‹ De l'autoplastieChapitre 3 sur 27 · PREMIÈRE PÉRIODE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PÉRIODE

Temps indéterminé jusqu'à Hippocrate. ( 43o ans avantJ.-C.) L'homme étant, par sa nature, destine à vivre ne

société, tout ce qui pouvait le rendre à chargé \ aux autres et leur inspirer de la. répugnance ,, a dû tout d'abord fixer sou attention. L'amour-propre, ce premier et puissant mobile de l'esprit huinain^l'a donc porté de bonne heure à la recherche des moyens; les plus convenables pour effacer les difformités. Voilà, sans doute, pourquoi l'art de réparer ces difformités a, devancé tous les arts, et peut-être aussi, comme le djjtGraefe, Fart lui-même de guérir. Mais c'est particulièrement à la face qu'il importait de faire disparaître les vices qui en; déparent la forme, parce que là, on ne saurait les ; dérober facilement ; aussi estce la, réparation des diverses parties de cette région dont on s'est d'abord, occupé; et, comme la perte du nez, est, de toutes la plus repoussante,. c'est elle surtout qui a exercé l'habileté des chirurgiens;,

Il est toutrà-fait impossible.de fixer IMpoque^a laquelle l'autoplastie a commencé à; être p|raliquée: son origine se perd dans Ja nuit des temps f tout ce qu'on sait, c'est qu'elle a pris naissance dans-l'Inde; mais quand et à quelle occasion? je ne saurais le dire. 11 paraîtrait pourtant, d'après les recherches auxquelles Wilford s'est livré sur la chronologie des temps les plus reculés de l'Inde, qu'aux époques les plus* anciennes;, les prêtres > itidëms -faisaient la ané>decine , et que les premiers ils ont pratiqué cette opération en employant la peau du front. Il' pa-

raîtrait aussi, au rapport de Graefe (i), que quelques indices de cette opération ont été retrouvés dans lesruines de Palibothra, de Goa et de Canoga j mais on ne peut articuler rien de positif à cet égard ; on comprend même quelle discrétion on doit mettre à accepter une source pareille, et combien on doit se défier de notions historiques arrachées aux ruines de quelques villes et à la poussière des tombeaux.

Graefe ditavecplus déraison qu'il n'est pas étonnant que cette opération soit restée inconnue, parce que les prêtres l'exploitaient à leur profit, et s'en servaient ponr augmenter l'autorité que ne leur donnait pas toujours le culte de la divinité: dans l'Inde, en effet, la médecine est née, je l'ai déjà dit', dans le sanctuaire le plus reculé du temple. Cependant, soit que les prêtres indiens aient imaginé la rhinoplastie, soit que des gens spéciaux leur en aient dérobé le secret, ou aient eux-mêmes inventé cette opération , ou bien encore l'aient reçue par tradition orale, il n'en est pas moins vrai qu'elle est restée pendant un temps infini le privilège particulier de la caste des koornas ou potiers, et qu'ils y apportaient la même habileté que pour la confection des objets de leur art. On rapporte aussi qu'ils employaient quelquefois la

(i) De vhinopkstice , sive artè curtum nasum ad vivum restituendi commcntatio, al Heckerio latine édita*

peau complètement détachée des fesses du même individu ou d'un autre, et qu'ils ont même réappliqué avec succès le nez fraîchement coupé. Graefe doute de la première partie de cette tradition , ajoutant qu'elle a pu parfaitement s'altérer à t aver cette longue série de siècles : d'accord ; mais il peut en avoir été de même de toutes les traditions de ce genre j or pourquoi accepter l'une plutôt que l'autre? M. Dutrochet tient de son beau-frère, ancien général en chef des troupes réglées du prince maratte Seindiah, dans l'Inde, le récit suivant qu'il a publié dans plusieurs journaux i et dont il a garanti l'authenticité : « Un sous -officier des canonniers de l'armée que je commandais (c'est le général qui parle) avait été pris en haine particulière par un officier supérieur ; celui-ci profita d'une faute légère qu'avait commise ce sous-officier pour lui faire couper le nez. On était alors en campagne, et ce malheureux mutilé fut obligé de continuer son service, sans pouvoir faire restaurer sonnez. Ce ne fut qu'un certain temps après, lorsque la plaie commençait déjà à se cicatriser, qu'il lui fut possible de faire pratiquer cette restauration par desindiens, en possession de ce procédé. Les opérateurs débutèrent par rafraîchir la peau du nez; ils choisirent ensuite un endroit delà fesse qu'ils frappèrent à coups redoublés de pantoufle, jusqu'à ce qu'il fût bien tuméfié. Alors ils coupèrent en cet endroit un morceau de peau et de tissu subjaeent, delà

grandeur et de la forme de ce qui manquait au nez, ils l'appliquèrent sur ce dernier et l'y fixèrent solidement ; celte espèce de greffe animale réussit à merveille. J'ai eu long-temps à mon service cet homme après l'opération, il n'était point défiguré et il ne lui restait d'autre trace de mutilation qu'une cicatrice visible autour de la greffe, »

Malgré l'autorité de M. Dutrochet, on peut d'autant mieux douter de la véracité du fait qu'il rapporte que les Anglais, qui ont passé la plus grande partie de leur vie dans l'Inde ne parlent pas de ce procédé. Carpue. et Pennant gardent en effet à ce sujet un silence absolu; Butler (i) en fait mention, il est vrai, dans son poème burlesque <S!Hu~ dibras ; J^oltaire lui-même le tourne en dérision; mais on peut tout au plus inférer de là qu'il était connu en Italie de très-vieille date, et voilà tout. Rien ne prouve d'une manière positive qu'en Europe on l'ait réellement mi s à exécution.

L'habitude qu'on a toujours eue, dans l'Inde, de punir les criminels par la perte du nez, des lèvres et des oreilles, explique très-bien les opérations qu'on y. a tentées à cet égard, d'autant mieux que, dans le principe, la loi autorisait ceux qu'elle frappait ainsi, a employer tous, les moyens qu'ils jugeraient convenables pour rendre leur difformité moins hideuse. La tradition rapporte encore qu'on imagina d'abord de réappliquer le nez que l'exécuteur venait de tran-

(i) Chant Ier, page 27 de la traduction française.

i6 cher, mais que le succès était si complet que la loi dut ordonner de le jeter au feu, et que c'est alors seulement qu'on eut recours à la transplantation de la peau du front. Au surplus, la rhinoplastie ne s'est jamais perdue dans l'Inde, comme nous le verrons plus tard, et cela se conçoit puisque les mêmes châtimens y existent encore,

Giusseppe Baronio rapporte, eneffet , qu'en 1770 la ville de Kirtipoor, dans l'île deCeylan, fut assiégée par Pritwinarazan, roi de Goorka, etqu'elle fut prise, par trahison , après une longue résistance. Le vainqueur^ irrité de cette résistance, ordonna de faire périr les plus illustres, et de couper le nez et les lèvres à tous les habitans 9 excepté à ceux qui savaient jouer d'un instrument à vent. Cet ordre fut exécuté sans pitié , et le vainqueur, pour joindre une ironie cruelle à sa barbare détermination , voulut que désormais la ville portât le nom de Nascatapor, qui veut dire ville du nez coupé.

Comme on le pense bien, les prêtres indiens ou les koomas ne sont pas arrivés tout d'abord au procédé si ingénieux que la tradition nous a transmis ; bien des patiens ont dû payer, dans le principe, par des tourmens inutiles les nez mieux faits de leurs successeurs, et n'ont retiré de ces tentatives hardies que le triste privilège d'avoir une difformité déplus; mais toujours est-il bien digne de remarque qu'entre des mains d'hommes à demi sauvages, le procédé derautoplastie

l7 sale, parla peau du front, ait atteint un degré de perfection qui de nos jours a permis à peine quelques légères modifications. Je ferai observer aussi que la transplantation, dans cette antique partie du monde, ayant lieu toujours, ou à peu près toujours, sur des sujets bien portans d'ailleurs et dans un climat favorable, on peut, jusqu'à certain point, s'expliquer le grand nombre de succès qu'on en a obtenus.

Pour terminer enfin cette première période liistorique, je dirai qu'en aucune autre partie du globe on ne trouve aucune trace de rbinoplastie. Hippocrate n'indique aucun moyen propre à réparer la perte du nez ; il dît seulement, à l'occasion des plaies de cet organe, qu'on ne doit pas compter sur la réunion, parce que les parties cartilagineuses ne s'agglutinent jamais.

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