PREFACE
Voudrait-on m’opposer le temps pendant lequel s’est maintenue l’opinion que je combats ? — Dans le domaine des études historiques, on l’a souvent répété, il n’y a pas de prescription légitime. Ou bien en effet on a accepté la tradition sans examen sérieux, et alors la critique est en droit de rejeter par une fin de non-recevoir les protestations d’une croyance inconsciente; ou bien, au contraire, on ne s’est laissé persuader qu’en présence de preuves positives, et alors qu’on veuille bien peser attentivement les arguments des deux parties. Prétendre que toute polémique contre une opinion qui a traversé les siècles doit pour ce seul motif être regardée comme suspecte, ne serait-ce pas arracher à la critique un acte d’abdication ?
Toutefois, je liens à le déclarer, si sur certains points je m’éloigne des idées généralement reçues, ce n’est pas que je me fasse illusion sur la fâcheuse tendance qui de nos jours pousse certains érudits :'i accumuler en quelque sorte les ruines sur leur passage. Loin de moi la pensée que la prudence parfois exagérée, il est vrai, de la science française doive partout et toujours céder le pas aux audaces téméraires de la science allemande. Ici comme ailleurs, la vérité ne peut se trouver qu’à une sage distance des extrêmes ; car il est des paradoxes de destruction comme des paradoxes de conservation.
Mes lecteurs connaissent Platon ou du moins le possèdent, grâce aux deux traductions qui récemment ont contribué à populariser ses écrits en France : néanmoins les exigences de la démonstration m’obligent de descendre dans le détail. Il ne s’agit pas ici d’une de ces vérités susceptibles d’être emportées en quelque sorte de haute lutte par un petit nombre d’arguments assez décisifs
PRÉKACK.
pour triompher de toutes les résistances : c’est une conclusion qu’il faut dégager lentement d’un vaste ensemble de rapprochements et de comparaisons.
Quelques mots sur les antécédents supposés du Parménide et sur les éléments qui ont concouru au développement philosophique de Platon, me paraissent une introduction indispensable à l’analyse de ces pages étranges où tant de bizarres sophismes se dissimulent au milieu d’apparentes vérités.