DATE SUPPOSÉE
DE liA COMPOSITION DU P.IRMÉNIDE.
Quel fut l’ordre suivi par Platon dans la composilion de ses ouvrages? Cette question, si difficile qu’il soit de la résoudre avec certitude, n’a pas manqué d’attirer l’attention des critiques ; car il y a pour nous à la fois un vif intérêt et un utile enseignement à suivre pas à pas le développement intellectuel d’un philosophe célèbre, qu’il s’agisse de Platon et d’Aristote, ou de Descartes, de Kant et de Schelling,
Or si nous demandons aux défenseurs de l’authenticité du Parménide à quelle période de la vie de Platon il leur plaît de rattacher ce dialogue, nous les mettons aux prises avec de sérieuses difficultés.
La supposition la plus généralement admise, c’est que Platon à Mégare s’étant trouvé en présence tout à la fois des objections d’Euclide et d’un enseignement renouvelé de l’école d’Élée (1), se serait tracé sous cette double
t) Sur ces deux thèses, voir pins haut le premier chapitre de ce travail.
1 influence le plan du Paiviénide, l’aurait composé pendant ses voyages, et publié à son retour à Athènes, avec le Théétète, le Sophiste et le Politique : assertion que Schleiermacher n’hésite pas à qualifier de grossier contresens. Disons tout de suite que ce savant critique s’est étrangement trompé en prenant ce dialogue pour une production imparfaite de la jeunesse de Platon (I ). Non sans doute que ce soit, selon l’expression de M. Fouillée, un chef-d’œuvre qu’aucun ouvrage de l’antiquité ne surpasse en puissance dialectique. Mais imaginer le Parménide écrit sous la même in.spiration que le Phèdre, le Lysis et le Protagoras n’est pas moins déraisonnable que de se représenter Montesquieu écrivant en même temps et de la même plume les Lettres persanes et V Esprit des lois.
« Évidemment Platon a quitté Athènes : il a vu Mégare et conversé avec Euclide : il est allé chercher dans la Grande-Grèce les traditions encore toutes vivantes de l’école d’Élée : en un mot il est entré dans la seconde partie de sa carrière d’artiste et de philosophe, u A l’exemple de tous ses prédécesseurs, l’écrivain auquel
( 1 ) Veut-on un exemple des illusions auxquelles une opinion préconçue peut entraîner un esprit même éminent ? Après avoir signalé dans le Parménide le complément du Protagoras et le développement do certains principes posés dans le Phèdre, voici comment s’exprime Schleiermacher : • Diese drei Dialoge sind au( genaueste verwandt durch eine fast nie so vieder zu (Indende Aehniichkeit der ganzen Construktion, durch viele gleiche Gedanken nnd eine Menge einzeler Beziehungen. » {Einleitung, p. A9). — Aussi les critiques qui ont suivi le plus fidèlement ses traces, notamment Brandis, ont -ils refusé de souscrire à cette conclusion. Persuadé que les difficultés du Parménide trouvaient leur solution, d’une part, dans la séparation établie par Platon entre le domaine de l’opinion et celui de la science, de l’autre, dans la vision primitive et la réminiscence qui en est la conséquence, Schleiermacher considérait le Parménide comme composé avant les dialogues consacrés i l’exposition de ces théories : mais puisqu’elles apparaissent déjà dans le Phèdre, il eut dù, pour être logique, assigner avec Mnnk au Parménide la première place dans l’œuvre de Platon.
130 Date supposée de la composition du pauménide.
j’emprunte ces lignes ne peut s’empêcher à son tour de parler de cette période agitée de la vie de Platon, « à laquelle se rapportent les dialogues de sa seconde manière, dialogues sévères, qui aux élans de l’imagination et de l’enthousiasme font succéder les efforts les plus ardus de la réflexion et du raisonnement, dialogues tout historiques, tout réfutatifs, où il demande la vérité à tous les systèmes, sans pouvoir être satisfait d’aucun, où il aborde la critique des grandes spéculations métaphysiques d’iléraclite, de Parménidc, de Philolaüs, d’Empédocle, entassant ruines sur ruines, et cherchant parmi ces débris les matériaux de l’édifice qu’il bâtira un jour (I). »
Tel est le résumé fidèle d’une opinion qui a trouvé généralement faveur ; mais descendons aux détails : quel prodigieux désaccord !
Dans le Théétèle, Platon amené par son sujet même à mettre en discussion le système de Parménide à la suite de celui d’IIéraclite, s’en défend en ces termes : « La question que nous soulevons ici est d’une étendue immense ; ce serait lui faire tort de ne l’examiner qu’en passant, et si nous lui donnons toute l’étendue qu’elle mérite, c’en est fait de nos recherches sur la science. » Serait-ce l’annonce du Paménidc^i M. Matinée en a la conviction : « Il ne viendra sans doute à la pensée de personne, dit-il, de voir là un expédient : nous y trouvons pour notre part, une promesse formelle. »
Cette considération n’a pas arrêté M. Fouillée : a Peutêtre, écrit-il dans une note, faut-il regarder le Parménide, le Théétète et le Sophiste comme se faisant suite. Une chose qu’on n’a pas remarquée semble favorable à cette opinion. C’est précisément dans le Théétète et dans le
(I) Préface de la Traduction de rialon par MM. Chauvet et Saisset.
Sophiste que Socrate répète qu’il a entendu Parraénide dans sa jeunesse. On pourrait voir là, une double allusion à un dialogue précédant le Théétète et \e,Sophiste. » Et dans un autre endroit il tire la même conclusion de ce fait que ces derniers dialogues lui paraissent contenir la solution de certaines difficultés dialectiques qu’on rencontre dans le Parménide.
j D’autres critiques, au contraire, y reconnaissent une I telle affinité de doctrines avec le Sophiste qu’ils vont husqu’à séparer ce dernier du Politique pour le faire suii vre immédiatement du Parménide.
Sans m’autoriser de l’exemple de Stallbaum qui, cédant à des préoccupations différentes, a résolu tour à tour ce problème chronologique dans les sens les plus opposés, je crois inutile de discuter le raisonnement par lequel Hermann place le Parménide et le Sophiste avant la série qu’ouvre le Phèdre, parce que dans cette série la théorie des Idées est affirmée sans réserves ni restrictions, comme une vérité évidente et indiscutable. La simple logique, en effet, ne semble-t-elle pas exiger une tout autre conclusion?
Au reste, qu’on veuille bien le remarquer, l’opinion régnante ne suppose pas seulement qu’à la mort de Socrate, Platon était en possession définitive de sa théorie des Idées, et que les .Mégariques, dont la valeur comme métaphysiciens est fort contestable, ont les premiers opposé à cette théorie des objections si décisives qu’ Aristote, ce penseur si profond, cet adversaire persévérant des Idées platoniciennes, n’a pas réussi à aller au-delà. A cette double invraisemblance s’en ajoute une troisième, car si l’on admet qu’Aristote a emprunté aux écrits mêmes de Platon les armes dont il s’est servi pour le combattre, n’était-ce pas pour lui une obligation impérieuse d’en faire ouvertement l’aveu?
Comment échapper à tant de difficultés sans rejeter cependant l’authenticité du Parménide ? A ce problème on a tenté de (jjonner une solution.
Des témoignages historiques nous apprennent qu’ Aristote, esprit original et indépendant jusqu’à l’ingratitude, n’attendit pas la mort de son maître pour s’insurger contre son enseignement (1). De là l’hypothèse assez naturelle que Platon a pu et dû entendre les objections du Pannénide dans la bouche d’Aristote lui-mème, et que ce dialogue doit être classé parmi ses derniers écrits (2) : mais ne porterait-il pas alors bien plus visiblement le caractère d’une réfutation?
r Sans doute on a voulu interpréter certains passages du Timée comme annonçant dans Platon, au moment où il
' composait ce dialogue, l’intention de publier plus tard le Parménide. Je citerai en particulier les paroles suivantes, relevées par M. Fouillée : « Quand nous appliquons le mot être au passé, au présent, à l’avenir et même au non-être, nous ne parlons pas exactement, ftlais ce n’est point ici le lieu de s’expliquersur ceschoses plus en détail(3)», — et ce texte remarquable qui n’avait pas échappé à l’attention de Stallbaum : « Ces êtres qui sortent du sein de la matière (4) et y rentrent, sont des copies des êtres éternels, façonnées sur leurs modèles d’une manière
(1) Tliemlstius [Schal. ad Analyt. post., 228 b) : ‘ImofeXm 6è ôri xeil ÇwvTo; ToO m.xTuvo; xaptepwTaTa 7C€pl toutou toü SôvjiaTO; (théorie des idées) ÈvÉOTT) o *AptoTOTc).T]c Tt(i nXaTwvt. Diog. Laërce, IV, 2 : ’AiTsffTif] ôè ID.aTwvo; £ti TcepiovTo;.
(2) Cette opinion a été soutenue récemment par H. Heitz (Dte eerlorenen Schriften des Arisloleles, p. 130).
(.1) Timée, 38 B.
(4) Je me sers, pour compléter le sens, de ce terme Inexact, faute d’en trouver un qui puisse rendre ici avec précision la pensée de Platon. — Timée, 50 C : ... Tà Sè eîçtovTa xat èÇiôvTa tcSv fivTuv àsl pupripaTa, Tuivo>0évTa àiz' aÙTôiv TpÔTvov Tivà SûoçpaoTov xal OaupxoTov, ôv elcrauSic péTipev,
merveilleuse et difficile à exposer, dont nous parlerons plus lard. »
' Ces explications promises par l’auteur du Timêe ne seraient-elles pas contenues dans le Parménide? Je doute qu’à cette question on puisse répondre sérieusement par l’affirmative et d’ailleurs ces allusions prétendues sont loin d’être démontrées, c Chaque dialogue de Platon, dit à ce sujet Cousin (I), est un tout complet et achevé, un être vivant et animé qui se suffit à lui-même. Il est contraire à l’art antique et à toutes les habitudes de Platon de renvoyer d’un dialogue à un autre, à moins qu’il n’y ait une suite de dialogues formant un seul et même ouvrage. »
Quoi qu’il en soit, cette thèse de Stallbaum, presque aussitôt abandonnée qu’avancée par son auteur, a été reprise plus tard par plus d’un critique. C’est à cette 1 opinion que se rallia d’abord Uberweg, avant d’être I arrivé, par de longues et patientes études, à se convaincre^ que ce dialogue était une œuvre apocryphe.
Plus récemment M. Fouillée, dans son savant ouvrage sur la Philosophie de Platon, s’est proposé d’établir que * lamétaphysiqueprofonde du Pai'ménideéhr&nle par ses objections, efface et finalement remplace par l’unité le dualisme de l’Idée et de la matière essayé provisoirement dans le Timée. » M. Lévêque, dans son Rapport à l’Académie des sciences morales, lui reproche de n’avoir pas démontré historiquement cette antériorité chronologique du Timée par r apport Parménide, sur laquelle il s’appuie. La réponse de M. Fouillée ne s’est pas fait attendre. « Nous avons voulu, dit-il dans une note, rendre notre interprétation absolument indépendante des questions de chronologie. Un dialogue peut être métaphysiquement supérieur à un autre, bien qu’il lui soit antérieur
(1) Traduction de Platon, XII, 3S3.
dans le temps... Les Lois, dernier ouvrage de Platon, ne sont pas pour cela le plus ésotérique : loin de là, la théologie des Lois est la plus extérieure de toutes. Eu dernier lieu, à la hardiesse systématique que Platon déploie dans le Parménide relativement à la participation des Idées, il a fort bien pu substituer dans la suite quelque chose de moins tranchant, de moins opposé aux opinions reçues. » — Au philosophe qui dans ses premiers cours cherchait à introduire en France les théories hasardées de Hegel et de Schelling n’avons-nous pas vu succéder l’auteur populaire du Vrai, du Beau et du Bien ?
Ainsi, quoique directement intéressé à placer le Parménide dans les dernières années de la carrière de Platon, M. Fouillée avoue ne connaître à l’appui de cette thèse aucune preuve solide. Et de fait, quelle invraisemblance n’y a-t-il pas à supposer ce dialogue composé en même temps que le Timée, le Critias et les Lois, où la dialectique est presque nulle, où les spéculations abstraites de la métaphysique disparaissent, ou du moins ne se présentent plus à nous que sous le voile de poétiques allégories ?
Les pages qui précèdent, montrént à quelles difficultés insurmontables on se heurte, dès qu’on cherche à résoudre le problème chronologique que soulève le Parménide.
II m’a paru que cet argument, sans être décisif, méritait néanmoins de ne pas être entièrement négligé.