I . l’école éléatique
L’éléatisme est certainement une des apparitions les plus surprenantes dans l’iiistoire philosophique de la Grèce. Lorsque plusieurs siècles après ce premier Age de spontanéité intellectuelle caractérisé par les poèmes homériques, l’esprit grec, obéissant à un des instincts les plus profonds de l’humanité, entra dans la voie de la réflexion spéculative, il se tourna d’abord vers le monde sensible. De quelle substance primitive était sorti l’ensemble des choses? Tel est le problème unique que semblent s’être posé Thalès et ses premiers successeurs, problème auquel ils donnèrent une solution toute naturaliste. C’était à une hypothèse de l’ordre physique, non aux méditations abstraites de la raison, qu’était demandé le secret de rénigme du monde.
Au reste, que sur les bords des grands fleuves de l’Inde, au pied de ces montagnes gigantesques sans égales sur le globe, dans une contrée asservie au régime inflexible des castes, l’absorption de toutes choses dans un être
2 ANTÉCÉDENTS DU PARMÉNIDE
unique partout présent, partout dominant, ait apparu au brahmane comme la vérité suprême, on le conçoit sans peine : mais que dans une contrée qui devait une partie au moins de sa civilisation à la configuration accidentée du sol, à l’heureuse variété des productions, à la multiplicité des institutions et des républiques rivales, la philosophie de l’unité absolue ait pu être imaginée, bien plus, qu’elle y ait rencontré d’ardents défenseurs, voilà ce qui doit étonner.
Mais quelle différence entre le panthéisme indien et le panthéisme grec! et comme elle révèle tout à la fois le caractère propre et la supériorité de la race hellénique ! D’un côté, des doctrines mystiques, produit d’une imagination exaltée : de l’autre, un système rigoureux, appelant à son aide toute les subtilités du raisonnement. 11 est vrai que ce n'est pas la Grèce proprement dite, mais l’Italie qui fut le berceau de cette étrange doctrine : chose curieuse, de même què Pythagore, ces Éléates sont des exilés qui ont fui devant l’oppression : et une modeste colonie sur les bords de la mer Tyrrhénienne devint c un phare de la pensée humaine, » selon l’expression d’un contemporain.
Toutefois ce serait se tromper que de croire l’éléatisme absolument sans précédents en Grèce. Avant Parménide, sans doute aussi avant Xénophane, Pythagore rompant ouvertement avec la tradition de ses prédécesseurs, demandait aux mathématiques l’explication du monde. Quelque idée que l’on se fasse de la théorie des nombres, que lui attribue l’antiquité tout^entière, il est certain qu’il avait entrevu la nature intelligible des principes et placé dans une conception abstraite le type et le symbole de la perfection, l.es Pythagoriciens et les Eléates appartiennent évidemment à une même famille Q'esprits, et représentent à des degrés divers, un cou-
l’école ÉLÉATIQÜE.
rant marqué de réaction contre les doctrines naturalistes des philosophes de l’Ionie (1).
Mais il n’en serait pas moins téméraire d’établir entre ces deux écoles une filiation directe, comme l’a tenté Stallbaum. Jlalgré un point de départ presque commun, les divergences sont trop évidentes. Je n’en relèverai qu’une seule, sans même insister sur le caractère si différent de l’enseignement. Aux yeux de Pythagore, l’univers était un tout magnifiquement ordonné; il avait, disait-il, entendu la merveilleuse harmonie produite par les révolutions des sphères, et il eût souri sans nul doute en face d’une philosophie qui aboutissait à la négation du mouvement. D’ailleurs, quelque obscurité qui plane encore sur ses doctrines, on peut affirmer que les croyances populaires et les traditions orientales y ont joué un rôle tout autrement considérable que les déductions métaphysiques : c’était è une autre école qu’était réservé le périlleux honneur de se frayer une route, à l’aide de la dialectique, jusqu’aux sommets les plus élevés de la spéculation.
Je n’ai pas à discuter ici les origines de l’éléatisme qui s’offre à nous comme un premier essai de rationalisme en face des idées religieuses et des théories cosmologiques alors en honneur. Comme le montrent les satires contenues dans les vers de Xénophane, c’est du chaos des opinions que naquit cette doctrine d’une portée si hardie, d’une logique si inflexible.
(I) L’antiquité semble avoir compris que certains principes communs reliaient ces deux écoles (voir Catlimaque ap. l’rocl. Comment. inParm., IV, S; Sirabon, VI, 2S2; Jamblique, tuf. PyUtag., et le catalogue des écrits de Xénocrate dans Diog. L., IV, 13); et s’il fallait ajouter foi au témoignage de Proclus, Parménide aurait mélé à ses vues sur l’unité absolue quelques emprunts à la théorie des nombres. — On peut consulter utilement sur ce sujet l’article consacré par Cousin i Xéncphane dans ses fragments philosophiques.
i ANTÉCÉDENTS DU PARMÉNIDE.
On ne saurait contester aux Éléates le mérite d’avoir, les premiers en Grèce, posé le problème philosophique, encore qu’ils n’aient pas eu celui de le résoudre. L’analyse sévère à laquelle Kant devait soumettre les données de la raison et de l’entendement, ils l’appliquèrent à la connaissance sensible : c’est d’eux qu’elle a reçu le nom significatif de âo'i», c’est-à-dire d’apparence, d’opinion mobile et changeante, et ce nom, nous le lui donnons encore.
Combattre les fables absurdes et contradictoires du polythéisme grec au nom d’un dieu unique, concentrant dans son sein toute la réalité, telle fut la pensée dominante de Xénophane. Il était réservé à Parménide d’imprimer à cette doctrine une rigueur toute philosophique.
En même temps qu’Héraclite, dans son langage quelque peu mystérieux, parlait de la mobilité incessante de tout ce qui éxiste, du flux et du reflux perpétuel des choses, livrées à la guerre saris trêve des éléments contraires, Parménide affirmait l’unité, l’invariabilité et le repos éternel de l’être : antinomie qui se prolonge à travers les âges et dont la raison humaine n’a point encore trouvé le dernier mot.
Dieu, ou pour me servir d’un terme qui me paraît ici plus exact, l’Absolu, excluant toute autre existence dans son unité solitaire, voilà ce que nul n’a jamais affirmé avec plus de force que Parménide dans son poème. Toutefois loin de pousser l’éléatisme jusqu’à ses plus extrêmes conséquences, comme le firent après lui Mélissus et ses successeurs, il semble avoir admis une unité concrète, embrassant les multiples réalités (1), et non une pure
(l)De U sans doute ces deux épithètes, mivexÉt, àôiaipetov, qu’Aristote avec sa logique sévère, et parfois mal Initiée à l’esprit des théories qu’elle criUque, déclare tout à fait inconciliables.
Digiil.:ou by Coogle
l’école ÉLÉATIQDE. 6
abstraction où tout viendrait se confondre et pour ainsi dire s’anéantir.
C’est lui qui le premier a nettement exprimé ce double principe do tout idéalisme : il existe un être absolu et parfait, et cet être est l’objet par excellence de notre connaissance : le premier il a tenté « de faire leur part à la € certitude et à la probabilité; de poser un point d’arrêt « fixe et immuable entre la vérité et l’erreur (I j. » Quelle énergique précision dans ces vers :
TojÙtÔ T ' £V Zbli-M TE [Xe'vOV Xa9 ’IwUtÔ te XEÎTa’..
'Uî «Y^vriTOv Èôv xa'i àvojXEÔfôv estiv,
OuXov [lovOYEVE? TE, xai etTfE'jLèî , rfi' àTÉXEurov,
'£v Huve/É?
Il faut bien le reconnaître : aucun panthéisme n’a été plus conséquent que celui des Éléates. On vante l’habileté dont Spinosa a fait preuve dans la construction de son système : néanmoins sous prétexte de concilier la raison et les sens, la spéculation et l’expérience, il crut devoir attribuer k son unique substance, par une contradiction manifeste, à la fois la pensée et l’étendue, l’immutabilité et le changement.
Cette rigueur même était un redoutable écueil, car, comme l’a dit M. de Rémusat, « tout idéalisme mène au scepticisme. » Au témoignage de certains critiques (2), Parménide, à l’exemple de Xénophane, aurait enseigné l’incompréhensibilité de toutes choses ; conséar^ace à
( 1 ) M. Riaux, Disscriation mut Parménide d’Elée. On trouvera également une excellente dissertation sur la philosophie de Parménide dans Karslen (Philosophorumgracorum ïe/erum reliquiœ, Amsterdam, I83S, vol. I,ch. 2).
(2) Cicéron, Acad, quœsl., IV, 23. — Diogène Laêrce, IX, 20-22. — Sextus ■ Empiriciis, Pijrrh. Uyp. Il, 18. — Eiisèbe, Prerp. Fv. I, 8. — On sait que les
difficultés sans nombre soulevées par le grave problème de la connaissance plongeaient plusieurs anciens, qui les ont pressenties, sinon approfondies comme les modernes, dans une tristesse voisine da désespoir.
ANTÉCÉDENTS Dü PARMÉNIDE.
peu près inévitable d’une doctrine qui réduit toute réalité à l’essence une, infinie et immuable.
C’était, on le voit, un audacieux défi jeté non-seulement aux préjugés de l’ignorance, mais à la science des sages; et loin de s’effrayer de celte rupture éclatante, le poète y cherche un titre de gloire :
fïp ht' âvOpWTCciiv IxTo; •xâ-ou èirtiv ( 1 ).
Si malgré une attaque aussi directe contre le polythéisme, nous ne voyons pas que Parménide et Xénophane aient été publiquement accusés d’athéisme, c’est sans doute parce que les habitants d’Elée n’avaient pas contre eux les mêmes ressentiments que les Athéniens contre Anaxagore, le confident de Périclès, et Socrate, le maître de Crilias et d’Alcibiade.
Il semble toutefois que la pensée du philosophe éléate n’ait pas réussi à demeurer constamment sur les hauteurs où elle s’était élevée. Si le temps ne nous avait pas ravi la seconde partie de son poème, peut-être y trouverionsnous la preuve qu’il avait tenté du moins une explication des phénomènes, et certains passages des fragments conservés donnent à cette supposition la plus grande vraisemblance (2). X’était-ce aux yeux de Parménide que l’explication la moins absurde d’une chose absurde, ou, selon l’expression deM. Fouillée, une simple concession faite aux mortels amoureux de l’expérience? Il faut l’admettre, sous peine de détruire l’imité de son système. On veut qu’abandonnant les traces de Xénophane, il ail
(2) Cette seconde partie renfermait apparemment des fables mythologiques méiées aux débris de la physique ionienne. Platon [Banquet, 178, B) attribue à Parménide un vers fort étrange, dans lequel on soupçonnerait volontiers une interpolation, s’il n’était cité aussi par Sextus Emplricus [adv. Mathem., IX, Oj et par Aristote (.Ifct. 1, 4, 984) comme preuve que Parménide reconnaissait un principe moteur distinct du principe matériel de l’univers.
l’école éléatiqüe.
affirmé, d’après le témoignage des sens, le mouvemen et les phénomènes qui en résultent : comment concilier cette déviation du principe éléatiqüe avec les paroles si formelles de son poème et avec les tendances bien connues de Zenon son fidèle disciple, l’adversaire systématique du mouvement ( 1 ) ?
Au reste, quelque jugement que l’on porte sur sa doctrine, il serait difficile de refuser à Parménide un rang distingué parmi les philosophes antésocratiques : il se présente à nous entouré des éloges et presque de la vénération de l’antiquité entière. Sans parler des vers que Diogène Laërce emprunte au satirique Timon (2) , je me borne à citer Aristote qui , après avoir rappelé, non sans dédain , les conceptions « grossières » do Xénophane et de Mélissus, ajoute : « Pour Parménide, il semble parler d’après une vue plus approfondie des choses. » Mais qui l’a mieux jugé, disons plutôt, mieux apprécié que Platon lui-même dans ce célèbre passage du Théétète : € Parménido me paraît tout à. la fois respectable et redoutable, pour me servir des termes d’Homère. Je l’ai fréquenté, moi, fort jeune, lui étant fort vieux ; et il m’a semblé qu’il y avait dans ses discours une profondeur tout à fait extraordinaire (3). »
(1) Ce qui doit paraitre étrange, et ce qui montre combien II convient d’apporter de prudence dans l’exposition de ces anciens systèmes, c’est d’entendre Aristote proclamer que les Éléates n’ont reconnu d’autres êtres que les êtres sensibles (Met., IV, 5, 1010 o, 1. — De ccelo, 111, 1, Î98 b, 20). Nous lisons dans Théophraste au sujet de Parménide : To aldOivcTOai xai xè <fpoveTv (i>; xàÙTO >iyEi .... oüxtiï |j1v o5v aOxi; Êotxav àxoxijivsaOat x^ çàast xà 'Tup^aîvovxa Suayepû S'* v2,v ùncyTutuv (De Sensu, I,t).
(2) IlxpiJLEviSou XE pir,v (lEYaXoypova xai ito).ûSoÇov, é; fini çpavxaixîa; ànix»); àvEvEtxaxo vdixEi; (Diog. L. IX, 23). — Thémislius {De prof, sud, c. 9) prétend que les lois données par Parménide à Elée, sa patrie, ont été adoptées dans toute la Grande-Grèce. C'est sans doute une confusion avec ce que la tradition rapporte de Pylhagore.
(3) Théélèle, 183 E : IlapiJiEviônî Si (loi çatvExai, xô xoü ’Opûpou, aîSoîo;
8 ANTÉCÉDENTS DU PARMÉNIDE
Certes, si l’admiration et la reconnaissance réunies n’avaient pas déterminé Platon à mettre ses propres théories dans la bouche de Socrate, aucun philosophe ne se prêtait mieux que Parménide à devenir son interprète, le jour où, dans ses dialogues, il aurait voulu s’élever aux régions les plus abstraites de la pensée. Non-seulement l’éléatisme avait fièrement arboré son drapeau sur ces cimes ardues de la métaphysique dont parurent se détourner à dessein Socrate et les écoles socratiques, mais Parménide était le représentant à la fois le plus complet et le plus renommé de cette école.
Et cependant, à ne consulter que les rapports apparents des doctrines, il est naturel de considérer les paroles du Théêtète comme un tribut de respect payé à la mémoire d’un grand penseur, non comme une adhésion formelle à son enseignement. Métaphysicien hardi, et métaphysicien essentiellement idéaliste, Parménide méritait de Platon d’autres hommages que les matérialistes de l’école d’Ionie. A l’éléatisme, le platonisme n’a emprunté qu’un seul principe, décisif, il est vrai : c’est la séparation entre le vo/irdv et le êolaarov , entre le monde rationnel , soumis aux lois de la réflexion , et les êtres contingents , que nous ne saisissons que par la voie de conjectures incertaines et souvent trompeuses (1 ). Mais cette séparation si hardiment exprimée dans les vers du penseur éléate, était affirmée par d’autres philosophes antésocratiqucs, dont Platon a dû connaître les écrits (2).
■U (101 4(ia ôeivoi; te. lu|i7tpoiTÉ[ii'a fàp Tàvôpl Ttàvy véo; Jtdivu irpïdCÙTTi, Haï (loi èpàvr) p46o; Ti Êxeiv TtavTàîtaoi ymaXov,
(1) Admettre avec Schlelermacher que le toico; ÙTiEpoupôvio; du Phèdre est une preuve de l’influence exercée sur Platon par les théories de Pannéuide, c'est vouloir découvrir des rapprochements là même où éclatent les divergences les plus frappantes.
(2) On sait qu’Empédocle et Iléraclile rejetaient, ainsi que l’école d’EIéc, le témoignage des sens, bien que ces deux philosophes fussent arrivés à cette conclusion par une voie tout opposée.
l’école éléatique.
Ailleurs le désaccord n’est que trop manifeste pour qui se rappelle les théories auxquelles le grand disciple de Socrate a attaché son nom, la tendance religieuse et morale qui les domine et qui en demeurera l’éternel honneur.
Xénophane avait donné comme un centre à sa doctrine en la faisant reposer sur la conception même de la divinité : rien de semblable dans Parménide qui, préoccupé avant tout d’un besoin d’unité et de rigueur, lit de l’éléatisme le système abstrait que nous connaissons. A lire l’exorde plein d’inspiration par lequel s’ouvre son poème, on serait tenté de croire que sa philosophie lui apparaissait comme une haute et sainte révélation ; mais ce n’est là qu’un cadre poétique, et c’est dans les froides et arides discussions qui suivent qu’il convient de chercher le vrai Parménide.
Cette exclusion complète, non-seulement des faits de l’expérience, mais des données de l’ordre moral et en particulier de l’idée de perfection avec toutes celles que notre esprit y rattache, ce caractère purement logique de plus en plus accentué, tel fut l’écueil où sombra ce panthéisme. « La borne infranchissable de toute abs- « traction était atteinte. L’idéalisme éléatique trouvait « sa perte inévitable dans son absolue rigueur ; les con- « séquences accusaient trop et renversaient irrésistible- « ment leur principe (1). » Un siècle à peine s’était écoulé, et déjà il avait dégénéré entre les mains de Zénon en une vaine formule, sans aucun rapport avec la réalité : ce n’était plus qu’un immense paradoxe qui ne pouvait et ne devait être soutenu que par les armes suspectes de l’éristique.
(I) Couslr, Fragments de phil. ancienne, p. 104. — • On les vit, dit à son tour E. Saisset en parlant des Eldates, nier le mouvement faute de pouvoir le déduire de leur principe, et rompant tout commerce avec la réalité, s'ensevelir vivants dans le sépulcre de l’élre en soi. » [Descartes, p. 333.)
ANTÉCÉDENTS Dü PABMÉNIDE.
Si Platon n’a pas suivi les traces du maître, bien moins encore a-t-il pu s’inspirer du disciple. C’est en vain qu’on chercherait dans ses dialogues un écho de la polémique si étrange que Zénon opposait aux partisans de la pluralité. N’avait-elle d’autre but, comme l’insinue Grote (1), que d’établir l’absurdité de toute hypothèse métaphysique dans l’étude des phénomènes? A ce compte, le positivisme moderne serait déjà vieux de plusieurs siècles. Il semble plutôt qu’en élevant l’un au-dessus de la sphère du temps et de l’espace, Zénon ait voulu supprimer l’antinomie en face de laquelle avait peut-être hésité Parmenide.
Toutefois, nous le reconnaissons avec M. Fouillée (2), « l’apparition de Zénon n’en constitue pas moins une ère remarquable dans la philosophie grecque, parce qu’il mit en Jeu cette force extraordinaire d’agression et de négation qui est propre à la dialectique. Après la tendance positive de la spéculation grecque apparaît la tendance négative, la force qui approfondit, éprouve et scrute, u
Avant lui, chaque penseur s’était renfermé dans l’exposition de son système, sans la moindre préoccupation de réduire au silence les doctrines opposées. De nouvelles conditions d’existence étaient imposées à la philosophie. Il ne suffisait plus désormais d’abriter sous des termes équivoques une théorie plus ou moins rationnelle, plus ou moins compréhensible, ou de la dissimuler sous les charmes d’une exposition poétique, ou encore de la traduire
(1) « Both these predlcale» (One-Many) are relative and phénoménal, grounded on the tacts and comparisons of our own senses and consciousness, and serving only to descrihe, to record and to classify those tacts.... \Ve know nothing of an absoluto continuons scU-exislent One. or of an absolute discontinuons Many. • {Plato, 1, ch. 2.) Si telle fut la pensée de Zénon, il méritait certainement les éloges du critique anglais.
(4) La Philosophie de Platon, 11, p. 65.
l’école ÉLÉATIQüE.
en aphorismes inintelligibles. La lutte va commencer, et il faudra s’armer de toutes pièces pour la défense.
Ce rôle nouveau de Zénon, que Plutarque caractérise en quelques mots dans la vie de Périclès(l), a trouvé dans l’antiquité plus de critiques que d’admirateurs. Un contemporain de Platon, Isocrate (2), y découvrait déjà les germes d’un dangereux scepticisme, et, à la suite d’Aristote, qui reproche au disciple de Parménide une dialectique grossière, Sénèque lui attribue un véritable nihilisme : « Omnia negotia de negotio dejocit : ait nihil esse (3). » Diogène Laërce (4) est le seul à déposer en faveur de ce philosophe ; mais son témoignage ne saurait être d’une grande autorité, et la réhabilitation tentée par Cousin n’en est pas moins surprenante. « A mes yeux, dit-il, la polémique de Zénon prend un caractère simple et grand qui a échappé à tous les critiques.. . Chose étrange, on lui a prêté précisément le scepticisme, la confusion et les folies ([u’il imputait à ses adversaires (3). » « Ce fut, ajoute-t-il ailleurs, dans sa carrière philosophique comme dans sa vie, l’av-^p npanuxo; de l’école d’Élée, épuisant dans la lutte contre les empiristes toutes les forces de son génie dialectique. C’est là qu’est l’originalité du rôle de Zénon et son caractère historique. »
Ce qui est moins exact encore , c’est de prétendre , comme le fait Cousin en plus d’un passage, que la doctrine des Éléates n’était au fond qu’un théisme spiritualiste. M. Ravaisson a protesté avec raison contre une
(I) Ch. 4 : (Ztiivwvo;) Ôi'èvavTioXoyia; elç àicop(av xaTaxXeiouaav èÇauxiQcavTo; ëÇtv.
(1) Paneg, N$l., ch. 3 : Ziqv<üv, 6 TotOxà 6uvatà xal TcàXiv à^vvaxa Tretptü- (ji£vo; &7TOfa(veiv.
(3) Ep. 88. (Voyez aussi le jugement porté par Aristote dans sa Métaphysique,
(4) IX, 26 : réYove àvf^p Y^watorato; xal ev ©iXoïopici xol £v itoXtTeia çÉps-
xai ftiSXia tcoXXîîî
(5) Fragments de phil. ancienne, p. 80 et 101.
ANTÉCÉDENTS DU PARMÉNIDE
pareille interprétation, et M. Riaux, après une étude approfondie des doctrines de Parménide, conclut en ces termes : * Il serait impossible de trouver dans le prétendu panthéisme idéaliste de l’école d’Élée une solution pour aucun des grands problèmes qui, de tout temps, ont passionné les intelligences (1). »
En admettant même, ce qui ne nous paraît nullement démontré, que Parménide ait préparé la métaphysique de Platon, et Zénon la dialectique de Socrate, faut-il aller jusqu’à souscrire à ce jugement de M. de Rémusat :
« Cette secte éléatique, souvent traitée dédaigneusement à cause de la subtilité paradoxale qu’on lui impute, pourrait bien avoir déterminé le plus grand mouvement philosophique qu’ait vu le monde. »
Vraiment c’est faire trop d’honneur à une doctrine sans vie, sans morale, à un panthéisme froid et abstrait, d’une grandeur majestueuse, mais surhumaine et presque désespénante. « Ils avaient, ces hardis penseurs, nous dit M. Egger, ils avaient fait le vide dans les espaces jadis peuplés par tant de chimères qui, gracieuses ou terl'ibles, occupaient au moins l’imagination quand elles ne
(I) Ch. IV, p. 195. — Je ne veux cependant pas être injuste, et sans rappeler les mérites au moifts relatifs que j’ai reconnus plus haut à l’école d’Élee, je voudrais citer en sa faveur un témoignage qui restreint singulièrement les progrès de la raison depuis ces temps reculés : « Il faut admettre que la première et absolue existence, dont toute autre ne nous offre qu’une limitation, que la seule parfaite substance est la pensée, qu’être et penser, comme le disait déjà l’antique Parménide, sont, rigoureusement parlant, une même chose. ■ (M. Ravaisson, Philosophie en France, p. 269.)
Un des plus récents ouvrages philosophiques publiés en Allemagne (Spir, Forschung nach der Getcisshtil in der Erkenntniss der Wirklichkeii) contient une réhabilitation complète de l'éléatisme. « Ils ont compris, dit l’auteur en parlant des Eiéates, avec une intuition siire, quoique instinctive, de la vérité, que l’être est dans un repos absolu et ne doit pas être considéré comme la cause ou le principe du devenir dans le monde. » Et l’auteur prétend établir, par voie de démonstration scientifique, ce que ces anciens philosophes ont pressenti par une vue de génie.