QUATRIÈME PÉRIODE
De Piiard à Ambroise Paré , 1 55 1 .
Parmi les chirurgiens du moyen âge , Lanfranc de Milan, qui vint à Paris en i5g5, est le seul qui rompe le long silence qui avait été gardé par ses prédcesseurs sur les moyens autoplastiques. On
parlait cependantà son époque de nez entièrement coupés qui avaient été remis en place avec succès ; mais il proteste énergiquement contre la possibilité d'un pareil résultat , et traite d'imposteurs ceux qui les rapportent ou qui s'en font les échos. Au tract, n, p. 220 (édit. de la Bibliothèque royale), il dit en effet : « Et quam plures de nasi vulnere mentiun- » tur ; dicunt enim : Àliquis portavit nasum inci- » sum in manu, qui fuit in loco suo posteà repa- » ratus. Id est maximum mendacium, quoniàm » natalis spiritus incontinente périt. » Lanfranc indique ensuite fort longuement comment il faut s'y prendre pour maintenir un nez coupé, quand il tient encore par un lambeau de peau.
Sprengel dit que Théodoric de Ceivia, son contemporain, s'exprime à cet égard de la même manière que Lanfranc, mais il n'en est rien; il croyait^ lui, au contraire, à la possibilité de l'agglutination du nez coupé, puisqu'il dit en propres termes: « Si ante mortificationem memhri ad manus tuas » pervenerit (nasus) ; oportet circumspectus sis et » diligens in hoc casu , cùm multâ cautelâ nasum » in suo loco reponas. » Pierre de la Cerlata et Roger, vers la même époque, se sont rangés à l'opinion de Lanfranc; de même Guy de Chauliac, qui dit, ait. Plaies du nez, p. 292 : Si le nez estcheu du tout, il ne peut plus estre reuny, caria réunion est impossible es parties organiques quoy que dient les jaseursi
GuidoGuidi ( Vidus Vidius ), à la page 3o, (in
chirurgià magnâ), soutient à peu près la même opinion, et rapporte à Henricus le conseil de réchauffer le nez coupé à l'aide de la chaleur naturelle d'un poulet : a Si infrigidatus nasus cum caliditate natu- » rali pullorum caleficiat et rectificetur, etc. » Vers la fin du quinzième siècle , Jérôme Braunschweig traitait de conte ridicule tout ce qu'on avait dit des nez recousus.
Il est bien extraordinaire que les chirurgiens que nous venons de citer gardent le silence le plus absolu sur la restauration nasale, et qu'ils n'en parlent pas , ne serait-ce que pour la blâmer ou la mettre en doute. Cependant, vers le milieu du quinzième siècle, on avait déjà raccoutré des nez et les autres parties du visage avec la substance du bras. On lit en effet , au rapport de Sprengel , dans les Annales Mundi de Pierre Ranzano évêque de Lucera, pour l'année i442? annales qui n'existent qu'en manuscrit dans la bibliothèque des Dominicains , à Païenne , qu'à cette époque un sicilien nommé Branca^ avait trouvé le moyen de reparer la perte du nez. Calentius^ célèbre poète latin, natif du royaume de Naples, et qui vivait vers l'an 1480 a écrit à un de ses amis du nom flOrpian une lettre qui ne permet pas de douter que la rhinoplastie n'ait été réellement pratiquée à cette époque ; voici du reste cette lettre dans son entier, elle mérite d'être citée : « Orpiane , si tibi nasum restitui vis ad » me veni. Profectô res est apud homines mira. » Branca siculus, ingenio vir egregio, didicit nares
» inserere quas vel de brachio reficit vel de servis » mutuatas impingit. Hoc ubi vidi, decrevi ad te » scribere , nihil existimans charius esse posse. » Quod si veneris , scitô te domum grandi quan- » tum vis naso rediturum : vola. »
, S'il faut en croire les historiens, ce Branca aurait eu un fils du nom $ Antoine, qui perfectionna le procédé de son père, qu'il surpassa en réputation, L'évêque de Lucera dit que les mutilés lui arrivaient des endroits les plus reculés.
On s'est donné beaucoup de peines* pour savoir comment l'art de la restauration nasale a passé. de l'Orient en Sicile. Selon Carpue et Graëfe, on doit cette transmission aux relations intimes qui, sous le rapport des sciences, liaient les Espagnols et les Italiens aux Arabes, qui eux-mêmes en avaient de fréquentes avec les Indiens. Sprengel doute que ce soient les Arabes qui aient fait connaître le procédé indien , parce que'aucun auteur de cette nation n'en parle, et parce que, ayant été chassés en io38 par les Normands, ils n'eurent plus aucun contact avec les Siciliens, si ce n'est par la piraterie. Il croit plutôt à sa transmission par les missionnaires; mais les missionnaires n'ont pas dit un mot de la restauration du nez dans les diverses relations de leurs voyages: ce qui prouverait qu'on la pratiquait alors fort rarement, même dans l'Inde. Ajoutons, en outre, que les Branca n'employaient pas la peau du front, mais celle du bras. Il est donc probable que ces derniers sont réellement les inventeurs du pro-
cédé décrit; sous leur nom, et Spvengel n'en conteste pas au reste la possibilité d'une manière absolue.
De la famille des Branca, la rhinoplastie par la peau du bras passa en Galabre, où une autre famille du nom de Vianco ou Bojano la pratiqua exclusivement et en acquit une fortune colossale. C'est Alexandre Benedetti , qui décrivit le premier d'une manière un peu complète le procédé opératoire des chirurgiens calabrois ; il assure, en outre, que le nez ainsi fait supporte difficilement un hiver un peu rude, et que, si on le tirait un peu fort pendant les premiers temps de son application, on l'arracherait infailliblement : nasumne prehendant moneo, ne sequatur.