliquons à l’auteur du dialogue les paroles sévères du Phédon (1) : « Le plus grand de tous les malheurs, c’est de haïr la raison... Quand on a pris l’habitude de disputer toujours pour et contre, on se croit à la fin très-habile, et l’on s’imagine être le seul qui ait compris que, ni dans les choses ni dans les raisonnements, il n’y a rien de vrai ni de sûr, que tout est dans un flux et un reflux continuel, comme l’Euripe, et que rien ne demeure un seul moment dans le même état. » Ce même Parménide, qui prétend enseigner à Socrate les vraies lois de la dialectique, s’acquitte de ce rôle, pour me servir encore des expressions de Platon, < non en vrai philosophe, mais en disputeur opiniâtre (2), comme ces ignorants qui, dans les discussions, ne se soucient nullement d’arriver à la vérité, et n’ont d’autre but que d’entraîner dans leur opinion ceux qui les écoutent. >

Au reste, ce que je reproche au Parménide^ ce n’est pas seulement l’ambiguité désespérante de certains termes, ou la fausseté évidente de certains raisonnements : c’est le voile épais qui cache à tous les regards le sens et la portée de la discussion. Stallbaum se flattait sans doute d’être cru sur parole, quand il affirmait que toute obscurité disparaît aux yeux de quiconque juge le dialogue à la lumière de la philosophie grecque, sans se laisser aveugler par des préjugés modernes ou par les rêveries des Alexandrins (3).

(1) Phédon, 89 D : Oùx lortv 8 ti iv xte (uîïov toutou xoœov nâOot î| >.6-

You« [Xio^oaç-, et 90 C : Kal (laXiora ot Ttepi toù; àvuXoYixoùî lA^ovi ôiaTpi'J/avre; oîoQ'ôxi TeXeuTüvTEÇ otovxai ooçuTaTOt ;

(2) Phédon, 91 A : çiXove(xo>;, où ^O.ooôçto;.

(3j • Præcipuam imiTenæ disputationis partem in tam clarà luce coUoca- Tit, ut quid epecioue argumefitatlonia, quid seriœ demonatrationis gratia poallum ait, perapecto uttüno dialogi Rue, nulk) fera negotio diaceruaa. » (Stallbaum, p. 321.)

Ce qui frappe au contraire le lecteur, c'est la nuit dans laquelle il marche, sachant à peine quel est son point de départ, incapable de découvrir quel sera le point d’arrivée. Si à tel ou tel détour de la route une issue se présente à la pénétration, disons plutôt à l’imagination d’un interprète, c’est avant tout par respect pour le grand nom de Platon qu’on accepte la solution proposée. Proclus (1), dont le témoignage est ici peu suspect, nous rapporte que déjà dans l’antiquité, la critique avait osé traiter de « sophistiques » certaines parties du Paiménide. Ce néo-platonicien, à qui coûtaient cependant si peu les interprétations allégoriques, soupçonnait d’interpolation plus d’un passage où toute sa science se trouvait en défaut : et c’est à la partie de la discussion la plus considérable et à certains égards peut-être la plus remarquable (2) que Stallbauni applique cette image peu flatteuse : « Dumeta dialectices spinis horrida ilia atque sensibus obsita. » Il est vrai que plus d’une fois, dans son laborieux commentaire, il se vante d’avoir singulièrement diminué, par ses recherches patientes, le nombre des parties obscures ou inexpliquées du dialogue : on peut douter que tous ses lecteurs partagent sa conviction.

Il est certain qu’on rencontre parfois, dans lesécritsde Platon, de ces textes obscurs qui font songer aux vers de Sophocle (3) :

Kairoi Toy 'aîviyix 'où/l xoÙTtiôvToç ’Av«5p()ç StEtirsTv, àXXà [xovrei'oiî eSei.

(1) Comment., VI, 231, 232. — On se rappelle ce passage de Térence {Eunuque, I, 1, IG) :

Incerta hsc si tu postules Ratione certa facere, nihilo plus agas Quam si des operam, ut cum ratione insanlas.

(3) Œdipe roi, y. 393.

ANALYSE DU PARMENIDE.

Mais ou bien ils s’éclairent à la lumière d’une connaissance plus approfondie du platonisme, ou bien il s’agit de cette symbolique mystérieuse dont l’antiquité ne nous a pas entièrement révélé le secret.

Invoquera-t-on maintenant, pour justifier le Panné- «zrfe, les hésitations et les incertitudes que Cicéron (1) déjà reprochait à Platon? Sans doute le lien qui enchaîne les diverses parties d’un dialogue n’est pas toujours visible, et selon la remarque de M. Littré, chez les anciens c’est dans les idées plutôt que dans les mots qu’il faut chercher la suite des raisonnements: mais la pensée générale n’est jamais en désaccord avec l’ensemble des théories platoniciennes. Si c’est un grec, et un Athénien, qui parle, si la discussion manque de cette précision, de cette rigueur qu’Aristote introduira dans le langage de la science, si dans ses premiers écrits Platon se laisse aller volontiers à imiter les allures libres et parfois un peu paradoxales de son maître, néanmoins on sent que le philosophe, c’est-à-dire l’ami de la sagesse, se retrouve partout sous l’élégant et facile écrivain.

Admettons que dans des recherches d’une importance secondaire comme celles que présentent les petits dialogues, Platon ait pu à dessein laisser au lecteur le soin de découvrir la solution désirée, se bornant à lui indiquer la voie qui peut l’y conduire. Ici c’est la base meme de son système qui est en jeu : dès lors Platon devait le mot de l’énigme à sa propre renommée, et aux légitimes exigences de la postérité. M. J. Simon parle quelque part du « remords qui pesa sur l’âme du philosophe » coupable d’avoir par faiblesse, dans le Parménide, « reculé, et déserté ses principes. » Ce n’est là qu’une fiction, sans doute : mais il est certain que Platon n’eût pu commettre de faute

( 1 ) it.ad; I., 12. • Cujas in libris nihil affirmatur, et in otramque partem Diulta disseruntur : de omnibus quæritur, nihil certi dicitur. >

plus grave que celle d’envelopper de ténèbres la partie de son œuvre dans laquelle il importait le plus de porter la lumière. La conclusion est facile, à moins que dans les monuments de la plus haute philosophie qui ait paru dans le monde avant le christianisme , on ne préfère , à l’exemple de certains critiques, ne voir qu’une série de jeux d’esprit, sans conséquences positives, sans doctrine arrêtée (I ).

Refuse-t-on d’admettre que tant d’assertions contradictoires représentent au même degré, « sous des faces diverses » la pensée de Platon? Alors il faut choisir, mais comment se guider dans ce choix? A cette question ne cherchez pas une réponse dans le texte lui-même, il n’en contient pas, et ce qui le prouve, c’est la multiplicité non moins que l’insuccès des efforts tentés, surtout dans notre siècle, pour résoudre ce grave problème. Dans cette tâche aride et difficile, certains critiques ont déployé un talent incontestable; aucun n’est arrivé à une solution vraiment péremptoire, aucun n’a réussi à faire triompher définitivement sa propre interprétation.

Tel déclare qu’il faut rejeter tout à fait la seconde hypothèse et ne s’attacher qu’à la première ( èv d è'rù ) ; tel autre pense que toutes deux renferment une démonstration indirecte de ce principe : « L’unité ne peut être conçue en dehors de la pluralité. ■ Un troisième, sans autre motif qu’un caprice d’interprète, rapporte à la pre-

(1) Le Pannénide tnérile vraiment d’être cité comme un type par excellence de compositiuna de ce genre, et il Justine admirablement les lignes qui suivent, appliquées par Grote, au mépris de la vérité, à l’œuvre entière de Platon ! « If the objections are forclble, the prublems ingenious and perplexing, the purpose of tbe author is satisfied. To search in the dialogue tor some posilive result, — net indeed directiy enuntiated, but discoverable by grnping and diving — would be to expect a spccies of fruit inconsistent with the nature of the tree, Znvûv eùpn<rst; où ^oSov, àX).à ^cîtov. » {Plato, 11,302 )

ANALYSE DU PARMÉNIDE

mière hypothèse toutes les idées de la dialectique pure, à la seconde, toutes les connaissances acquises par la voie de l’expérience. Inutile d’insister et de poursui\Te une énumération qui trouvera ailleurs sa place.

Après avoir épuisé cette longue série de commentaires qui des récents travaux de MM. Fouillée et Chaignet remonte jusqu’aux premiers jours de l’école néo-platonicienne, qui. n’est tenté de redire le mot de Térence : Multo sum qmvi dudwn incertior? et qu’en conclure, sinon l’impossibilité dé déduire du Pannénide une théorie pliilosophique raisonnable et sérieuse, à moins de l’y avoir introduite en cpielque sorte à l’avance? En effet, le vice presque inévitable de ces arrêts prononcés par des juges modernes, c’est d’anticiper les siècles et de prêter à la pensée antique une précision systématique qui lui est restée étrangère, au moins avant Aristote. Si quelque chose se prête mal aux savantes constructions d’un Spinosa ou d’un Hegel, ce sont les conceptions brillantes et aventureuses de Platon.

A mes yeux, le défaut le plus apparent du Parménide, c’est au contraire l’absence de toute doctrine. Tel texte semble vous offrir une solution positive : poursuivez votre route, l’illusion s’évanouit. Dans la partie prétendue dogmatique du dialogue, il ne se rencontre peut-être pas une seule assertion à laquelle l’auteur n’ait eu soin d’opposer une assertion contradictoire. Ce n’est pas autrement que l’antiquité déjà définissait le scepticisme (I). Aussi a-ton vu dans la suite des temps des écoles bien différentes se couvrir également de l’autorité du Parménide.

(1) Qa’on Use, par exemple, la définition qn’cn donne Sextue Empiricus (Pyrrh. Byp. I) : Tà «avtl Xôrm Xé-yovk tonv 4vTixeî<r6«i. Ce qn’Il vent avant tout combattre, c’est la présomption Irréfléchie des philosophes trop entiers dans leurs conclusions téov Soyiiotixûv itponéTttav) : aussi est-ll surprenant que le Parménide n'alt pas attiré davantage son attenUon.

T t, vioogic

Mais ici je dois prévenir une objection. Le platonisme lui-même repose-t-il sur une base nettement définie, et n’est-il pas en général d’autant moins affirmatif qu’on s’élève plus haut dans les régions de la métaphysique?

Les choses sont emportées dans un flux et un reflux éternels, voilà ce qu’avait proclamé le sage d’Ëphèse. Platon n’ignorait pas cette doctrine et cependant, commeSocrate, il avait soif de connaître et de connaître avec certitude. Ainsi s’imposait à lui la nécessité de chercher au-delà et au-de.«sus du monde sensible le véritable objet de la science, et il crut le trouver dans l’Idée. Mais l’Idée a-telle seule une réalité objective ou le phénomène y participe-t-il aussi, et dans quelle mesure? La science hésite d’autant plus à répondre, que Platon lui-même semble avoir longtemps oscillé entre ces deux conceptions : son imagination de poète le poussait à revêtir les Idées d’une existence supérieure, à les personnifier en qnelque sorte : ^sa raison au contraire tendait à les ramener au simple caractère de notions abstraites.

L’antiquité, si féconde en fictions gracieuses, a traduit, par un image charmante, ce demi-jour qui éclaire, sans chasser toutes les ombres, le fond même du platonisme. Platon mourant se vit, au dire d’un de ses biographes, transformé en un cygne déjouant par la rapidité capricieuse de son vol, les efforts des chasseurs occupés à sa poursuite. Que signifie cette allégorie, sinon que la postérité aurait peine à pénétrer la pensée intime du grand philosophe?

Ce qui paraît incontestable, c’est que Platon a toujours regardé l’Idée comme constituant la véritable essence (oùffi'a) des objets , sans jamais la confondre entièrement avec sa représentation sensible (1). Malgré des

(1) M. Satemihl a fait obeerveraTec raison qu’on ne peut accepter sans réserve cette assertion d’Ar^le que les éléments des Idées sont les mêmes

ANALYSE Dü PAHMÉNIDE.

apparences contraires, la transcendance de l’Idée est bien le dernier mot du système , car c’est sous cette forme, et sous cette forme seule, qu’il a été connu et combattu par Aristote : c’est sur cette conception que repose tout entière sa vaste argumentation. Mais ce qui n’était à l’origine qu’une hypothèse flottant entre une théorie métaphysique et une fiction poétique, — je veux dire la transformation de l’Idée en une sorte d’être céleste, doué d’une existence à part, — devint peu à peu un dogme au sein de l’Académie. De là la portée des objections du Paiinénide.

Appuyés sur ce fait, certains critiques allemands ont supposé que dans ce dialogue tout au moins Platon avait apporté à sa doctrine des modifications sérieuses, dissi- ! mulées sous l’allure un peu insolite de la discussion (1). Supposition toute gratuite : car Parménide ne condamne pas une forme particulière de la théorie des Idées pour lui en substituer une autre, mieux protégée contre ses attaques : il reste dans le doute et dans l’exercice d’une dialectique toute formelle (2). De même que Zénon s’était proposé de convaincre d’erreur ceux qui plaçaient la pluralité à la base de leur système, de même le Parmé-

que ceux des autres êtres. — La difficulté a été tournée par M. Fouillée d’une manière Ingénieuse. A scs yeux, en effet, de même' que • l’Idée se communique et demeuie incommunicable, « de même « l’immanence de l’Idée dans les choses ne l’empéche pas d’élre transcendante en sol. » (1, 155.)

(1) Aussi Zeller, dont les arguments ont été repris par Stallbaum et par Van Reesema (.Platonis de Pannenide, Anaxagora et Protagnra judicium, Leyde, 1840), voyait-il dans le Parmc'nidc le Philosophe promis par l’auteur du Sophiste.

(2) Je me permettrai d’ajouter sur ce point une observation qui n’est peutêtre pas sans importance. Après avoir tiré d’une hypothèse donnée une première série de conséquences, l’auteur s’empresse de revenir sur scs pas et de reprendre dès le début son argumentation dans le but, hautement avoué, d’en déduire des conséquences tout opposées. Voyons, dit plus d’une fols Parménide à son Interlocuteur, si en retournant à notre point de départ et en suivant une route différente, nous n’obtiendrons pas d’autres résultats.

nide n’a d’autre conclusion naturelle que la condamnation de l’unité.

En Allemagne, depuis les Études de Zcller, il a été de mode de considérer le Parménide comme favorable à la théorie de Vimmanence des Idées : mais, selon la remarque judicieuse d’Uberweg, est-ce faire preuve de logique d’attribuer à un auteur une opinion parce qu’il ne l’a pas combattue, quand ce silence résulte, selon toute apparence, de ce qu’elle lui était étrangère?

Sans doute, on éprouve moins de difficulté à concilier le Parménide avec la doctrine de Platon, après qu’on l’a définie spécialement en vue des besoins de sa cause, comme il arrive si fréquemment à Stallbaum : mais la vérité s’accommode mal d’un pareil procédé (1). De l’aveu

(I) La même remarqae s’applique, je crois, A un autre argument familier aux défenseurs de l'authenticité du Parménide : je veux parler de la prétendue • profondeur • de ee dialogue : opinion qui me parait avant tout le fait de cenalns commentateurs. Se sentent-ils impuissants à expliquer un texte ou un écrit, vile ils cachent leur embarras sous le couvert de leurs interprétations nuageuses; bien persuadés qu'aux jeux des esprits superllciels, moins la pensée d’un auteur est visible, plus il passe pour un esprit élevé et profond, à peu prés comme ces montagnes dont nous mesurons la hauteur aux brumes qui voilent leurs sommets. A ces interprètes malavisés, l’auteur du Parménide, dit Irès-splrltuellemcnl L’berweg, serait en droit de répliquer comme Zenon à Socrate : « Une première chose vous a échappé, c’est que mon livre n’a pas de si hautes prétentions (où nayvànxocv oüvu oepvùvcvai To ypiippa l3g C); et qu’en écrivant ce que vous supposez que j'ai eu dans l’esprit, mon dessein n’a pas été de le dissimuler aux regards des hommes, comme si j'accomplissais quelque grande entreprise. >

Chercher des mystères dans le Parménide est une lâche stérile, que le grand nom de Hégel ne saurait justifier.

• Mais, répimd H. Fouillée, ce n’est pas nous, c’est Platon lui-méme qui range le Parménide parmi ses dialogues les plus profonds... Il a voulu donner l’exemple d’une discussion qui peut être tout à la fois sophistique (pour l'inexpérience du jeune Aristote dans l’art des distinctions) et trèsprofonde (pour le grand Parménide). Dans le Tliéétèle, Socrate noua a dit que les paroles de Parménide lui avaient semblé d’une extrême profondeur et qu’il craindrait, en voulant le réfuter, de ne pas bien le comprendre. SI donc le Sophiste indique i’abus sophistique qu’on peut faire des contradictions et

ANALYSE DU PARMÉNIDE

général, il n’y a dans les autres dialogues absolument aucun texte qui puisse être allégué en faveur de l’immanence : le Timée contient même une protestation expresse contre cette théorie, de telle sorte que si réellement elle est au fond du Parmênide, le dialogue perd du même coup son caractère platonicien.

Mais on m’arrête : c’est là au contraire, me dit-on, que le génie de Platon a réussi à imprimer à sa doctrine sa forme la plus rationnelle et la plus complète, — Alors !ou bien il faut admettre que c’est son dernier ouvrage,

! assertion contredite par les textes des historiens et par

I les présomptions les mieux justifiées, ou bien il faut nous expliquer pourquoi Platon n’est pas demeuré à cette hauteur, pourquoi dans le reste de sa carrière, s’abstenant de toute allusion même lointaine aux discussions du Parmênide, il est resté invariablement fidèle à une philosophie dont il avait reconnu les lacunes, sinon les erreurs. Vainement voudrait-on distinguer ici entre le maître qui enseignait à l’Académie et l’écrivain à qui nous sommes redevables de tant de chefs-d’œuvre ; peut-être l’expression était-elle différente, la pensée était identique. Irons-nous accuser le plus savant, le plus profond des élèves de Platon de n’avoir pas compris ses leçons? et surtout croirons-nous que Platon lui-même, converti à la théorie de l’immanence, ait été impuissant à la faire accepter par ses disciples qui non-seulement n’ont pas saisi cette solution, mais ne semblent pas même l’avoir soupçonnée? C’est trop d’invraisemblances accumulées autour d’une thèse qui ne tend à rien moins qu’à faire de Platon, par une voie détournée, un des ancêtres du panthéiste Hegel,

le côté insidieux du Parmênide lui-même, le Théétète semble faire allusion à ce que le dialogue contient de sérieux et de sublime. • [I, 229.) — De sublime 1 Mais Ficin et Proclns ne sont pas allés au-delà.

Ainsi, pour me résumer, non-seulement dans le Parjiiénide le style est aride, la terminologie équivoque, l’enchaînement des idées obscur, certains raisonnements d’une fausseté évidente, et la conclusion d’un profond scepticisme : mais il n’est pas même possible d’appliquer à l’auteur ce que le poète latin (1) a dit de la sybille, c’est-à-dire, de dégager une vérité philosophique élevée de ce bizarre assemblage de contradictions. Si de temps ' à autre quelque phrase se présente qui semble nous ap- I porter un écho de la pensée de Platon, considéré dans son ensemble le dialogue n’a rien de commun avec ces incomparables monuments de la sagesse antique qu’on 1 appelle le Gorgias, le Phédon, la République et le Tintée.

[D Enéide, VI, 99. Obscuris vera involTcns.

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