‹ De l'autorité de Rabelais dans la révolution présente et dans la constitution civile du clergé;Chapitre 11 sur 67 · I. Papillons · texte numérisé non relu

I. Papillons

Sur la fin de la cinquième année, Grand-Gousier alla voir son fils chez ses gouvernantes. « Là, il fut réjoui comme un tel père pouvoit être voyant un sien tel enfant; et, le baisant et accolant, l'interrogeoit de petits propos puériles en diverses sortes ; et but d'autant avec lui et ses gouvernantes, auxquelles il demandoit entr'autres choses si elles l'avoient tenu blanc et net. »

Le petit Gargantua prend la parole, et répond que dans tout le pays il n'y a garçon plus net que lui; et la preuve qu'il en donne, c'est que par longue et curieuse expérience il a inventé une manière de... Mais ne dois-je pas craindre de choquer ici le goût trop délicat de mes lecteurs ? Non. Dans un livre philosophique on ne doit point s'arrêter à ces minuties : le désir d'être utile excuse tout. Il avoit donc inventé une manière de se torcher le cul: c'étoit d'employer à cet usage un oison avec son duvet.

Les raisons qu'il en donne et la belle dissertation qu'il fait là-dessus seroient ici fort inutiles ; mais ce qui ne l'est pas, c'est de voir la conséquence paternelle que Grand-Gousier tire de cet entretien.

Philippe, roi de Macédoine, dit-il aux gouvernantes, reconnut le bon sens de son fils Alexandre à le voir manier habilement et dompter un cheval

robuste et fougueux ; c'est ce qui l'engagea à lui donner pour précepteur Aristote, le premier des philosophes de la Grèce. « Mais je vous dis qu'en ce seul propos je connois que l'entendement de mon fils Gargantua participe de quelque divinité, tant je le vois aigu, subtil, profond et serein, et parviendra à degré souverain de sapience s'il est bien institué. »

Il cherche donc un savant pour l'endoctriner. On lui enseigne un grand docteur sophiste, qui apprend à Gargantua son alphabet, si bien qu'il le disoit par cœur à rebours; il lui fait ensuite lire trois ou quatre bouquins inutiles et pédantesques, inconnus aujourd'hui, et dès ce tems-là fort dignes de l'être ; vient ensuite une bordée d'autres auteurs encore plus obscurs, dont les noms ridicules sont en partie de l'invention de Rabelais et n'annoncent que sotise et inutilité.

Au milieu de cette belle instruction, le pédant meurt; un autre lui succède, vieux tousseux, dit Rabelais, nommé maître Jobelîn Bridé, lequel suit les mêmes erremens et ne farcit la tête de son élevé que de telles et semblables lectures. « A tant son père apperçut que vraiment il étudioit trèsbien et y mettoit tout son tems; toutefois, qu'en rien ne profitoit, et, qui pis est, en devenoit fouj niais, tout rêveur et rassoté. »

Il consulte un homme sage, qui lui dit qu'il vaudroit mieux ne rien apprendre que tels livres sous tels précepteurs. Cet homme fait voir au roi un jeune page élevé par de meilleurs maîtres. Le page adresse à Gargantua un discours plein de grâce, de politesse et de bon sens. « Mais toute la contenance de Gargantua fut qu'il se prit à pleurer comme une vache, et se cachoit le visage de son bonnet, et ne fut possible de tirer de lui une parole, non plus qu'un pet d'un âne mort. »

Lecteur, ne vous scandalisez pas de cette polissonnerie; attachez-vous au sens de cette petite scène allégorique. Rappelez-vous combien de princes, nés peut-être avec de l'esprit naturel, sont devenus incapables de la moindre réponse par l'éducation niaise et insignifiante qu'ils ont reçue; rappelez-vous ce trait du duc de Befry, à la séance du Parlement pour sa renonciation à la couronne d'Espagne.

Le premi er président lui adressa un compliment. Le prince avoit appris une réponse de six lignes; il dit et répéta plusieurs fois : Monsieur i.. sans pouvoir aller plus loin. Le premier président attendit le peu de tems qu'auroient pu durer deux phrases, et s'inclina profondément, comme si la réponse eût été finie. Ce prince, affligé du déconcertement où il s'étoit trouvé, ne levoit pas les

yeux, et garda un silence morne jusqu^à Versailles. Pour l'achever, une princesse de Montauban vient au-devant de lui à son arrivée, et le félicite impudemment sur son éloquence. Le prince, n'y pouvant plus tenir, s'échappe brusquement, et, lorsqu'il est en liberté, il s'abandonne aux larmes et aux cris. Il s'emporte contre son gouverneur, qu'il accuse de sa mauvaise éducation. « On n'a cherché qu'à m'abrutir, s'écrioit-il en sanglotant; on y a réussi : on m'a rendu incapable de tout. » Cet état violent dura deux heures. (Mém. de Duclos, tome !•'.) N'est-ce pas là précisément la scène du fils de Grand-Gousier?

Page 1