‹ De l'authenticite du Parmenide These presente a la faculte des lettres de ParisChapitre 17 sur 23 · TÉMOIGNAGES HISTORIQUES · texte numérisé non relu

TÉMOIGNAGES HISTORIQUES

BEIiATlFS AV PARMÉAIDE.

Pour combattre l’authenticité du Parménide, je n’ai invoqué jusqu’ici que des motifs tirés de ce que l’on est convenu d’appeler le critérium interne, c’est-à-dire l’examen Intrinsèque de l’ouvrage discuté, des idées qu’il renferme et de la forme sous laquelle elles s’y trouvent présentées. Je n’ignore pas que des protestations se sont élevées de divers côtés contre cette méthode, à la suite de l’abus trop évident qu’en ont fait certains critiques allemands ; non -seulement on en a contesté les résultats, mais peu s’en fallut qu’on ne demandât à la bannir complètement du domaine de la science, sous prétexte qu’elle échappe à toute règle et ouvre ainsi 1a porte aux appréciations les plus arbitraires. Chacun jugera une pareille sentence bien sévère : je crois de plus qu’elle serait injuste.

Sans doute le rôle de la critique, appelée à déterminer l’origine des ouvrages que nous a légués l’antiquité, serait heureusement simplifié, s’il était toujours possible de pro •

13Ü TÉMOIGNAGES HISTOlilQUES HELATIFS AU PARMÉNIDE.

noncer sur des dépositions formelles et en quelque sorte après un débat contradictoire où seraient entendus successivement tous les témoins. Mais dans une foule de cas, ces dépositions font défaut, soit qu’elles n’aient jamais existé, soit que le temps les ait mutilées ou détruites. Faudra-t-il alors accepter aveuglément l’autorité de la tradition et ne restera-t-il à la critique aucun moyen légitime d’éclairer et de justifier ses arrêts ? Soutenir cette thèse, c’est tout au moins enlever à la science un de ses boulevards contre l’ignorance ou contre cet autre adversaire encore plus redoutable, les préjugés.

S’agil-il en particulier d’un philosophe? Nous avons, semble-t-il, le droit d’exiger que dans son enseignement il demeure conséquent à sa méthode et à scs principes et qu’à défaut d’un système, il ait un ensemble de doctrines reliées par une inspiration commune et n’offrant entre elles aucune de ces contradictions flagrantes qui triomphent de toutes les explications proposées pour les résoudre.

S’agit-il enfin d’un écrivain de génie, universellement admiré pour l’éclat de son imagination et la beauté séduisante de son style? Des arguments décisifs seront nécessaires, pour que nous puissions consentir à laisser son nom en tête d’une œuvre où ne se retrouve aucune des brillantes qualités qui le distinguent.

Voilà pourquoi, en présence des doctrines étranges et des fatigantes obscurités du Parménide, tout lecteur impartial l'.ésite à se persuader qu’il a véritablement entre les mains une œuvre de Platon.

Mais je me hâte de le dire, ma thèse malgré sa hardiesse apparente, n’est pas de celles où les appréciations personnelles du critique sont aux prises avec des témoignages historiques irrécusables. Si j’interroge sur l’origine du Paitnénide les contemporains de Platon ou les héritiers

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les plus direcls de son enseignement, leur silence parle en ma faveur et en soumettant mes conclusions ii cette nouvelle épreuve, j’ai la certitude qu’elles en sortiront fortifiées par une démonstration aussi solide qu’inattendue.

Parmi les nombreux disciples de Platon, quelques-uns seulement sont cités comme ayant écrit sur des matières philosophiques, et aucun n’a eu part à la bonne fortune qui a conservé à la postérité l’œuvre entière de leur maître. De Speusippe et de Xénocrate, les deux premiers successeurs du grand philosophe dans sa chaire de l’Académie, il ne nous reste que des fragments incomplets et presque sans valeur. C’est une perte regrettable pour la critique non moins que pour la philosophie. Héritiers des doctrines de Platon, mais non de son génie, ils ne surent les comprendre qu’en les altérant, et les développer qu’eu les mêlant à des systèmes étrangers, spécialement au pythagorisme ; néanmoins n’est-il pas naturel de supposer que leurs écrits contenaient avec des citations expresses de Platon, des indications précieuses sur la composition de ses dialogues„sur les différentes phases de sa carrière philosophique, enfin sur les théories plus abstraites enseignées, dit-on, dans son école ? Cette source authentique d’informations n’existe plus pour nous : et c’est dans un adversaire déclaré des idées platoniciennes que nous sommes forcés aujourd’hui d’en chercher le commentaire.

Platon, si grand et si admirable, au moins lorsqu’on s’attache à l’ensemble de ses doctrines en fermant les yeux sur certains écarts surprenants de sa morale, nous apparaîtrait sans doute bien plus grand encore si à l’exemple du prince des poètes, il avait reçu les hommages unanimes de l’antiquité. Comme par un coup de

celte Némtjsis dont parlent si souvent les anciens, il eut le funeste privilège de compter parmi ses disciples un rival dont la gloire devait balancer, et même pendant de longs siècles éclipser la sienne. L’œuvre d’Aristote n’a pas entièrement échappé aux ravages du temps, mais nous en possédons les parties les plus importantes, et ouvertement combattues ou discrètement admises, les théories de Platon s’y présentent en quelque sorte au premier plan.

Strabon nous parle d’une bibliothèque soigneusement réunie par Aristote. Malgré le contraste des doctrines, il est pergiis de croire que les dialogues de Platon y occupaient une place d’honneur. Si les citations textuelles que leur emprunte Aristote sont moins nombreuses que le feraient supposer la multiplicité et l’étendue de ses ouvrages, n’oublions pas que dans l’antiquité la critique et l’histoire n’ont pas connu cette rigoureuse exactitude qui est aujourd’hui une de leurs premières lois. Néanmoins s’agitil de contrôler l’authenticité des divers éléments dont se compose la collection platonicienne? C’est aux témoignagesd’ Aristote, recueillis et mis en lumière par Uberweg avec l’érudition la plus sûre, que nous pouvons et que nous devons d’abord en appeler.

Interrogeons-le donc au sujet du Paitnénide.

Aristote nous a laissé un traité ex professa en quatorze livres, où sont discutés les problèmes les plus importants compris dans ce qu’il appelle lui-même la Philosophie première : il y revient encore dans d’autres écrits et notamment dans la Physique, œuvre de spéculation intellectuelle bien plus que d’observation scientifique. Dans plusieurs passages, il soumet à une critique sévère les théories de Parménide et celles de Platon sur les premiers principes, et les idées abstraites d’être et d’unité sont au

nombre de celles qu’il se plaît h analyser avec autant de subtilité que de profondeur.

Or, voici un dialogue que les critiques anciens et modernes proclament en quelque sorte 1a clef de la voûte de l’édifice platonicien, un dialogue dans lequel ils n’hésitent pas à reconnaître le point culminant de la philosophie de Platon, et peut-être de toute la philosophie de la Grèce. La discussion y est sèche, aride, dépouillée de ces métaphores poétiques, de ces développements capricieux, de ces mythes séduisants contre lesquels s’insurge l’intelligence d’Aristote, amoureuse avant tout de précision et de rigueur. A quelque époque de la vie de Platon qu’on veuille placer le Paiménide, comment eût-il échappé aux recherches et à l’attention d’Aristote, à qui s’offraient en foule les occasions de le citer? N’était-il pas amené naturellement à le discuter dans sa SIétaphysique, comme dans d’autres traités la Bépiibliqiie et le Timée?

Il n’en est rien : chose remarquable, nulle part Aristote ne cite le Patménide, ni en termes exprès, ni même sous forme d’allusion indirecte : nulle part nous ne surprenons dans ses nombreux écrits une idée, une tournure ou une expression qui permette de conclure avec quelque vraisemblance que ce dialogue ne lui était pas entièrement inconnu.

Ce silence d’Aristote, vraiment inexplicable, si l’on repousse les conclusions de ma thèse, me paraît, même en dehors de toute autre considération, plus concluant et plus décisif que tous les raisonnements par lesquels on essaierait aujourd’hui de rétablir l’authenticité contestée du Parménide. Signalé, je crois, pour la première fois par Uberwég dans ses savantes études couronnées par l’Académie de Vienne, à une époque où la critique réclamait avant tout des preuves historiques, ce fait jeta l’épouvante parmi tous ceux qui jusqu’alors avaient cru

d’une foi assurée à l’origine platonicienne de ce dialogue. De tous côtés on se mit en quête, dans l’espoir de découvrir dans Aristote au moins quelques allusions détournées: tentatives inutiles, comme je vais le démontrer.

Même dans une simple analyse, on est frappé de l’importance accordée aux notions de temps et de mouvement dans la discussion du Parménide. Or toute la Physique d’Aristote n’est au fond qu’une étude philosophique du mouvement, et la seconde partie du IV' livre est consacrée tout entière à cette question: «Qu’est-ce que le temps ? » Cette analogie de sujets contribua sans doute à persuader à M. Michelis qu’à défaut de citations expresses, certains développements offraient de lointaines réminiscences du Parménide : il n’a pas été difficile à Uberweg de faire justice de ces conjectures imaginaires. J’ajoute même que sur ce point la conclusion qu’on est en droit de tirer du silence d’Aristote me paraît des plus décisives. Comment admettre, en effet, qu’il ait abordé ces problèmes si complexes, et surtout qu’il ait approfondi la nature merveilleuse de cet élément constitutif et insaisissable du temps, je veux dire le moment présent (rè vùv) « qui réunit continuement le temps passé au temps à venir, commencement de l’un, fin de l’autre, » — sans la moindre allusion à un philosophe et à un écrit qui eussent devancé sur celte voie et comme inspiré ses propres méditations?

Il est vrai qu’ailleurs dans ce môme traité, après avoir réfuté l’argumentation vicieuse des écoles d’Ionie et d’Élée, Aristote ajoute : « Il y a bien quelques autres philosophes qui ont touché à celle théorie de la nature première : mais ils ne l’ont pas fait d’une manière suffisante. D’abord ils reconnaissent avec nous que quelque chose peut venir absolument du non-être, et qu’en ceci Parménide a toute raison. Mais ensuite ils prétendent que la

nature première étant une numériquement, elle ne doit également qu’être une en puissance » (I). M. Barthélemy Saint-IIilairc, à qui j’emprunte cette traduction, pense qu’il s’agit ici de Platon : et en effet dans le nombre de ces philosophes Aristote semble comprendre ceux qui « placent le non-être dans le grand et le petit indifféremment, soit en les réunissant tous les deux ensemble soit en les prenant chacun séparément. » Mais ce que je ne puis accorder au savant traducteur, c’est que le passage cité soit un écho du Parménide : où trouver, en effet, dans ce dialogue la trace d’une pareille doctrine mise dans la bouche du philo.sophe d’Élée ?

Enfin, sans m’arrêter à discuter quelques autres rapprochements timidement hasardés par Stallbaum (2), je passe au texte dans lequel Trendelenburg crut avoir découvert ce que l’on poursuivait avec une si infructueuse persévérance. Aristote vient de réfuter les raisonnements sur lesquels s’appuyaient Parménide et Mélissus pour démontrer l’existence d’un être unique. « Quelques philosophes, poursuit-il (3), ont donné les mains aux deux solutions à la fois : d’une part, à celle qui admet que tout est un, si l’être signifie l’un, et que le non-être luimemc est quelque chose ; et d’autre part à celle qui arrive par la méthode de division successive en deux, par la dichotomie, k reconnaître des grandeurs individuelles. Mais évidemment il est faux de conclure, parce que l’être

(1) Physique, 1, 9, 192 a.

(2) En particulier un passage du neuvième chapitre des 2o?i<rrixoî IXgyxo^-

(3) Phys., I, 3, 187 a. Peut-être n*est-U pas inutile de citer ici le texte grec

avec son extrême concision : « ’Eviot o'tvîootràv toï; Xôyoi; à(i^oTipoi;» toi |ùv ÔTi ‘TcdvTa êv, xo ôv £v Ôti iorî t 6 ôv, 8è èx S'-xoto-

axofAx wotfjTavTes d’avepov 8è xal 5 ti oOx à).Ti6€;, o>; el «v

(Aaivei t6 ôv xal |aîî oIôv xe à(Aa xiTiV àvxi?a<riv, oux êtrrai oô6èv p.y) ôv oOftèv yàp x(*)),u£i |ivi àiiXû; £tvai, àXXà jat^ ôv xi eîvai xô (a^ô Tô çdvai irap' aôxô xô ôv, w; el jaiq xi loxai àX)o, Sv Ttâvxa êasaOai, axoTtov.

signifierait l’un, et parce que les contradictoires ne peuvent être vraies à la fois, qu’il n’y a pas de non-être : car rien ne s’oppose à ce que le non-être soit, non pas absolument quelque chose qui n’est pas , mais qu’il ne soit pas un certain être. Ce qui est absurde, c’est de soutenir que tout est un par cela seul qu’il n’existe rien en dehors de l’être lui-même. »

Est-ce réellement de Platon ou de Xénocrate qu’Aristote entend parler ici? On l’a soutenu, et il me paraît aussi difficile de réfuter complètement celte assertion c[ue de l’appuyer de preuves péremptoires. S’il est vrai que le système platonicien admet à la fois l’unité et la division de l’être, cette existence attribuée au non-être d’une part, et de l’autre, cette méthode dichotomique nous éloignent des vraies théories de Platon plutôt qu’elles ne nous en rapprochent. Au reste, supposé qu’il y ait une allusion dans ces paroles d’.4ristole, c’est au Sophiste qu’elle devrait être rapportée, comme l’a déjà remarqué Simplicius, et nullement au Parménide. Quelle analogie voudrait-on établir entre ces masses sans unité, ces molécules {oyv.oi) dont il est question danscedernier dialogue, et les grandeurs individuelles (àVo|aa p.tyÉQr,) du texte de la Physique ? La distinction entre le non-être absolu et relatif est une des théories fondamentales de la philosophie d’Aristote : dès lors pourquoi supposer que dans le passage cité il s’est inspiré des lignes suivantes du Pannénide : «Quand nous disons qu’une chose n’est pas, voulons-nous dire qu’en un sens elle n’est pas, et qu’elle est en un autre : ou bien ce n’est pas exprime-t-il sans restriction que ce qui n’est pas n’est absolument pas et ne participe en rien de l’être? »

Ainsi s’écroule le dernier rempart élevé pour couvrir de l’autorité d’Aristote l’authenticité de ce dialogue.

Mais, dira-t-on, dans les questions de métaphysique,

Aristote semble s’être attaché de préférence et presque exclusivement à l’enseignement oral de Platon, plus profond peut-être, et à coup sûr plus développé et plus explicite que ses écrits. Aussi ne parle-t-il qu’ accidentellement des discussions du Thêétète, et ses nombreux ouvrages ne contiennent aucune mention expresse du Sophiste. Sans demander qu’on écarte du débat ce dernier dialogue, je répondrai que pour justifier par un tel rapprochement le silence d’Aristote, il faut perdre entièrement de vue et le caractère éminemment ésotérique du Parménide, et le rang supérieur que lui ont assigné à l’envi presque tous les interprètes de Platon.

Au reste, qu’ Aristote n’ait pas su reconnaître dans la seconde partie la solution des difficultés exposées dans la première, qu’il ait cru devoir négliger un dialogue qui lui paraissait vide de toute argumentation sérieuse, de toute doctrine positive, c’est une supposition facile à défendre (1) : mais quel aveu doit coûter davantage à ceux qui voudraient nous apprendre à voir comme eux dans le Parménide un chef-d’œuvre de la pensée grecque?

Allèguera-t-on enfin que c’était une des premières compositions de Platon, déjà effacée par la beauté et le renom de celles qui suivirent, où se déployait dans toute sa puissance son talent d’écrivain ? Précédemment déjà nous avons repoussé sur ce point l’opinion de Schleiermacher. Sans doute ce dialogue obscur n’était pas de nature à devenir très-populaire, et dans l’antiquité même les initiés pouvaient seuls se flatter d’en posséder les secrets : mais Aristote, qui le premier a fait parler à la philosophie le langage abstrait et rigoureux de la science, n’était pas homme à se laisser rebuter par l’austérité de

(1) Telle est l’opinion qu'avait d’abord soutenue Uberweg lui-même nisches Muséum, 1854, p. 66, note).

la forme et à chercher de préférence la pensée de Platon dans les gracieuses fictions du Phèdre et du Banquet.

Concluons, à la suite de cet examen des écrits d’Aristote, qu’il n’a connu de Platon aucun ouvrage tel que le Parménide. Bien plus, et ce fait doit redoubler l’étonnement de qui croit à l’authenticité de ce dialogue, il nie en termes formels que Platon ait jamais abordé une semblable discussion.

Au premier livre de la Métaphysique, passant en revue les systèmes antérieurs, Aristote nous apprend que les Pythagoriciens se représentaient les êtres sensibles comme une imitation des êtres intelligibles, et que Platon, fidèle sur ce point à leur doctrine, substitua néanmoins à ce terme celui de participation, sans se mettre en peine d’en préciser le sens, « Quant à rechercher en quoi consiste cette participation ou cette imitation des idées, c’est ce dont ni lui ni eux ne se sont occupés (1). »

Voilà un témoignage des plus explicites, et cependant n’est-il pas manifeste que l’auteur du Parménide a sinon résolu, du moins posé ce grand problème? Déjà dans l’antiquité ce fait n’avait pas échappé aux interprètes d’Àristote (2), et dans son récent travail M. Fouillée s’exprime sur ce point avec une netteté qui ne laisse place à aucun doute : « Gomme le Sophiste, le Paiménide a pour objet la doctrine de la participation, soit participation des choses aux Idées, soit participation des Idées entre elles. Les commentateurs n’ont pas aperçu l’admirable unité du dialogue, où ce sujet unique se développe à travers des digressions qui ne sont qu’apparentes (3). «

(1) Met., I, 6, 987 b 13 : Triv (lévTot ye -nôv pLtiir,5iv, fftit àv etij

Tûv etSûv, àçïjaav iv xotvip

(î) 'Eoixs Si ToüTo xai Ono n).«(i>voç iv tiji na(>|xev(Sr| ST)]ioO<rOat (Àlei. iphrod. in Ar. Melaph., p, 39, éd. Bonitz).

3) La Philosophie de Platon, I, p. 181,

Si au contraire nous écartons le Sophiste et le Parménide, les paroles d’Aristote citées plus haut se trouvent parfaitement justifiées. Autant Platon se plaît à rappeler ce côté particulier de sa doctrine, autant il s’est senti impuissant à e.xprimer d’une manière claire et adéquate le rapport caché qu’il entrevoit entre les choses et les Idées. Je n’en veux d’autre preuve que le passage déjà cité du Phédon : « Cette participation est-elle une présence de l’Idée dans les choses, ou une communication de l’Idée aux choses, ce n’est pas le moment de l’examiner (1). »

On pourra répéter à satiété qu’Aristote s’est mépris sur les vraies intentions de son maître, et qu’il a dirigé contre lui une polémique dont la sévérité confine fréquemment à l’injustice : il n’est pas raisonnable d’admettre qu’en présence du Parménide il ait pu adresser à Platon le reproche dont nous venons de parler (2). Cet argument d’Uberweg,tiré des déclarations mêmes d’Aristote, ajoute une force nouvelle à la démonstration qui résultait pour nous de son silence.

Avant de nous séparer d’Aristote, qu’il nous soit permis d’ajouter encore quelques mots sur un fait déjà plus d’une fois signalé dans le cours de cette thèse.

Ouvrons tel livre, tel chapitre de la Métaphijsique : au milieu des arguments parfois un peu confus qui y sont présentés contre la théorie des Idées, nous en découvrons qui offrent une ressemblance incontestable avec les principales objections développées dans le Parménide; et cependant aucune expression ne donne à entendre, fût-ce

(1) Fhédon, 100 C. — Cf. Timée, 50 C.

(2) Plusieurs considérations péremptoires nous obligent à regarder la Métaphysique comme un des derniers écrits d’Aristote, si même on doit lui en attribuer la rédaction. Ainsi tombe la supposition que Platon aurait composé le Parménide après la publication de la Métaphysique, pour répondre aux assertions peu bienveillantes de son élève.

même d’une façon détournée, qu’ici l’élève n’est que l’écho fidèle des pensées et des écrits de son maître. Certes, on ne peut imaginer que ce soit une sorte d’indigence intellectuelle, compliquée en outre d’une déloyauté évidente, qui ait inspiré à Aristote l’emploi d’un pareil procédé : l’auteur de la Physique, de la Politique et de VOrganon est au-dessus d’un tel reproche, et même d’un tel soupçon. Il lui eût été d’ailleurs si facile de triompher de l’embarras de Platon énonçant hardiment des difficultés qu’il était incapable de résoudre et prenant ainsi plaisir à saper lui-même les fondements de sa propre doctrine !

Aussi, loin de penser avec M. Fouillée que toutes les objections d’Aristote ont été prévues et exprimées dans le Parménide, on est conduit naturellement à conclure que l’auteur de ce dialogue s’est inspiré et de la polémique et des théories qui occupent une place si considérable dans la Métaphysique. Mais laissons cette discussion au chapitre qui va suivre, et terminons rapidement ce que j’oserai appeler l’audition des témoins.

Le successeur d’Aristote, Théophraste, avait comme son maître embrassé presque toutes les sciences : malheureusement, de ses écrits philosophiquesil ne nous reste qu’un petit nombre de pages. Un fragment conservé par Simplicius paraît au premier abord se rapporter au Parménide, car Théophraste y parle d’une longue discussion consacrée par Platon à la philosophie première, c’est-àdire à la métaphysique ( I ). Mais si l’on examine avec soin la suite de la citation, on se persuade sans peine que ces paroles désignent, non pas le Parménide, comme il était naturel de s’y attendre, mais le Timée.

(1) Simplicius (in Àrist. phys.t f. 6) : U),àT6)v...‘T^v 7rXe{<miv irpa-y^JATeCav 7r£pl «pwrr;; çiXoaoptaç 7roty,<yà(i£voç, è7rs$a>xev éauTÔv xal toÎ; çaivopivoi;*

TÉMOIGNAGES HISTORIQUES RELATIFS Aü PARMÉNIDE. U7

Si des philosophes d’Athènes nous passons aux érudits d’Alexandrie, constatons que le Parménide manque dans l’essai de classification des dialogues de Platon, qui est communément attribué à Aristophane de Byzance : mais de même que la présence de l'Epinomis et du Minos dans ce catalogue incomplet est un bien faible argument en faveur de leur authenticité, de même l’absence du Parménide, ce dialogue fût-il de Platon, n’aurait rien de plus étrange que celle du Phèdre et du Banquet. Quoi qu’il en soit, il faut descendre jusqu’à la classification établie par Thrasylle, quatre siècles après la mort de Platon, pour trouver dans les textes de l’antiquité la première mention certaine du Parménide, et, malgré les protestations de Grote, on sait les défiances légitimes de la critique à l’endroit de cette tardive classification.

Une de ces lettres supposées dont l’antiquité s’est montrée si prodigue, nous fournirait un témoignage précieux, s’il n’était pas aussi manifestement apocryphe. L’auteur prétendu de cette missive d’ailleurs insignifiante, s’excuse auprès de son correspondant de ne point lui avoir encore envoyé « le dialogue de Platon, intitulé Les Idées ou Parménide {\). » L’incertitude complète du temps qui

(t) AuafopEÎ; ôti ooi to IIXâTuvo; piSiiov, S oütm; iniyiypaiizzoii,

'ISéxi fl HapiuviSciu... (7* lettre pytliagoricienne, collection d'Orelli, p. 00). — Le verbe àîtÉ<jTot).xa ou tout autre analogue doit être Ici nécessairement sous-entendu, et rien ne saurait justifier le génitif llappevîSou, qui résulte sans doute de l’inattention du copiste.

Dans l’HS\Jx*f’iî *1“ foèle comique Théopompe, que l’on croit contemporain d’Aristophane et de Platon, se lisaient, au témoignage de Diogène Laërce (III, 26j, les deux vers suivants :

'£v ydp im\'t oôSs ëv, va 8È ôùo

ëv éoTtv, w; 9r,<7iv nXaTwv.

Est-ce une simple allusion à certaines théories de Platon, ou une citation plus ou moins fidèle de l’un de ses dialogues, du Phédon, comme l’ont pensé certains critiques, ou peut-être du Parménide ? C’est ce qu’il me parait difficile de décider.

a VU naître ces fades et ridicules élucubrations rend ici toute discussion superflue.

Je terminerai par une citation d’Aulu-Gelle, qui atteste que dans le monde philosophique le Parménide était connu et considéré comme l’œuvre de Platon au second siècle de notre ère. On discutait chez le philosophe Taurus, un contemporain de l’auteur des Nuits attiques, sur le moment précis de la mort : c’est à un passage du Parménide que Taurus, pour clore le débat, renvoie ses interlocuteurs. « Vidit Plato noster, leur dit il, non posse ex duobus contrariis, altero manente, alterum constitui... et idcirco peperit ipse expressitque aliud quoddam novum in confinio tempus, quod verbis propriis atque integris TY}v è^ctifvr,i ipûfftv appellavit; idque ipsum ita in libre, cui Parmenides titulus est, scriptum ab eo reperietis (1). »

Ainsi, pour résumer les données de l’histoire, aucune mention du Parménide avant le catalogue de Thrasylle, aucune citation avant le temps de Plutarque et d’Aulu- Gelle. Si l’on refuse de voir dans ce silence de quatre siècles une preuve décisive de plus à l’appui de ma thèse, du moins faut-il que l’on renonce entièrement à demander aux textes de l’antiquité une démonstration quelconque de l’authenticité du Parménide. Cette conclusion me suffit. C’est à ce dialogue lui-même à nous révéler son origine et chacune de ses pages nous avertit que ce n’est point l’œuvre de Platon.

i) Xutls aUiquis, VI.. 13.

DE L’ORIGINE PROBABLE Dü PARMÉNIDE.

Arrivé au terme de mon travail, il me reste néanmoins, je dois le craindre, une grave question à traiter, ou plutôt un problème difficile à résoudre. Il me semble en effet entendre la tradition contre laquelle je proteste me répondre avec une sorte de fière assurance : « Vous avez la prétention de me convaincre d’erreur et d’injustice : mais ce n’est point assez de cette hardiesse : à vous maintenant de rétablir la vérité, et de nommer sans équivoque le philosophe que j’ai sciemment ou involontairement dépouillé. Si le Parménide doit être rayé de la collection platonicienne, apprenez-nous à quel siècle, à quelle secte, à quel auteur nous devrons désormais l’attribuer. Si le titre qu’il porte est un titre usurpé, ditcs-nous comment cette usurpation a pu s’accomplir, et par quel artifice elle a réussi à se dissimuler à tous les regards pendant tant de siècles. »

L’auteur du Parménide avait-il lui-même condamné son nom à l’oubli? Sinon, comment se peut-il que l’histoire en ait entièrement perdu le souvenir? et pour parler avec M. Matinée, comment reconnaître dans ce dialogue

lîiO DE L’OUIGINE probable DU PARMÉXIDE.

l’œuvre de je ne sais quel philosophe d’une école qui n’aurait pas laissé d’autre trace de son passage, qui n’aurait pas même rencontré un héritier capable de défendre ses droits ?

Voilà l’objection dans toute sa simplicité et dans toute sa force, et sans m’en exagérer l’importance, je la crois digne d’une discussion sérieuse. Nul doute d’ailleurs que si elle eût trouvé une solution satisfaisante, depuis longtemps l’authenticité du Parménide n’aurait plus aucun défenseur : car quelle autre raison pourrait légitimement expliquer la persistance d’une tradition dépourvue dès son origine de toute autorité véritable? Mais, comme l’a dit avec finesse un de nos meilleurs critiques, l’horreur des éditeurs pour l’anonyme égale l’horreur de la nature pour le vide, et le savant, l'érudit ne se résigne qu’avec peine à substituer un point d’interrogation à un nom que le temps a pour ainsi dire consacré.

Toutefois, que l’on veuille bien y réfléchir : élever en principe une pareille objection à la hauteur d’un argument irréfutable, ce serait désarmer entièrement la critique: car sur combien de points sa tâche se réduit-elle à signaler l’erreur, sans qu’il lui soit donné d’atteindre jusqu’à la vérité ? Sans doute si ce que l’histoire nous apprend des écoles philosophiques et de l’état des esprits après Platon, au iv' et au iii* siècle avant notre ère, nous interdisait de placer dans cet intervalle la composition du Parménide, la difficulté que je viens de signaler pourrait m’être opposée comme une réfutation triomphante. J’espère montrer au contraire que ce temps de polémiques et de demi-scepticisme se prêtait de lui-même à la naissance de ce rejeton posthume et apocryphe du tronc platonicien.

Et d’abord, nul n’ignore combien sont incomplets les renseignements que nous possédons sur les nombreux

DE l’origine probable DÜ PARMÉNIDE. 1(51

disciples de Platon et d’Aristote : dût-on renoncer à en dégager les éléments d’une réponse positive, de quel droit, au nom de cette incertitude, forcerait- on plus longtemps Platon à accepter la responsabilité d’une œuvre qui combat sa doctrine et ne reflète aucune de ses qualités d’écrivain? Pourquoi ne pas vouloir tenir compte des lacunes si étendues et parfois si regrettables que présente l’histoire littéraire de l’antiquité ? Il ne dépend pas de nous de ressusciter la vie intellectuelle et philosophique d’une époque dont la littérature, sauf quelques exceptions, a péri tout entière. Ajoutons que les compilateurs à qui nous sommes redevables du peu que nous savons des auteurs anciens dont les écrits sont perdus, n’ont pas prévu les doutes et les protestations de la science moderne : dociles échos de la tradition, ils l’ont acceptée sans s’arroger aucun droit de contrôle, là même où les erreurs nous paraissent aujourd’hui le plus évidentes. C’est malgré eux ou plutôt c’est contre eux que nous devons les rectifier : et en ce qui touche en particulier les procès d’authenticité si fréquents de nos jours, eux seuls pouvaient nous mettre sur la voie d’une solution : ils ne l’ont pas fait.

Aussi soyons moins surpris en voyant la critique écarter certaines prétentions par une fin de non-recevoir. A-t-elle attendu, par exemple, — pour ne pas remonter jusqu’aux âges obscurs de la Grèce primitive, — de connaître le véritable auteur de la Grande morale ou du Traité de la république d’Athènes, avant d’effacer ici le nom de Xénophon et là celui d’Aristote? Le Théagès, le Minos et \'Axiochus ne sont-ils pas considérés universellement comme apocryphes, encore qu’on ignore absolument à quel philosophe socratique il convient de les attribuer ?

Mais ici l’on m’arrête. Est-il raisonnable, me dit-on.

152 DE l’origine PROBABLE Dü PARMÉNIDE.

de mettre ainsi sur la même ligne le Parménide, cette «eiivre si profonde, ce dialogue si remarquable, et des écrits insignifiants où la pauvreté du fond se joint à l’inélégance de la forme? L’auteur du Parménide ne saurait être un esprit vulgaire ; si vous le refusez à Platon, nommez-nous à sa place un homme qui ait approché de son génie.

Je ne reproduirai point ici mon opinion sur le mérite et la valeur de cet étrange dialogue : et tant que l’on n’aura point réussi à me faire toucher du doigt les hautes vérités qui s’y cachent, je demande à persister dans mon appréciation, si sévère qu’elle puisse paraître. S’il est vrai, comme je crois l’avoir établi, qu’on n’y trouve, pour toute doctrine, que le stérile antagonisme d’assertions contradictoires, d’où nous viendrait l’obligation d’en faire honneur à l’un des philosophes en renom de l’antiquité ?

Au reste, l’examen des caractères particuliers que présente le Parménide va nous permettre de mieux discerner les tendances aujfqueiles il convient de le rapporter.

A ne considérer d’abord que la forme, le style est en général d’une roideur et d’une sécheresse désespérantes : et si nous faisons abstraction de la première partie, le dialogue y est nul; car la suppression du rôle d’Aristote n’ajouterait rien à, l’obscurité de la discussion. Or on sait qu’après Platon, le dialogue, c’est-à-dire la conversation aux libres allures, aux digressions inattendues, fut remplacé par des expositions suivies (1), à la façon des traités d’Aristote. De plus, l’hisioire littéraire nous apprend que dans la Grèce humiliée, sinon asservie par la Macédoine, on abandonna aux sophistes et aux rhéteurs les vaines parures du langage : rompant avec la poésie pour ne plus relever que de la dialectique, l’esprit philoso-

(I) Le mot êiarptC^, qui semit il les diislgner dans l'anliqulté (t. J.orr. Sicoelis, i), a’est consenré avec la même signifteation dans le grec moderne.

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