CHAPITRE VII
Du sort des héros dans l'autre monde, et des métamorphoses politiques.
E chapitre paroît d'une folie tout-à-fait extravagante. Les sages y trouveront cependant quelque chose de philosophique, et verront peut-être dans ces métamorphoses des prédictions accomplies. Quant aux applications particulières, cela ne me regarde pas. Je citerai le texte pur de Rabelais; je n'y ajouterai ni un mot ni une réflexion. Ceux à qui cela déplaira n'auront, comme ils vont le voir, qu'à se faire couper la tête et s'aller plaindre à lui dans l'autre monde.
Dans la guerre que Pantagruel, fils de Gargantua, eut à soutenir contre les Dipsodes, Epistemon son gouverneur eut la tête coupée; mais Panurge la lui rajusta très bien, et il ne resta mort que quelques heures. « Là, il commença à parler, disant qu'il avoit vu les diables, avoit parlé à Lucifer fa-
miliérement, et fait grande chère en enfer, et par les champs Élysées, et assuroit devant tous que les diables étoient bons compagnons.
« Au regard des damnés, il dit qu'il étoit bien marri de ce que Panurge l'avoit sitôt rappelle à la vie : «Car je prenois, dit-il, un singulier passe-tems à les voir. — Gomment? dit Pantagruel. — On les traite, dit Epistemon, si mal que vous penseriez; mais leur état est changé en étrange façon : car je vis Alexandre le Grand qui rapetassoit de vieilles chciusses, et ainsi gagnoit sa pauvre vie; Xerxès crioit de la moutarde; Romulus étoit saulnier; Gyrus, vacher; Thémistocles, verrier; Priam vendoit de vieux drapeaux. Tous les chevaliers de la Table ronde étoient pauvres gagne-deniers, tirant la rame pour passer les rivières de Cocyte, Phlégéton, Styx, Achéron et Léthé, quand messieurs les diables se veulent ébattre sur Peau, comme font les bateliers de Lyon et les gondoliers de Venise; mais pour chaque passade ils n'en ont qu'une nazarde, et sur le soir quelque morceau de piain moisi. Trajan étoit pêcheur de. grenouilles; Hector étoit fripessauce; Achilles, botteleurde foin; Néron étoit vielleux, et Fierabras, son valet, gui lui faisoit mille maux, et lui faisoit manger du pain bis et boire du vin poussé : lui mangeoit et buvoit du meilleur.
« Le pape Jules étoît crieur de petits pâtés; le pape Bonîface VIII, écumeur dé marmites; le pape Alexandre VI, preneur de rats, etc., etc.
a En cette façon, ceux qui avoient été gros seigneurs en ce monde-ci gagnoient leur pauvre, méchante et paillarde vie là-bas. Au contraire, les philosophes, et ceux qui avoient été indîgens en ce inonde, de par-delà étoient gros seigneurs à leur tour. Je vis Diogène qui se prélassoit en magnificence, avec une grande robe de pourpre et un sceptre en sa dextre » , et faisoit enrager Alexandre le Grand quand il n^avoit pas bien rapetassé ses chausses, et le payoit à grands coups de bâton. Je vis Epictete vêtu galamment à lafrançoise, sous une belle ramée, avec force demoiselles, se rigolant, buvant, dansant, faisant grand^chere, et auprès de lui force écus au soleil ^.
«c Cyrus vint lui demander un denier en l'honneur de Mercure , pour acheter un peu d'oignon