‹ De l'authenticite du Parmenide These presente a la faculte des lettres de ParisChapitre 19 sur 23 · DE L’ORIGINE PROBABLE OU PARMÉNIDE · texte numérisé non relu

DE L’ORIGINE PROBABLE OU PARMÉNIDE

miëre vue d’original et de séduisant. < II faut convenir, dit-il, que si l’opinion de Socher avait le moindre fondement, elle serait d’une haute valeur... Mais plus les conséquences en sont importantes, plus il est nécessaire qu’elle ne repose pas sur le vide. . . Des raisons bien fortes, quoique indirectes, la renversent. Comment l’école de Mégare qui aurait produit d’aussi grands monuments, a-t-elle pu entièrement disparaître ? Gomment cette école n’aurait-elle pas laissé de disciples empressés de rapporter à leurs maîtres leurs titres légitimes et de ne pas laisser augmenter à leurs dépens la gloire d’un génie rival? Comment l’homme supérieur qui aurait composé le Paitnénide et le Sophiste n’a-t-il pas laissé de nom ? Rien ne s’explique dans cette hypothèse ; elle est grandiose, mais elle est vide. »

Cette réfutation, il est facile de s’en convaincre, s’appuie surtout sur les réflexions générales déjà discutées au commencement de ce chapitre. Examinons cependant.

Si des raisons chronologiques nous détournent d’attribuer le Parménide au fondateur même de l’école de Mégare, si ses premiers disciples n’ont laissé dans l’histoire d’autre réputation que celle qu’ils durent à leurs sophismes, Stilpon, qui florissait à la fin du iv' siècle et compta le Stoïcien Zénon parmi ses élèves, fut c un de ces hommes qu’on voit apparaître au déclin des écoles et qui par leur valeur personnelle leur rendent un instant l’éclat qu’elles n’avaient plus et qu’elles perdent avec eux(l). » Il est cité expressément comme ayant nié la réalité des Idées, sous prétexte que l’intelligence se refuse à concevoir aucun rapport entre ce qui demeure éternellement et ce qui passe sans cesse(S). Les noms de deux philosophes

(1) M. Henne, Ecole de Mégare, p, 104.

(2) Diog. L., Il, 119. — Mutarque, ad«. Cololen, X, 601.

DE L’ORIOINE PROBABLE DU PARMÊNIDE. 163

La théorie des idées fut peu à peu abandonnée, je l’ac> corde : mais en cessant d’être un dogme accepté sur la seule autorité du maître, elle n’en demeura pas moins un thème favori de controverses ( I ). La polémique si vive et si pressante qu’elle avait suscitée n’avait pu passer inaperçue ; Antisthène, et surtout Aristote avaient multiplié contre cette doctrine et popularisé en même temps des objections qui attendaient vainement une solution. Un philosophe de l’Académie, écrivant la première partie du Parménide un demi-siècle après Platon, n’aurait donc rien qui dût nous surprendre.

Mais dans ce dialogue ce ne sont pas seulement les attaques dirigées contre les Idées qui rappellent la Métor • physique : la distinction des Idées en plusieurs classes, leur réduction à des simples conceptions de l’intelligence (2j, le retour perpétuel de certaines catégories dans la discussion, enfin la différence essentielle établie entre la négation absolue et celle qui n’est que relative, sont autant de traces assez peu équivoques de l’enseignement d’Aristote.

Néanmoins ce n’est pas dans le Lycée que nous chercherons de préférence l’auteur du Parménide (S), On sait l’ascendant qu’exerce un homme de génie, même sur ses contradicteurs : dominés qu’ils étaient par la renommée extraordinaire d’Aristote, comment certains platoniciens eussent-ils pu se défendre de tout emprunt fait à ses théories? N’oublions pas que ce philosophe, malgré son

(i) Vo;ei Diog. L., 11, 117 et Phanies (ap. Alex. Aphrod., in Uelapli., p. 62).

|i) 11 n’est nullement nécessaire, comme on l'a soutenu, de descendre jusqu’aux stoïciens pour Juititter ce conceptualisme dans le Parménide (132 B). Longtemps avant Zénon et Aristote, AnUstbène avait quaiillé les Idées de • songes oieux* (xevai favTesiai).

(3) Un disciple d’Aristote, du nom de Platon, est rite par Diogène Laàrce (111, 109) et par Joh. Phllnponus (in AMlyU priora).

16i DE l’origine probable DU PARMÉNIDE.

hostilité appareDte, s’était approprié les vues les plus importantes de son maître, après les avoir scrupuleusement dépouillées de tout élément mythologique (1).

Enfin si l’on descend jusqu’au temps d’Arcésilas, il ne sera pas difficile de reconnaître dans le Parménide l’application à la théorie des idées et au principe même des Éléates, de ce fameux axiome ; Non liquet, qui ébranla successivement toutes les conquêtes de la raison antique. Dans une secte où le premier mérite consistait à se montrer également capable de réfuter tous les systèmes ou du moins de les discuter tous, une certaine connaissance des philosophies antérieures, fût-ce même de l’éléatisme, ♦ devait être la règle plutôt que l’exception. Ajoutons que pour composer la seconde moitié du Parménide, un dialecticien exercé à soutenir avec la même habileté le pour et le contre n’avait qu’à tirer parti de certaines données du Sophiste ou même qu’à imiter fidèlement l’ouvrage de ce Zénon que Timon le sillographe avait si justement qualifié de « langue à deux tranchants ( xu'ŸOXcCioyArjta- 50 -:) ( 2 ;.

Que si maintenant on persiste à nous demander : Est-il dans l’école de Mégare, dans l’ancienne ou la moyenne Académie un seul auteur capable du Parménide^ on devra d’abord établir que ce dialogue est réellement, selon la définition de ses admirateurs les plus enthousiastes, un chef-d’œuvre de profondeur, un monument philosophique incomparable. Le mystère qui recouvre ici

(1) CVel sans doute ce qui faisait dire à l’uii des interlocuteurs des Académiques de Cicéron (I, t] : « Platonis auctoritate qui varius et multiplex et cupiosus fuit, una et cousentiens duobiis Tocabulls phllosophiæ forma inaUtula est, academicorum et peripateticorum, qui rebus congruentes, nominibus differebant. > Cf. de lïn., V, 8 et 21. Il est vrai que Cicéron oublie d'apporter des preuves à l’appui de cette assertion, née dans un siècle d’éclectisme et de confusion intellecmelle.

(2) Ou K»-<Tuv (Plut., Fie de Périelit).

DK l’origtne probable DÜ PARMÉNIDK. 165

toute la discussion ne suffit pas pour désarmer la critique: l’expérience atteste que le vague est essentiellement voisin du faux. « Une chaîne de contradictions, de paralogismes, d’arbitraires hypothèses, et de puériles charades : » voilà en quels termes était apprécié naguère certain livre en renom de Hegel par une plume impartiale et autorisée. Avons-nous le droit de nous montrer moins sévères à l’endroit du Parménide ? Quelque accueil que mérite la philosophie du devenir, il y aurait sans aucun doute une injustice flagrante à mettre en parallèle le penseur allemand et l’auteur du dialogue. L’un croit avoir enfermé le secret d’une doctrine nouvelle dans l’appareil bizarre de ses formules: l’autre n’aboutit qu’à se jouer ridiculement de son lecteur : ils n’ont de commun qu’une obscurité profonde, l’abus de l’abstraction et une sorte de défi perpétuellement jeté au bon sens vulgaire.

Et si avec Deuschle, on s’étonne à la pensée qu’un platonicien ait pu être assez ingrat ou assez imprudent pour reproduire sans aucune atténuation les attaques d’Aristote, — pourquoi ce que l’on considère comme un devoir pour le disciple n’eût-il pas été pour le maître une obligation impérieuse? ou si, invoquant des considérations tout opposées, on demande avec le même critique comment les adversaires du platonisme ont pu consentir à laisser les partisans de cette doctrine ajouter clandestinement une semblable forteresse à leurs lignes de défense, — qui nous assure que dans cet « ouvrage extérieur, * Platon eût reconnu la main d’un allié plutôt que celle d’un ennemi?

Je conclus. Le Parménide est-W l’œuvre d'un esprit médiocre, à qui l’on est en droit de reprocher i’incohéi’ence dans les idées, un manque de logique dans les déductions et l’absence de toute certitude dans les résultats? Les phases qu’a traversées la philosophie grecque depuis la

166 DE L’ORieiNE PROBABLE DD PARMÉNIDE.

mort de Platon Jusqu’à la fondation du stoïcisme suffisent à expliquer la naissance de cette étrange composition. — Ainsi s'écroule le dernier argument auquel on pût recourir pour en sauver l’authenticité.

Mais une dernière question se présente. Comment le Parmênide, quel qu’en soit l’auteur, a-t-il pris place dans la collection platonicienne, sans qu'on rencontre chez les anciens la trace d’un doute quelconque sur son authenticité ?

Ce n’est pas ici le lieu de développer les causes si nombreuses qui dans les trois derniers siècles avant notre ère ont provoqué et favorisé tant de supercheries littéraires, causes parmi lesquelles se placent au premier rang les rivalités des écoles, les facilités que donnait aux faussaires le manque presque absolu de contrôle, et la soif du gain dans un temps où se payaient à prix d’or les manuscrits des grands écrivains. Il est invraisemblable que l’auteur du Parmênide ait songé lui-même à inserire le nom de Platon en tête d’un dialogue où la doctrine de Platon est directement battue en brèche, où le style et le ton de ses écrits sont si mal conservés : avec le dessein arrêté de tromper et ses contemporains et la postérité, il eût, n’en doutons pas, imité plus habilement et plus complètement son modèle.

On sait avec quelle munificence royale furent dotées les bibliothèques naissantes d’Alexandrie et de Pergame, avec quel empressement furent recherchés et recueillis les manuscrits de tout genre par les savants chargés de constituer et de classer ces vastes archives des lettres antiques. De même qu’alors il s’est glissé dans le recueil des livres d’Hippocrate des œuvres provenant de ses descendants ou de ses élèves, de même que les péripatéticiens, malgré leur respect pour les doctrines de leur

DE L’OniGINE PROBABLE DIT PARMÉNIDÈ. 167

maître, n’ont pu empêcher que des traités apocryphes ne fussent légués au monde moderne sous le couvert du grand nom d’Aristote (1), — pourquoi la collection platonicienne eût-elle échappé à la destinée commune? Le vague que laissait flotter sur le platonisme l’absence d’une tradition avérée, d’un enseignement intégralement perpétué au sein d’une école, ne rendait-il pas les méprises plus aisées à commettre, plus difficiles à découvrir et à réparer (2)?

On doit déplorer la légèreté avec laquelle les critiques anciens tranchaient les questions d’authenticité, soit qu’ils fussent mal préparés k cette mission, soit que les documents nécessaires leur fissent déffut. Rien ne ressemble moins aux sévères précautions dont aime à s’entourer l’érudition de >notre siècle que les procédés arbitraires d’un Thrasylle ou même d’un Aristophane de Byzance. Je n’en veux d’autre preuve que l’admission des Lettres, de l'Epinomis et du Minas, pour ne parler ni du Sophiste ni du Politique.

La théorie des Idées occupait une place relativëment considérable dans le Parménide : Socrate y jouait un rôle : c’était un écrit assez peu répandu pour que le nom de l’auteur ait pu être oublié, peut-être même effacé dans un but intéressé par le possesseur du premier manuscrit parvenu à Alexandrie : la discussion offrait un faux air de profondeur ; ici une pensée, là une expression rappelait d’autres écrits de Platon dont l’origine était

(1) Voyeï les savants travaux de M. Littré sur Hippocrate et l’ouvrage publié par M. Valentin Rose : Aristoteles Pseudepigraphus î'863).

(2) Au témoignage d’AIhénée, Tbéopompe suspectait l’origine d’un grand nombre de dialogues parmi ceux que ses contemporains attribuaient A Platon : Toy; uoXXoy; twv fiia^ovMv aÙToÿ àxpsiouç xal tî.evScTç dv ti; eupot' à).).oTp£oy; 5à toùç ttoUioùc ovTot; (Athen.t XI, 508 C). Cette accusation de Théopompe a été peut-être dictée par l’esprit de calomnie : mais est-elle si éloignée de la vérité en ce qui concerne le Parménidel

1ft8 DR l/ORIOINR PROBABLE DD PARUÉNIDE.

incontestée : autant de motifs qui nous expliquent de quelle manière ce dialogue a conquis un titre usurpé lors de la fondation des grandes bibliothèques, dans un temps od la critique, préoccupée avant tout de la forme, n’était point capable d’une distinction précise entre les systèmes.

Quant aux siècles qui suivirent, rappelons-nous l’autorité dont furent entourées les listes (ou canons) dressés à Alexandrie. On l’a dit avec raison, 'être placé dans ces dépôts publics, ce fut pour un ouvrage une marque d’authenticité.

C’est ainsi que sous un nom supposé le Parménide a traversé les âges, jusqu’au jour où cessant de se faire l’écho docile d’une admiration traditionnelle, la critique se plaça résolument en face du problème que soulevait l’étrange caractère de ce dialogue. Par quels degrés en a-t-elle préparé la solution ? C’est ce qu’il n’est pas sans intérêt de connaître.

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SUR I.E PARMÉNIDE

Bien que les premiers doutes élevés sur l’authenticité du Parménide remontent à peine au delà, d’un demi-siècle, cette étude pourrait paraître incomplète s’il ne venait ( s’y ajouter une revue rapide des jugements portés sur ce | dialogue depuis l’école d’.\lexandrie jusqu’à nos jours.

C’est chose rare que l’accord parfait de deux critiques sur la valeur d’un ouvrage : néanmoins il en est peu, dans l’histoire des littératures, qui aient provoqué des appréciations aussi opposées. Depuis l’enthousiasme sans bornes desjiéo-pktoniciens, qui voient dans le Parménide une sorte d’apocalypse mystérieuse, jusqu’à la condamnation sévère et absolue prononcée par Tiedemann, que d’opinions diverses sur le sens et la valeur de cette singulière composition ! Ce que les uns regardent comme le chef-d’œuvre d’un grand génie, ce qu’ils admirent sans restriction ni réserve, les autres, et dans le nombre se trouvent des critiques de l’importance de Schleiermacher, ne veulent y voir que l’œuvre hâtive et imparfaite d’uii

talent encore mal assuré. Que d’un siècle à l’autre, que d’une école à l’autre, l’interprétation d’une œuvre doctrinale présente des variations en apparence inexplicables, on le comprend sans peine, tant est grand sur l’esprit de l’homme le pouvoir des passions ou des préjugés; mais que des critiques contemporains, affranchis de toute préoccupation systématique, arrivent à des conclusions contradictoires, c’est une preuve décisive ou de l’obscurité de la forme ou de la confusion des doctrines,

Il a été établi précédemment qu’au second siècle de notre ère, ou même à une époque un peu antérieure, Platon était désigné par la tradition générale comme l’auteur du Parmênide. Le rhéteur ^lius Aristide en parle comme d’un écrit divin (1), longtemps avant que Marinus vienne proposer cette seconde inscription : t Sur les Dieux ». D’autres, plus modestes, se contentaient de la suivante : « Sur les Idées » . Nous savons d’ailleurs par Proclus que les interprètes de ce dialogue étaient loin d’être unanimes : or, quelles que soient les transformations subies par la doctrine de Platon, serait-il naturel que sur un ouvrage d’une importance égale à celle que nous lui voyons attribuée, il n’y eût pas eu de tradition positive, et qu’aucun platonicien n’en eût donné une explication assez autorisée pour mettre fin à toutes les divergences ?

A quelles sources avait puisé Philon, dont M. Fouillée résume ainsi la doctrine : « Dieu est inintelligible dans son existence suprême, comme Platon l’avait compris. Nulle parole et nulle pensée humaine ne peuvent l’atteindre. Supérieur au bien même dont parle Platon, et plus pur que l’Unité, il est au-dessus de toute qualité et de toute forme » . Est-ce là un écho immédiat du Parmé-

(t) Oetov {Contfü Capit., p. i30> édition Dindorf).

Digitizt.

SDR LE PARMÉNIDE.

nide? Est-ce le résultat du mélange des idées grecques avec les théologies de l’Orient? Si la première de ces hypothèses avait un fondement solide, elle serait digne de toute l’attention des historiens.

Mais arrivons au néo-platonisme. Par son obscurité plus encore que par la hardiesse de certaines assertions, le Parménide fut le bienvenu dans une école qui demandait au passé moins des théories rationnelles à défendre que des rêveries à interpréter (1). C’était un anneau propre à relier les doctrines nouvelles au plus grand nom de la philosophie grecque : de là, l’étonnant respect dont il fut entouré et qui, de Plotin jusqu’à Proclus, semble s'accroître avec chaque génération.

Au grand étonnement de quiconque sait combien Plotin s’est inspiré de Platon dans la construction de son système, on ne rencontre dans les écrits du philosophe d’Alexandrie qu’une seule citation du Parménide {i), et encore amenée d’une façon assez indirecte. Mais il est hors de doute que Plotin a largement puisé dans ce dialogue : une partie de son traité sur les nombres (3) ne paraît pas avoir d’autre source.

Avec Syrianus et l’école d’Athènes commence la série des commentaires que résume et complète l’œuvre de Proclus. Syrianus nous est représenté comme ayant éner-

(1) • On peut dire que Platon, par Eon sentiment profond de l'Unité ineffable, génératrice des Idées, mais supérieure k l’essence et à la pensée, prêtait plus que tout autre philosophe, plus qu'Aristote en parUenlier, aux interprétations superstitieuses des mystiques alexandrins. C’est parce que la théorie platonicienne de l’Unité était très-grande et très-vraie qu’elle pouvait plus facilement, détournée de son sens légitime, aboutir à l’absurdité. •

(2) Ennéade V, t, 8 : ‘O Si^ napà IlXâvaivi IIap(uvÜ7|c dacpiééerepov Itér&iv

èiaipel vè npüTov 2v, 3 xupiûvepev ëv, xal Seûvspov 8v noXXà Xé-

Vuv xal TpÎTOv ëv xal xoXXà.

($) fiutéods VI, 6. Voyes en particulier le quatrième paragraphe et les notes du savant traducteur de Plotin, M. Bonlllet (T. III, p. 370).

giquement combattu l’opinion qui réduisait le Parménide à un simple exercice logique. A ses yeux, l’ün, c’est la nature divine et le dialogue entier n’est qu’une réponse à cette question : n Comment et dans quelle mesure tous les êtres participent-ils à cette réalité suprême? » Telle fut l’interprétation léguée au moyen âge et aux temps modernes par les néo-platoniciens, préoccupés avant tout de retrouver dans le Parménide la triade mystique des hypostases.

Il était réservé au disciple de Syrien' Hrocl us, à celui que Cousin appelle l’IIomère de la philosophie alexandrine, d’atteindre en parlant de ce dialogue aux dernières limites de l’admiration . 11 le proclame « le degré Le plus élevé de l’initiation platonicienne » : c’est là que brille aux yeux du philosophe < la pleine et resplendi.<îsante lumière des choses divines (I) ». Tel est l’attrait qu’ont pour ce rêveur ébloui les obscurités de ce dialogue qu’il y revient en plusieurs circonstances, et notamment dans son explication du Premier Alcibiade.

Bien qu’il soit resté inachevé, le commentaire de Proclus sur le Parménide n’occupe pas moins de trois volumes dans la savante édition de Cousin. Ces longs développements nous apprennent sans doute ce qu’était devenue la doctrine de Platon entre les mains d’héritiers infidèles : mais ils sont d’un médiocre secours pour qui y chercherait une démonstration du caractère platonicien du Parménide : souvent même ils n’ont d’autre résultat que de jeter de nouvelles ténèbres sur un sujet déjà si obscur (2). Voilà cependant l’ouvrage que Cousin regardait comme € le dernier mot de la philosophie ancienne, » comme € une longue et régulière apologie des Idées. »

(1) ‘H £noirTixu>TO^ tov nXatwvo; xal (JLu^ixwTa-a; Oetupiot. — Toxe oùv xal ôXov xal xsXeiqv OeoXo^ixi^; È«i<xn^(tT|c ô napîuvi5y)ç àvàirrei xot; tOv nXaxuivo; épaorat;.

(2) « Quaai dogmati non intellecto, dit à ce sujet Thomsont uberios pre- Ünm et reyereDtlam adderet elaborata obscnritas. •

SUR LE PARMENIDE.

La partie du commentaire, je ne dirai pas la plus instructive, mais celle qui offre le plus d’intérêt, ce sont les pages où sont traitées, avec une subtilité surprenante, les questioijs relatives à la forme du dialogue, et à ce qu’on pourrait appeler le mécanisme général de la composition. Jusque dans les plus petits détails et dans les plus blâmables négligences , Proclus se plaît à chercher de profondes et savantes allégories (1) : les diverses circonstances dans lesquelles est successivement rapporté l’entretien de Socrate et de Parménide, le rôle et le caractère des différents personnages, le temps et le lieu de la scène, tout devient matière à l’une de ces interprétations étranges où triomphait la fausse pénétration des Alexandrins '^2).

Ln passage curieux nous montre que dans l’antiquité le but du dialogue n’était pas moins diversement apprécié que de nos jours. Les uns, dit Proclus, le considèrent comme un exercice dialectique : les difficultés énoncées contre la théorie des idées servent à démontrer la nécessité de la méthode qu’enseigne le philosophe éléate, et la discussion qui suit, à mettre dans un plus grand jour les règles de cette méthode : dans ces déductions nécessaires, le possible sort du possible, et l’impossible de l’impossible. Ijes autres affirment au contraire que l’objet du dialogue est ontologique (Trpayfxarstwfîyi;) et que la mé-

(1) Ce n’est pas seulement uni néo-plutoniciens, c’est aux commentateurs en général que s’appliquent ces paroles de Stallbaum : • Dnm aibi videntur ingeniosi, allisque videri docti et eruditi volunt, incredibilia comminiscuntur, et quæ ipsi commenli sunt tanquam ex purissimis hausta fonUbus, aliis obtrudunt, credulorum gregem sane quam eximie artibus suis ludiûcantes. > (Parmenidet, p. 440.)

(2) Je II en c.terai qu’un exemple i « ‘Il (lèv èiixàTr, ouvouata... (upstrai TT,v eîc Tà aioôn'rà TipoeXôoOaav elfioitotUv ...., ôè itpo aÙTTj;, rèjv cv tat; fuaixaït oùdi'ai; tùv eISûv Oitooraoiv : ... 6è £tf xal itpà Taûtric Tiiv ek •c«« 'r'xixàî âvMéEv TCpoeXOoûoav àiiè ttîc STgixiaupyta; noixiXiav tûv slSûvr) Si yi TiptûTÎiTO] Tr,v iv aÙTOî; TOÏ; êvTw; oîoiv tây eISüv Siaxeopiiioiv, » (IV, U).

thode n’est là que pour servir aux choses elles-mêmes, bien loin que ces dogmes mystérieux ne soient introduits que pour faciliter l’intelligence de la méthode. C’était, ne l’oublions pas, le temps où la sagacité des grammairiens et des philosophes s’épuisait à découvrir des mystères (akopp/îTaj jusque dans le poète à la fois le plus sublime et le plus naïf, je veux dire dans Homère.

Proclus a essayé de concilier ces deux thèses contraires, toutefois sans rien sacrifier de la seconde. Après une apologie du style du Parménide (I), dont la sécheresse et la roideur avaient déjà frappé les lecteurs anciens, il relève les trois caractères qui, aux yeux des critiques, distinguaient la dialectique de ce dialogue de celle des autres écrits de Platon. Inutile de reproduire ici ces objections et les réponses de Proclus, qu’on peut lire dans l’excellente traduction de M. Janet : elles ne sont pas sans valeur, mais il est surprenant que ni ce philosophe ni ses prédécesseurs n’aient YéQéchi à l’intervalle manifeste qui sépare de la vraie méthode platonicienne ce que Proclus lui-même appelle « un enchaînement de théorèmes (2). »

La partie doctrinale du commentaire ne doit être acceptée qu’avec une légitime défiance. Ces longs développements, comme les aime la prolixité habituelle des commentateurs, contiennent sans doute plus d’un passage utile à consulter pour l’interprète de Platon : mais ce ne sont souvent que les conceptions personnelles de l’auteur. C’est ainsi que « dans TUn du Parménide, qui forme la première hypothèse, Proclus reconnaît le Dieu ineffable duquel on peut tout nier, parce qu’aucune de ces affirmations incomplètes ne convient à sa majesté... Il domine

(1) C’est, dit Proclae, un style niervcilleuspment appro|irlé an sujet : • Tà Y»p Émi Osîaxal Iv ^ àTtXirTiTt ïoO 4v6; tSpUpiva'... toï{ ?t!pl 6c(ti)v «porflidtiüv îioyotç KpOff^xst t 6 altipirrov xotl otOTopuà; xai SxaXXÛTtioTOV (IV, 3«).

(î) ’AWXmc Bstspni»***».

SUR LE PARMÉNIDE

tous les contraires, il est actif et immobile, sans être en mouvement ni en repos. » Ne fallait-il pas retrouver à tout prix dans le Parménide les éléments du néo-platonisme ?

Aussi Stallbaum a-t-il refusé de donner place dans son grand travail à. ces interprétations arbitraires, qu’il rejette non sans dédain. « Neque enim veremur, dit-il, ne quis totam hano cramben sibi rursus decoctam apponi copiât, prœsertim quum Procli et Damascii scripta hodie non amplius tara raro sese offerant ut qui talibus cupediis delectantur, non queant palato suo istam parare scilicet oblectationem. »

Après Proclus, ce n’est pas seulement la philosophie, mais le commentaire qui meurt : le paganisme a vécu.

Pendant les premiers siècles du moyen- âge les écrits de Platon furent presque entièrement ignorés dans l’Occident. Il faut descendre jusqu’à l’époque des Médicis pour voir reparaître le titre du Parménide sous la plume des érudits enthousiastes de la Renaissance. Voici MarsileFicin qyi, poussant l’hyperbole plus loin que les néo-platoniciens eux-mêmes, déclare que si Platon dans ses autres écrits a surpassé tous les philosophes, il s’est surpassé lui-même dans le Parménide. Il semble, dit-il, qu’il ait été enlevé en extase jusqu’aux sources mêmes de la philosophie, dans le sein de la divinité et qu’il ait rapporté de cette vision cet incomparable chef-d’œuvre. Et il ajoute du ton le plus sérieux cette invitation ridicule : « Ad cujus sacram lectionem quisquis accedet, prias sobrietate animi mentisque libertatese prœparet, quam attrectarettiysteria cœlestis operis audeat. »

Loin de partager ce respect idolâtre, un savant, contemporain de Ficin, Pic de la Mirandole, n’hésite pas à soutenir que le Parménide est vide de toute doctrine : et après avoir insisté sur les incertitudes avec lesquelles

était aux prises de son temps l’exégèse platonicienne, il s’exprime en ces termes : « Neque toto illodialogo quidquam asseverari, nec si maxime asseveretur, quidquam tamen ad liquiduminveniri : ... certo liber inter dograaticosnonesteensendus, quippe qui totusnihilaliud est quam dialectica quædam exercitatio : cui nostræ sententiæ tantum abest utipsa dialogi verbarefragentur, utnullæ exstent magis et arbitrariæ et violentæ enarrationes quam quæ ab bis allatæ sunt qui alio sensu interpretari Platonis Parmenidem voluerunt(l). »

Avec le-SVP -siècle prend^fîn le culte aveugle dont la Renaissance avait entouré Platon et le Parménide : et à part de rares exceptions, l’érudition philosophique s’éclipse jusqu’au jour où la critique renaîtra avec l’idéalisme sceptique de Kant. Il est probable d’ailleurs que le Parménide eût été négligé par les modernes à l’égal des écrits de l’école d’Alexandrie, si l’honneur de Platon n’eût pas paru intéressé à la conciliation toujours poursuivie entre cette étrange composition et. le reste de l’œuvre platonicienne.

C’est évidemment à l’empire de la tradition qu'il faut attribuer ce jugement d’un métaphysicien aussi distingué que Leibnitz : « Qui specimen profundissimæ Platonis philosophiæ cupit, is légat, non interprètes etiam veteres, magnam partem in turgidum ampuliosumque sermonem ineptientes, sed ipsum Parmenidem et Timæum. Quorum ille de Uno et Ente, id est, Deo (nam nulla creatura est Ens, sed entia ) admiranda ratiocinatur; hic naturas corporum solo motu et figura explicat, quod hodie tantopere novis nostris philosophis merito sane probatur (2 ).

Telle est également l’opinion d’un éditeur anglais du

(I) De Ente et Uno, ch. 1.

(1) Voyez Leibnitz, OEuvret complètes, éd. Dutens, IV, 77. V, 36t, i$0.

SCR LE PARMENIDE.

PaiTnénide (1), qui dans sa préface écrit sans hésiter : « De Deo rebusque divinis instituitur disquisitio : quis enim tam ignarus et Platonis philosophiæ expers qui neget Idearum et Unius nominibus Deum et divina comprehendi ? » Mieux inspiré , l’abbé Conti (i) comprit qu’il fallait demander avant tout à l’histoire de la philosophie ancienne le secret de l’énigme : mais l’érudition du xviii'’ siècle n’était nullement à la hauteur d’une semblable tâchç. Ramené par une étude impartiale à une appréciation moins enthousiaste de ce dialogue, Conti n’y vit, au lieu d’une théodicée mystérieuse voilée sous d’apparents sbphismes, qu’une discussion d’école sur la notion de l’être, destinée à montrer de quel usage peuvent être les abstractions dans les spéculations métaphysiques.

L’admiration professée pour le Parménide par le principal historien de la philosophie en France au xviii' siècle. Deslandes, s’accompagne de même de certaines réserves. « Ce dialogue qui doit avoir beaucoup coûté à son auteur, mérite certainement d’être lu. A travers quelques obscurités pardonnables à la matière si obscure par elle-même, se découvrent de grandes vérités (3) .» En veut-on quelques exemples? Non-seulement, prenant à la lettre la fiction qui a fourni le cadre du dialogue. Deslandes affirme que Parménide, longtemps avant Platon, a connu la théorie des Idées, mais de son entretien avec Socrate il conclut : « r que les Idées ont une existence réelle et indépendante de notre volonté ; 2° qu’elles subsistent de deux manières, et dans nous, et hors de nous. D’un côté ce ne sont que de simples notions, des appréhensions de

(1) Thumson, Parménide;, Oxford, 1728.

(8) Illustraxione del Parmenide, con una dissertaxione preliminare. Torlno, 1743.

(3) Histoire de la philosophie (1737), 11, 310.

notre entendement, et de l’autre ce sont des formes immortelles, des natures invariables qui donnent le nom et l’essence aux choses. » Pourquoi l’auteur omet-il d’indiquer sous quels textes du Partnénide se cachent ces profondes conceptions?

Avec Brucker, juged’ailleurspeuéquilable des mérites de Platon, le Parménide descend des hauteurs où l’avait jusqu’alors contemplé la critique : à la suite d’un examen plus sévère, le prestige passé tombe et s’évanouit. De là l’appréciation dédaigneuse de l’iiistorien allemand : « Totus dialogue anfractuosa disputatione obscurus legendus ei est qui nugas Platonicas abcurate intelligere cupit(l). »

Dans son Histoire des causes premières, l’abbé Batteux ne s’exprime pas avec moins de sévérité : « Les développements sceptiques de ces deux mots un et plusieurs, remplissent presque tout le Parménide de Platon. . . C’est là qu’on peut voir, si quelqu’un au monde en a le temps et la patience, toutes les futilités des métaphysiciens sophistes. On se gardera bien d’en citer ici les raisonnements qui sont misérables, ni les résultats qui sont dignes des raisonnements (2). ® Et dans un autre passage : « Platon voulait exposer sérieusement à la risée des esprits justes et délicats un tableau dont il riait tout bas lui-même, mais sur lequel le respect des grands noms lui défendait de s’expliquer plus ouvertement. » S’il n’accepte pas entièrement le jugement de Brucker, c’est qu’il lui paraît injuste de « mettre sur le compte de Platon ce qui doit être sur celui de Parménide et plus encore sur celui de son école dont, selon toute apparence, Platon se moque en feignant de l’admirer. »

Ilétait réservé à Tiedemann d’aller plus loin encore.Dans

(I) llistoria critica phüosophiœ, I, 1165.

SUR LF. PARMÉMDE.

le Paitnénide, qui lui paraît une tentative ridicule de conciliation entre les Éléates et les atomistes, il ne voit qu’un amas d’obscurs sophismes, dignes d’être mis en parallèle avec ceux de Zénon. Aussi, au milieu de son exposition, fatigué de se frayer péniblement une route à travers des ténèbres impénétrables, il s’interrompt tout à coup pour s’écrier : «Equidem hæc legens tanto afficior tœdio, ut eis referendis iinmorari prorsus nequeam, loctoresque graliam mihi, quod eos morari his noluerim, spci ein habituros. (1). »

Mais en même temps que la philosophie allemande poursuivait ce vaste mouvement intellectuel inauguré par les grands travaux de Kant, l’antiquité, chaque "jour mieux connue, était plus savamment explorée, plus scrupuleusement interrogée. Platon, jusqu’alors généralement négligé, fut étudié, commenté et approfondi avec cette ardeur intelligente et éclairée que les platoniciens de la Renaissance avaient remplacée par un aveugle enthousiasme. Au premier rang se place ici le célèbre Schleiermacher, non moins remarquable comme critique et comme philologue que comme philosophe et comme théologien .

C’était un esprit trop supérieur aux préjugés traditionnels pour consentir à admirer naïvement le Parménide sur la foi dé la plupart de ses devanciers. S’il n’a pas osé se prononcer contre l’authenticité de ce dialogue, du

(1) Dialogotum Platonis argumenta, p. 353. — II faut croire que même dam l'Allemagne du xviii’ siècle, Ficin avait trouvé des imitateurs, car nous lisons dans le même argument : < Equidem, si mentem mihi non purgatam, opinionibusque profanis ofiuscatam objici, nlhil hic mysterii, aut divini, sed sophismatum saUs obscurorum cernenti acervum, audlam, nlhil mirer ; est enim is horum hominum fuitque semper mos, omnes non intelllgere sese eorum mysteria latentes, sut sensus parum iis subeste contendentes, quasi pioianos ac mente cæcos calumnlari • (p. 840).

moins il en a fait ressortir les défauts avec une franchise qui fut remarquée. 11 n’a pas dissimulé combien l’obscurité de certains passages lui paraissait indigne, je ne dis pas de Platon, mais de tout philosophe sérieux. Mais, ajoute-t-il, ce n’est pas par quelques sophismes isolés et destinés à établir par une voie indirecte des conséquences auxquelles il eût été possible d’arriver par une route plus commode, c’est par l’ensemble de la discussion qu’il convient de juger le Parménide.

Nous avons déjà eu occasion de rappeler que Schleiermacher, considérant ce dialogue comme une œuvre de la jeunesse de Platon, le rapprochait du Phèdre et du Protagoras. Dans son Introduction, il cherche a justifier cette opinion en apparence si paradoxale. Sans doute, dit-il, certains socratiques, qui en se confinant dans la morale se vantaient d’être les seuls vrais disciples de Socrate, s’étaient mépris sur les véritables intentions de Platon dans les dialogues antérieurs ; il fallait leur faire saisir à la fois le rôle et l’importance de la dialectique. Aussi estce comme dialecticien que nous est présenté le philosophe d’Élée: c’est ailleurs qu’on devra chercher le jugement de Platon sur son système. Ce que Platon s’est proposé,

(I) N'est-ce pas toutefois une appréciation paradoxale que celie qu'on ■va lire!

• Vielleicht dass ei;;enes Nachforschen iind Deutcn der Untersucbung, in der fast Jeder Punkt die Kcime tu ganzvn Linien neuer Untersudiungen ausstrahit, und die gesteigerte, mannigfaltige Dedcutsanikeit imnier \Neilcres timschauen gestattct, eher als ein unzureichender Bericbt darueber mancben Leser be^egt den Gedanken zii tbeilen, dass dieses seltene, dialektiscbe Kunstwerk, so weit die Aebniiclikcit zwisclien philosopbischcn und dichterischen Bildungen gchen kann, jciien eintiildlicben und deutnngsvollen Dichtungen gegenuebersteht, welche unter den bescbeidenen Namcn von Maehrchen die Innere Gestall der Dinge in die wahre Geschiclite der Welt mit einem Reicbtbuni und einer Tiefe darst.llen, welcbe crgruendet zu haben sich nte Jemand bewusst werdeii kann, solltc auch Tielleicbt mancber naitdenkende und mitdichtende Leser bisweilen einielne Bez'chungen entüecken, die dem Verfasser selbst verborgen gcblieben » (p. 98).

SUR LE PARMÉNIDE

ce n’est pas la réfutation ou la démonstration d’une conception particulière des idées : l’enseignement du Parménide est contenu dans la discussion elle-même, et non dans les résultats contradictoires auxquels elle conduit.

Toutefois pour se soustraire au reproche d’avoir imputé à Platon un scepticisme trop manifeste, Schleiermacher suppose que ses longs voyages ont empêché l’entier achèvement du Pannénide et renvoie au Théétète, au Ménon, et au Sophiste les lecteurs mécontents de voir de si redoutables objections demeurer sans réponse, et une discussion aussi singulière et aussi complexe se terminer sans aucune conclusion. On ne saurait méconnaître les efforts tentés par le savant auteur pour expliquer ou du moins pour excuser tout ce qui dans ce dialogue choquait son double talent de philosophe et d’écrivain. Mais la sincérité môme de ses aveux fut un scandale pour plus d’un critique, et Stallbaum lui a reproché en termes d’une assez médiocre courtoisie de n’avoir nullement compris la vraie portée du Parménide.

Le jugement de Schleiermachcr parut néanmoins avoir porté un coup décisif à l’admiration presque universelle dont ce dialogue avait jusqu’alors été l’objet. De même que Tiedemann et Tennemann, Ast, Herbart, Fries (I), Goetz (2), et Ackermann ne voulurent reconnaître dans le Parménide qu’un exemple d’argumentation, un chefd’œuvre de discussion subtile où se montrait au grand jour la vanité de toute philosophie qui n’ayant d’autre base que l’expérience ou de pures entités logiques rejette les Idées, seule source véritable de connaissances, seul moyen de ne pas se perdre en métaphysique dans un dédale de contradictions.

(1) Geschichte der Philosophie, I, p. 365.

(2) Plalonis Parmenides aus dem griechisehen ueberseW und mit philosophischen Bemerkungen ausgestallet, Leipzig, 1826.

La conclusion qui semblait se dégager d’ elle-même de telles prémisses, Socher(l) le premier osal’énonceren contestant l’authenticité du dialogue, et en refusant de voir la main de Platon dans une œuvre où Parménido, représenté comme l’idéal du dialecticien, triomphe si étrangement de l’inexpérience et de la confusion de Socrate, et accable la théorie des Idées sous tant de pressantes objections. Si les imperfections de la forme, si les défauts de la mise en scène, si la sécheresse af^,ectée du style dénotent un écrivain sans mérite, la singularité de la méthode et le ton sophistique de la discussion font songer, dit Socher, à un disciple d’Euclide, dans un temps où avait cessé tout rapport de bienveillance entre l’école de Mégare et celle de Platon.

Les arguments de Socher, indiqués plutôt que développés avec la vigueur et l’étendue nécessaires pour convaincre des esprits prévenus, firent si peu fortune que les critiques n’y accordèrent aucune attention ou ne s’en souvinrent que pour les déclarer indignes de réfutation (2). Comment accepter l’audace d’un paradoxe qui s’attaquait si hardiment à une tradition que l’on disait consacrée par les siècles? Mais un paradoxe n’est pas nécessairement une erreur, et même il n’est pas rare qu’il faille y chercher la vérité.

Alors apparaissaient au premier plan en Allemagne des systèmes philosophiques appelés à une célébrité aussi

' (I) Veber l’iaton’s Schriften, Munich, 1820.

(2) Voyez en particulier Zeller, Philosophie der Griechen, II, p. 332, note 2. — Voici comment s’exprime un autre critique, K. F. Hermann : « Serail-ii possibie que ie Parme'nidc, ce ciicf-d'osuvrc de pénétration et de tlnesse, qui, en iogique comme en niétaplijsique, inaugure pour ainsi dire une érc nouveiie, eût été composé par un Mégarique obscur, au iieu d'étre parti de ia main de rciui qui, dans l’histoire do la pensée grecque, marque précisément le passage de l'immobilo éléatisme au monde vivant et harmonieux des Idées ? »

SÜR LE PARMÉNIDE.

éclalante qu’t^phémère. La dialectique si obscure de Hegel, la métaphysique si nébuleuse de Schelling étaient merveilleusement propres à relever le Parméinde dans l’admiration des érudits et des philosophes, d’autant mieux que par des interprétations habiles, chacune des deux écoles se flattait d’avoir rencontré dans Platon à la fois un ancêtre et un complice de son système.

Les hégéliens en particulier affichèrent pour le Partnénide un enthousiasme facile à comprendre, car ils crurent y voir décrite et appliquée, quoique sans une parfaite conscience de sa portée et de son excellence, la méthode qui donne pour base à la métaphysique comme à la logique, l’identité des contraires. Cette dialectique empruntée par Platon aux Éléates n’avait que le tort d’être trop exclusivement formelle et de demeurer on quelque sorte enchaînée à son point de départ, au lieu d’embrasser les multiples évolutions de l’être .Mais encore que l’antiquité n’ait aucun titre pour disputer à l’Allemagne moderne l’honneur de cette incomparable découverte, l’avoir pressentie suffit à la gloire de Platon. Aussi comme pour faire oublier la façon un peu dédaigneuse dont il avait parlé d’abord du Parménide dans la préface de sa Logique, ailleurs Hegel proclame ce dialogue « le plus célèbre des chefs-d’œuvre de la dialectique platonicienne, » f la seule exposition authentique de la théorie des Idées (1 ) ».

Les disciples suivent les traces du maître. Après que Schmidt (2), transformant le disciple de Socrate en un

(1) Ceschichie der Philosophie, I, Î05. « Dleaer Dlalog l»t go elgentlich die reine Ideenlehrc Plato's < — La déflnltlon que donne du Parménide on dc3 écrivains de l'Allgemeine Lileratuneitung (1843, n* 152) ; • EIn groggartiges, wundcrvollCs Kunstwerk, eins der unergrucndlchsten, tiefsinnigsten Werke aller Zeiten » n'est guère que le développement de celle de Hégel : • nas beruehmteste Meistcrstueck der platonischen DIalectIk. >

(2) Plalonis Parmenides als dialektisches KuntUoerk dargestelll, Berlin,

philosophe du xix' siècle, eut interprété le Parménide avec la vénération d’un Alexandrin, Suckow (I) inscrivit son nom parmi ceux des panégyristes les plus convaincus de cette obscure discussion où se cache à ses yeux la solution des plus grands problèmes, l’union et l’opposition de Dieu et du monde, la distinction radicale entre la sphère du sensible et celle de l’intelligible (rà ovra). La

dialectique ne peut être exprimée qu’à l’aide d’un sym-' bole (ffx^jaa) et l’un des mérites les plus remarquables de l’auteur du Parménide , consiste, dit Suckow, dans les images dont il s’est servi pour exposer à la fois et pour voiler sa doctrine. Voilà certes un éloge fort inattendu.

Richter (21) considère aussi ce dialogue comme une démonstration de la théorie des Idées. 11 importait à Platon, dit-il, non-seulement de ruiner les systèmes de ses contemporains, ce qu’il fait ici sans que les données de l’histoire soient assez complètes pour qu’il ne reste aucun doute sur les ennemis qu’il combat, mais encore d’établir que sans Idées, toute science disparaît et qu’en dehors de l’Idée d’unité, tout n’est que vaine apparence.

C’est encore la conception hégélienne qui se retrouve au fond des appréciations de Michelet (3), de Werder (4) et de Zeller (5). Ce dernier critique, à qui son histoire de la philosophie grecque a valu une réputation si méritée, est le premier qui ait sérieusement tenté de rattacher étroitement les diverses parties à\i. Parménide. Rejeter

( 1 ) Distertatio de Platonis Pamenide, Prague, 182J. — > InteUigia quatn aeute, quatn apte res subtilissiuias imaginibus obumbraverit Plato. >

(2) De Ideit PlatonU, Leipiig, 1827,

(3) Berliner Jahrbuecher fuer wissenschaftliche Kritik, octobre 1829.

(t) DitputaUo de Platonis Parmtnide, Berlin, 1833.

(b) Plaioniiche Siudien, 1839. — Dans la première édition de son grand trarall : Die Philosophie der Griechen (T. 11, p. 346-381), Zeller avait introduit un supplément à ses recherches antérieures sur le Parménide : nous Ignorons pour quel motif U a préféré le supprimer dans la seconde.

SUR LR PARMËNIDE.

l’existence de l’I n, dit-il, c’est se placer en présence de contradictions absolument inconciliables : l’admettre, mais rejeter tout autre principe, c’est tomber dans des contradictions au moins relatives. L’Unité des Eléates doit donc entrer en rapport avec la pluralité, et faire place à l’Idée (1) : ainsi sont résolues implicitement dans la discussion sur l’Unité toutes les objections soulevées par Parménide contre la théorie platonicienne.

Toutefois si haut que Zeller place ce dialogue (il veut y voir le Philosophe promis par Platon), il reconnaît sans hésitation que la discussion y est mélée d’éléments sophistiques, et dans son exposition générale des doctrines platoniciennes, il n’a que très-rarement invoqué les conclusions qui ressortent des études que nous venons de citer.

Dans d’autres écoles, le n’était pas accueilli

avec moins de faveur. Wieck (2), transportant dans ces textes obscurs toutes les théories familières à Schelling, se flatta d’y avoir découvert une démonstration indirecte de ce principe fondamental ; « Toute essence, comme toute existence, implique l’union de l’identité et de la différence; » et Elster (3), allant plus loin, affirmait qu’il n’avait manqué à Platon que plus de netteté et de précision dans le langage pour devenir le fondateur de la € philosophie de l’identité. »

C’est à ce moment que parut en .\llemagne le plus

fl) La même opinion a été e\primée par Karsten (PhU. grœc. reliquia:, de Xenophane, p. 129) : • Plato in toto hoc dialogo Eieaticorum argumenta premens disputando arguit, hæc généra ri Sv et rè [lê, ëv, xà ëv et xà TzokXà quanquam ratione diacernantur, ita tamen Inter se cohærere ut aliud absque allô mente comprehendi nequeat et multa esse ipsis Inter se communia. > Plus récemment, la thèse de Zeller a été reprise et précisée par M. Cuno Fischer dans un savant mémoire {De Parmenide Platonico, Stuttgard, 18S1), qui identifie l’Un du Parménide avec l'Idée pure de Hégel et le procès dialectique qui en est la loi nécessaire.

(2) Commentatio de plaloniea philoiophia, part. 1, 1830.

(3) Commentatio de Parmenide, Ciausthal, 1833.

considérable, sinon toujours le plus profond des commentaires provoqués par le Pannénide (1). Stallbaum, à qui la science est redevable d’une remarquable édition des œuvres complètes de Platon, appartient à cette classe docritiques qui se jettent hardiment dans une place pour la défendre sans s’assurer si réellement elle est encore au pouvoir de celui au service duquel ils mettent leur infatigable activité. Pour Stallbaum, comme pour M. Fouillée, la première question à résoudre n’est pas la suivante ; Le Parménide est-il vraiment une œuvre de Platon? mais bien celle-ci : Le dialogue étant do Platon, comme le veut la tradition, quel sens raisonnable peut-on lui attribuer? Sans nier tes prodiges d’habileté des deux combattants, il est permis de conserver des doutes sur l’issue finale d’une campagne où on laisse l’ennemi an cœur même de la place qu’il s’agit de sauver.

Lesnombreuses citations tirées du commentaire de Stallbaum dans les pages qui précèdent en font assez connaître l’esprit et la méthode : elles peuvent servir d’exemple des assertions singulières auxquelles une opinion préconçue entraîne si aisément des esprits même judicieux. Aussi au lieu de suivre ici pas à pas les longs développements de l’ouvrage, il suffira d’en résumer brièvement les données principales. I^e but du dialogue, sa forme, les caractères particuliers qui le distinguent, l’importance philosophique qu’on doit lui reconnaître, toutes ces questions sont tour-à-tour agitées à la suite du commentaire perpétuel destiné à jeter quelque lumière au milieu des obscurités du texte.

Le Parménide, emprunté par Platon non aux conceptions des Eléates, mais, affirme Stallbaum, aux enseigne-

(I) J’armenides, 1839. — Cette édition contient, outre une introduction, le tente grec du dialogue accompagné de remarquée philologiques, un commentaire de 343 pages, enQn l'rnavre de Proclus.

SÜR LE PABMÉNIDE.

ments les plus secrets et les plus myst(^rieux de l’t^cole pythagoricienne, contient le germe fécond de toutes les créations postérieures de ce grand génie ; c’était comme une déclaration de guerre lancée par le disciple de Socrate au lendemain de la mort de son maître, au nom de la théorie nouvelle qu’il venait substituer aux systèmes incomplets de ses prédécesseurs, « Futurum esse speramus, lisons-nous à la fin de l’introduction, ut penitus intelligatur, fecundissima veluti semina in hoc opéré inclusa esse eorum omnium, quœ divina Platonici ingenii visposthac genuit atque procreavit, adeo ut nemo doctrinam viri queat totam mente sua haurire et perspicere, nisi qui hujus potissimum sermonis argumentum subtiliter pervestigaverit et cognoverit » : et ailleurs : « lloc ipsum philosophus haud dubio spectavit, hoc unum maxime secutus est, ut et suam de ideis atque rcrum essentia et cognitione explicaret senteiitiam, et quantum ea ab Eleaticorum paritor atque alioruin philosophorum, maxime physicorum, ratione discreparet, ommibus palam faceret. » Il est fûcheux que le texte même du Parménide justifie si mal une aussi favorable interprétation.

Ajoutons qu’aux yeux de Slallbaum les difficultés du problème de la participation ne sont qu’apparentes, et les objections élevées par le philosophe éléate contre la théorie des Idées, sans portée sérieuse : nous serons moins étonnés qu’il ait rejeté comme de « vaines futilités » les arguments tirés par Socher de la forme étrange du dialogue, et traité d’esprits superficiels les critiques qui s’obstinent î\ ne |)as voir le c parfait accord » des doctrines du Parménide avec celles des autres écrits de Platon (I).

(1) • limlile d'eiilrtprenilre une longue réfutation des idées et des erreurs des précédents Interprètes, » écrit Stallbaiiin dans sa préface : • ce serait à la fuis perdre mon temps et ma peine. ■> Prévoyalt-ll que ce mot si vif pourrait être quelque jour retourné contre lui ?

La plupart des critiques, auxquels sont dûs les derniers travaux d’ensemble publiés en Allemagne sur la philosophie et les écrits de Platon, se sont bornés à reproduire sur le Parménide les assertions plus ou moins modifiées de leur devanciers. Un grand admirateur et un habile apologiste de Platon, Steinhart, n’a pas réussi à déguiser les difficultés qui l’arrêtaient malgré lui dans l’interprétation de ce dialogue. A l’exemple de Karsten et d’Hermann, il suppose que Platon, non moins résolu à étendre les enseignements de Socrate en dialectique qu’en morale, a accumulé ici à dessein ces antinomies continuelles afin d’établir les rapports nécessaires de l’être et du non-être.

Le monde des phénomènes est immanent dans le monde des Idées, seul monde en possession d’une existence réelle, telle est la conclusion que Susemihl, à la suite de Zeller, tire à son tour du Parménide où il croit saisir une démonstration péremptoire, quoique indirecte, de la théorie des Idées (I). Enfin Munk, envisageant ce dialogue comme € le premier du cycle socratique » et pour ainsi dire comme le portique qui donne accès dans le sanctuaire, ne se contente pas d’y découvrir tout un programme philosophique : pour caractériser une discussion aussi dépourvue de grâce et d’éloquence, il emprunte une comparaison bien connue du Phèdre, et du ton le plus sérieux il appelle le Parménide « le premier parterre d’ Adonis » du grand écrivain auquel nous sommes redevables du Phédon et du Banquet.

Mais les arguments, ou plutôt la thèse de Socher allait être reprise par un critique d’une érudition sûre, d’un jugement supérieur, incapable de refuser aucun sacrifice d’opinion à la vérité mise en lumière par ses per-

[0 Philologus, V* année, p. 401 : • Das abstrakte ËIna der Eleaten wird in die concretere platoniscbe Idee aufgehoben und zugleich die letitere dadurch dialektisch beatimmt und iirgruendeL >

SDK LE PARMÉMDE.

sévérants travaux. Dans sa dissertation sur l’âme du monde (1), Uberweg regardait encore le Parménide comme une œuvre authentique de Platon. Mais lorsque pour répondre au concours ouvert par !’.\cadémie des sciences de Vienne en 1 859 il eut été amené à étudier attentivement les citations platoniciennes que renferment les écrits d’Aristote, il fut d’autant plus frappé du silence absolu gardé par ce philosophe sur le Parménide qu’il crut découvrir dans le dialogue même des allusions peu équivoques à certains passages de la Métaphysique (2). Toutefois cette seule considération ne suffit pas, si décisive qu’elle puisse paraître, pour convaincre entièrement Uberweg de l’inauthen licite du Parménide : dans un ouvrage qu’il publia peu de temps après et qui parvint rapidement à l’honneur d’une seconde édition, il .se borne à désigner ce dialogue comme « probablement apocryphe (3) » .

Néanmoins le monde savant s’émut. L’historien Brandis (4) s’efforça de justifier Platon d’avoir donné accueil dans le Parménide à de sérieuses objections contre les Idées, en invoquant l’exemple du Sophiste, où la même théorie est soumise à une critique non moins sévère, quoique partant d’un point de vue bien différent : ce n’est pas ici le lieu de discuter la véritable portée de ce rapprochement. Plus tard on vit descendre en même temps dans la lice M. Neumann (5) et M. Michelis (6), mais la

(I) liber die Plalonische IVellseete (Rheinisches Muieum, 1864, p. 49).

(î) Untersuchungen ueber die EeMheit und Zeitfolge Platoniicher Schrijten, Vienne, 1861, p. 176 et suiv.

(8) Grundriss der Geschichte der Philosophie, pages 61 et 93.

(4) Fichte’s Zeitschrift fuer Philosophie, XL" voJ.. 1861, p. 130.

(6) Ve Plalonico quem vacant Parmenide, Berlin, 1863.

(6) Plato mordens, Hunsler, 1863. — Une des plus judicieuses réflexion que l'on roncontie dans cet ouvrage, c'est la démonstration, par l’exemple du iParméntdc, des stériles efîorts auxquels est condamnée l'intelllgeoce hu-

réplique la plus vive sortit de la plume de Julius Deuschle et fut publiée depuis sa mort par Susemihl (1).

Après une vive protestation contre l’audace qui pousse un critique à supprimer d’un trait de plume un des plus fermes boulevards du platonisme, Deuschle déclare qu’à ses yeux le Parménide marque un moment précis dans la carrièrji.philosophique^de Platon, qui deviendrait inexplicable, si cet anneau venait à se rompre. Il invoque je ne sais quelle influence étrangère pour justifier et les objections de la première partie du dialogue et les procédés si insolites de discussion dans la seconde. S’appuyant sur une hypothèse de Zeller et sur les tendances communes des dialogues qu’on est convenu d’appeler « de la deuxième période », il affirme que Platon a enseigné < l’immanence des choses dans les Idées; » assertion qui est contredite non-seulement par les textes d’Aristote, mais ce qui est plus grave, par les écrits de Platon lui-même, où l’on ne trouve aucune allusion à une semblable doctrine, tandis que la « transcendance » y est plus d’une fois nettement affirmée. Deuschle termine en déclarant que le premier critérium pour juger de l’authenticité contestée d’un ouvrage, c’est l’étude attentive du texte luimême, et non une circonstance aussi fortuite que la présence ou l’absence de témoignages historiques. On voit par cette brève analyse sous quelle forme étrange ce critique était forcé de concevoir la théorie des Idées, afin de ne pas dépouiller ce dialogue de son prétendu caractère platonicien.

maine, lorsque, abandoDcée i elle-même, elle cherche à saisir une réalité concrète et Tivaute. La dialecUque, excellente pour défendre les principes de la science et pour en discerner les vrais rapports, ne saurait suffire à les découvrir.

(1) Ueber die Echlheit des platonischtn Parmenides iüeuc Jahrbuecher fuir Philoiogie und Padagoyik, I86i, p. 681-69!)).

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SUR LE PABMENIDE.

Quel que fût d’ailleurs le mérite de cette réponse, les défenseurs du Parménide n’eurent pas à s’en applaudir : car elle provoqua de la part d’Uberweg une nouvelle démonstration, plus complète et plus décisive, de l’inauthenticitéde celte singulière composition philosophique( I ). Après avoir répondu victorieusement aux objections de Deuschle, il résume en ces termes sa longue et savante exposition : « Le caractère platonicien est absent et de la mise en scène, et de la forme dialectique, et du fond de la discussion, et des expressions employées dans un certain nombre de passages. A ces arguments intrinsèques vient s’ajouter une double preuve tirée à la fois des assertions d’Aristote, et de son silence. » Il serait inutile d’entrer ici dans les détails du travail d’überweg, puisque sur plusieurs points les pages qui précèdent n’en sont que la reproduction ou le développement : du moins il me sera permis de citer les paroles par lesquelles termine le savant critique : « Naguère je doutais de l’authenticité du Parménide : aujourd’hui j’ai acquis par l’étude et la réflexion la conviction que c’est une œuvre apocryphe. » Cette démonstration put à juste titre paraître péremptoire et divers indices attestent qu’en Allemagne elle fait désormais autorité (2). L’auteur du dernier travail d’ensemble publié sur Platon de l’autre côté du Rhin, M. Schaarschmidt, bien connu comme critique par la sévérité de ses condamnations, se borne, après avoir analysé les arguments d’Uberweg, à y ajouter quelques réflexions relatives à la terminologie abstraite du dialogue, au peu de connexion de ses différentes parties, et à l’étrange

(1) Der Dialog Parmenides iN. Jahrb. f. Phil. «nd Padag., 1864, n* lî, p. 97-IÎG).

(2) Ainsi l’auteur d’un Abrégé Irèa-estimé de l’htstoire de la Philosophie publié II y a peu d'années, M. Ërdmann s’exprime en ces termes au sujet du Parmdntde : • Qegen dessen Autorschalt frellich oft, neuerlichst wieder von Uberweg, sehr gewichtigeCruendeTorgebracht sind • {Grundriss, I, p. 94).

caractère prêté aux principaux personnages. Et il affirme à son tour avec la plus ferme assurance qu’il est impossible de se représenter le Parménide comme une œuvre de Platon (1).

A tant de savants travaux publiés en Allemagne sur les écrits de Platon, l’Angleterre, où il semble que les questions de métaphysique aient cessé d’être en honneur, ne peut opposer que l’œuvre de Grote, écrivain aussi affirmatif et aussi croyant sur le terrain des traditions qu’il l’est peu sur celui des doctrines. Les cinquante pages qn’il consacre au Partnénide ne sont pas au nombre des moins intéressantes que contienne son livre, où l’on rencontre, à côté de singuliers paradoxes, une foule de réflexions piquantes et d’ingénieux rapprochements. Étonné et presque effrayé des vues profondes que les commentateurs de tous les temps ont si généreusement prêtées à l’auteur de ce dialogue, de tous les résultats positifs qu'ils ont hardiment tirés de ce chaos d’assertions contradictoires, Grote déclare renoncer à toute explication d’un dialogue où Platon, sans doute dans un accès passager de scepticisme, s’est plu à, détruire luimême sa propre théorie des Idées. La vérité qui lui paraît se dégager des obscurités du Parménide, ce n’est pas, comme l’ont insinué presque tous les critiques, l’étroite union de l’un et du plusieurs dans la réalité des choses, mais au contraire leur opposition absolue, incou-

(1) Die Sammlang der Platonischen Schriften, Bonn, 1866 (p. 164-181). — Aux nombreux ouvrages allemands sur le Partnénide, indiqués ou analysés dans ies pages précédentes, je dois ajouter ici les suivants, dont le titre seul m'est connu :

Bomhard, Comment, tn Parm., Ansbach, 1836.

Lutbe, De Parmenide qui Platoni tribuitur, diss. pMl., Munster, 1867. Uphues, Die philosophisehe Untersachung der platonischen Dialoge Sophistes und Parmenides, Munster, 1869.

SDR LE PARMENIDE.

ciliable : et poiir caractériser toute cette discussion, empruntant les paroles de Platon lui-même, au cinquième livre de la République, il la compare ingénieusement « à ces propos à double sens qu’on tient dans les banquets et à l’énigme des enfants sur l’eunuque qui frappe la chauve-souris, la manière dont il la frappe et le lieu de l’action. Les mots y présentent deux sens contraires : on ne peut adopter l’un et rejeter l’autre, ni affirmer les deux sens à la fois, ni s’empêcher d’adopter l’un ou l’autre. » Est-il possible de trouver une image moins ironique et cependant plus exacte ?

Du moins ce n’est pas à la France qu’on peut reprocher cette stérilité de l’Angleterre dans le domaine de l’érudition philosophique. Depuis le commencement du siècle, le Parménide y a été l’objet de travaux nombreux et considérables.

L’éminent philosophe, le savant traducteur qui a rendu à Platon la popularité dont l’avait injustement dépouillé le sensualisme du xviii' siècle, Cousin, n’a fait précéder d’aucun argument sa version du Parménide : mais dans ses Fragments de philosophie ancienne (\) il n’hésite pas à y reconnaître « un des plus authentiques ouvrages de Platon, > et sa pensée apparaît plus nettement encore dans cette note de sa traduction : « Ce dialogue demeure un des ouvrages de Platon dont il est le plus difficile de déterminer le vrai but et de suivre le fil et l’enchaînement à travers les mille détours de la dialectique éléalique ou platonicienne. La vraie pensée de Platon est encore un problème et le degré d’importance de ce dialogue n’est pas fixé. Est-ce seulement un grand exercice de dialectique, comme paraît le croire Schleiermacher ? ou bien

est-ce un sanctuaire mystérieux où se cache, derrière le voile de subtilités presque impénétrables, la théorie des Idées, comme le veulent les Alexandrins et Proclus leur représentant? c’est ce que nous examinerons ailleurs (1 ). » Quelques pages plus loin, on lit dans le même volume la réflexion suivante : « Terminons en rappelant que le tissu de subtilités dont le Pannénide se compose, est le développement régulier du programme annoncé par Paiménide lui-même, au début de la discussion. 11 faut remettre ce programme sous les yeux du lecteur, comme * le fil d’Ariadne dans ce labyrinthe en apparence inextricable. » Cette citation achevée, Cousin ajoute : « Te! est le canevas sur lequel Platon a brodé en apparence au hasard, mais réellement avec une rigueur parfaite de composition, les hypothèses contradictoires où semble se jouer la dialectique du Paiménide. » Et après avoir rappelé le passage bien connu du Sophiste où ce genre de discussion est si sévèrement apprécié, il termine par ce mot légèrement sceptique : « Est-ce aussi à cette conclusion qu’aboutit le Pannénide ? »

Quelque temps après, Sclnvalbe consacrait un ouvrage spécial à l’explication du Pannénide (2), sans se dissimuler qu’une simple traduction serait insuffisante pour mériter à ce dialogue une place dans la bibliothèque d’un philosophe du xix' siècle, à côté de chefs-d’œuvre tels que le Phédon et la République. Aussi lui a-t-il paru qu’il fallait entourer Platon des lumières propres à l’éclaircir, et à faire connaître toute l’étendue du génie

qui brille si éminemment dans ce bel et profond ouvrage. »

(1) Traduction dt Platon, XII, p. 305. — Poor quels motifs cet eiamea n’a-t-il pas été entrepris, cette promesse n’a-l-elle pas été tenue ? Nous l’ignorons.

(2) Le Parménide, Paris, 1841 (la traduction est suivie d’un commentaire qui ne comprend pas moins de 368 pages).

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SUR LE PAUMÉMIIE.

En effet, dit-il, € toutes ces propositions singulières ne sont pas de vaines abstractions ni d’absurdes contradictions, mais roulent sur l’existence universelle, en comprennent toutes les variétés et en dévoilent toutes les profondeurs. » Et son travail n’a d’autre but que « de rétablir l’Idée dans son indépendance, pour la placer dans une sphère supérieure au monde. »

Toutefois le commentaire de Schwalbe ressemble plutôt à une dissertation personnelle qu’à une explication fidèle et non interrompue des difficultés du texte. Les premiers chapitres traitent du principe des Éléates (ce qui amène l’auteur à parler de la légitimité des vérités nécessaires), de l’existence, de la nature et des relations de l’Idée, ainsi définie : « une cause intellectuelle qui se comprend et comprend en même temps autre chose qu’elle-mêine : » puis de la participation et de la dialectique. Un chapitre spécial est consacré à la réfutation, non-seulement des objections opposées par Parménidc à la théorie des Idées, mais de toutes celles que renferment les écrits d’Aristote et que Schwalbe énumère longuement au nombre de cinquante-quatre. Enfin les dernières pages essaient de jeter quelque lumière au milieu des obscurités du texte, et là se rencontrent des titres tels que les suivants, qui donnent une idée exacte des questions soi-disant posées et résolues dans le Parménide. < Chapitre XVI. Comment est l’unité qui n’cxisle pas du tout par rapport à ellemême, et par rapport à ce qui est autre ? — Chapitre XVII. Comment est ce qui est autre par rapport à lui-même, si l’unité n’existe qu’en puissance. » Je le demande : quel que soit le résultat, quel progrès l’esprit humain peut-il attendre de telles discussions? et qui les aurait introduites dans la science.^ celui qu’on a si justement appelé V Homère des philosophes, l’auteur du Phèdre et du Banquet I

En 1848, paraissait sous ce titre : Essai sur la dialectique de Platon, une thèse de M. P. Janet où était discuté un grave et difficile problème, laissé à l’écart dans les travaux d’ailleurs si remarquables de Cousin. Le Paiménide, comme on doit s’y attendre, y occupe une place importante ; car dans le Dictionnaire des sciences philosophiques, le savant professeur de la Faculté de Paris plaidait déjà en ces termes pour l’authenticité du dialogue contre les objections de la critique allemande : < Cette théorie de Soeber pèche par la base. Toute la question est dans la contradiction des doctrines du Parménide et de celles de la République. Mais il ne faut admettre cette contradiction que sous réserve ; quand même l’obscurité des monuments ne nous permettrait pas d’en apercevoir la conciliation, faudrait-il conclure de notre impuissance à une contradiction réelle? Bien plus, cette conciliation est possible, et sous une différence de formes se fait sentir à un lecteur attentif une doctrine commune. »

Dans sa thèse, sans fermer volontairement les yeux sur les lacunes et les défauts du Parménide, M. Janet s’efforce d’atténuer la critique, ou même de la voiler sous l’éloge, à l’exemple de Proclus, dont s’inspirent fréquemment ses interprétations. Comme le philosophe alexandrin, il ne peut se résoudre à ne voir dans le dialogue qu’un simple exercice dialectique. « Ne serait-il pas étrange, dit-il, qu’après avoir si fortement ébranlé sa théorie la plus chère, Platon se contentât de nous faire assister à une sorte de divertissement logique ? Au contraire, cette méthode qu’il recommande et qu’il applique à l’une des plus difficiles questions agitées par la métaphysique de son temps, n’est-elle pas comme une arme nouvelle, mise aux mains de Socrate non pour accabler la doctrine abattue, mais pour la relever et la défendre?. . .

SUR LE PARMÉNIDE

En appliquant cette méthode à la thèse de I unité, Platon a, suivant nous, deux buts : le premier, d’exercer les esprits à cette méthode subtile et savante; le second, d’établir ce qu’il croit vrai sur l’Unité , et en défendant l’unité multiple, de démontrer encore l’existence des idées contre lesquelles il avait soulevé dans l’introduction des objections menaçantes (1). »

Aussi M. Janet croiMl trouver à la fois dans la seconde partie de la première hypothèse, un modèle de la vraie déduction dialectique, telle que l’entend Platon, et un écho fidèle de la pensée du philosophe. € L’un existe, mais non l’un absolu : » tel est le résultat auquel conduit € celte remarquable discussion, si riche de pensées, d’une analyse si forte et d’un sens si mystérieux (2). » Ailleurs le même auteur fait ressortir « la vigueur incomparable » de cette argumentation hardie qui attribue à l’être « le nombre et la multitude, le repos et le mouvement, le temps à tous les degrés, et plutôt que d’admettre une multitude absolue ou une unité absolue, les fait pénétrer l’une dans l’autre. » Aristote, ajoute-t-il, n’a pas plus de force et d’enchaînement.

C’est une doctrine plus profonde encore qui se cache dans le dialogue, s’il faut en croire l’auteur de l’argument ajouté à la traduction de MM. Chauvet et Saisset : a L’un, dit-il, existe au faîte de l’univers, mais il n’est pas renfermé dans l’abstraction de l’unité en soi. Il est, il est vivant, il est fécond : il participe à toutes choses comme toutes choses participent de lui : il tombe dans la multiplicité, comme la multiplicité s’élève à l’unité. Et cette unité multiple, c’est le vrai Dieu, et cette multiplicité une, c’est le vrai monde C’est ainsi que je

comprends le Parrÿénide, confondant la doctrine dans

(1) P. 144 et 146.

la méthode et la méthode dans la doctrine. » Assurément une telle appréciation n’eût pas été désavouée par un platonicien de la Renaissance.

L’accueil fait par la critique française au prétendu paradoxe de Socher nous avertit de ne lui demander aucune réponse anticipée aux pressantes objections d’Lberweg. De fait, si le Parménide, malgré l’aridité du sujet, se trouve représenté presque à l’égal des pages les plus admirées du Banquet et de la Bépublique, dans les nombreux travaux dont s’est enrichie en France la littérature platonicienne, la question d’origine est le plus souvent passée entièrement sous silence. M. Hatzfeld lui consacre, au début de sa thèse latine (I), quelques lignes rapides dans lesquelles il s’attache à réfuter le reproche d’obscurité adressé au Parménide. Loin d’être vainc et inutile, cette discussion lui paraît digne du plus sérieux examen ; les plus hautes questions de la métaphysique n’y .sont-elles pas engagées?

Sans s’astreindre à suivre pas à pas la discussion, M. Hatzfeld, après avoir résumé les opinions des principaux interprètes, cherche à placer un nom propre derrière chacune des conséquences énoncées et combattues dans le Parménide. Parmi tant d’assertions contradictoires, les unes doivent être prises dans un sens absolu, les autres avec des restrictions. École d’Élée, école d’Héraclite, école de Mégare, Platon cite toutes les doctrines, et les opposant les unes aux autres pour les réfuter toutes, ne laisse plus de place qu’à son propre système. L’absurdité du système des Éléates, qui n’admettent rien en dehors de l’unité abstraite et immobile : l’erreur des Mé-

(1) Dé Pixrmenide Platonis, 1850. — « In hoc dialogo, modo eum diligentissime pervolverimus, doctam, ni fallor, rerhm dispositionem et cum exteris Platonis operibus maxime convenlentero, progressionemque disserendi certam inTenlemua • (p. 9).

SUR LE PAIIMENIDE.

gariques, qui rejettent tout lien, toute transition entre l’un et le multiple, la vérité au moins relative des théories d’Héraclite, dès qu’on y ajoute un principe d’unité et de stabilité : la négation absolue de l’un entraînant la suppression de toute connaissance et même de toute existence : tels sont les principaux résultats qu’à défaut de l’auteur, M. Hatzfeld essaie de dégager de la confusion du dialogue. Insuffisante pour établir l’authenticité du Parménide, cette thèse, conçue en dehors de toute idée préconçue comme de tout enthousiasme, peut être citée néanmoins comme un modèle d’érudition philosophique, subordonnant aux données de l’histoire les conjectures personnelles de l’écrivain.

C’est une étude non moins savante et approfondie que renferme la thèse soutenue par JI. Matinée devant la Faculté de Rennes (I). Un premier chapitre résume avec talent < les antécédents généraux du Paiinénide : » toutefois on a quelque droit de s’étonner de la place qu’y occupe Socratq : car est-il dans le dialogue une seule page qui rappelle véritablement les doctrines et la méthode de ce philosophe? — Dans l’analyse qui suit, M. Matinée, après avoir déclaré que c Ja discussion roule tout entière sur les Idées dont on se propose de déterminer plus exactement la nature, > ajoute qu’à cause dos rudes attaques auxquelles cette théorie nouvelle fut en butte dès son apparition, « Platon, ne pouvant démontrer directement cette inexplicable participation du sensible à l’intelligible, du monde de l’opinion au monde de la raison, s’efforça du moins d’éclaircir et de justifier sa doctrine en ruinant par leurs conséquences les hypothèses faites pour asseoir sur une autre, base la vérité et la science (2j. >

(1) Examen du Parménide, le Havre, 18C4.

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Ce qui caractérise le jugement porté par M. Matinée sur le Parménide, c’est qu’il le considère comme n’offrant nulle part l’écho de la véritable pensée de Platon. € Si nous montrons, dit-il, que toutes les conséquences des diverses hypothèses trouvent dans Platon lui-même leur réfutation, peut-être cette opinion méritera-t-elle d’être prise au sérieux : » et ailleurs : « Nous pensons qu’il ne se rencontre pas dans tout le cours de la discussion une seule hypothèse, une seule conséquence qui puisse être regardée comme une solution platonicienne (I). > Par cette épreuve complète, Platon s’est proposé d'établir l’existence nécessaire d’une unité « qui se sépare à la fois et de la multitude infinie et mobile d’Héraclite et de l’unité inerte des Éléates. » Mais ce qui conduit le lecteur à ce résultat, c’est une induction plus ou moins légitime, et nullement le texte même du dialogue. Il eût été facile, ce semble, de tirer de cette vue très-juste un argument contre l’authenticité : c’est à quoi M. Matinée n’a point songé. Au contraû'e, il cherche à excuser Platon de s’être témérairement engagé dans ce dédale d’abstractions, au nom d’une théodicée « qui fait effort pour accorder le principe unique de la dialectique et les erreurs du polythéisme, s Une telle réflexion ne peut manquer de paraître étrange, appliquée à l’argumentation du Pamiénide.

Un quatrième et dernier chapitre essaie de résoudre cette objection : si cette dialectique, quelque surprenante qu’elle fût, se présentait avec l’autorité du grand nom de Platon, comment est-elle si promptement et si irrévocablement tombée dans l’oubli ? A cette question : * La dialectique secondaire a-t-elle eu des imitateurs, en d’autres termes, la méthode d’argumentation que nous avons rencontrée dans le Sophiste et le Parménide a-t-elle

SUR LE PARMÉNIDE

servi de règle et de modèle à d’autres démonstrations du même genre ? > M. Matinée se borne à répondre : « L’histoire de la philosophie ne nous en offre pas de traces, et cela s’explique. Après Socrate, après Platon, après Aristote surtout, il ne se pouvait pas que l’étude de l’âme n’eût pas conquis la première place dans la philosophie (I). » Cette réponse me paraît aussi peu fondée que peu convaincante.

L’année même où M. Matinée publiait son travail, l’Académie des sciences morales, sous l’inspiration de Cousin, admirateur constant des tendances si nobles et si élevées du platonisme, mettait au concours pour un prix extraordinaire la question suivante ; Examen de la théoi'ie des Idées de Platon. Quelques difficultés qu’offrît un tel sujet, quatre mémoires répondirent à son appel, et trois furent jugés dignes de son estime et de ses récompenses.

L’œuvre de M. Chaignet(2), plusieurs fois lauréat dans ces concours solennels ouverts h la science française, se recommande par la netteté du plan plutôt que par la vigueur des conceptions. Passant en revue tous les dialogues de Platon dans l’ordre arbitraire que leur assigne la classification de Thrasylle, l’auteur porte le jugement suivant sur le Parménide. * Cette discussion, dit-il, ne contient pas une doctrine métaphysique, mais un exemple, comme celui du Politique, d’une méthode d’analyse et d’argumentation dont Platon ne méconnaît pas les avantages, mais où il ne voit qu’une bonne discipline et comme une phase que doit traverser l’esprit dans son développement philosophique. Et quand ce serait une doctrine métaphysique, quand il y aurait, cachées sous

(2) Lei Écrits de Platon, Paris, 1871.

ces obscures formules, une ontologie et une théologie, je prétends que ce ne serait pas celles de Platon (1). »

Suit une analyse toute scolastique du Paiménide, relevée par de judicieuses réflexions et terminée par cette conclusion qui cause quelque surprise après le désaveu implicitement contenu dans le passage que je viens de citer : « Suivant moi, l’ouvrage a pour objet immédiat de montrer que la thèse des Éléates, discutée suivant la méthode des Éléates, aboutit à une contradiction qui la détruit : cela n’empêche pas qu’au cours de cette réfutation, et à côté de ce résultat négatif, Platon ne sème des vues des plus profondes et des plus positives, ce qui d’ailleurs va de soi-même ; car comment renverser une thèse sans édifier en même temps la thèse contraire? Et la thèse positive qui se dégage du Parménide, c’est que de même que nous ne pouvons penser un être réel que sous la forme de l’unité, de même l’esprit est contraint de mettre une pluralité quelconque dans l’idée même de l’unité, quand il la conçoit comme réelle et concrète (2). »

Le livre de M. Ghaignet atteste une connaissance assez étendue des travaux de la critique allemande : il n’en est pas de même de l’ouvrage de M. Fouillée (3), qui ne leur consacre, à propos du Parménide, que des notes insuffisantes et parfois inexactes : une seule ligne rappelle les objections de Socher, et les écrits si remarquables d’Uberweg et de Schaarschmidt n’obtiennent pas même les honneurs d’une mention. Mais cette lacune, si l’on peut ainsi parler, l’éminent professeur de Bordeaux la rachète amplement par l’étendue de ses re-

(3) La philosophie de Platon, exposition, histoire et critique de la théorie des Idées, î vol., Paris, 1869.

SUR LE PARMËNIDE.

cherches, par la profondeur de ses vues, par la clairvoyance de son jugement. Il y a pour rhoi, je l’avoue, à la fois un motif de regret et un sujet de crainte de me trouver en désaccord avec l’auteur d’un travail si remarquable, à coup sûr un des titres de gloire de la science française. A aucune époque, on peut l’affirmer, plus sérieuse tentative n’a été faite pour jeter une complète lumière sur ces obscurités du Parménide, en face desquelles M. Fouillée semble s’être arrêté, ainsi qu’autrefois CEdipe devant le Sphinx, avec la ferme volonté de résoudre l’insaisissable énigme. A-t-il du moins réussi, selon ses propres paroles, à « faire la part de l’absolu et du relatif dans ce chef-d’œuvre de la subtilité grecque? »

Écoutons d’abord le jugement que l’Académie des sciences morales, en couronnant ce mémoire, exprimait parla bouche de son rapporteur, M. Lévêque (I) : L’auteur proprose une interprétation du Parménide qui lui appartient tout à fait et qui révèle une singulière force d’esprit. Il est impossible de le suivre ici dans les détours de cette discussion où il se joue avec une adresse et une aisance surprenantes. . .. La solution qu’il propose n’est pas sans provoquer certaines objections assez graves... Il n’a point mis hors de doute ce dogmatisme du Parménide, qui d’après lui ne serait que voilé par tant de thèses et d’antithèses accumulées... N’eût-il pas dû établir plus fortement les bases de son interprétation ? Ces objections qui ont leur valeur n’ont cependant pas empêché la section d’apprécier la vigueur métaphysique dont cette analyse si remarquable fournit la preuve à chaque page. »

Et maintenant essayons à notre tour d’interroger l’ou-

(1) J’omets à dessein, pour éviter des répétitions inutiles, tout ce qui, dans cette appréciation, touche aux rapports du limée et du Parménide, tels que les conçoit M. Fouillée.

vrage, quelque difficulté que l’on éprouve à dégager nettement la pensée de l’auteur sur le Parménide des nombreux passages où il fait successivement intervenir ce dialogue.

Comme M. Matinée, M. Fouillée croit qu’aucune des thèses du Parménide n’est l’expression adéquate de la doctrine platonicienne ; pour avoir la vraie pensée de Platon, il faut réunir en les conciliant toutes les thèses et toutes les antithèses. La tâche peut paraître difficile : du moins M. Fouillée affirme qu’elle conduit à des résultats d’une étonnante profondeur. « Tout est vrai, profond, instructif, si vous devinez l’arrière-pensée de Platon et que vous preniez les contraires dans un sens relatif... » € Le Parménide est un grand exercice logique : mais il recouvre un travail vraiment ontologique. C’est l’exposition indirecte de la théorie de la participation ; c’est la démonstration également indirecte de l’existence des Idées ; c’est une réponse victorieuse à toutes les objections des adversaires (1 ). » < Les contraires qui y comparaissent ne sont point inconciliables : ils ont un sujet commun où ils coexistent. Ce sujet n’est pas la matière : ce ne sont pas non plus les Idées, car les Idées étant multiples sont le domaine de la différence ; c’est quelque chose de supérieur aux Idées mêmes, qui les embrasse toutes et les concilie. Qu’est-ce que ce principe supérieur à l’essence et à la pensée, sinon l’unité (2)? »

Mais ce n’est pas seulement une métaphysique, c’est une sorte de théodicée que M. Fouillée croit posséder dans le Parménide : « Les thèses et les antithèses de ce dialogue, qu’on a prises pour des subtilités, sont d’excellentes réfutations de cet anthropomorphisme logique qui impose à Dieu nos relations d’identité et de diffé-

(1) 1, ÎÎ6.

SUR LE PARMÉNIDE. 20ii

rence. * c L’identité suprême du Parménide, loin d’exclure la possibilité de la différence, la fonde au contraire éternellement ; > en d’autres termes, « Dieu se pose dans une indépendance absolue et avec la même indépendance pose tout le reste. » < Comment peut-il être en nous sans être nous, comment peut-il nous communiquer l’être sans perdre ce qu’il donne ? L’entendement ne le comprend pas, mais la raison conçoit la nécessité de cet Être immanent et transcendant tout ensemble, de cette Idée intérieure aux choses et pourtant séparée. C’est ce que Platon a la gloire d’avoir montré le premier dans le Parménide »

Ce dialogue, ajoute M. Fouillée, représente à notre avis la face en quelque sorte intérieure des idées de Platon, la partie ésotérique du système, la tentation incessante laquelle le disciple de Socrate résiste avec peine. Le Parménide tout entier, conclut-il, semble n’avoir d’autre but que de « faire entrevoir comment une chose peut participer d’une autre et comment les Idées les plus différentes peuvent trouver dans le premier principe un lien qui les rapproche et les réconcilie (2); ou comme s’exprime ailleurs le même auteur, « de faire comprendre la nécessité d’un Dieu un par essence et multiple dans ce qu’il engendre (3). »

Voilà les hautes vérités qui dissimulées sous les sophismes et les obscurités du Parménide, ont échappé à la fois à l’enthousiasme de Proclus et de Ficin, et à la pénétration de Cousin et de Stallbaum ! Quelque vigueur que M. Fouillée ait déployée dans l’exposition de ses vues, j’ai bien peur que l’auteur du dialogue ne soit en droit de lui appliquer les paroles que l’antiquité prête à Socrate à

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