‹ De l'authenticite du Parmenide These presente a la faculte des lettres de ParisChapitre 6 sur 23 · l’École mégarique · texte numérisé non relu

l’École mégarique

Après Parménide et Zénon, quand Platon parut sur la scène, l’école d’Élée n’était plus que l’ombre d’ellcmôme. Tandis que Leucippe et Démocrite relevaient l’ancien drapeau naturaliste en imaginant* le système des atomes, Mélissus, héritier dégénéré du grand Parménide, compromettait à jamais sa doctrine par ses contradictions et ses inconséquences.

Cependant une nouvelle école avait surgi, dont le chef passait pour s’être initié aux théories des Eléates (1) avant de prendre place parmi les disciples les plus dévoués de Socrate. Euclide, formé sous cette double influence, a été peut-être le maître, et certainement l’ami de PJaton : à ce titre il mérite d’arrêter notre attention.

€ Si l’on demandait quelle est celle des écoles antiques qui s’est jetée avec le plus d’ardeur dans le mouvement de la philosophie contemporaine, celle qui se lie le plus étroitement aux écoles qui l’ont précédée, qui a le plus influé sur celles qui l’ont suivie, ce serait peut-être l’école de Mégare qu’il faudrait nommer. C’est qu’en effet elle touche à tout. Les plus grands noms de la philosophie grecque sont ceux de ses prédécesseurs, de ses alliés, de ses adversaires. Héritière de Parménide, fille de Socrate, elle a eu Platon pour élève, les écoles d’Elis et d’Érétrie pour appendices : elle a lutté contre les successeurs d’Héraclite et de Démocrite, contre Aristote et contre Platon lui-même. Enfin elle s’est perpétuée en deux de ses disciples dont l’esprit vit encore dans ce monde, Pyrrhon d’Elis et Zénon de Cittium (2) »

( 1 ) Diog. Laërce, U, 106 : tà napnEviSsia (iETExetptÎEto.

(2) Henne, École de Mégare, p. 9. — On peut eucorc consulter sur le meme

l’école MÉGARIQUE.

Il faut l’avouer : s’il en est réellement ainsi, il y a bien des coupables : je veux parler de tous les historiens de la philosophie, qui n’accordeni à l’école de Mégare, entre Socrate et Platon, qu’une place fort secondaire, et ne semblent pas môme soupçonner les hautes destinées auxquelles elle était appelée.

Rien de plus obscur, il est vrai, que l’histoire de cette école où, méthode et système, de l’aveu de M. Fouillée, sont également incertains.

Et d’abord, quel portrait l’histoire nous a-t-elle laissé de son fondateur? Elle nous le représente comme un homme avide de connaissances, et bravant, pour assister aux leçons de Socrate qu’il aime, toutes les fatigues et tous les périls (1), mais voyant dans la philosophie plutôt une dialectique subtile et vétilleuse que la science par excellence, la science des vérités à la fois les plus fécondes et les plus hautes. Socrate lui reprochait ouvertement des tendances sophistiques (2), et il ne paraît pas que l’élève devenu maître se soit entièrement corrigé de ce défaut.

Nous ne savons rien de précis ni sur la date de sa naissance, ni sur son pays natal. Il essaya, dit-on, de concilier la sagesse toute pratique de Socrate avec les déductions hardies de l’éléatisme : tentative impuissante et stérile, car rien ne ressemble moins au poème de Parménide que les Mémoires sur Socrate. Que sont en eux-

sujet : Mallet, Histoire de l'école de Mégare, 1845. — Girard, De Megarenrium ingenio, 4854, et une dissertation publiée dans les Historisch-phllosophische Abhandlungen de Uartenstein (Leipzig, 4870) sous ce litre : Uber die Bedeutung der megarischen Schule fur die Geschichie der metaphysis^ chen Problème. ,

(1) Encore faut-il ajouter que la véracité du récit d’Aulu-Gelle a été plus d’une fols contestée.

(I) Diog. Laêrce, II, 30 : 'Opûv K'jxXetàriv carcouSaxova rrspt toù; épiircixoù; ta EOxXeîô'r], do^ioxàt; pèv ^ 5ovti<jï) /p^oOat, àvQotonotç Si oOÔapco;.

ANTÉCÉDENTS DU PARMÉNIDE

mêmes et dans leurs rapports mutuels le bien et le mal, l’un et le multiple, l’être et le non être? A ces redoutables problèmes, Euclide avait-il réellement cherché et trouvé une solution ? Nous l’ignorons, ou du moins nous ne possédons que des renseignements incomplets, dûs à des écrivains bien postérieurs. La perte de ses dialogues, qu’on ne saurait trop regretter, ne nous permet que des conjectures sur la pan d’originalité que son nom peut légitimement revendiquer.

D’après le témoignage à peu près unanime de l’antiquité, Euclide identifiait la puissance et l’acte, supprimant ainsi l’opposition du réel et du possible. On l’a également appelé le père du réalisme, comme ayant le premier soutenu que les genres et les espèces sont de véritables êtres : théorie dont la conséquence était de donner à la logique, devenue pour ainsi dire la science même des existences, une importance h. peine soupçonnée jusqu’alors. Cette conception d’Euclide eût pu servir de point de départ fi un vaste mouvement philosophique, si elle fût tombée au milieu d’esprits capables d’en approfondir toute la portée.

Telle ne fut pas l’école deMégare. Cousin qui l’a jugée avec beaucoup d’indulgence, pense que si elle nous était mieux connue, nous y trouverions les germes imparfaits mais féconds de la Théorie des idées : ailleurs il hasarde cette assertion étrange que c’est dans cette école qu’il faut chercher le véritable antécédent des belles et profondes doctrines du Tintée, au moins pour la partie ontologique. Des rares documents -qui nous sont parvenus sur la doctrine d’Euclide se dégage ce fait qu’à ses yeu.\ la multiplicité des idées n’était au fond qu’une pluralité de dénominations d’un être unique, Y un ou le bien, c’està-dire , selon l’expression de M. Matinée, « les formes d’une forme, des synonymes d’abstraction, les noms d’un

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nom. » Si une sorte de théorie des idées parut vouloir éclore dans l’école de Mégare, dit M. Rousselot, elle y fut aussitôt étouffée par les excès d’une fausse dialectique ; le silence des historiens et des commentateurs en est une preuve concluante.

Ce qui est certain, c’est que les Mégariques se sont occupés avant tout des formes de la pensée, moins par véritable esprit scientifique que par vaine curiosité ( 1 ). Après la mort de son fondateur, « l’école de Mégare devint de plus en plus logique et de moins en moins raisonnable, » ce qui veut dire, si je ne me trompe, qu’elle fit de la discussion un abus toujours plus dangereux : aussi mérite-t-elle en toute justice 1e reproche qu’Aristoclès adressait aux Éléates (2). Sans rendre aucun service à la science, elle s’est plu à la mettre aux prises avec de captieux raisonnements. Tel fut en particulier le rôle d’Eubulide, à qui une fable ridicule donnait Platon pour disciple.

Je n’ai pas parlé de la morale enseignée à Mégare : la question n’a aucun rapport direct avec mon sujet. Toutefois si Euclide a réellement affirmé que « Dieu s’oblige lui-même, car c’est le bien c|ui oblige, et il est le bien, »

(1) Une phrase de Diogène I^aêrce relative à Euclide a suscité les commentaires les plus divers : on est allé jusqu’à y voir en germe toute la théorie du syllogisme : Taî; xs ànoSeiSsciv ivitrraxo où xaxà >.ii|xgaTa àXXà xax'sTufopàv (II, l07j. Il n'entre point dans mon sujet de reprendre à mon tour l’examen de cette question, très-bien exposée d’ailleurs par M. Henne.

(2) Zevoçdvri; 6s xoti oi àTt'Éxctvou xo-jç Èpmxixoùc xtvii(ra-/XEÇ i.ôyo'J? 5'oJ.ùv |ùv évéêaù.ov O.iyYOv xoî; piXorTopoi;, où priv énopinàv yi xivo {io:^0eiav (ap. Euseb. Pr(ep. tvaiig., XI, 3). Certains critiques ont faitde grands efforts pour laveries Mégariques de ce reproche : mais je cherche à quels écrits de Platon M. Henne fait allusion dans les lignes suivantes : « SI l’on prétend que l’influence éléatique a exclusivement dominé Euclide et son école, il faudra démontrer que Platon prend plaisir à donner le change sur le caractère et les doctrines de ses personnages, qu’il met sa gloire à tout dénaturer, à tout confondre, et que la bonne manière d’inlerpréter ses dialogues est d’y prendre chaque chose au rebours de ce que l’on y fait. •

ANTÉCÉDENTS DU PARMÉNIDE

on ne saurait voir dans celle assertion autre chose qu’un écho des théories platoniciennes, loin d’admettre avec M. llenne que « Euclide aurait le premier apporté en ce monde une doctrine embrassée depuis par Platon et les Alexandrins, propagée par les Pères de l’Église et les plus grands docteurs du moycn-ûge, illustrée dans les temps modernes par le génie de Leibnitz et de Malebranche, savoir que tout ce qui est, est bien, que le bien seul est doué d’une existence positive, que seul il vient de l’être et va à l’être (I). » Ce serait au contraire une preuve de plus à l’appui de cette opinion de Schleiermacher (:2), que les Mégariques sur plusieurs points se rapprochèrent de Platon, sous l’inlluence duquel s’était formée leur école. C’est ce que soutenait déjîi Cicéron (3), et il n’existe aucun motif sérieux de rapporter à l’un des Mégariques, fùt-cc môme à Euclide, les doctrines dont tes siècles, d’une voix unanime, ont fait honneur à Platon.

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