‹ De l'authenticite du Parmenide These presente a la faculte des lettres de ParisChapitre 7 sur 23 · PLATON ET l’ÉLÉATISME · texte numérisé non relu

PLATON ET l’ÉLÉATISME

Nous venons de voir que la doctrine platonicienne, considérée dans ses grandes lignes, diffère essentiellement de celle des Éléates, et que si elle offre certains points de contact avec les théories professées à Mégare, c’est, selon toute vraisemblance^ pour leur avoir servi de modèle. Qu’il me soit permis d’ajouter que nous n’avons pas sans doute à blâmer chez Platon ce mépris de la tradition, cetoublidédaigneux du passé, si souvent reprochés au père de la philosophie française, mais qu’au temps de

(1) École de Mégare, p. 58.

(2) Introduction au Sophiste, p. 141.

(3) Quitst Acad., IV. 4t: • Hi quoque multa a Platone »

PI-ATON ET L’ÉI.ÉATISME.

Socrate on ne se croyait point encore obligé pour se créer un système, de passer à travers tous les systèmes, afin d’emprunter à chacun sa part de vérité. Platon li’a étudié les écrits et les théories de ses prédécesseurs (lu’autant qu’il rencontrait en eux des alliés, comme dans Pylhagore. ou des adversaires, comme dans lléraclite eties Ioniens.

Pour achever cette sorte d’enquête préliminaire sur les rapports de Platon et de l’éléatisme, il nous reste à interroger les laits ; malheureusement les documents que nous pouvons consulter sont en petit nombre, et ne jettent que peu de lumière sur la discussion.

Le panthéisme de Xénophane a-t-il été enseigné à Athènes (I)? Y a-t-il trouvé des adeptes? Combien de temps Platon a-t-il séjourné à Mégare et quel y fut son rôle à l’égard des autres dLsciples de Socrate et notamment d’Euclide? 11 n’est aucune de ces questions à laquelle l’étude des textes qui nous ont été conservés permette de donner une réponse décisive. Une chose est certaine : si Euclide de Mégare a pu du vivant de Socrate acquérir une connaissance complète de l’éléatisme et le combiner .avec ses vues personnelles, comment la même étude eûtelle été impossible à Platon d’Athènes? Le poème de Parménide et les écrits de Zenon ne devaient-ils pas être bien mieux connus dans la seconde de ces villes que dans la première? 11 faut donc admettre, puisque le Parménide offre un contraste complet avec tous les dialogues que l’on a coutume de rapporter à la jeunesse de Platon, que l’enseignemem d’Euclide a exercé tout d’un coup sur ce

(O II serait apparemment téméraire do tirer celte conclusion de l’allusion rapide aux théories éléatiques contenue dans les Mémoires sur Socrate {1, 1 , H). — Constatons d’ailleurs qu’il n’est rapporté par .aucun historien ou biographe de Platon que ce philosophe se soit familiarisé A Mégare avec les doctrines de l’école d'Elée ; encore moins qu'il ait mis à proAt son séjour dans la Craiide Grèce pour recueillir, au berceau même de celte école, les traditions encore récentes de scs fondateurs.

ANTÉCÉDENTS DU PARMÉNIDE

grand génie une influence triomphante : hypothèse d’autant plus invraisemblable que les savants s’accordent à placer après la mort de Socrate la fondation de l’école de Mégare. A l’exemple d’Aristippe et d’Antisthène, Euclidc a dû de bonne heure développer sa manière les leçons de son maître : mais lui prêter un système achevé au moment où les autres socratiques cherchèrent auprès de lui un refuge, et surtout un système capable de s’imposer à l’esprit original de Platon, c’est une supposition toute gratuite, quoique indispensable si l’on veut attribuer à, l’auteur du Phèdre et du Timée les fameux dialogues appelés « mégariques» (I). Ce prétendu c mégarisme » de Platon, pour me servir d’une expression familière à la science allemande, n’est qu’une invention commode à l’aide de laquelle on se flatte d’avoir résolu un problème insoluble.

Remarquons en effet, et cette observation est de la plus haute importance, qu’en dehors du Parménide, si l’on excepte le Sophiste, qui pour d’autres motifs est devenu également suspect aux yeux de la critique, on cherche en vain dans les écrits de Platon des traces positives d’éléatisme, qu’il s’agisse de le défendre ou de le combattre (2). Même quand apparaît .sur la scène Gorgias qui par certains côtés relevait cependant de cette école.

(1) Il s’agit du Parménidt, du Sophiste cl du Politique. Quelques auteurs ajoutent le Théitète : mais l'authenticité de ce dernier dialogue n’a jamais élé contestée.

(2) Platon parle parluis de l’un au sens des Pythagoriciens, jamais au sens des Ëléates. — Après avoir exposé le système d'Héraclite, Socrate dit k Théodore dans le Théélèle (180 D) : « J’ai presque oublié que d’autres ont soutenu le système opposé, disant que l’univers est immobile et tout ce que les Parménide et les Mélissus embrassant l'opinion contraire tiennent pour certain. • Dans ce dialogue, Platon semble amené par son sujet même à examiner successivement ces deux solutions opposées du problème des choses : loin de là, c’est Socrate lui-méme qui carte de la discussion la théorie de l’unité absolue.^

PLATON ET L’ÉLÉATISME.

la discussion demeure strictement confinée au domaine de la morale. On est donc forcé de conclure, si l’on persiste à adopter la tradition régnante, que sous une influence étrangère, il s’est opéré dans les idées de Platon une transformation presque complète, et ce qui est plus surprenant encore, une transformation aussi fugitive que soudaine.

On connaît le texte célèbre dans lequel Aristote nous fait assister à la genèse de la Théorie des idées. Il ne lui reconnaît d’autre antécédent que les doctrines de Socrate combinées avec celles d’IIéraclite. 11 est vrai que plusieurs critiques modernes, et en particulier M. Zeller, lui ont vivement reproché d’avoir passé sous silence les écoles d’Élée et de Mégare, que certains panthéistes surtout aiment à proclamer « les deux sources de la métaphysique platonicienne. »

S’il en était ainsi, quel intérêt pouvait engager Aristote c\ dissimuler la vérité? Comment le grand philosophe qui sans doute avait entendu plus d’une fois son maître exposer les origines de son système, ou qui du moins devait posséder sur ce sujet des renseignements de première main, aurait-il pu ignorer la plus décisive des influences qui ont agi sur Platon, ou la cacher, et cela dans une page où se rencontre une précision de détails assez inattendue sous sa plume? J’avoue que la science impartiale d’Aristote me paraît infiniment plus digne de foi que les idées préconçues des écrivains auxquels je viens de faire allusion.

A défaut d’Aristote, ils peuvent sans doute invoffuer Apulée : mais quelle est la valeur de son témoignage ? « A cette époque (c’est-à-dire à la mort de Socrate), Platon s’adonna plus profondément à l’étude des découvertes de Parménide et de Zénon, si bien qu’il a rempli ses ouvrages des vérités admirables éparses dans chacun

ANTÉCÉDENTS Dü PARMÉNIDE.

d’eux (1). » Mais plus loin quand Apulée en vient fi marquer les sources où Platon a puisé sa philosophie, par une inadvertance qui serait inexplicable si la cause ne devait pas en être cherchée dans les documents que l’écrivain avfiit sous les yeux, il ne parle comme Aristote et Diogène Laërce, que d’IIéraclite, de Socrate et dp Pythagore.

Au reste, si l’on demande aux critiques modernes la part que l’éléatisme peut revendiquer dans la doctrine de Platon, les divergences, les contradictions même qui se trahissent entre leqrs réponses montrent assez qu’elles reposent noq sur des faits, mais sur des conjectures.

Concilier le Parménide et la République, le Sophiste et le Philèbe est certainement un problème d'une solution assez difficile pour provoquer les explications et les commentaires les plus opposés (2).

Mais il est temps de nous adresser au dialogue luin]ême et de l’interroger sur son auteur : la réponse ne me semble pas douteuse, si nous savons l’écouter avec un esprit dégagé de toute préoccupation.

(1) De dngm. Plat., I. • Quapropler inventa Parmenldæ ac ZenoniB studiosius exaceutuB tta onanibuB, quæ admiration! Bunt singula, suos libros explevit, ut primus tripartilam philosophiam cppuiarit. > — l.'auletir de la Vie anonyme est plus expiieiie encore et cite des n"ms propres : ’ EçoivT.os 5s KparOXw vtô ‘llpax/EïTeiqï xai 'EppofÉveî [un autre manuscrit porte 'Eppiirirw) tiù floppiviSEto), và ‘lIpaxXEi'voo xai ITappiEviSou SoYpara paSEÏv ^u).ô|EEvo;.

(3) Je n’ignorp pas que certains esprits uniquement préoccupés de trouver des transitions entre les divers Bystemes, 's’épuisent k imaçim r des rapproebemcnls entre les théories souvent les plus contraires. — • Aile specilisclien Differenien der grossen Principe aufzuiocsen und zu verinittein isl im Aligemeincn die Ncigung und das Vorrec)it der klcinen Geisler in der l’hili.Bopliie. Hier trilt liaiin In der Regel eine Anzalil spilzllndiger Fragen iieiier lias Verliaeltniss jener Principe hervor, in deren unfruchlbarer llearbeilung Bich der kleinliche Scliarfslnn des philosophischcn Kpigoncntliunis gefaellt. » (Hermann, Gesihichie der Philosophie, p. 103.)

ANALYSE DU PARMÊNIDE.

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