CHAPITRE XII
De la Chambre des Comptes.
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oici encore une cour souveraine accom- 'modée de main d'ami. Pour faire vérifier les comptes du trésor royal, des trésoriers et des comptables de toute espèce, il avoit bien fallu établir un tribunal suprême, donner à ses membres des privilèges, alors très-honorables, et des fonaions très-lucratives. Bonne partie des sommes dont on comptoit restoit souvent pour frais de Pexamen du compte et des longs procès qui sui voient quelquefois cet examen. L'imagination fertile de Rabelais changea facilement ce tribunal en pressoir, et les affaires qu'on y ponoit en grappes, qui n'en ressortoient que pressurées et sucées à profit de ménage.
Echappés avec peine à l'isle maudite de Con^ demnaiion, les voyageurs en apperçoivent une autre dans laquelle ils sont introduits par un
homme bizarrement accoutré (qui représente un procureur de la chambre), et qui s'appelle Gagnçbeaucoup. Ils apprennent de lui que cette isle est celle des Apédeftes, c'est-à-dire des non-lettrés. Je vous prie, beau sire, dit Panurge, menez-nous à ces non-lettrés : car, nous venons du pays des savans, oti je n'ai gueres gagné. Ainsi devisant, ils arrivèrent en l'isle.
a Pantagruel fut en grande admiration de la structure de la demeure et habitation des gens du pays : car ils demeurent en un grand pressoir, auquel on monte près de cinquante degrés; et, avant que d'entrer au maître pressoir (car il y en a de petits, grands, secrets, moyens, et de toutes sortes), vous passez par un grand péristile, où vous voyez en paysage les ruines presque de tout le monde, tant de potences, de grands larrons, tant de gibets, de questions, que cela nous fit peur. »
Leur guide les mené d'abord à un petit pressoir, qui est la buvette, où ils font très-bonne chère, et et d'où ils montent au grand pressoir. « Quand nous y fûmes, nous avisâmes vingt ou vingt-cinq gros pendards à l'entour d'un grand bureau tout habillé de verd, qui s'entre-regardoient, ayant les mains longues comme jambes de grues, et les ongles de deux pieds pour le moins, car il leur est défendu de les rogner jamais; de sorte qu'elles
leur déviennent croches comme crampons et crocs de bateliers.
« Sur Pheure fut amenée une grosse grappe de vignes qu^on vendange en ce pays-là, du plant de l'extraordinaire, qui souvent pend à Téchalas'. Sitôt que la grappe fut là, ils la mirent au pressoir, et il n^ eut grain dont chacun ne pressurât de rhuile d'or, tant que la pauvre grappe fut rapportée si sèche et épluchée qu'il n'y avoit plus jus ni liqueur du monde. Or nous contoit Gagne-beaucoup qu'ils n'ont pas souvent ces grosses-là, mais qu'ils en ont toujours d'autres sur le pressoir.
« Mais, mon compère, dît Panurge, en ont-ils de beaucoup de plants ? — Oui, dit Gagne-beaucoup. Voyez-vous bien là cette petite qu'on s'en va remettre au pressoir? C'est celle du plant des décimes : ils en tirèrent déjà l'autre jour jusques au pressurage, mais l'huile sentoit le coffre au prêtre*, et messieurs n'y trouvèrent pasgrand'chose. — Pourquoi donc, dit Pantagruel, la remettent-ils au pressoir? — Pour voir, dit Gagne-beaucoup, s'il n'y a point quelque omission de jus ou recette dans le
1. Provenant de la confiscation des biens de ceux qui sont condamnés à être pendus pour malversations dans Textraordinaire des guerres. (Note du commentateur,)
2. Coffre toujours fermé , ou que Ton ouvre le moins qu'on peut. (Idem.)
marc. — Eh ! dit frère Jean, appelez-vous ces genslà îgnorans et non-lettrés? Comment, diable! ils tireroient de l'huile d'un mur. — Aussi font-ils, dit Gagne-beaucoup : car souvent ils mettent au pressoir des châteaux, des parcs, des forêts, et de tout en tirent Por potable. — Vous voulez dire portable? dit Epistemon. — Je dis potable, dit Gagne-beaucoup, car Ton en boit céans maintes bouteilles. Il y en a tant de plants que Ton n'en sait le nombre.
« Passez )usques-ici, et voyez dans ce courtil ; en voilà plus de mille qui n'attendent que l'heure d'être pressurés ; en voilà du plant général ; voilà du particulier, des fortifications, des emprunts, des dons, des casuels, des domaines, des menusplaisirs, des posties, des offrandes, de la maison. — Et qui est cette grosse-là, à qui toutes ces petites sont à Tenviron? — C'est, dit Gagne-beaucoup, de l'épargne « , qui est le meilleur plant de tout le pays. Quant on en pressure de ce plant, six mois après il n'y a pas un de messieurs qui ne s'en sente.
a Quand ces messieurs furent levés, Pantagruel pria Gagne-beaucoup qu'il nous menât en ce grand pressoir, ce qu'il fit volontiers. Sitôt que nous
1. On nommoit alors ainsi le trésor royal^^sans doute par antiphrase.
fûmes entrés, Epistemon, qui entendoit toutes les langues, commença à montrer à Pantagruel les devises du pressoir, qui étoit grand et beau, fait, à ce que nous dit Gagne-beaucoup , du bois de la croix > : car sur chaque ustensile étoients écrits les noms de chaque chose en langue du pays. La vis du pressoir s^appelloit recette; la^ met, dépense; Fécrou, état; le tesson, deniers comptés et nonreçus; les fûts, souffrance; les béliers, radietur; les jumelles, recuperetur^ ; les cuves, plus- valeurs ; les ansées, rôles; les fouloirs, acquits; les hottes, validation; les portoirs, ordonnance valable; les seilles, le pouvoir; l'entonnoir, le quittus. — Mais pourquoi, dit Panurge, appelle-t-on ces gens-ci ignorans? — Parce que, dit Gagne-beaucoup, ils ne sont et ne doivent nullement être clercs, et que céans, par leur ordonnance, tout se doit manier par ignorance, et n'y doit avoir raison, sinon que messieurs Pont dit, messieurs le veulent, messieurs l'ont ordonné.
« De là pour nous mener par mille petits pres-