CINQUIÈME PÉRIODE
De Paré à Séverin, 1646.
Bans le cours de cette période, Fallope et Vénale, ont parlé de la restauration du nez par un emprunt fait au bras ; mais tous deux se sont trompés sur la manière dont se pratiquait l'opération, puisqu'ils disent que les fibres charnues du muscle biceps servaient à former le lambeau. On comprend alors que, partant de là, le premier de ces auteurs blâme ce procédé avec aigreur, et pense qu'il vaut mieux rester mutilé que de courir les chances plus que douteuses d'une opération ptaine
de douleurs, et qui dure jusqu'à douze mois.
Cependant la famille des Bojano s'étant éteinte un peu avant la fin du seizième siècle, leur art se perdit entièrement en Italie ; mais, tout-à-fait sur la fin de ce même siècle, Gaspard Tagliacozzi le fit revivre avec succès.
Dans son traité de Curtorum chirurgiâ (édit. de Venise 1597), que nous n'avons pu trouver qu'à la bibliothèque de l'Arsenal, Tagliacozzi s'attache à prouver, en commentant le texte de Vesale^ de. Ben?dett!^ de Gourmelius, etc., que les Branca n'opéraient pas comme lui , et qu'il est bien l'inventeur de son procédé ; mais, d'après ce que nous avons dit plus haut, il est plus que probable qu'il le tenait de quelque membre de la famille des Bojano.
Quoi qu'il en soit de ses prétentions, toujours est-il que sa monographie sur la transplantation de la peau du bras pour réparer les difformités du nez , des lèvres et de la face, est très-remarquable, et mérite bien la peine d'être lue. Il serait beaucoup trop long d'en donner ici l'analyse et de décrire ses procédés ; nous nous contenterons de dire que le premier il a donné des généralités sur la greffe animale 5 qu'il a indiqué les conditions les plus favorables à transplanter les lambeaux, les phénomènes physiques et physiologiques qu'ils présentent pendant et après l'opération ; qu'il s'est bien défendu contre le reproche mal fondé qu'on lui a fait d'intéresser les fibres musculaires du deltoïde; que, sans nier la possibilité de prendre le lambeau sur une
autre personne que sur le mutilé, il repousse cependant ce moyen, parce qu'on ne pourrait guère obtenir que deux personnes restent aussi long-temps attachées l'une à l'autre sans exécuter des mouvemens opposés, et qu'enfin il ne conseille pas de détacher sur- le-champ le lambeau de trois côtés , comme l'a fait Graëf depuis, parce qu'il se retirerait trop sur lui-même, et que suivant lui il tomberait trop facilement en gangrène.
Tagliacozzi ajoute qu'on peut par le même procédé réparer les difformités des lèvres et des oreilles ; mais que, dans ce dernier cas, il vaut mieux emprunter le lambeau au col.
Tagliacozzi obtint tant de succès, par son procédé, qu'il s'attira l'admiration générale, et qu'à sa mort ses compatriotes crurent devoir lui élever, en 159g, dans l'amphithéâtre d'anatomie de Bologne , une statue qui le représentait tenant un nez de la main droite. Du reste, il a poussé lui-même la vanité jusqu'à faire imprimer, à la tête de son livre, les vers les plus louangeux qu'on lui adressait de toutes parts, tant ea grec qu'en latin; qu'on juge'du reste, par l'échantillon suivant, du savoir faire en fait de flagornerie des poètes d'alors :
« Non modo tuprinceps, sed deus artis eris. » et dans une pièce citée plus loin :
«Ut tibi princeps cedat, cedat que Galenus » « Primas, Hippocrates cedat et ipse senex; etc. » Malgré sa brillante réputation, Tagliacozzi laissa pourtant peu d'imitateurs, et malgré qu'il ait avancé
*9 que son opération était mille fois moins cruelle que celle du trépan, personne, pas môme lui peutêtre, ne crut à cette exagération. Au reste, ses contemporains eux-mêmes l'attaquèrent, contestèrent ses succès, et ce qu'il y a de remarquable, c'est que peu d'entre eux comprirent le procédé opératoire comme'il l'avait réellement exécuté. Fabrice d'Àquâ pendente^&v exemple, le décrit fort mal, et malgré qu'il avoue ne l'avoir jamais vu mettre à exécution, il n'en donne pas moins le conseil de ne jamais le tenter.
André de La Croix, également contemporain de Tagliacozzi s'éleva fortement contre son opération, se fondant sur ce que les parties sont d'une structure trop différente pour pouvoir s'unir ensemble, et il rejeta aussi la possibilité de faire reprendre un nez complètement coupé, ajoutant que c'était tout au plus si on pouvait espérer ce résultat quand il tient encore par la moitié de son étendue.
Ulmus semble vouloir s'attribuer une partie de la gloire de Tagliacozzi, en disant que vers le même temps il l'avait aidé à restaurer un nez. Lycetus croit pouvoir expliquer, par la restauration nasale, les monstruosités doubles, de sorte que ces anomalies ne seraient pour lui que le résultat d'une greffe utérine. Fabrice de Hilden rapporte dans la trenteunième observation de la troisième cent., qu'un nommé Griffon de Lausanne, exhorté par la vue d'un nez que Tagliacozzi avait fait à un homme , avait, osé entreprendre cette opération sur une
3o jeune fille à laquelle un soldat avait coupé le nez, et que le succès fut si complet que onze années plus tard on pouvait à peine distinguer la cicatrice. Fabrice ajoute seulement que,' dans les saisons froides, il bleuissait un peu, mais que cependant il jouissait d'une sensibilité qui ne le cédait en rien à celle des parties voisines.
Cortesi, collègue de Taglicaozzi, Thomas H syens, Schenck de Graffenberg, Bauhin et plusieurs autres encore figurent parmi les plus chauds partisans delà méthode dont il s'agit. . . .
Amb. Paré, le plus célèbre des chirurgiens de cette période, à l'article ayant pour titre : Moyen de contrefaire un nez par artifice ,Iiv. 23, p. 574, tout en rapportant l'histoire d'un gentilhomme nommé le cadet de Saint-Thoàn qui, ayant perdu son nez, et fatigué de servir de risée à ceux qui le voyaient, alla s'en faire faire un en Italie, Paré, disons-nous, n'en blâma pas moins la restauration nasale ; écoutons-le plutôt lui-même dans son simple et précis jargon: « Telle chose n'est impossible; toutefois » me semble fort difficile et onéreuse au malade » tant pour la peine de tenir la teste liée long- » temps auec le bras, que pour la douleur des in- » cisions faictes aux parties saines, coupant et es- » leuant portion de la chair du bras pour former » le nez : joinct aussi qu'icelle chair n'est de telle » température ny semblable à celle du nez, et pa - » reillement estant agglutinée et reprise, ne peut « iamais estre de telle figure et couleur que celle
3i » qui estait auparavant à la portion du nez perdu. » Il est probable que c'est du procédé de Tagliacozzi que Paré a voulu parler, malgré qu'il ne le nomme pas; dans tous les cas. il en avait une bien fausse idée, puisqu'il parle de nez enfoncé au milieu du muscle biceps. Il se prononce aussi contre la possibilité de faire reprendre un nez entièrement coupé.
Au dix-septième livre, p. 3ç)5, Paré assuré qu'un homme digne d'être cru lui a rapporté qu'une princesse, ayant fait arracher une dent s'en fit remettre immédiatement une autre d'une sienne dairïoiseïïe, et qu'elle se consolida parfaitement* Il ne connaît pas du reste d'autre moyen de l'aire disparaître la difformité qui résulte de la perte de l'oreille ou des lèvres qu'en employant des moyens mécaniques en métal ou en cuir bouilli.
Franco ^ qui vivait de son temps, n'a fait que répéter la description du procédé de Gelse , à cela près qu'il faisait l'incision en croissant en dedans de la peau au lieu de la faire en dehors. Cette modification se réfute d'elle-même : il ne dit rien du reste de la restauration nasale : il rapporte seulement au chap. cxxii, page 462, un cas très-remarquable de perte entière de la joue, à la suite d'une gangrène, et il assure, à l'aide de dissections habiles, être parvenu à combler ce déficit : cependant ce n'est pas de l'autoplastie proprement dite qu'il a fait; car, à en juger par la description fort obscure qu'il en donne, il ne fit qu'aviver et rapprocher les parties; Tou-
jours est-il que le malade fut guéri de sa difformité, qu'il ne perdit plus sa salive, et, comme le dit Franco : Auoyt outre cela recouurê Vaissance de manger aussi à son aise qu'il eut point auparauant.
V an Helmonty Campanella et Digby •, ces partisans intrépides du magnétisme et de la sympathie dans les plaies de toute nature disent tant de niaiseries sur la restauration nasale qu'ils méritent à peine d'être cités. Pour en donner une idée, je ne saurais pourtant résister au désir de rapporter, entre autres, un exemple tiré du premier de ces auteurs. Il dit très-sérieusement ( De mag. vulne. eurationne, contra opinionem Roberti^ etc. p. 27 ). « Saltem hocce omni Satanée illusione carebat. » Bruxellensis quidam in pugnâ nasum amisit ; » adivit chirurgum ut nasum prsestolaretur et cùm in- » cisionembrachii suitimeret, bajulum ad hoc con- » duxit. Mox tredecim circiter menses a reditu » in patriam repente nasus institius friguitetabindè » aliquot diebus putrilagine cecidit cujus : rei ino- » pinum casum investigantibus inventum fuit , co- » dem forte momento quo nasus friguit expirasse » bajulum.