DE L’ORIGINE PROBABLE DU PARMÉNIDE
phique se créa une langue à part, où les termes abstraits abondent, et où la précision ne s’achète parfois qu’aux dépens de la clarté (1). Je n’ai pas à caractériser ici le style d’Aristote, mais on m’accordera sans peine que plus d’un passage de ce philosophe offre une image fidèle de ce que j’appellerai « la manière du Parménide ». De même Zénon, le fondateur du Portique, était, dit-on, sec et sans agrément : Chrysippe professait pour la forme une indifférence voisine du mépris, et dans une autre secte, les écrits d’Epicure passaient pour être d’une obscurité impénétrable.
Mais ce qui dans le Parménide surprend à un plus haut degré encore que le style, ce sont les règles de méthode qui y sont tracées, c’est ce cadre étrange et tout artificiel où chaque argument semble occuper une place marquée d’avance. 11 n’est pas inutile de le faire observer : nous assistons à une discussion dans les règles, qui ressemble plus aux joûtes scolastiques des docteurs du moyen âge qu’aux libres entretiens racontés par Platon d’une main si légère, avec tant d’art et en même temps avec tant de charme et d’abandon.
Dans un chapitre précédent, en analysant le Parménide, j’ai dit à quelle hauteur Platon avait élevé la dialectique, quelle grande et généreuse idée il s’était faite de son rôle et de son pouvoir. Quoique descendue de cette région supérieure des Idées, dernier terme marqué à ses ascensions progressives, quoique trop tôt compromise par des alliances équivoques avec la sophistique, la dialectique ne cessa pas d’être cultivée dans les écoles (2) . Il est vrai qu’au lieu de la considérer comme une science
(1) c Philosophi eloqoentiam despexernnt, oratores sapientiam, » dit Cicéron (De Oral., 111, 10) en parlant dea auccesaeurs de Platon et de Socrate; et ailleura : Stoicorum non Ignoraa quant ait subtile vel spinosum disserendl genua. >
(2) V. Plutarque (ado. Co2ol., c. 33).
lai DE l’origine probable dü parhënide.
véritable, les péripatéticiens, à l’exemple d’Aristote, la réduisirent à n’être plus qu’un simple instrument de discussion, une sorte de gymnastique intellectuelle incapable par elle-même de conduire au vrai ; et tel est bien le caractère qu’elle revêt dans \e Paiménide (i). Quant aux stoïciens, on n’ignore pas que les fondateurs de la secte apportèrent dans l’étude des formes de la dialectique la même ardeur et la même subtilité dont plus tard leurs derniers disciples devaient faire preuve dans l’analyse des idées morales.
Mais les passages de la République et du Philèbe que j’ai cités nous avertissent que déjà, sous les yeux de Platon, la dialectique éprouvait les premières atteintes de. la décadence dont elle allait être frappée. Peu à peu en effet elle se transforme, surtout chez les disciples de Phédon et d’Euclide, en cet art funeste de contredire (ôvrJoyiitrj rixyr^ contre lequel Isocrate (2) et l’auteur du Sophiste ont fait entendre des protestations non moins énergiques. Peut-être même des dialogues tels que le Paitnénide, qui nous révèlent les discussions vides et stériles en honneur dans certaines écoles, sont-ils nécessaires pour nous donner la clef du rapide déclin de la philosophie grecque à la fin du m' siècle. Après avoir brillé d'un si vif éclat dans les pages les plus célèbres de Platon et d’Aristote, la métaphysique s’efface pour ne reparaître que dans les rêveries de l’école néo-platoni-
(1) Proclus lui-méme en fait l'aveu dans son Commentaire (IV, 41, édit. Cousin).
(î) Isocrate [conira Soph., 1) : Tic yap oOx ôv â|ia xai xiToppo-
VTcocîS irpüiTov [i£v 'Twv TTEpl xiç IpiSac SiaTpiêovTwv, 01 irpocxoïoovrai piv triv àl.iieEiav ïrjTEÏv, eù0ùc 8'èv àpx^ tùv âraffEXpiTuv 'J'Euôii ).ÉYCiv ÈTtixEtpsvoiv; — et plus loin, se servant de l’expression même que nous avons rencontrée dans le Parme'nide, il affirme qu’on a raison de ne voir dans ces disputes que de misérables jenx d’esprit : ’Eixévuc, oîpiat, vopülouffiv iSoXt(r/iav xai pixpoloviav, àXX'où T^c 'i'uy.^C impiél.Etav clvai ti; Toiauva; {lavptËi;.
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cienne : mais aussi en quelles mains est tombé l’héritage de ces grands hommes!
Assurément les antinomies qui constituent le fond même du Parménide ne dénotent pas une philosophie naissante, naïvement fière d’affirmations parfois téméraires, mais un temps de doute et de défaillance intellectuelle, comme le fut le siècle de Pyrrhon ou d’Enésidème. La pensée grecque avait successivement demandé h tous les systèmes la solution de l’énigme du monde : de profonds génies avaient tenté de donner satisfaction à cette curiosité inquiète qui n’a pas cessé d’être pour l’homme un honneur et une souffrance. Néanmoins 1a philosophie n’avait pu remplacer dans les âmes la foi au vieux paganisme, qui allait s’affaiblissant tous les jours. Mettre aux prises les assertions opposées de Parménide et d’Héraclite, de Platon et d’Aristote, en renonçant d’avance à la possession complète de la vérité, tel fut le rôle stérile auquel se condamnèrent les philosophes plus ou moins obscurs de l’Académie et du Lycée.
On a parfois accusé Platon d’avoir frayé la route au scepticisme par la manière flottante dont il s’exprime sur les questions même les plus essentielles ; pourquoi gardet-on le silence sur les thèses contradictoires à la discussion desquelles Aristote et ses successeurs se plaisaient à exercer l’habileté de leurs élèves? Qui peut dire si une semblable méthode, assez voisine au fond de celle des sophistes, n’a pas contribué à l’invasion de ce doute qui, comme un ver rongeur, tarit en Grèce la sève intellec- 'tuclle et philosophique des derniers siècles de l’antiquité?
Nous n’avons pas seulement ici le témoignage formel de Cicéron (1) : t Ab Aristotele de singulis rebus in utramque partem dicendiexercitatioestconslituta» ; nous
(1) De Fin., V, 4. — Cf. De Orat., III, Î1 : e Arlstotollco more de omnibus reboi in utramqua senteotiam dicere et in omni causa duas conlrariaa orationea, prxceptis ejua cognitia, expUcare. >
DE l’origine probable DU PARMÉNIDE.
avons celui d’Aristote lui-même, et dans la pratique non moins que dans la théorie (1). La forme par excellence qu’il assigne au problème philosophique, n’est-ce pas « l’interrogation dialectique, qui met en question l’une après l’autre les deux propositions contraires? > Chaque fois que dans ses écrits il aborde une étude nouvelle, avec quelle indifférence ne recueille-t-ilpas toutes les opinions dmises et les arguments invoqués en faveur des solutions les plus divergentes? Souvent même il arrive à ce dogmatique prétendu de s’écrier, comme dans sa Physique, à'propos de l’infini : « Cette théorie présente des difficultés très-grandes, et l’on tombe dans une foule d’impossibilités, soit qu’on l’adopte, soit qu’on la rejette. * Enfin, comme pour compléter le rapprochement avec les procédés employés dans le Parménide, Aristote s’arrête parfois brusquement au milieu de son exposition, et passe à un autre ordre d’idées sans autre transition que ces simples mots : « Examinons s’il serait possible de rendre ceci plus clair en prenant un autre point de départ. » Mais ce qui n’était sans doute aux yeux d’Aristote qu’un curieux exercice intellectuel allait devenir 1a règle suprême de la pensée dans une école « qui sur les débris des systèmes connus, élevait la doctrine de la faiblesse absolue de l’entendement humain. »
Arcésilas, le fondateur de la nouvelle Académie, poussa le dédain de toute affirmation jusqu’à dire : c Je ne puis même savoir que je ne sais rien (2). » Il prenait
(1) Voici comment s’exprime l’auteur des Topiques en parlant de la dialectique : € AvTri 7cpoty[i.atTEta... xpy|ai|J.oç ^rpoç Ta; xatà çiXoaoçtav ItïujttiPa;, oTi 2uva(xevot Trpà; àjjL^orepa 6ta7rop7i(Tai » ^ov iv éxa^rot; xaTOt|/6tiêOa TàXriOs; te xai to tj/cuSo;. « (rop., 1, 2) et ailleurs : « Ilpé; te yvûatv xat xatà ^tXoaopiav 9p6vr,<rtv t 6 Suvao6at mjvopâv xal awEcopaxÉvai Tà àç 'ixaTEpa; ouii^atvo’VTa ttî; uttoOeitecû; où pitxpov Ôpyavov, » — Cf. Plot. (Fïl. Alex., 74 ) : Taura éxsTva «ToçiorptaTaTcîv’ApiOTOTéXov; cl; ixaTcpov twv Xâycov.
(2) Cicéron, Acad. J, 12. — Diog., L. IV, 6. — Eusèbe,iY£ep. Er., XIV, 4.
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DE l’origine probable DD PARMÊNIDE, 137
plaisir à combattre le sentiment de tous les philosophes, afin que connaissant sur un sujet donné les arguments à la fois des partisans et des adversaires, il eût un motif plus légitime de suspendre son jugement. Après avoir caractérisé ses tendances sceptiques, SextusEmpiricus(l) nous rapporte qu’il rendait avant tout ses élèves habiles à soutenir en toute occasion le pour et le contre, réservant à quelques auditeurs d’élite une initiation aux ibéories platoniciennes. Dès lors nous ne devons pas être surpris qu’il ait donné à la méthode dialectique une forme qu’on eût dit renouvelée de l’école de Mégare. « O volaticam Academiam, modo hue, modo illuc, » s’écriait Cicéron dans un accès d’impatience en face de ces hésitations et de ces contradictions sans fin. — Pyrrhon, prêchant ouvertement le doute universel, avait recueilli plus d’applaudissements k Athènes que Platon et .Aristote aux plus beaux jours de leur célébrité.
Et voilà sur quel écueil vint tristement échouer la philosophie grecque, au lendemain du Phédon et de la République, de la Métaphysique et de VOrganon. C’est ainsi que de nos jours nous avons vu la pensée allemande, après avoir enfanté un des mouvements philosophiques les plus vastes dont l’histoire ait gardé le souvenir, se reposer dans l’indifférence, comme épuisée par ce gigantesque effort. Du moins m’accordera-t-on que le siècle de Pyrrhon et d’Arcésilas était digne plus que tout autre d’enfanter ce dialogue étrange et sans but qu’on nomme le Parménide.
(1) Pyrrh. Hyp.t I, 23î : Ouxe yàp Tcepl uTtap^eoi; i\ àvuTcapÇîa; xtvo; «tcoçaivojjtevo; evpCijxexai, oCte xatà TcCortv rii àTCitmav TtpoxpCvetv xt srspov étépou, à).>à TTspl Tcàvxtüv iTC&x&tp xal xl),oç [iTjv eTvai ri^v ; ce qui
s’applique merveilleusement, il faut le reconnaître, li la conception générale du Parménide : de telle sorte que si Platon est Fauteur de ce dialogue, la distinction entre Fanelenne et la moyenne Académie est un luxe inotlle.
ISS DE L’ORIGINE PROBABLE OU PARMËNIDE.
Toutefois ce résultat ne saurait nous suffire : la critique a d’autres exigences. Sans doute il serait inutile et téméraire de rechercher quel système a professé l’auteur du Parménide : car, comme l’a montré l’analyse de ce dialogue, tous tes systèmes métaphysiques de l’antiquité peuvent y revendiquer une place. Au milieu de cette confusion où se heurtent les assertions les plus disparates, essayons néanmoins de distinguer à quelles sources elles ont été puisées.
L’auteur est familier avec la doctrine éléatique : c’est un fait trop évident pour que j’y insiste, bien que le Parménide de l’histoire différé notablement de celui qui joue ici le premier rôle. La thèse de l’unité absolue, choisie par l’auteur pour être exposée et développée selon les prescriptions de sa méthode, nous révèle un esprit tourné vers les spéculations abstraites, telles que les avaient mises en honneur Xénophane et ses disciples ; à ses yeux la dialectique des Éléates, malgré sa sécheresse évidente et à cause de son apparente profondeur, l’emporte comme instrument philosophique sur ces conversations enjouées ou brillantes, expression à la fois agrandie et embellie de la méthode do Socrate.
La théorie des Idées, telle que Platon l’a conçue, telle du moins qu’il l’a exposée dans ses ouvrages, apparaît également au premier plan dans le Parménide, non sans doute pour y être expliquée et défendue, mais au contraire pour y subir les plus violents assauts. Il est remarquable assurément de voir avec quelle netteté et quelle vigueur l’auteur fait ressortir les difficultés qu’elle soulève ; néanmoins, après le Philèbe, après la Métaphysique, surtout après les controverses suscitées par la rivalité des écoles, cette première partie du dialogue s’explique sans peine.
Chose étonnante, cette opposition en apparence siré-
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solue de l’auteur ne le dissuade pas d’incliner vers celte théorie, comme vers le point le moins ébranlé au milieu de l’incertitude universelle. Sans être convaincu de la vérité de la théorie platonicienne, il ne veut pas qu’on l’abandonne, car se serait, dit-il, abolir tout discours et se condamner à ne plus savoir où tourner sa pensée. Son rapport au platonisme primitif, comme l’a fait observer Uberweg, est assez bien marqué par le rôle qu’affecte Zénon à côté du vieux Parménide. Socrate ébloui considère comme fort sérieuses les attaques de Zénon contre l’opinion et la pluralité ; celui-ci se hâte de répondre qu’au fond son langage n’est qu’une plaisanterie, une riposte et qu’il ne se porte nullement garant des théories de son maître.
Il est certain que l’école d’Élée, quoique obscui’e et déchue de son premier éclat, s’est perpétuée au sein de l’école de Mégare et des sectes plus ou moins ignorées dont Phédon et Ménédème furent les fondateurs. Dans le Théétète (1), Socrate signale des Mélissus et des Parménide parmi ses contemporains; et au temps d’Aristote, les doctrines éléatiques paraissent avoir trouvé encore des partisans, puisque l’auteur de la Métaphysique a jugé opportun de les combattre et de leur opposer une sérieuse réfutation (2).
(1) Théétète, 180 E.
(2) Dana le petit traité IIcpl Sevofâvsu;, Znvuvo; xaî TopYtou, imprimé ordinairement i ia suite des écrits d'Aristote, quoiqu'il ne soit l’œuvre ni de ce philosophe ni de son disciple Théophraste, se rencontrent des assertions telles que les suivantes, singulièrement voisines de celles du Parménide : To voiouTov £v ôv... XéYSi OÜTS xiveïoOat oÜT'àxivYîvov eivai... oovs tw jxi^ ôvTi oOve voï; icoXl.oT; ô{sotov stvca... oüve dxeipov oüvs nsxcpaaiiivûv, x.
Veut-on une preuve de l’entraînement des esprits vers cette mélaphysique subtile, au temps d’Aristote et de ses premiers successeurs ? Qu’on lise les vers suivants d’Antiphane, auteur comique mort à la fin do iv> siècle. Le poète nous représente un Athénien cherchant la sagesse A l’école des sophistes
160 DE l’origine probable du parménide.
De plus, cette tendance éristique, ces raisonnements subtils, ces propositions hypothétiques rappellent les procédés enseignés et pratiqués à Mégare : enfin le rôle supérieur de Parménide et le rôle essentiellement subordonné de Socrate sont des indices que la critique n’a pas le droit de négliger. Pourquoi, à j’exemple des Éléates, un Mégarique ne se fût-il pas ainsi complu à gravir ce qu’un moderne a appelé « les sommets arides et déserts de l’abstraction sans limites ? »
Aussi est-ce à cette solution que s’est arrêté le premier écrivain qui dans notre siècle osa contester l’authenticité traditionnelle du Parménide. D’après Socher, le Parménide, le Sophiste et le Politique sont l’œuvre de disciples d’Euclide qui ont appris à connaître Platon pendant son séjour à Mégare ou se sont fait plus tard initier à ses doctrines.
Dans le Dictionnaire des sciences philosophiques {\), M. Janet reconnaît ce que cette hypothèse offre à pre-
du Lycée C£v tû Avxetto (jieTà ooçt<rrb>v] : Toic! l’enseignemeDt auquel il assiste :
Tà ‘7T(>5y|jia toOt'oux emv, eÎTcgp yipeTaf
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oj 5', el Tipotepov r,v, £<mv, ô ye vOv y{yv«Tûti*
£dTÎv yàp oCix ôv oOSév ô yéyovs nw,
oOx itrô’ cOMnrsp yiyove, Sé y'oO ysyové ttw £ x Toû *yàp eîv’âv yiyovev cl SVjx r,v JO'iv,
Tîüiç èyevêT^âÇ oOx 6 vto;; oOx oTôv tc yàp* el tt»! ysyovev, oùx e^at TràXtv*
xetTcot 6c 'xûç tiç. el t:oÔcv ycvriffeTai ToOx 6v y* J àn' ov yàp ovto; ov 6yvTîffSTOi.
Et l'Athénlen effrayé s’écrie :
Tavrl 6’o ti éffrlv, oùS'av ’AiroXXwv piàOot.
{Fragm. com* grœe,, p. 373, ëd. Dldot).
M. Melncke rapproche des vers qui précèdent ceux de Parménide (v. 73 et suIt., édition Fuellebom).
(1) Art. Platon.