LES PERSONNAGES
Lorsqu’un écrivain fait intervenir dans qnc création littéraire un nom célèbre de l’histoire, il est tenu de lui prêter un caractère conforme ou tout au moins analogue à celui que la tradition lui assigne, et s’il croit pouvoir déroger à celle règle; cette dérogation doit être justifiée par des motifs facilement compris de ses lecteurs. Le Socrate du Lijsis et du Phédon, interprète de la pensée de Maton, n’est pas toujours le Socrate qu’a connu l’antiquité : mais qui dira que l’Alcibiade du Banquet et les sophistes tels que Platon les a mis sur la scène avec un art inimitable, n’appartiennent pas ii l’histoire? En estil de même des personnages du Parménide et en particulier du rôle qu’y joue ce philosophe?
Quelque irréparable que soit la perle de son poème, les fragments qui nous ont été conservés nous permettent de saisir avec quelque assurance les contours les plus essentiels de sa doctrine. L’auteur fait-il parler Parraénide en Éléate, comme l’affirme M. Fouillée? En Kléate
ANALYSE DU PARMÉNIDE
dégénéré, peut-être; mais dans cet argumentatcur subtil qui fait au non-être une place considérable dans ses déductions et ne laisse debout aucune de ses propres assertions, je ne retrouve pas le poète des fragments, le défenseur convaincu de l’unité absolue, de la doctrine qui concentre dans un seul être toute réalité ( I ). Est-ce au nom de son système, comme on doit s’y attendre, qu’il combat la théorie des idées? Nullement : c’est en se servant contre elle, chose étrange, des mêmes armes qu’ Aristote.
Ou bien préfere-t-on athnettre que Parménide joue ici un rôle semblable à celui de Timéc dans le dialogue qui porte son nom? L’auteur lui a-t-il accordé la première place pour annoncer et justifier en quelque sorte les abstractions incompréhensibles de son œuvre (2)? Mais, comparés à de pareilles ténèbres, les sophismes si connus de Zénon offrent une clarté relative. C’est une remarque de Grote lui-même que les Mégariques, si décriés à cause de leur dialectique dissolvante et négative par tous les historiens de la philosophie, déjà dans l’antiquité, n’auraient pu aller en ce genre au-delà du Parménide de ce dialogue : et c’est par ce moyen que Platon eût pu se flatter de nous intéresser à la personne de celui pour lequel il professait une sorte de vénération !
(1) 'Il |ùv, ÔTiiii; î(jxi TE xai ù>; o'jx é<7ti |X^ eîvoci,
IIeiOoùe Èffrl x^XeuOoî, Y«P ôxijÔEÏ,
'H û'ùj; oùx ÊffTi xai w; y,p£w; £<tti elvat,
Tr,v Br, Tot çpàCw iravaTCEtOÉa £[jL|i£v'àTapuôv.
OÜT£ yàp àv YvoiTi; t6 ye sà £Ôv,o-j Y*p ÈptxTÔv,
OÜTE ppàffat;.
(Vers 41 et suiv.)
(2) • Parménide, le grand Parménide, arrive à une extrême vieillesse, représente la haute spéculation qui ne recule point devant des difflcultés vulgaires. Platon a placé dans sa bouche scs pensées les plus hardies, objet de ses secrétes préférences. Il eût été invraisemblable do les prêter à Socrate : et en les prêtant à Parménide, dialecticien aussi subtil que profond, Platon prépare une excuse à sa témérité. • (M. Fouillée, i, lüS.)
LES PERSONNAGES
Qu’on invoque, si l’on veut, ce que Af. Egger appelle « les formidables abstractions » des poèmes éléatiques : elles recèlent du moins un système, et un système au fond très-dogmatique, tandis qu’ici nous nous trouvons en face d’une discussion stérile, non-seulement sans conclusion réelle, mais .sans conclusion possible. Ni Aristote, ni aucun autre écrivain n’attribue à Parménide une méthode aussi aride, un mode de raisonnement aussi sceptique, des opinions aussi étranges, des obscurités aussi impénétrables. Et ce discoureur fallacieux, on admet sans hésiter que Platon lui-même l’a opposé à Socrate comme le type du dialecticien et du philosophe !
Ainsi le Parménide de ce dialogue n’est pas celui de l’histoire ; et ni le rôle qu’il y joue, ni les théories qu’il y expose ne permettent de supposer que Platon soit l’auteur de cette étrange composition (1).
Aux côtés du maître sc trouve son disciple de prédilection, l’artificieux Zénon. Il y avait un intéressant contraste à établir entre ces deux hommes, appartenant à la meme école, et défendant la même cause par des voies si différentes : l’un enseignant avec cette assurance et cette gravité qui siéentàun vieillard, l’autre prenant hardiment l’offensive contre ses adversaires, et déployant dans la polémique toute l’ardeur de la jeunesse. Sans examiner ici de quel art l’auteur du Parménide a pu faire preuve
(I) M. Taine avail-il étuilié le Parménide dans le texte même ou à travers les commentaires enthousiastes d’un Proclus ou d’un Hegel, quand il parle en ces termes du philosophe qui, dans le dialogue, joue le premier rôle : • Cujus qtium doctrinam nulla fere mutnlione aut omissione exponat (Plato) suamque faciat, in tantam altitudinem cum magnifleentissimo colloquio erigil, ut in Tastigio philnsophia; erectus stare atque ccleris imperare vidcalur... Adeo rectum in subliinilms rerum abstruslssimarum regionibus volatum 1enet, adeo expresse cl quasi m.ilhematica perspicuitate ac loquendi austeritale scricm argumentorum perpeluam cxplicat, ut Aristotelem in Metaphysids unum ci .Tquipar.ire audeam? • {De jtersonis rintnnicis, p. 65 et CG.)
26 ANALYSE DU PARMÉNIDE
dans le rapprochement de ces deux caractères, je me borne à considérer le tableau qui nous est tracé de Zénon,
Les ménagements, les égards même avec lesquels il est traité doivent surprendre ceux qui connaissent Platon, et à qui l’histoire de la philosophie n’est point étrangère. Dans le Théélète il n’obtient pas même l’honneur d’une mention : dans le Phèdre, il est relégué assez ouvertement au rang des sophistes, comme une preuve des erreurs qu’engendre une fausse science, punition justement infligée « au plus hardi des hommes à soutenir des paradoxes ( I ). »
Quand on accorderait à Zenon le mérite d’avoir inauguré dans l’antiquité la discussion philosophique, et d’avoir insisté sur le principe de contradiction avec non moins de force que son maître sur celui de l’identité, rien n’obligerait à admettre, à l’exemple d’un savant critique, que le disciple de Parménide ait fait comprendre à Platon « la distinction qui existe dans la science même entre la raison intuitive et la raison discursive, la vo-naii qui s’attache à l’unité pure et la âixvoia. qui relie la multiplicité réelle ou apparente à l’unité primitive. B
L’antiquité, on a pu le voir, a apprécié Zénon d’une manière très-sévère. Je n’ignore pas que Cousin, sans doute dans un moment d’enthousiasme, l’a proclamé « le soldat, le héros et le martyr de l’école d’Élée. * Si certains textes que j’ai rappelés s’accordent mal avec ce panégyrique, ou du moins le restreignent au citoyen et le refusent au philosophe, pour les écarterdu débat, il invoque précisément l’autorité du Parménide : « Platon, dit-il, se serait-il
(I) Chose curieuse, c’est luéciséinent la thèse soi)hisliquc de Zénon, que Platon blâme dans le Phèdre (261 !) : ■ Tout est à la fois égal et inégal » ), qui est invoquée dans le Parménide pour nous recommander ses ducirincs et son exemple.
LES PERSONNAGES
amusé à attribuer à ses personnages des caractères et et des desseins imaginaires, et cela dans un de ses plus authentiques ouvrages? » Cette dernière expression est assurément digne de remarque, mais continuons.
On n’est pas moins en droit de s’étonner qu’ Aristote nous présente la polémique de Zénon contre les partisans du mouvement sous un jour fort différent de celui où elle nous apparaît dans ce dialogue. Mais ici encore Cousin, à qui cette divergence n’a pas échappé, déclare qu’il est iinpo.ssible d’hésiter entre quelques lignes obscures d’Aristote et un long passage d’un ouvrage « compo.sé ex professa sur l’école d’iiiée. » Aus.«i avouc-t-il sans détours que sa manière de concevoir Zénon, sa vie et sa doctrine, repose sur l’introduction du Parménide, commentée et confirmée par Proclus, A son tour un critique, en général bien inspiré, J[. de Rémusat, séduit sans doute par les imprudentes concliJ.sions du maître, déclare qu’on ne sait ce que Socrate put ajouter à la méthode de discussion inaugurée par Zenon. Malgré l’autorité de pareils témoignages, cette dialectique étrange et toute négative court risque de continuera être traitée de « logomachie inintelligible. »
Ouvrons maintenant le Parménide. Zénon y est transformé en un modèle d’écrivain, et ce qui surprend plus encore, do dialecticien : Socrate lui exprime sans dé tours son admiration. « Tu donnes de tes opinions, lui dit-il, des preuves très-nombreuses et très-fortes, » et plus loin ; « Tu as vaillamment raisonné, je le reconnais (I ). Serait-ce un éloge ironique, comme en renferme plus d’un autre dialogue? Mais il y a si peu d’ironie dans cet aveu de Socrate que Zénon lui-même croit sa modes-
(I) l29 E : xa'jTa 8 avîfîiMC |ùv wdvj z£itfaY(iaTîüiTOat. — Ajou-
tons que dans le premier Alcilnade, Socrale cite à son interlocuteur l’cxemi>le de Pythodorc et de Caillas, qui, pour cent mines, sont devenus l’un et l'autre
28 ANALYSE Dü PARMÊNIDE.
tie intéressée à protester contre un jugement trop flatteur. Dans quel but, je le demande, Platon eût-il pu se mettre ainsi en contradiction avec lui-même, et avec le sentiment général de l’antiquité ?
Si le personnage de Zénon doit surprendre, celui de Socrate, pour des motifs tout opposés, n’excite pas un moindre étonnement. Selon l’expression de M. Schaarschmidt, nous sommes ici en présence d’une sorte de caricature, et non du Socrate idéalisé que Platon se plaît à nous peindre sous de si nobles traits. Dans la première partie du dialogue, Socrate porte dans ses réponses une hardiesse d’affirmation qui n’était pas dans sa nature et que Platon a généralement évité de lui prêter. Malgré son jeune âge, il est en pleine possession de la théorie des idées, qu’ ailleurs, représenté dans toute la maturité de son talent philosophique, il s’efforce seulement d’atteindre, et qu’il entrevoit comme un rêve au terme de ses recherches.
A l’occasion des arguments de Zénon, Socrate entre brusquement en matière, et à peine la discussion est-elle engagée, que chassé de position cri position par son redoutable antagoniste, il rend les armes en face des objections d’ailleurs fort sérieuses qu’on lui oppose. Ce n’est plus le maître de la véritable sagesse, c’est le disciple confus du philosophe Éléate. « Essaie tes forces, exerce-toi », lui dit Parménide avec une ironie qui ressemble à une vengeance, et Socrate, le Socrate du Lysis et de V Euthydême lui demande timidement en quoi consiste cet exercice. Puis tandis que Parménide prenant la parole pour développer sa méthode, s’égare dans les ca-
trrs-habiles à Técole de Zénon (éxaispo; Znvwvi éxatôv livôt; T£).£<Ta;
T£ xai Dloyiiio-, yéyo-iz). M.ois quelle conclusion tirer d’un passage emprunté à on dialogue d’une authenticité aussi équivoque i*
LES PERSONNAGES
pricieux détours d’une dialectique inextricable, Socrate garde aussi invariablement le silence qu’un écolier honteux d’une réprimande qu’il vient de s’attirer. Partout dans l’œuvre de Platon (sauf le Timée et les Lois, deux exceptions dont les causes sont faciles découvrir) c’est lui qui dirige et tennine la discussion, qui cite, examine et juge les opinions d’autrui : ici nous le voyons nonseulement jouer un rôle secondaire, mais sortir de la lutte aussi humilié que ces sophistes auxquels il inflige ailleurs de si sévères leçons. Encore une fois, ceci est étrange, inexplicable.
On a remarqué, non sans raison, que sous le nom de Socrate, Platon avait des opinions de circonstance et des ruses de dialectique qui ne reflètent ni sa pensée ni celle de son maître: mais trouverait-on en dehors du Paiménide, un seul dialogue où Socrate soit ainsi rabaissé !
Justifiera-t-on cette anomalie par les abstractions exceptionnelles du sujet? Qu’on considère le Philèbe et les plus beaux livres de la République. — Invoquera-t-on la forme de la discussion? Mais d’où vient ce contraste si frappant avec cet art de mise en scène et d’exposition que les siècles ont tour à tour admiré dans les écrits de Platon? — Dira-t-on avec M. Munck que l’élève de Socrate a honoré son maître en le représentant si humble et si docile aux enseignements du grand Parménide, ou avec M. Chaignet : « Si Socrate ne trouve rien à répondre au redoutable logicien, son silence ne saurait être qu’une conséquence du caractère qu’on lui donne dans le dialogue, où il était nécessaire de conserver la vraisemblance dans les rapports du jeune homme et du vieillard?» Nous voyons dans le Théétète un jeune homme soutenir une lutte des plus courtoises, et nul n’oserait prétendre que dans les disputes philosophiques, le respect doive
ANALYSE UL l’AUMÉNIDE.
ûloiiffer la discussion. Allèguera-t-nn l’inexpérience de la jeunesse*? Voyez plutôt dans d’autres dialogues comment Socrate ne feint une ignorance momentanée que pour embarrasser ses adversaires et triompher ensuite avec plus d’éclat: examinez avec quelle habileté dissimulée, mais enfin avec quelle habileté il se joue des sophistes ilaiis le Protagoras, où Platon le représente également au début de sa carrière. — hùifin dans cette timidité, dans ces hésitations de Socrate, faut-il reconnaître l’état d’esprit de Platon lui-môme, quand la théorie des idées s’offrit à lui pour la première fois? Cette supposition, tout ingénieuse qu’elle puisse paraître, ne repose sur aucune base sérieuse. Si Socrate, comme on l’a prétendu, personnifie le bon sons un peu étroit aux prises avec des difficultés souvent plus apparentes que réelles, comment, je le répète, concilier ce rôle avec le respect [ilein de vénération (|ue Platon a toujours professé pour le plus cher de ses maîtres?
Après avoir ainsi vainement épuise toutes les solutions (I), comment ne pas être amené à considérer Ce dialogue comme l’œuvre d’un écrivain postérieur, aux yeux duquel le renom de Socrate disparaissait devant celui de Parméuide? Platon au contraire, dans le temps où l’on suppose qu’il composa cet écrit, était encore plein de l’enthousiasme que lui avait inspiré la fin calme et stoïque de son maître. Qu’on ouvre le Banquet, le Phédon et la République : voilà sous quels traits il aimait
(i) Dois-je mentionner ici l’opinion de Grole, qui regarde cette transformation surprenante du rôle de Socrate comme un hommage rendu par Platon S la crovancc générale à • la jalousie des dieux? ■■ • Perhaps frnni dcfereiiec on Plato's part to the heilenic sentiment ot Nemesis. • (II, 204.) — Sehleiermaclier croit excuser Platon en afflrmant que, dans les dialogues précédents (et dans le nombre se trouve pour lui le Phèdre, ne l'oulilions pas), Socrate, malgré son zèle pour la dialectique, ne s’en est pas encore rendu parfaitement maître.
LES PERSONNAGES
à se représenter Scjcrate et à le faire connaître à la postérité.
Ici nous rencontrons incidemment un problème qui n’est pas sans intérêt. La supposition qui sert de cadre au dialogue, je veux dire, une discussion entre l’arménide et Socrate sur la métaphysique, peut-elle se concilier avec les données de l’histoire?
Je n’ignore pas (jue la science hésite sur les dates précises à assigner à la vie des divers philosophes de l’école d’Élée. Toutefois nous avons fait des progrès en chronologie depuis le jour où l’abbé Conti multipliait ses arguments pour établir que Xénophane, Parménide, Zenon et Socrate étaient contemporains.
Malgré les incertitudes de la tradition, on est en droit d’affirmer que l’arménide fleurit dans la première moitié du v' siècle (1). Cousin place sa naissance dans la soixante-et- unième Olympiade, celle même, dit-on, qui vit la fondation d’Élée. On sait d’ailleurs ([ue d’après la tradition usuelle Socrate naquit dans la quatrième année de la .soixante-dix-septième Olympiade, c’est-à-dire en 4ülL Cette seule indication suffit pour faire rejeter la date de itiO, queTennemann propose comme celle du dialogue: nous inclinons volontiers à adopter la date deCrote, 448, car Aristote, plus jeune que Socrate, est cependant déjà ca-
(I) Dans la G9" Olympiade, d’après Diogène l.aërce (IX, 23). — Selon Eusèbe (mais on sait que les anachronismes ahondent dans ses Chroniques), Parménide aurait été contemporain non-seulement d’Empèdocle, mais de Dèniocrilc et de Gorgias, et ne serait mort qu’en 134. — On pourrait être tenté de croire, à l’eyemple de certains critiques, que pour üxcr le temps où vécut Parménide, il est préfèrahie de s’en rapporter aux données de Platon qu’aux vagues indications fournies par Diogène Laérce ou d’autres compilateurs analogues. Mais la concordance des témoignages est telle que l’autorité de Platon, si grande qu’elle soit, ne parait pas devoir en intlrraer la valeur.
ANALYSE DU UABMENIDE.
pablc de prendre part à une discussion philosophique. Mais en 448 Parincnide pouvait-il se trouvera Athènes ?
Cette difficulté n’avait pas échappé aux anciens ; Athénée fait à cet égard une réserve formelle (1 ), et nous lisons dans Macrobe : « Socrate ita Parmenides antiquior, ut hujus puerilia vix illius apprehenderit senectutem : tamen inter illos de rebus arduis disputatur, » Il est à regretter que ces deux auteurs, auxquels on peut ajouter Synésius (2), n’aient [las songé à confirmer leur assertion par quelque témoignage. Les critiques modernes ont presque tous exprimé le même étonnement : Susemihl avoue qu’il est impossible de justifier cet entretien an point de vue historique. Cousin lui-même constate que d’après l’ensemble des textes que nous possédons, Socrate n’avait pas plus de dix ans quand Parménide vint à Athènes, et Tiedemann va jusqu’à, placer la mort de Parménide avant la naissance de Socrate.
On m’objectera sans doute qu’à moins de nier l’authenticité du Théétcte, je suis forcé de rendre Platon responsable de cet anachronisme, car dans ce dialogue Socrate déclare en termes exprès que dans sa première jeunesse il a vu Parménide (3) : mais a-t-on le droit de conclure de ces paroles à la réalité d’un entretien philosophique, surtout quand il s’agit de Socrate, qui passe pour ne s’etre adonné que fort tard à l’étude de la sagesse? J’ajoute que dans le Paiménide le récit est même
(1) XI, 505 F : n«f(itvK :5 jiiv y*? èXOeîv eiî Xoyo-j; tov toû nXârwvo;
XtüxpâTr)v |i6Xi; i, r,Xixio ouyxMpEÎ, oùx ws xai toioûtouî eljtEÎv ii àxoOaat Xoyo'j;. — Un critique récent n’a pas craint de dire : • Tall anachronismo nil perrersius flngi potest, nil absurdius. > Voyez cependant Fuellebom, Beytraege fur Geschichte der Philosophie (VI, I2). '
(2) Colt), eiicom., 17.
(3) La slgniflcation attachée par la plupart des traducteurs au yerbe oup-
dont il n'eziste d’ailleurs aucun autre exemple dans la prose grecque, me parait au moins contestable.
LES PERSONNAGES
si circonstancié que l’auteur semble avoir puisé dans des documents antérieurs, et cependant aucun historien de la philosophie ne parle de la présence de Parménide à Athènes, quoique l’arrivée de ce philosophe dans une cité qui était devenue le rendez-vous de tous les esprits d’élite, n’ait pas dû rester sans conséquences. Quant à Zénon, Diogène Laërce nie formellement qu’il ait séjourné dans la capitale de la Grèce (1 ).
Au reste, si Socrate avait eu réellement avec Parménide cet entretien philosophique auquel Platon semble faire allusion et dans lequel la science du philosophe d’Élée fit Fiu" lui une si profonde impression, il se serait plu certainement à rappeler à ses disciples un événement aussi mémorable de sa vie : or, il n’y en a aucune trace dans les quatre livres des Mémoires da Xénophon, où les principes de l’éléatisinc sont à peine mentionnés dans cette revue sommaire des philosophes antérieurs qui sert comme de préface à l’ouvrage.
Enfin, ce fait fût-il aussi certain qu’il l’est peu, l’auteur du dialogue, comme l’a fait observer avec raison M. Schaarsclimidt, n’en a tiré parti que contre toutes les lois de la vraisemblance. Non-seulement c’était un moyen de se rattacher à Platon, mais il est incontestable que cette rencontre du jeune Socrate et du vieux Parménide offrait les éléments d’un admirable tableau. D’un coté, le
(1) Diog. L. IX, 28: oOx to Traf^ânav aÙTOû; (U
s'agit des Athéniens), àW.’àvrtôSi (à Élée) xataSioO;. Tei est le texte que porte l’édition Oidot ; mais, dans les éditions antérieures, ces mots : to napiTrav, sont remplacés par ceux-d : zi itoXXâ. — Dans une obligeante communication, M. Cobet, aux soins duquel a été conflée l’édition Didot, m’apprend que, sur l’autorité d’un bon manuscrit de Florence, il n’a pas hésité à accepter un changement que le sens de la phrase lui paraissait d’ailleurs réclamer. — C(. Plutarque (Vie de Péridès, 4), le passage déjà cité du Premier Alcibiade (119 A) etSynésiu (.jirîp toO Supoû, 307 C, éd. Paris) : ïô’EXaiaTtxov ’Aâijvriai SiSaoxiXeiov.
34 ANALYSE Dü PABMÉNIDE.
panthéisme dans toute son abstraction et toute sa rigueur, de l’autre la philosophie à la fois plus facile et plus humaine que Socrate léguait à la Grèce et par e(|c à la postérité. Ajoutez à ce contraste des doctrines celui que cfée la situation des deux interlocuteurs, celui-jà blanchi dans les spéculations les plus profopdes, celui-ci abordaqt tout les problèmes avec cette confiance juvénile que ne déconcerte aucune objection : je le dppiande, que ipanquait-il à l’intérêt d’u^c pareille niise en scène? Mais pour la comprendre, il faTjaif un grand écrivain, sachant admirer également les grandeurs de la conception éléatique et le caractère moral et populaire de la doctrine de Socrate. Platon était pet écrivain : peut-on appliquer le même éloge à l’auteur d’un dialogue où Parrpénide n’est plus qu’un disputcur avide de faire parade deses subtilités, et Socrate un débutant incapable de défendre ses principes et se laissant conduire sans protester à travers un dédale de propositions sans issue ?
Mais il y a dans l’économie du Parménide une autre particularité fort surprenante et que je me reprocherais de passer sous silence.
Parmi les assistants se trouve un jeune homme du nom d’Aristote, qui plus tard, nous dit-on, fit partie d^s Trente, et qui ne fjgurp dan^ aucun autre dialogue de Platon (1). Quoique plus jeune que Socrate, il doit s’être déjà entretenu avec lui de la théorie des idées. C’est lui qui se présente pour répondre aux questions de Parménide
(I) C'est sans doute le même homme politique dont parle Diogène Lnërce ; (V, 35) : é itoXtTE'Joâiievo; ’A6r,w,ffiv, où xai Sixavixol çÉpovrai y*'
piEVTs;. — Voyez aussi Xén. Hell., 11,2, 18, - 3, 2. — Stallbauni s’appuie sur ce passage pour prouver qu'un homme d’autant d'esprit mérilait bien le rôle qui lui est assigné dans cet entretien : la preuve, il faut l’avuucr, est plus qu’oiseuse.
LES PERSONNAGES
el qui adhcro avec uqe si constante déférence aux solutions métaphysiques les plus contraires.
Est-il téméraire de voir dans ce nom une allusion indirecte aux discussions survenues entre l’Iaton et Aristote, et plus tard entre leurs écoles respectives ?
En vérité, ce serait un étrange coup du hasard et une coïncidence des plus étonnantes si Platon, dans un temps où son futur rival venait à peine de naître, avait clioisi précisément un homonyme du grand philosophe comme principal interlocuteur : pt la surprise redouble, quaqd on considère d’une part combien ce personnage est peu (jualifii) pour prendre part îi un tel entretien, de l’aiure combien les objections invoquées contre la théorie des idées, se rapprochent de celles que l’on rencontre dans Aristote. On comprend au contj’aire qu’un écrivain contemporain de ce philosophe ou venu après lui se .soit empressé de mettre à profit cette homonymie, peut-être pour se railler de son dogmatisme (I).
Toutefois il n’cst pos impossible que celte bizarre concordance de noms ne soit qu’un des jnnombrables jeux du hasard et il serait assurément peu logique de prétendre y puiser un argument sérieux.
Nous venons de passer en revue les principaux acteurs du Pannénide : la critique jTa pas moins à reprendre dans les détails de la ipisc en scène.
En voyant apparaître au début du dialogue les noms de Glaiicon et d’Adinianle, le lecteur songe aussitôt aux deux frères à qui Platon a élevé un si beau monument dans sa RéptMique. Telle était la persuasion commune de l’antiquité et Cousin fait remarquer avec rai.son que
(1) On sait qu’Aristote passe pour être intervenu lui-même dans ceux de .scs ouvrages qft’on désigne communément sous le titre d' « exutériques >• et en particulier dans scs dialogues.
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ANALYSE DU PAKMENIDE.
s’il en était autrement, Platon n’cùt pas manqué de le dire, ou c’eût été nous induire en erreur comme à plaisir (1).
Mais ici une objection se présente. Comment concilier l’apparition des frères de Platon dans ce dialogue avec leur présence comme combattants à la bataille de Mégare? Frappé de cette difficulté chronologique, Ast s’est prononcé nettement contre l’opinion générale, et avec lui Engelhardt et, Susemihl, quoique ce dernier ait plus tard abandonné cette dissidence qui semblait peser sur lui comme un remords.
Le narrateur principal se nomme Céphale. Comment ce nom se trouve-t-il associé à ceux de Glaucon et d’Adimante, exactement comme dans la République ? Est-ce le même personnage, ainsi que la pensée en vient à l’esprit, dès qu’on croit avoir entre les mains un œuvre de Platon ? Mais alors quelle confusion! Le Céphale du Parménide, qui ressemble peu à l’hote aimable du premier livre de la République, est originaire de Clazomène ou du moins il y a fixé sa demeure ; le père de Lysias au contraire, tirait son origine de Syracuse, et c’eût été apparemment une fiction trop hardie de prêter h des Siciliens le moindre enthousiasme pour les doctrines obscures de Parinénide. Serait-ce peut-être, sesont demandé certains critiques, une allusion déguisée aux vues d’Anaxagore, né dans cette même cité de Clazomène? Encore que sa théorie des homœoméries fût en opposition radicale avec
(1) V. Plutarque, De am. frai., 12. — Aristide, II, 73. — Pioclus, Cornmen(. in Farm. — Vcut-on savoir quelle conséquence un critique contemporain, M. Mlcliclls, déduit de l’unique mention de ees deux noms propres? Platon, nous dit-il, a dû composer ce dialogue quand, au retour de ses longs Tovages, il put savourer de nouveau le charme des affections de famille.
LES PERSONNAGES
l’im absolu des Éléates, je cherche vainement dans le dialogue une semblable allusion ( I).
Mais à qui s’adresse Céphalc pour obtenir une relation complète de l’entretien de Socrate et de Parménide ? Sans doute à un ami, à un philosophe? Non, c’e.stà un homme dont il ignore même le nom et qu’il rencontre tout occupé d’un mors qu’il donne è confectionner. Antiphon, qui a appris cet entretien de la bouche de Pythodore, ami de Zenon (2), s’excuse d’abord : pour lui qui depuis longtemps a dit adieu aux spéculations philosophiques, c’est une tâche difficile que celle dont on le charge ; mais il finit par céder. Quelle complication arbitraire?
Bien plus, cet Antiphon nous est présenté comme un frère de Platon, titre que l’antiquité n’a reconnu qu’à Glaucon et Adimante ; car le texte de Plutarque que l’on pourrait m’opposer n’a évidemment d’autre source que le Parménide. Le fait même accepté, comment concilier les données du dialogue? Pythodore a sans doute communiqué cet entretien à Antiphon, peu de temps après en avoir été le témoin ; mais nous sommes en 440 au plus tard, et Antiphon n’a pu naître que vers 425. Ou bien préfère-t-on admettre que Pythodore a conservé pendant près de quarante ans le souvenir fidèle de cette discussion? Je laisse mes lecteurs juges de la vraisemblance et du motif qui a pu pousser l’auteur à choisir pour reproduire
(1) Si l’on soupçonne Ici qoelque allégorie et qu’on ne trouve pas assez ingénieuse reilc de Munk, aux yeux duquei Céphaie est là pour établir que le Parménide. doit être placé à la tête (xe^h).^) des écrits de Platon : qu’on s’élève à des vues plus hautes, et qu’.'l la suite de Proclus, on voie dans Céphalc de Clazomène un représentant de l’Ionle ou de la philosophie de la nature, dans Parménide un représentant de l'Italie ou du spiritualisme, enfin dans Socrate d’Athènes la conciliation de ces deux doctrines.
(2) Ce Pythodore pourrait être le même personnage dont noua voyons le nom cité par Xénophon (tlell., II, 3, I), par Lyslas (De sacra olea, 9) et dans plusieurs passages de Thucydide.
38 ANALTSE DÙ PARMÉNIDE.
cette dialectique subtile ün homme qui s’était hûté d’échanger les austères méditations du philosophe contre des occupations et des divertissements d’un ordre si différent.
Pour s’expliquer le fait, Proclus, cédant au penchant qui lui fait découvrir partout des allégoriës mystérieuses, suppose que les différents personnages représentent les divers degrés de la connaissance. Ainsi, de même qu’en Parménide se pérsonnifie l’esprit divin et sans mélange avec le terrestre (I), de même, d’après la célèbre comparaison du Phèdre, Antiphon, c’est le cavalier qui tient en bride l’ûme déraisonnable.
Cette interprétatioit ne peut-elle nous satisfaire ? Munk nous dira que Platon a voulu prouver avec quel pieux respect ccu.x-là mêmes qui, dans sa famille, étaient le ■plus indifférents à la philosophie conservaient le souvenir de tout ce qui se rattachait à Socrate. Slallbaum, le plus fécond, sinon toujours le plus habile des critiques de Platon dans notre siècle, ira plus loin encore. Après avoir allégué uii texte du Lâchés pour établir qu’aux yeux de Platoil l’équitation s’alliait très-bien avec une éducation libérale (2), il ajoute que cet abaiidon de la philosophie par Antiphon nous assure de sà part une reproduction fidèle des théories de Parménide, et il conclut qu’il n’é- Chappera à persohne combien cet artifice était ingénieusement imaginé.
Pour moi, je n’y vois qu’un contre-sens et un manque de logique.
On a quelquefois comparé le début du Parménide .i un tableau de perspective dans le fond d’un théâtre. J’ac-
(1) à[AÉ0ExTO; xal Oïîo; voû; (Procitis, IV, 17, éd. Cousin).
(2) Lâchés, 182 A. — Aristophane parait être d’un avis différent. (Voyez Oîteaux, V. 112S ; Chevaliers, y. hiS).
LES PERSONNAGES
copte la comparaison, pourvu que l’on m’accorde que les décors ne sont, on harmonie ni avec 1e sujet ni avec les acteurs. Remettre sur la scène les personnages de la République dans un cadre imité en partie de celui du Théctète, tel semble avoir été le plan de l’auteur, qui montre au grand jour son inexpérience, et comme écrivain et comme chronologiste. Aussi je ne crois pas qu’on puisse aisément approuver cette assertion de M. Matinée (I) : « L’introduction, consultée avec soin, permet d’écarter certains doutes qui infirment la valeur du dialogue, et de recueillir des données favorables à une interprétation plus confiante et plus respectueuse, » et moins encore cette appréciation étrangement optimiste de Stallbaum : « Personas videmus in hoc libre ita comparâtes esse ut omnia ad suinn)um scriptionis finem præclare attemperata sint etiam alia quæ ad scenicum apparatuni pertinent ita adornata esse persuasimus, ut nulle ex parte Platonici ingenii solertia desideretur. «
Inutile d’ajouter que d’autres critiques, dont l’autorité ne saurait être contestée, ont porté un jugement bien opposé ; qu’il me soit permis de signaler en particulier la conclusion assurément peu suspecte de, Sclileiermaclier (2).
Une dernière circonstance que je crois devoir mettre en lumière , c’est que le Parménide n’a pu être publié, sans une grave atteinte aux lois de la vraisemblance, qu’assez longtemps après la mort de Socrate. Nous avons en effet dans ce dialogue, si j’ose parler ainsi, quatre
(1) Examen du l’arménide, p. 36.
(2) • Wer zusammpnrcdinct vird gpsii'lien, liass unsinnigeroa nicht Icicht ist zu denken und dass eine solclic Aiigabo der Miltel \var, das Ocspraecli desson Aoolitluit Platon verlmcrgen volUe, zuni Kindermachrdion zu machen. »
ANALYSE DU PARMÉNIDE
dates à distinguer. L’entretien de Parménide et de Socrate, que nous pouvons placer vers 448 , est rapporté d'abord à Antiphon par Pylhodore, puis à Céphale par Antiphon. Nous arrivons ainsi à une époque postérieure à 404, car il est parlé des Trente ; d’ailleurs pourquoi Céphalo se fût-il adressé à, Antiphon, s’il pouvait avoir recours a, Socrate lui-même? Céphale, à son tour, raconte cet entretien ; mais à quel auditoire? rien absolument ne l’indique, ce que Platon a généralement évité (I). Au reste, ce philosophe a trouvé en Allemagne des avocats ingénieux qui lui ont fait un éloge d’avoir dérogé en cette occasion à la règle pour donner à son récit , par cette absence complète de relief dramatique, une sorte d’objectivité idéale.
Mais dans quel but cette triple répétition, suggérée peut-être par l’exemple du Banquet, où Apollodore raconte ce qu’il a appris d’Aristodème? Devait-elle servir, dans la pensée de l’auteur, à corriger ce qu’avait de trop hasardeux la supposition qu’un pareil dialogue eût pu être conservé pendant tant d’années avec la seule aide de la mémoire, sans avoir été consigné par écrit? Je l’ignore : ce qui est certain , c'est que le début du Théétète nous montre que cette difficulté n’eût pas échappé à l’esprit si judicieux de Platon.
Jusqu’ici rien ne nous a révélé dans le Parménide cet art qui a contribué à immortaliser Platon, à l’égal de ses
(I) Stnllbaum suppose, il est vrai, que Céphale s’adresse aux interlocuteurs du Sophiste el du Politique; mais cet'c assertion n'a d’autre source que la prétention de son auteur de voir dans le Parménide le Philosophe promis dans le Sophiste.
JiyilUL'd l57
plus célèbres doctrines. Néanmoins nous consentirions volontiers à laisser une place à ce dialogue dans la collection platonicienne, s’il était démontré qu’au moins dans ses parties essentielles il porte le cachet ineffaçable de la pensée du grand philosophe.
Lorsqu’un savant est appelé à se prononcer sur la nature d’un métal dont un mélange étranger a altéré la pureté native, il en étudie d’abord les caractères extérieurs, puis, pour pénétrer jusqu’à ses éléments constitutifs, il le brise, l’analyse, et le jette dans le creuset. De même nous venons d’examiner les dehors sous lesquels se présente à nous la discussion du Parménide : entrant maintenant dans cette discussion même, suivons-en patiemment tous les détours, afin de nous rendre un compte exact des idées qu’elle renferme, de la méthode qui y préside, enfin des conclusions auxquelles elle conduit.
C’était aux grandes Panathénées ( I ) . Parménide était dans toute la majesté de la vieillesse, Zénon dans toute la force de l’âge, Socrate à peine sorti de l’adolescence. Le philosophe athénien se rend chez Pythodore, l’hôte des deux Éléates, afin d’assister à la lecture des écrits que Zénon apportait pour la première fois à Athènes : c’était une œuvre de sa jeunesse qui lui avait été ravie avant qu’il eût pris la résolution de la publier.
A la prière de Socrate, Zénon reprend son premier argument : « Les choses ne peuvent être multiples, car elles seraient à la fois semblables et dissemblables ; » sous une forme particulière, c’est la confirmation de la théorie de Parménide. Socrate croit trouver une réponse à cet argument dans sa théorie des Idées, qu’il propose avec assurance à son interlocuteur. Quoi de plus surpre-
( 1 ) Cette fête, nne des plus pompeusee d’Athènes, se célébrait la truisième année de chaque Olympiade.
42 ANALYSE DU PABMÉNIDE.
nant, dit-il, que le môme être soit à la fois semblable et dissemblable, s’il participe en môme temps dos doux Idées de ressemblance et de dissemblance (1). « Mais si, après avoir mis à part les Idées en elles-mêmes, on venait à démontrer qu’elles sont susce])liblos de se mêler et de se séparer, voilà, Zenon, ce qui me surprendrait (2). »
Ces paroles excitent l'étonnement de Parménide qui demande à Socrate s’il admet réellement qu’il y ait des Idées dont les choses qui en participent tirent leur dénomination. Tant qu’on demeure dans la sphère de la métaphysique et de la morale, Socrate répond par une affirmation catégorique ; mais dans le domaine des choses sensibles, il hésite et quand Parménide lui parle de l’Idée de poil, de boue, la peur du ridicule lui fait dire :
« Supposer une idée à ces objets serait peut-être par trop absurde ; ils ne sont rien de plus que ce que nous . voyons (3). Cependant quelquefois il m’est venu à l’esprit (jue toute chose pourrait bien avoir également son Idée (4-). Mais quand je tombe sur cette pensée, je
(1) Voir Jtep., X, S'J6 A et la réponse de Socrate à l’rotarque dans le Phi- Ube (I l C.). •
(2) Ce passage est trop décisif pour que je ne le cite pas en entier: 'Eàv ôi ti; îrpÜTOv piv SioiipiiToti y.wpi? aveà xaO' aOtà tà etor,, .... eir' Èv éavToîç Tav-ct ô-jvàpsva ouYxîpàvvudOat xai oiaxpivEoOi! àropaiv;;), àY*!pr,v ôv Iymy', è^rii Oavpantûic, w Zx,vcov. TaOra 5 'àv5pEtü>; piv rràvu r;YO'jpxt xsxpaYpa- T£ü(T0afno).ù psvTiv toSs p,àÀ),ov, w; i.éyta, àYOoOsir.v, £Ï Ti; iyoi ttjv a'jTT,v taO-nîv àTCOpixv £v aCiTot; toi; etîsoi TtavToîairû; KXexopévriV [qu’on remarque
a hardiesse un peu enipliatique de cette expression mise dans la Imuche • de Socrate ayant toute objection de la part de Parménide), w;e£p tv toï; ôpfijpÉvot; 5nq/.6£T£, oütïo xai cv toï; ).oYiop.tâ Xap^atvopivoi; ÈmSEÏlai (129 D),
(3) 130 D : ’A).).à TaùTa pÉv y£, Srsp ipûpEv, TaüTX xai sTvai. Qu’on nie cite un antre passage où Platon ait exprimé cette même pensée.
(4) Quoique Platon, dans le Timée, semble pencher vers la solution qui est ici indiquée, nulle part il n’a tranché cetic importante question îct Aristote, dans sa polémique, n’a pas manqué de se prévaloir des. incertitudes de son maître. Les Platoniciens ont tendu constamment à restreindre les Idées aux
me hâte de la rejeter, de peur de m’aller perdre dans un tabîme sans fond (1). s
C’est alors que Parménide, mêlant l’encouragement au reproche, lui donne ce solennel avertissement : « Tu es jeune encore, Socrate ; la philosophie ne s’est pas encore emparée de toi, comme elle le fera un jour, si je ne me trompe, lorsque tu ne mépriseras plus rien de ces choses. Aujourd’hui tu regardes l’opinion des hommes à cause de ton âge (2). »
Et maintenant aux concessions spontanées, Socrate \a joindre les aveux que lui arrachera la pressante dialectique de son adversaire. A cette question de Krménide : « L’Idée est-elle tout entière, ou seulement en partie, dans chacun des objets qui en participent, » il e.ssaie de répondre par l’exemple du jour qui se répand partout .sans cesser d’être partout le même. ^lais Parménide n’y voit qu’une preuve de la divisibilité des Idées, qui est inconciliable avec leur nature, et pour établir cette conclusion, il argumente sur les idées de grandeur et de petitesse avec une subtilité qu’eût enviée son disciple Zenon. L’Idée ne pouvant être tout entière en elle-même et hors d’elle-même, il n’y a donc, selon Parménide, entre les Idées et les choses, aucun mode de participation possible (.3).
Bien plus, le même raisonnement qui permet de déduire de la comparaison de plusieurs objets grands une Idée
types des genres et des espèces (V. Proclus, Comm. inParm. V, 63; Aldnoii , De dogm. Plat.. IX). — • Tout a son idée, • tel est, au Jugement de M. Fouillée, le véritable principe platonicien.
(1) 130 Ü : MÿiTtox'eï; xtv’âpoBov çÀuaptav SiaÿOapw, expression
assurément bien étrange.
(2) N’avons-nous pas ici une copie presque iittérale de ces paroles de Socrate à Théétète? Nso; si, « ?0,e itaï"ri)(; oûv ô/ipriyopia; oSéu; ûrtaxoOeii; y.a! rtsiOEi (TftcVf. 162 D).
(3) Parm., 131 A-E.
ANALYSE DU PARMÉNIDE
unique de grandeur, peut être reproduit entre cette Idée et les êtres qui en participent : voilà donc dans chaque espèce, nonpas une Idée seulement, mais une série d’idées se multipliant à l’infini (I).
L’objection est pressante, et chose étrange, la réponse de Socrate, c’est précisément la théorie qu’Aristote enseignera plus tard. Refuser aux Idées toute réalité objective, les considérer comme de simples conceptions n’ayant d’existence que dans l’âme, c’est supprimer la plupart des difficultés que soulèvent leurs rapports avec les choses et avec l’espace (2). Toutefois Parménide n’accepte pas plus ce conceptualisme que le réalisme auquel Socrate vient de le substituer. Toute pensée a un objet réel, et c’est cet objet qui mérite le nom d’idée. Si donc l’Idée n’est autre chose que la pensée, la pensée entre nécessairement dans toutes choses; en d’autres termes, tout pense : ou bien si l’on veut échapper à cette conséquence, il faut refuser la pensée à la pensée elle-même. Double alternative devant laquelle Socrate effrayé recule en invoquant une nouvelle interprétation de sa doctrine.
« Voici plutôt, dit-il, ce qui en est selon moi, Parménide. Les Idées sont naturellement comme des modèles. Les autres objets leur ressemblent et sont des copies, et par la participation des choses aux Idées il ne faut entendre que la ressemblance. » Telle est bien la doctrine platonicienne par excellence, et sous sa forme à la fois la plus frappante et la plus populaire (3). Réussira-t-elle à
(1) rarm., I.aS A-B.
(2) 132 B : Mr| tSSv eIBwv IxasTov ^ toOtmv vÔT,[ia, xat 0'jSi|j.o5 aOTu) r.pod- T,xr, èYïi'yvEijflsi âX).o9i % iv ijwyaî?. — On sait combien ce terme : ■ voT,(ia • est familier à Aristote et aux stoïciens ; Platon, au contraire, n’a employé qu’une seule fois le verbe voeïoOat eu parlant des Idées (Tiépub., VI, 607 C.). — Ajoutons toutefois que ce mot se lit dans plusieurs passages du poème de Parménide.
(3) Voyci Timie, 28 A. 49 D et le septième livre de la République.
trouver grâce devant Parménide, et la dialectique inexorable du philosophe éléate se laissera-t-elle enfin désarmer?
L’illusion ne saurait être de longue durée. Faisant une seconde application d’un de ses arguments antérieurs, Parménide prouve à Socrate que la ressemblance entre l’Idée et sa copie entraîne une commune participation â une Idée supérieure : ainsi «au-dessus de l’Idée il s’élèvera encore une autre Idée, et si celle-ci à son tour ressemble à quelque chose, une autre Idée encore (I) : » progression indéfinie dont la pensée chercherait en vain à saisir le dernier terme. Surpris et confondu, Socrate ne sait que répondre, et fait cet humble aveu : « Ce que tu dis, Parménide, est parfaitement conforme à la vérités. »
Acetteobjection triomphante viennents’ajouterd’autrcs difficultés non moins sérieuses. Comment répondre à celui qui nierait que l’âme humaine, contingente et imparfaite, puisse connaître les Idées, considérées comme parfaites et absolues? Aux yeux de Parménide, c’est là, une tâche impraticable, « à moins, dit-il, que cet homme n’eût beaucoup d’expérience de ces sortes de discussions, qu’il ne fût pas mal doué de la nature, et qu'il ne consentît à suivre celui qui se serait chargé de prouver ce qu’il conteste, dans des argumentations très-diverses, et tirées de fort loin (2). »
C’est qu’en effet les Idées tiennent leur essence de leurs relations réciproques et non de leurs rapports avec les copies qui en existent auprès de nous. « Ce qui est en nous ne se rapporte pas aux Idées, ni les Idéesà nous. » L’Idée de la science seule nous permettrait de connaître les Idées en elles-mêmes, et nous ne la possédons pas. « Donc nous ne connaissons aucune Idée, puisque nous n’avons pas
(1) Farm., 13ï C-133 A.
ANALYSE DU PARMÉNIDE
par(, à la science absolue. » Et Socrate d’ajouter |iiïiicjcment : « J’en ai peur (I). »
Néanmoins il n’a point encore saisi toute la portée de l’argumentation de son redoutable antagoniste. De même (jue la connaissance des Idées nous est refusée, de même, piiisqu’à la divinité appartiennent la puis.sance et la science parfaites, la domination des dieux ne s’étendra janiais sur nous, et leur science ne nous connaîtra jamais (2).
Ainsi, pas de rapport, ni cp théorie, ni en pratique, entre le monde des idées et le nôtre ; la doctrine de Platon est formellement accusée de détruire toute relation entre le sensible et l’intelligible, bist-il nécessaire derapl)cier ici qu’ Aristote a précisément exclu de l’intelligence divine la connaissance de l’homme et du monde, tandis que dans l’œuvre de Platon ne se rencontre pas la moindre allusion à cette doctrine impie, dont le Phédon et le Timée offrent au contraire l’éloquente réfutation?
1| est vrai que cette conséquence extrême révolte Socrate, qui s’écrie : « N’est-il pas étrange d’ôter à Dieu la connaissance? » Mais il est impuissant à s’y sou.straire et Parménide insiste avec une fière assurance. » C’est là cependant, dit-il à son jeune interlocuteur, ce qui doit nécessairement arriver, cela etbien d’autreschosesencore, s'il y a des Idées des êtres subsistant en elles-mêmes et si l'on tente de déterminer la nqture de chacune d'elles, de sorte que celui qui entendra avancer cette doctxine pourra soutenir ou qu'il n'y a pas de semblables Idées
(2) Dans quel mitre dialogue de l’Iatim trouverait-on cette evpression inattendue ; SsuTioveia Oswv ? II y a d’ailleurs de bizarres ndgligcnces de style dans ce passage qui contraste d’une manière si frappante avec le reste du dialogue qu'un critique a proposé d’interpréter ici fieoi comme un équivalent d’etoT), à la manière des stoïciens.
OU que, s'il y en a, elles ne peuvent être connues delà nature humaine ( I ).
Ainsi se trouve renversé par sa base tout l’édifice du ifiatonisme.
Et qu’on ne me réponde pas qu’aux yeux de Parménide, « ces objections quelque cmbarras.santes qu’elles paraissent, sont tout extérieures et toutes superficielles.» Il l’affinne en termes formels : « Ce sont des difficultés sérieuses, et comme nous le di.sions tout ir l’heure, il sera singulièrement malaisé de convaincre d’erreur celui qui les aura propos«jes. 11 faudra un homme bien heureusement né pour comprendre qu’ii toute chose répond un genre et une essence en soi ; et il en faudrait un plus admirable encore pour trouver tout cela et l’enseigner à qii autre avec les explications convenables (2). J’en conviens, Parménide, dit Socrate ; je suis tout à fait de ton avis. »
Est-ce bien ii Platon, je le demande, que font songer ces lignes?
Et maintenant, quelle est la conclusion dernière de tant d’objections victorieusement accumulées? Sans (Joute la condamnation de la théorie des Idées, au moins jus- (|u’au jour où elle aura été exposée par un de ces hommes admirables et extraordinaires, capables de (Ji.ssiper tous les doutes, de lever toutes les difficultés. Ainsi l’exigeait la logique : mais l’esprit hésitant et essentiellement sceptique de l’auteur du dialogue a faibli devant la rigueur de cette conséquence. Comme touché soudain d’un remords, Parménide tente de sauver ce qu’il s’est efforcé
(1) La traduction de C tusin ne me paraît pae ici d’une parfaite exactitude, !e texte grec emportant l’idée d’un doute plutôt que celle d’une négation — Ces lignes du Parménide ne sont-elles pas une reproduction fidèle de la Uièsc sceptique qu’Aristote prête à Gorgiasî
(2) Cette phrase offre une singulière analogie d’expression avec un passage célèbre du Timée (28 C).
ANALYSE DU PARMENIDE.
de détruire. « Si l’on venait, dit-il, à nier qu’il y eût des Idées des êtres et qu’on se refusât à en assigner une à chacun d’eux, on ne saurait plus où tourner sa pensée, lorsqu’on n’aurait plus pour chaque être une Idée subsistant toujours la même, et par là, on rendrait le discours absolument impossible. »
N’est-ce pas là le langage d’un de ces académiciens dégénérés qui se souvenaient que dans la pensée du maître, l’immuable est le seul objet véritable de la science, et les Idées, le but et la condition de la dialectique, mais qui se sentaient désarmés en face des objections dirigées contre cette théorie par les sectes rivales ?
En somme, s’il est permis de résumer en deux mots ces premières pages du dialogue, voici la conclusion qui s’en dégage : admettre des Idées est absurde, n’en pas admettre l’est également. — Quelque interprétation que l’on invoque, ce n’est au fond qu’un aveu plus ou moins dissimulé de scepticisme : cette remarque n’a pas échappé aux défenseurs même les plus convaincus de l’authenticité du Parménide. Aussi en est-il qui ont cherché à tout prix des conséquences positives où il n’y avait en réalité que deux propositions contradictoires, avec cette différence toutefois que l’affirmation n’est qu’une assertion sans preuve, tandis que la négation se présente à nous appuyée sur de sérieux arguments (1 ).
(I) Dans son savant ouvrage, M. Fonillée s’exprime en ces termes : « La discussion préalable du Parménide aboutit logiquement à cette conclusion que la connaissance doit être l’action d’une intelligence sur une intelligence, ou plutôt leur pénétration mutuelle au sein de l’unité. • (I, 260) J’avoue ne pas bien comprendre cette singulière déOnition et n’en pas trouver la justiHcation dans les développements qui suivent. Imaginer entre les Idées en général et l’intelligence une Idée intermédiaire, l'Idée de la science en soi et l’idcntiiier ensuite avec la raison, qui perdrait ainsi par rapport à nous tout caractère personnel, c’est peut-être apporter une solution au problème, mais une soIuUon è laquelle Je crains que Platon n’ait jamais songé.
Avant de continuer l’examen du dialogue, je crois devoir insister sur une considération qui me paraît d’une haute importance, bien qu’elle ait rarement fixé l’attention des critiques.
De quoi y a-t-il Idée? — Quelle relation entre l’Idée et' les choses ? — Gomment connaître les Idées ? — Telles sont les trois questions posées tour à tour par Parménide, et nous avons vu constamment les réponses de Socrate succomber sous les objections pressantes et multipliées de son antagoniste. Mais si cçs objections s’adressent réellement à la doctrine de Platon, comment, je le demande, ont-elles pu se rencontrer sous sa plume?
Je ne connais que deux critiques qui, dans le but manifeste de sauver les vrai.«emblances, aient osé soutenir que la théorie ici mise en cause n’est pas celle à laquelle Platon a attaché son nom. Voici les paroles mêmes de Stallbaum ; « Mémo in semetipsum adeo est inhumanus, ut quæ ipse defenderit placita ac décréta, ea lusu temerario ac petulanti aculis ratiunculis (1) in dubitationem adducere et veluti vexare ac perturbare gestiat. » Pénétré de ce sentiment, qui est très-judicieux, Stallbaum affirme qu’il s’agit ici des Mégariques. Sur quoi repose cette conjecture? En est-il redevable à des documents nouveaux et authentiques sur l’enseignement d’Euclide? Nullement, et cependant il s’écrie avec assurance : « Quis est historiæ philosophiæ paulo peritior quin in his statim Megaricorum placita ac décréta agnoscat ? (2) »
(l) L’auteur ne devait-il pas dire plutôt : « gravissimis rationibusP* M. Fouillée lui-méme n’a pas partout considère ces objections comme du nombre de celles • que peut faire un bon sens vulgaire. •
(3) La même thèse a été reprise par M. Susemihl (Genetische Entwicklung der Plat- Fhil., I, 352). Fùt-elle démontrée, il resterait à prouver que, derrière Euclide ou avec Euclide, Platon n’est pas atteint par ces objections.
ANALYSE DU PARMENIDE.
Le peu d’écho qu’a trouvé celte assertion complètement gratuite me dispense de toute réfutation.
Et maintenant, supposé que Platon soit l’auteur du Parménide, comment a-t-il pu se faire un jeu de battre ainsi en brèche le principe fondamental de toute sa philosophie? et cela dans le premier en date des dialogues où la théorie des Idées n’est pas seulement entrevue à l’horizon comme une forme vague, mais définie avec toute la netteté dont elle est susceptible! Par quelle anomalie sans exemple la réfutation eùt-e|le précédé dans ses écrits la démonstration ?
A l’époque où la tradition commune place la composition de ce dialogue, ces objections n’ont pu venir à Platon que de l’école de Mégare, à moins qu’il n’çn fût luimême le premier auteur. La critique hésite entre ces deux suppositions, sans prendre garde aux inconséquences qu’elles éntraînent.
Nous savons sans doute que les Mégariques mirent leur gloire à attaquer les sectes rivales plutôt qu’à composer de toutes pièces un système qui leur fût propre : Aristote nous apprend même que certaines objections du Pannénide ont joué un rôle considérable dans leurs discussions, et les renseignements incomplets que nous possédons rendent très-vraisemblable une lutte entre les disciples de Platon et ceux d’Euclide sur le terrain des ^ Idées. A ce point de vue, l’hypothèse de Socher, que nous aurons à discuter plus tard, se recommande sérieusement à l’attention des critiques.
Mais qui voudrait nous persuader que dans les années qui suivirent immédiatement la mort de Socrate, il y avait une école de Mégare, avec sa doctrine, sa méthode et ses traditions, et que Platon n'a attendu ni la fondation de l’Académie, ni la fin de scs longs voyages pour concevoir et pour enseigner publiquement sa théorie des
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LES OBJECTIONS CONTRE LES IDÉES. Si
Idées? S’il est entré en discussion avecEuclide, l’iiistoire du moins n’en a gardé absolument aucun souvenir ; et nous ne comprenons pas qu’un philosophe transmette à la postérité les objections d’un adversaire sans leur opposer une victorieuse réfutation. Qu’il nous suffise de rappeler l’exemple de Descartes.
Croirons-nous au contraire, comme presque tous les critiques français, que Platon, en môme temps qu’il posait les bases de sa théorie, ait prévu toutes les attaques dont elle devait être l’objet? Mais qui donc a jamais songé aux objections dans le feu d’une découverte ? Peut-on admettre un seul instant que celui-là même qui, après de longs travaux et de patientes méditations, vient d’attacher son nom à quelque grande et décisive hypothèse dans le domaine de la science, découvre les difficultés dont elle aura plus tard à triompher? Peut-on admettre surtout qu’il se hâte de les révéler, sans même essayer de les résoudre?
Est-il raisonnable, dit à ce sujet M. Ueberweg, de penser qu’Homère et Hésiode ont pressenti les tendances et les écrits d’Évhémère(l)? ou, pour prendre un exemple plus moderne, que saint Anselme a connu, sept cents ans à l’avance, la célèbre polémique de Kant contre la preuve ontologique de l’existence de Dieu?
On a répondu sans doute au savant critique que je viens de citer, que l’analogie était plus spécieuse que concluante. Comment, dit-on, assimiler à des poètes qui vivaient dans un âge de croyance naïve, un philosophe enseignant dans le siècle par excellence de la dialectique, au milieu des rivalités des écoles?
(I) « Nicht die Urhebcrciner Théorie, sondemerst Anlagonislen von grundvcrschicdencr psychischer Organisation pflegen auf soiche grundstuerzende Einwuerle zu falien. • Cette réOexiun si juste et ai profonde d'iikerweg attend encore sa réfutation.
ANALYSE Dü PARMÉNIDE.
Que Platon n’ait jamais eu la moindre hésitation sur la certitude de son système, c’est ce qu’il serait puéril de soutenir. Quel est le philosophe qui dans le cours d’une longue carrière, ait tenu tête victorieusement à toutes les attaques, et qui ait réussi à mettre en pleine lumière les principes essentiels de sa doctrine? Éclairé par les objections de ses adversaires ou peut-être par ses propres réflexions, Platon semble avoir eu conscience des plus graves difficultés inhérentes à l’application de sa théorie aux divers ordres de connaissance (1). On dirait qu’il a évité à dessein d’approfondir dans ses écrits les rapports des Idées et des choses, ce problème si obscur de la participation, que toute la science des modernes peut à peine se vanter d’avoir résolu (2). Cette union cachée (noiioix évoV/î;) dont parlait un ancien commentateur, ce lien mystérieux qui unit le fini et l’infini, nous en savons l’existence, mais notre raison fait de vains efforts pour en pénétrer la nature.
Il est certain que nous trouvons dans quelques dialogues de Platon l’écho d’objections dirigées autour de lui^contre sa théorie : mais ces dialogues appartiennent à la dernière partie de sa vie et il y expose ces difficultés comme en se jouant ; évidemment ce ne sont pas à ses yeux des arguments sans réplique, mais plutôt des curiosités piquantes et agréables à éclaircir, si toutefois il les juge dignes des honneurs de la discussion. Ouvrons le
(1) Qu'on 86 rappelle les paroles que Platon prête à Socrate dans le ^or-
flias (458 A) : *Ey« oè ti'vwv eipt; tûv fjosw; {aèv àv èXey/Oêvtwv, si xt p.y) àXrjôèç XsYOt[j.i, yjSéto; S'âv èXsY^ivxtov, cl xî; xt àXtjeèç àTjcEtrxcpov
(X£vx av êXêYy/JÉvxtov y; ÈXEYÇ^'^'rt»)'^, petljov vàp avxo ^oOjJtai, ôfJWTtsp
peïÇov àYttÔôv èaxiv aùxov aTfaXXaYTjvai xaxoO xoû {UyIotovj àXXov aTcct).- XàÇat.
(2) c Cette participation esUelle une présence de IMdée dans les choses (napou^ta) ou une communication de ridée aux choses (xoivuvta) , ce n'est pas le moment de Fexaminer. > (Phédon, 100 C.)
Philèbe, dans lequel M. Fouillée croit trouver un résumé exact du Parménide. Socrate vient de parler de l’homme, du bien et du beau en général ; il ajoute : « C’est sur ces unités et les autres de même nature que l’on s’échauffe beaucoup sans pouvoir s’entendre. — Comment? — Premièrement on conteste si l’on doit admettre ces sortes d’unités comme réellement existantes. Puis on demande comment chacune d’elles est toujours la même, et peut, sans admettre en soi ni génération ni corruption, rester constamment la même unité ; ensuite s’il faut dire que cette unité existe dans les êtres soumis à la génération et infinis en nombre, divisée par parcelles et devenue plusieurs, ou que dans chacune d’elles elle est tout entière, bien que hors d’elle-même : ce qui paraît la chose du monde la plus impossible.... Ce sont ces questions, Protarque, qui sont la source des plus grands embarras, quand on y répond mal, et aussi des plus grandes clartés, quand on y répond bien. » Ces dernières paroles nous expliquent à merveille pourquoi le Parménide est si obscur, mais ne nous démontrent nullement qu’il soit de Platon.
Au reste, dans un autre passage du Philèbe, Socrate s’exprime en ces termes, qu’il importe de remarquer : « On est d’accord aujourd’hui qu’il ne faut point toucher à de semblables questions que l’on regarde comme puériles, comme triviales et n’étant bonnes qu’à arrêter dans la discussion. »
C’est ainsi que dans les passages, très-rares d’ailleurs dans ses dialogues les plus authentiques, où Platon fait allusion aux objections présentées avec tant de force dans la première partie du Parménide, loin de s’y arrêter et d’en faire l’objet d’une controverse sérieuse, il les écarte en quelque sorte par une fin de non-recevoir, comme une opposition venant d’esprits peu éclairés et dont il n’a pas
Si ANALYSE DU PARMENIDE.
à tenir compte. Dans le Timée, Socrate se pose cette grave question : « Est-ce en vain que nous admettons pour chaque chose une idée, et ces idées ne sont-elles que des mots? » Et il rejette cette dernière hypothèse par cette seule considération que l’intelligence, siège des idées, et l’opinion ne sauraient avoir le môme objet, puisqu’elles se forment en nous séparément et avec des caractères différents. L’une se rapporte à la science, l’autre à la persuasion : l’une est inébranlable, l’autre peut chanceler. Socrate, dans la République, n’est pas plus explicite, lorsqu’il établit qu’à chaque genre et à chaque espèce correspond une idée unique, et non plusieurs. Nous sommes loin, on le voit, de l’argumentation si forte et si serrée du Parménide.
Enfin on me rappellera que Platon est h certains égards le moins dogmatique des philosophes, qu’à une conclusion arrêtée il semble préférer la discussion qui maintient constamment en éveil les forces de l’esprit. Dans ses petits dialogues, il lui arrive souvent, selon la remarque de M. Chaignet, de se jouer avec les difficultés qu’il se propose à lui-même, non sans y mêler un peu de ce sophisme pour ainsi dire naturel qui gâte le plus pur génie grec (1 ). Je l’accorde ; mais tandis que dans ces dialogues le sophisme, ou pour employer un terme que je crois plus exact, la subtilité n’aboutit qu’à prolonger l’entretien commencé, ici elle ne tend à rien moins qu’à renverser par la base la théorie fondamentale du platonisme, même avec les modifications qu’y apporte, dit-on, la dernière partie du dialogue. Car sur quoi voudrait-on s'appuyer pour soutenir qu’aux yeux de l’auteur ces ob-
(I) C'est ainsi, nous dit-on, qu’il combat dans le Charmide cette déflnition de la sagesse si chère ï Socrate : < Connais-tol toi-même, » et dans le Lâchés celte déllnitlon de la bravoure : èniarntrn rûv ôetvüv, qu’il reprendra plus tard dans la République.
jections n’avaient pas une valeur absolue? Il convient d’autant plus de les prendre au sérieux qu’elles sont mises dans la bouche de celui que Platon a appelé par respect « le grand Parménide; » Grote lui-méme déclare qu’il eût été difficile de leur donner plus de force. Qu'on y regarde de près : dans l’œuvre entière de Platon on ne trouvera rien de plus net ni de plus formel, et je comprends très-bien la réponse de Socrate : « Par Jupiter! cela ne me paraît pas aisé à expliquer (1). »
Voici en particulier une objection capitale plusieurs fois reproduite et cela sans aucun genre de réfutation. Écoutons les paroles de Parménide : impossible d’exposer avec plus de netteté le célèbre argument connu sous le nom du troisième homme. « Si tu embrasses à la fols dans ta pensée, Socrate, la grandeur elle-même avec les objets grands, no vois-tu pas apparaître encore une autre grandeur avec un seul et même caractère qui fait que toutes ces choses parais.sent grandes? — Il semble. — Ainsi au-dessus de la grandeur et des Idées qui y participent, il s’élève une autre Idée de grandeur et audessus de tout cela ensemble une autre Idée encore qui fait que tout cela est grand (2)? » En présence de cette assurance dans l’attaque, Zeller a reconnu sans hésiter qu’il fallait que Platon fût également préparé è la défense.
Que sur certains points, les écrits de Platon puissent nous fournir les éléments d’une réfutation solide, je veux le croire, et je n’ignore pas que les critiques modernes ont tout mis en œuvre pour le prouver. L’un affirmera que ces objections n’atteignent que <r le dualisme provisoire, apparent, exotérique » de certains dialogues; l’autre,
(1) Parm.f 131 E : Où jj.à tov Aîa, ov jj.oi Soxsî eùxo>ov cTvat zh toiovtov O’ù^afi^T); 8iop{(Ta<T0ai.
(2) Parm., 132 A.
qu’il ne se peut rien concevoir au delà des Idées qui, en qualité de substances éternelles, se servent à elles-mêmes de types absolus, comme la science est à elle-môme son propre objet (I). — Pas la moindre allusion, dira-t-on, à cette réponse ou à toute autre. — C’est h dessein, répond Stallbaum ; Platon a jugé cette précaution tout à fait superflue. En vérité, c’était beaucoup présumer de la pénétration de ses lecteurs, même parmi ses contemporains.
Je pourrais multiplier les citations, mais il faut que je me hâte. Ce qui est hors de doute, c’est que Socrate se voit arracher la condamnation d’une conception que nous savons être essentiellement platonicienne : je veux parler des Idées considérées comme modèles par rapport aux objets qui en sont les copies, les empreintes et les images. Quant aux objections qui suivent, M. Chaignet avoue qu’elles lui paraissent très-graves et presque insolubles : en cherchant à les réfuter, ne s’est-il pas inspiré bien moins de Platon que de certaines théories modernes (2) ?
Ira-t-on jusqu’à prétendre que l’auteur de la République, du Phèdre et du Timée avait pressenti un système métaphysique plus savant et plus profond que la théorie des Idées? Croit-on qu’il ait en quelque sorte renié volontairement dans le Parménide sa doctrine de
(1) Phédon, 99 I). — Voici le développement de celle pensée par M. Lefranc {Critique des idées platoniciennes par Aristote) : • Le rapport entre tel homme et l'homme idéal n’est pas un moyen terme distinct de celui-ci, c’est l'homme idéal lui-même, de même qu’entre le fini et l’infini, le rapport est l’infini. L’être infini renferme en sol le principe et la valeur de l’élre fini, qui ne peut par conséquent former une même espèce avec cet être infini. >
(2) • Si l’idée ne connaît pas les choses dans leur réalité sensible, ne peutelle pas les connaitre en soi-méme, les contempler dans sa pensée et les connailre ainsi mlcus que si elle les voyait dans leur réalité matérielle, envclnppccs de l’accident qui les mutile et les déshonore? » (lo Psychologie de Platon, p. i4<).
prédilection, pour lui substituer à l’exemple des Éléates, une dialectique inintelligible?
Loin de là; car dans toute la suite de ses dialogues, et spécialement dans les plus importants, Platon affirme solennellement sa théorie comme une réalité indiscutable. C’est à ce môme Socrate qui s’incline .si humblement devant les objections de Parménide qu’il fera dire, en parlant des idées ; « C’est, à mon avis, la réponse la plus sûre pour moi comme pour tout autre, et tant que je m’en tiendrai là, j’espère certainement ne me jamais tromper (1 ). » Eût-il été possible au génie si élevé de Platon de poursuivre la construction de son édifice philosophique sur un terrain miné de toutes parts, et cela sans qu’il ait jamais tenté d’en raffermir les bases (2) ?
Les pages qui précèdent montrent assez à quelles conséquences conduit l’opinion traditionnelle, qui fait remonter à Platon lui-même les objections que nous venons d’exposer ; mais il est encore une dernière considération sur laquelle je crois utile d’insister.
En lisant les écrits d’Aristote, nous y trouvons énoncées plusieurs difficultés du Parménide, sans que rien indique qu’il en soit redevable à son maître. L’objection du troisième homme en particulier, plusieurs fois rappelée, occupe une place considérable dans sa polémique contre les idées. Au vu' livre de la Métaphysique, il se borne à indiquer cet argument comme décisif contre la doctrine
(I) Phédon, 100 D.
(î) On nous dit, Il est vrai, que Platon s’était proposé de consacrer à celte réfutation le dialogue annoncé au début du Sophiste sous ce titre : Le Philosophe, dialogue que Platon n’a certaioement jamais écrit. Pourquoi, dés lors, n’a-t-elle pas trouvé placée ailleurs ?
Ou bien Platon l’aurait-il réservée à son enseignement oral, satisfait d’éclairer ses disciples et de laisser scs lecteurs dans les ténèbres ? Supposition gratuite que rien ne justilie et que contredit le silence d'Aristote çt des commentateurs.
ANALYSE DU PARMÉNIDE
qu’il combat ; mais il l’avait exposé en détail quelques pages plus haut(1).
Par qui fut imaginé ce raisonnement si célèbre dans les écoles de l'antiquité (2)? Il est difficile de répondre; ce qui est certain, c’est qu’ Aristote déjà distinguait dans le rf.troç avOoùiTtoç un de ces sophismes vulgaires qui ont cours dans les écoles, et un argument sérieux contre la théorie des idées. L’hypothèse de la ressemblance, il la repousse avec non moins de force que celle de la participatien proprement dite (3) ; il s’est donné la mission d’attaquer tout ce qu’attaque ici Parménide, et pas une do ses paroles ne laisse supposer qu’il a été devancé dans cette voie I
Malgré sa brièveté relative, l’argumentation d’Aristote ne suppose nullement, comme l’ont prétendu certains critiques, la publication d’un ouvrage tel que le Parménide. Souvenons-nous que ce philosophe avait composé sur la théorie des idées un traité spécial malheureusement perdu. J’incline d’ailleurs à croire que les contemporains, et surtout les élèves du Stagyrile, étaient parfaitement dispensés de connaître les explications minutieuses des commentateurs pour saisir la portée de sa polémique ; la Mta P Inisique en particulier s’adressait à des lecteurs familiarisés avec ce genre de discussions et qui comprenaient à demi-mot.
(1) Metaph., VII, 6, 1031 1), 18-1032 o, 2. On pourrait ajouter Met., XI, I, 1059 li,3 : mais il n’est pas sûr que ce livre émane directement d’Aristote.
(2) Un sclioliaste l’attribue à un élève de l’éristique l’ryso, nommé Polyxène. Alexandre d’ApIirodisée, qui désigne celle objection par ces mots ! ),6yoî Otto uoçtTTûv Xeyôpsvo;, nous apprend qu’elle était présentée sous trois formes différentes et ajoute : Tp psv oüv Trpw-nj toû xpiTou àvÛpwKoy étriYqopEi àXXot TE xÉxpri')vat xai Eû5r,p.o; iv T5t;itspi Xé$e(ü;. (tn Met., p. 62, 12).
(3) « Dire que les idées sont des exemplaires et que les autres choses en participent, c'est se payer de mots vides de sens et faire des métaphores poétiques. > {Met., 1, 7.)
Au lieu de supposer qu’ Aristote, en plagiaire audacieux, s’est emparé, sans en indiquer la source, des objections énoncées et non résolues par son illustre adversaire ( I ), n’est-il pas plus naturel d’admettre que l’auteur, quel qu’il soit, du Parménide a eu sous les yeux les textes d’Aristote? Sans doute, il n’y a pas identité complète entre son argumentation et celle de la SIétaphysique ; mais pourquoi vouloir que, do part et d’autre, on se soit proposé d’épuiser contre la théorie des idées toutes les objections po.ssibIes (2)? N’oublions pas que Platon a rencontré des adversaires parmi les philosophes sortis, comme lui, de l’école de Socrate ; et, pour ne citer qu’un exemple, qui n’a pas entendu parler de la polémique passionnée d’Antisthène contre l’auteur de la République et du Phédon? Il suffisait, du reste, à l’étrange écrivain qui a conçu l’idée du Parménide de reproduire les objections les plus piquantes ou les plus populaires, celles qui revenaient le plus fréquemment dans les disputes des écoles.
Une réflexion importante s’impose ici au critique judicieux et impartial. Les modernes suppriment avec le plus grand soin, dans leurs écrits, tous les degrés intermédiaires qui les ont conduits, par une route souvent longue et pénible, à la possession de la vérité : les doutes, les recherches patientes, et cette lente élaboration qui pré-
(1) Nous discuterons plivi tard l’hvpothèse d’après laquelle Platon aurait entendu ces objections dans la bouche d’Aristote lui-mème. Le dialogue devrait alors occuper nécessairement une des dernières places dans l’ordre chronologique.
(2) Ainsi qu’Arlstote dans la Métaphysique, Parménide a soin de prévenir A plusieurs reprises son jeune Inlerlocuteur qu’il se borne A eiricurer les objections les plus importantes (voir 133 A et plus loin 134 Ej,et il n’y a aucune témérité A affirmer que toutes ces objections sont renfermées, au moins en germe, dans te seul premier livre de la Métaphysique.
ANALYSE DU PARMÉNIDE
cède ordinairement le complet épanouissement d’un système, tout cela nous demeure aujourd’hui plus ou moins caché : les anciens n’en ont point agi de la sorte. Nous ne pouvons nous résoudre à avouer notre ignorance, à confesser nos hésitations, à laisser voir notre embarras. Les anciens, moins éclairés que nous sans doute, mais avec moins de prétentions et plus de modestie, ont mieux compris que l’erreur, je parle de l’erreur reconnue et démontrée, rendait par elle-même témoignage à la vérité. Platon et Aristote me semblent nous avoir donné, à cet égard, plus d’une utile leçon (1).