LE NÉO-PROTESTANTISME DES ADVERSAIRES LIBÉRAUX DE
Opinion de lord Macaulay sur la perpétuité de l'Église catholique.
— Origine de ce livre. — Un nouvel essai apologétique sur le protestantisme. — Caractère vague de ce néo-protestantisme.
— Ses moyens stratégiques contre l'Église catholique. — Conséquence de la méthode de Buckle appliquée à la théologie. — La thèse de M. de Laveleye est fausse à priori. — Il ne commence pas par la démonstration de la vérité de ses principes. — Il ne fait de la question religieuse que l'objet d'une étude d'économie sociale. — Il ne tient aucun compte des travaux des savants catholiques de notre siècle. — But de ce livre.
«.D'où vient, écrivait, il y a trente-cinq ans, un des historiens protestants les plus célèbres de notre siècle, d'où vient que le protestantisme a réalisé tant
de choses et ne produit plus rien? Comment se faitil que l'Église de Rome, après avoir perdu une grande partie de l'Europe, non-seulement a cessé de perdre, mais actuellement a regagné presque la moitié de ce qu'elle avait perdu? Questions certainement très- curieuses et très-importantes à étudier et sur lesquelles le professeur Ranke a jeté beaucoup plus de lumière qu'aucun de ceux qui avaient écrit avant lui sur ce sujet.
» Il n'y a pas, et il n'y eut jamais sur cette terre, une œuvre de politique humaine aussi digne d'examen que l'Église catholique romaine. L'histoire de cette Église est le trait d'union des deux grands âges de la civilisation humaine : aucune institution n'est restée debout, si ce n'est l'Église catholique, qui reporte l'esprit en arrière jusqu'aux temps où la fumée des sacrifices s'élevait du Panthéon et où les girafes et les tigres bondissaient dans l'amphithéâtre Flavien. Les plus fières maisons royales semblent dater d'hier, quand on les compare avec la lignée des souverains pontifes, dont nous pouvons dénombrer la série non interrompue depuis le pape
qui sacra Napoléon au xix° siècle jusqu'au pape qui couronna Pépin au v;ne; et cependant, bien au-delà du siècle de Pépin, cette auguste dynastie remonte jusqu'au crépuscule des temps fabuleux. La république de Venise est l'institution qui lui ressemble le plus par l'antiquité; mais combien elle paraît moderne, quand on la compare à la papauté : la république de Venise n'est plus, et la papauté est debout. La papauté est debout, non comme une ruine, non comme un vestige de l'antiquité, mais pleine dévie et de vigoureuse jeunesse. L'Église catholique continue à envoyer jusqu'aux extrémités de la terre des missionnaires aussi zélés que ceux qui ont débarqué avec Augustin sur la côte de Kent, et elle affronte l'hostilité des rois de nos jours avec le même esprit qu'elle opposait à Attila. Le nombre de ses enfants est plus grand qu'à aucune autre époque, ses acquisitions dans le Nouveau-Monde ont plus que compensé les pertes qu'elle avait essuyées dans l'Ancien. Son ascendant spirituel s'étend sur de vastes contrées, situées entre les plaines du Missouri et le cap Horn, contrées qui dans un siècle contiendront probable-
mont une population aussi nombreuse que celle de toute l'Europe actuelle. Le nombre des membres de la communion catholique n'est certainement pas inférieur à cent cinquante millions, tandis qu'il serait difficile d'évaluer la somme des chrétiens de toutes les autres sectes au chiffre de 120 millions. Nous n'apercevons aucun signe indiquant que le terme de sa longue domination approche. Elle a vu le commencement de tous les gouvernements et de tous les établissements ecclésiastiques qui existent maintenant dans le monde, et nous ne sommes pas assurés qu'elle n'est pas destinée à voir leur fin à tous. Elle était grande et respectée, avant que le Saxon mît le pied sur le sol de la Bretagne, avant que le Franc eût passé le Rhin, quand l'éloquence grecque était encore florissante à Antioche, quand les idoles étaient encore adorées dans le temple de la 3Iecque, et elle pourra encore exister dans son antique vigueur quand quelque voyageur de la Nouvelle- Zélande viendra, au milieu d'une vaste solitude, s'appuyer contre une arche brisée de London Bridge, pour dessiner les ruines de S'-Paul.
» Nous entendons dire souvent que le monde devient de plus en plus éclairé et que ses lumières doivent être favorables au protestantisme et défavorables au catholicisme. Nous voudrions pouvoir penser ainsi; mais nous avons de puissants motifs pour douter qu'une telle attente soit fondée en raison. Nous savons que, durant les 2o0 dernières années, l'esprit humain a été actif au plus haut degré, qu'il a avancé à pas de géants dans toutes les branches de la philosophie naturelle, qu'il a réalisé d'innombrables inventions tendant à perfectionner le confort de la vie, que la médecine, la chirurgie, la chimie, la science de l'ingénieur ont fait de grands progrès, que l'art de gouverner, la police et la législation ont été améliorés, moins cependant que les sciences physiques ; et pourtant, nous voyons que durant ces 250 années le protestantisme n'a pas fait de conquêtes dignes de mention. Que dis-je, nous pensons que s'il va eu un changement dans le monde, ce changement a eu lieu en général en faveur de l'Église de Rome. Et nous ne pouvons avoir l'assurance que le progrès delà science sera
nécessairement fatal à un système, qui, pour tout dire, a affermi ses fondements, en dépit des immenses progrès réalisés par la race humaine dans toutes les sciences depuis le règne d'Elisabeth. »
Qui d'entre vous, lecteurs, n'a pas reconnu l'auteur de cette page magistrale, dont je ne suis que l'inhabile traducteur (1)? Lord Macaulay était né et il est mort protestant., mais son érudition profonde l'avait préservé de l'esprit de dénigrement, et sa science loyale l'avait porté à une hauteur où l'on rencontre souvent la foi, jamais la haine. Le livre de M. de Rankeet YEssai de lord Macaulay nous revenaient en mémoire, en lisant une réimpression fran-
(1) Critical and Historical Essays, contributed to the Edinburg Revient, éd. Tauchnitz, 1850, T. IV, p. 93 et sq. Art. d'oc t. 1840. — Cet essai est une a recension » de Y Histoire delà Papauté pendant les xvr et xyii siècles par M. L. de Ranke, de Berlin.
çaisc de l'article publié récemment, dans un recueil périodique belge, par M. E. de Laveleye, professeur d'économie politique à l'Université de l'État, à Liège.
Dans la Revue de Belgique, cet article est intitulé: le protestantisme et le catholicisme dans leurs rapports avec la liberté et la prospérité des peuples. Pleins de reconnaissance envers l'auteur pour ses intéressants et instructifs écrits sur l'économie rurale, nous avions déjà oublié, comme le petit cercle des lecteurs belges, ses accusations banales que, sous une autre forme, colportaient déjà certains contemporains de S[ Augustin (1) etde Julien l'Apostat (2), lorsque nous avons vu paraître à la fois trois traductions étrangères de ce mince opuscule. 31. Gladstone, l'anglican, l'homme aux bévues théologiques, a enrichi la traduction anglaise d'une
(1) Yoy. Klée, Histoire des Dogmes, T. I, p. "j et Sq.
(•2) Les œuvres de l'empereur Julien, publiées par E. Tal'not (Paris 1863, chez Pion), sont une mine féconde pour ceux qui veulent exploiter ce sujet.
lettre à l'auteur : cette préface, dit la Saturday
Review, n'ajoute pas beaucoup au mérite de l'ouvrage. M. Bluntschli, le plénipotentiaire allemand aux conférences de Bruxelles et l'un des professeurs du Protestantenverein, convent prussien des protestants désunis, a écrit pour l'édition allemande une introduction superficielle qui indique un homme sûr de son public. Enfin M. de Savornin-Lohman, un Néerlandais orthodoxe, n'a pas craint de présenter cette négation de l'église catholique à ses coreligionnaires en Hollande. Puisque des hommes aussi renommés se font les parrains de l'écrit de M. de Laveleye, relisons-le ensemble et voyons s'il mérite les honneurs douteux de ce petit tapage. L'édition française, revue et corrigée adusum Delphini, a été publiée, à Paris, par « quelques Français », sous un autre titre : de l'Avenir des peuples catholiques. Ces « quelques français » anonymes cherchent évidemment à arrêter leur patrie sur la pente de la décadence où la France glisse lentement mais sûrement depuis Hugues Capet. Ce patriotisme peut paraître extraordinaire. Il ne l'est pas autant que la préface
qu'ils ont jetée à la tète de la brochure de M. de Laveleye; je dis jetée, parce que cette préface ressemble à un pavé :
i Les paroles de M. de Laveleye sont sérieuses, mais elles sont étrangères à l'esprit de parti, car elles viennent d'un savant dont les ouvrages font autorité. S'il juge avec sévérité VUltramontanisme, le déclarant un danger social, on se souviendra que ce n'est pas sous l'influence d'une haine sectaire, il est catholique ; s'il a marqué d'une main courageuse les faiblesses et les fautes des hommes de la République, on ne l'accusera point d'étroitesse ou de reaction, il est un des chefs les plus estimés et les plus honorés du parti libéral en Belgique. Pour juger les hommes et les choses de ce temps, il faut savoir rechercher la vérité dans un esprit de véritable indépendance. C'est la le noble exemple que M. de Laveleye a donné; il méritait d'être signalé; il mérite plus encore d'être suivi, i
M. de Laveleye, doué de qualités estimables, semble avoir été entraîné dans la voie de l'erreur par une sorte de désespoir, résultat d'une faiblesse de caractère ou d'une force intellectuelle qui n'a pas su se dominer elle-même. Nous ne voudrions rien dire de blessant à un écrivain belge aussi distingué, mais
il use si largement du droit d'écrire, qu'il nous permettra de répondre sans détour à ses trop zélés amis : les paroles de M. de Laveleye sont si sérieusement dictées par l'esprit de parti qu'elles n'ont plus rien de commun avec la science; son esprit n'est plus indépendant, car il écrit sous l'influence d'une colère de sectaire; il n'est plus catholique; il n'est pas même protestant ; il est libéral; sans le vouloir peutêtre, il relève de cette secte orgueilleuse de rationalistes subjectifs, qui admettent dédaigneusement toutes les religions et n'en professent aucune, qui au besoin, « dans l'intérêt du peuple », protègent même tous les cultes imaginables, sauf un seul, le culte de l'Église universelle, et qui planent, comme l'ange déchu de Mil ton, sur l'océan des erreurs religieuses, en jetant un défi au soleil, la lumière du monde : ô soleil, je te hais !
Voici dans toute sa nudité la thèse de M. de Laveleye. Les races dites latines sont dans une évidente décadence; l'avenir du monde appartient à la race germanique et à la race slave. Les Français, les Espagnols, les Italiens, tous les Latins en un mot,
sauf peut-être les Genevois ex stirpe Carteret et les Xîmois de l'école de M. Reville, sont abâtardis ; les Prussiens, les Russes et peut-être les Anglo-Saxons (ils sont encore trop catholiques) sont en train de rajeunir le monde. Comment expliquer un pareil phénomène? La réponse pas plus que la question n'embarrasse M. de Laveleye. Faites bien attention : les races latines sont atteintes de « cupertinage », comme écrivait)!. Prévot-Paradol, ce spirituel professeur du Journal des Débats, passé ensuite au bonapartisme pour une ambassade à Washington, où il se suicida; les nations qui se négligent se couvrent de moines (1), ainsi que s'exprimait un autre aimable professeur de la même école, M. Geruzet; toutes les races latines, sauf celle des libéraux de Genève, ont le virus catholique dans le sang. Voilà
(1) Ces pensées sont extraites de l'opuscule de M. de Laveleye. Le « cupertinage » est une fine allusion à l'office de S. Joseph Copertino, introduit en France avec la liturgie romaine. Il y eut a ce sujet, dans les régions des gens de lettres, une polémique où ce mot joua un grand rôle, moins grand cependant que la plume formidable de M. L. Veuillot, qui administra à ses contradicteurs des estafilades devenues légendaires dans le journalisme français.
pourquoi elle sont toutes corrompues, physiquement et moralement, et cette corruption les condamne à une incurable maladie. Les races germaniques, au contraire, sont presque entièrement protestantes : or, le protestantisme a seul les paroles de la vie éternelle et des promesses d'immortalité ; voilà pourquoi ces races grandissent, prospèrent, s'enrichissent et traverseront les temps sur les ailes de la religion et de la pureté jusqu'à la consommation des siècles. Des races slaves, on en parle discrètement: le paradoxe eût été par trop violent et il aurait trop offusqué, maintenant, le public habituel de 31. de Laveleye.
Afin qu'on ne m'accuse pas de travestir la pensée du professeur de Liège, je reproduirai ici l'analyse qu'en a donnée dans la Saturday Review une plume amie et enthousiaste et qu'une autre plume fidèle a traduite pour VËcho du Parlement :
« Cotte brochure vient d'être traduite en anglais, avec une préface de M. Gladstone. La préface n'ajoutera pas beaucoup au mérite de l'ouvrage, mais elle aidera a le répandre en Angleterre. Indépendamment de ce secours, il plairait aux Anglais, car il
montre l'immense supériorité du protestantisme sur la religion rivale, et la supériorité des protestants sur les catholiques dans le domaine de la richesse, de la liberté et du bonheur. Ceci est pour nous de l'histoire ancienne, mais les vieilles histoires sont souvent vraies, et pour la majorité des Anglais, il est également vrai et consolant que les avantages terrestres et spirituels sont du côté du protestantisme. M. de Laveleye fait voir que le principal vice du catholicisme est de corrompre ses adversaires et de les conduire par le désespoir à la révolution. Ils échappent rarement a l'influence indirecte de la doctrine dans laquelle ils ont été élevés, et sont aussi certains de leurs droits, aussi décidés à écraser ceux qui les combattent, aussi disposés à abuser du pouvoir quand ils le possèdent, qu'aucune faction ecclésiastique. Ils n'ont rien de mieux a offrir au monde qu'une série de négations et une horreur générale de la piété. Or, comme le dit avec raison M. de Laveleye, l'homme ne peut vivre sans religion. La conclusion de M. de Laveleye est des plus tristes. Le lecteur s'imagine naturel* lement que tous ces éloges du protestantisme, cette insistance sur la nécessité de la foi, vont aboutir à une exhortation aux Belges de se convertir et de se faire protestants. Mais il n'en est pas même question dans la brochure. M. de Laveleye discute les mérites relatifs du protestantisme et du catholicisme, comme il discuterait la grandeur relative de deux planètes. Il y eut un temps où bien des pays catholiques et particulièrement laFrance auraient pu se faire protestants, mais ils ont laissé échapper l'occasion et,
comme le dit M. de Laveleye, ils ne sauraient la ressaisir. Les pays catholiques sont destinés, lui semble-t-il, ii rester éternellement la proie alternative du despotisme ecclésiastique et révolutionnaire, mais ils ne sont pas destinés a devenir protestants. En un mot, ils croient trop ou trop peu, et, par cela même, le protestantisme n'est pas fait pour eux. Le protestantisme est le grand chemin du bonheur, mais il est fermé a tous ceux dont les princes ont pris une certaine attitude au xvie siècle. Il y a beaucoup plus de vérité dans ce raisonnement que les protestants eux-mêmes ne le pensent, mais il est impossible de déterminer la vérité exacte de cette thèse et les restrictions qu'elle comporte, sans entrer dans le domaine de la théologie. Dans la sphère politique, toutefois, il faut plaindre le Belge, témoin des discordes qui déchirent son pays, prévoyant des jours plus sombres, et pénétré de cette désolante conviction que la seule voie de salut qui existe pour ses compatriotes leur a été fermée par l'aveuglement de leurs ancêtres »
Tout en remerciant l'écrivain anglais, qui s'intéresse avec tant de sincérité a la santé morale des catholiques belges, rendons-lui cette justice : il a bien saisi la pensée «salutaire» de notre charitable compatriote qui ne cesse de nous décriera l'étranger. Déjà l'année dernière, il avait envoyé à la
Fortnightly Review un article anti-constitutionnel, intitulé dans la traduction française, le parti clérical en Belgique.: c'est un portrait de fantaisie, dans lequel il fait grimacer les catholiques Belges. L'article est orné d'une statistiquedes associations religieuses de la Belgique, où les chiffres sont groupés avec l'art qui convient pour exciter les passions brutales de la « vile multitude ». Cette œuvre a été tirée à 14,000 exemplaires, destinés à être distribués « gratuitement » aux membres des associations libérales de notre pays.
Quel est le protestantisme que prêche ou se laisse prêcher M. de Laveleye? Est-ce celui de Henri VIII, celui de Luther, celui de Calvin, celui de Zwïngle ou celui de Knox? Est-il Quaker, puritain, presbytérien, baptiste? Le Dieu qu'il adore positivement, est-ce celui de M. Sydow de Berlin ou le « Dieu bateleur » de 31. Guizot jugé par 31. Thiers? Le christianisme qu'il recommande, est-ce celui du D1 Colenso ou celui du D1' Bunsen, le piétisme de 31. de Gerlach ou le puseyisme de la haute Église Anglicane, le protestantisme libéral de 31. de Pressensé ou le
libéralisme protestant de M. Bluntschli, la statolatrie calviniste de M. Carteret ou le Luthéranisme hégélien de M. de Bismarck? M. de Laveleye a oublié de nous le dire. Cet oubli peut constituer une habileté de polémiste à l'usage du public pour lequel il écrit; mais il révèle une faiblesse doctrinale et une impuissance religieuse, qu'il nous plaît de signaler. Si, pour être chrétien, il suffit de rejeter le principe de l'autorité, c'est-à-dire, si l'on n'est véritablement chrétien qu'en dehors de l'Église catholique, apostolique et romaine, veuillez, de grâce, nous réciter votre credo, afin que nous puissions nous éclairer en comparant notre symbole au vôtre. La religion de l'avenir ne peut consister en une simple négation de l'Église catholique. Faites donc publiquement votre acte de foi. Votre interprétation de la Bible vous a-t-elle amené à professer le dogme de l'incarnation du Verbe, le mystère de la Sainte Trinité, croyez-vous à la résurrection deN.-S. Jésus-Christ, admettez-vous le surnaturel, comment priez-vous, avez-vous foi en la prière, croyez-vous au diable (question ridicule pour un « savant»), etc. etc.?
L'attitude de M. de Laveleye nous permet d'affirmer, que, sur toutes ces grandes choses, il n'a aucune certitude, et que, s'il en avait une, il n'oserait pas même l'avouer; car un tel aveu éloignerait immédiatement de lui presque tous ses admirateurs actuels. Il n'aurait plus pour lecteurs que MM. Gladstone, Bluntschli, de Savornin et que'ques gens de lettres curieux. En matière religieuse, il ne suffit pas de nier : il faut savoir avec une absolue certitude ce que l'on veut affirmer. La religion n'est pas une abstraction. Elle est positive, active, agissante, entourée d'un culte extérieur. Certes la raison subjective peut arriver à la conception philosophique de Dieu ; mais le Dieu vivant des chrétiens et le surnaturel de la doctrine chrétienne sont définis dans la Révélation. Que pense sur tout cela l'esprit indépendant de M. de Laveleye? Aussi longtemps qu'il ne nous aura pas exposé sa doctrine religieuse positive, nous ne croirons pas à sa sincérité, et tout ce qu'il pourra affirmer contre les catholiques n'aura que la valeur d'une animosité personnelle, trèslittéraire, très-élégante même, si vous voulez, mais
enfin d'une animosité, sans aucune signification logique ni portée scientifique.
• Au lieu de défendre l'Église catholique contre les attaques de M. de Laveleye, attaques vieilles comme l'existence de cette « mère toujours jeune et toujours ancienne », il nous serait doncbien facile de prendre l'offensive, a la manière des Prussiens, et de traiter a priori la thèse qu'il agite. Le protestantisme, dans ses cent manifestations diverses, depuis l'Église établie d'Angleterre et l'Église suédoise jusqu'au socinianisme et au christianisme platonique du professeur liégeois, représente-t-il véritablement la doctrine de Jésus-Christ? Si, en effet, chacun peut interpréter librement la Bible, logiquement, il pourra exister autant de religions différentes qu'il y a d'hommes sur la terre, c'est-à-dire, qu'unjour peutêtre il n'y aura plus aucune religion. Les églises protestantes portent donc en puissance la destruction radicale de la doctrine chrétienne. C'est pour ce motif que des hommes d'État comme M. Quinet,des philosophes comme M. Vacherot et des poètes comme M. Eug. Sue ont dit, avant M. de Laveleye (p. 27;:
« la tentative de détruire le catholicisme sans le remplacer n'atteint pas son but » ; et ces esprits superbes ont imaginé la perversion des masses catholiques aux protestantismes, quels qu'ils soient, pourvu que ceux-ci soient les complices du rationalisme subjectif contre l'Église universelle. Cela s'appelle vulgairement reculer pour mieux sauter ou « jeter un pont ». M. de Laveleye n'a pas l'audace de ces radicaux. Il semble même déconseiller l'abjuration aux catholiques. On dit qu'ailleurs il a été moins réservé sur ce sujet. Quoiqu'il en soit, ici, dans l'opuscule que nous étudions, il reste en proie à une sorte de désespoir, qui nous affligerait sincèrement, si nous ne le voyions s'en affranchir fréquemment pour lancer contre les coreligionnaires de sa jeunesse probablement pieuse les accusations les plus injustes. M. de Laveleye, qui ne nous a pas exposé son symbole protestant, ne nous a pas théologiquement démontré que le protestantisme dans sa forme générale, en tant que négation de l'Église universelle, est l'expression suprême et infaillible de la révélation chrétienne. Il cache le vide de ses
doctrines positives derrière une négation commode. Un homme de science n'agit pas ainsi, même quand il se fait le disciple de Buckle.
J'entends en effet quelques approbateurs de l'attitude de M. de Laveleye affirmer qu'il est un des plus brillants disciples de Buckle, que je n'ai pas lu dans l'original, je l'avoue humblement. Si je comprends bien les analyses qu'on a faites devant moi des écrits de ce publiciste, la méthode déductive, qui n'est pas nouvelle, en serait la base. J'admets volontiers cette méthode dans la pratique quotidienne de la politique positive, mais je ne saurais accepter un tel principe comme fondement logique de la philosophie. M. de Laveleye l'applique dans le développement du sujet qui nous occupe et il nous livre un argument de réfutation d'une invincible puissance : il expose avec une certaine jactance ce qu'il appelle les bienfaits du protestantisme qui aurait engendré des civilisations en comparaison desquelles l'influence sociale de l'Église universelle apparaîtrait dans une sorte d'incurable infériorité. Cette argumentation ne prouve rien, car elle prouve
trop. En effet, Athènes au temps du Périctès, Cartilage sous le gouvernement d'Annibal, Rome à l'époque de Virgile, L'Espagne sous les Califes arabes ont offert des «civilisations », qui, au point de vue humain, l'emportent de beaucoup en splendeur sur le lourd gouvernement de Frédéric I, douzième électeur de Brandebourg et premier roi en Prusse, sur le règne violent de Gustave-Adolphe de Suède, sur la rude présidence du président Jackson des États-Unis. A ce titre, le paganisme grec, phénicien ou romain et le mahométisme seraient infiniment supérieurs au protestantisme. Les derniers efforts de la philosophie allemande ont amené 31. de Hartmann, le penseur actuellement à la mode à Berlin, à faire cet aveu : le retour au paganisme est une conséquence de la philosophie de l'inconscient qui est celle de l'avenir. Et pourquoi pas? Considérez Eschyle, Euripide, Sophocle, Platon, Pindare, Aristophane, Démosthènes, Phidias, Praxitèle, le Parthénon, la Venus de M Ho, le Laocoon, etc. ; quels orateurs, quels poètes, quels philosophes, quels artistes, quelles œuvres! La Marche de Brandebourg, la ville de
Berne, la Suède, le territoire de Washington et même la cour de Georges I de Hanovre nous oifrentils un tel assemblage de poésie, de grâce, d'intelligence, de beauté, de raison naturelle? M. Théophile Gautier préférait Aspasie à toutes les matrones protestantes. Sur cent lecteurs qui approuveront l'opuscule de M. de Laveleye il n'y en a pas dix qui seront d'un autre avis que le spirituel païen de Lutèce. Au point de vue humain, y a-t-il un état protestant qui serait humilié, si on le comparait à Fétat de Rome au temps de Jules César? Mais direz-vous que les Latins de la Rome païenne avaient une telle supériorité politique, littéraire et économique, parce qu'ils n'étaient pas catholiques ? Non, ce serait absurde.
Nous ne pouvons pas prolonger cette discussion outre mesure. Cependant, avant de terminer notre réfutation a priori, il faut que M. de Laveleye nous permette encore de lui dire une autre vérité. Je suppose ce qui n'est pas : je suppose que toutes ses allégations soient exactes, que partout les protestantismes se montrent dans une radieuse supériorité et que l'infirmité organique et fatale des sociétés
catholiques, au point de vue politique, littéraire, économique, soit démontrée dans son opuscule. Qu'aura-t-il théologiquement prouvé? Rien.
Et quand l'autel brisé que la foule abandonne , S'écroulerait sur moi !.. temple que je chéris, Temple où j'ai tant reçu, temple où j'ai tout appris, J'embrasserais encore ta dernière colonne, Dussé-je être écrasé sous tes sacrés débris.
M. de Laveleye qui veut faire la leçon aux sociétés qui ont produit Charlemagne, Dante, S. Thomas d'Aquin, Christophe Colomb, S. Vincent de Paul et M. de Laveleye lui-même, leur contempteur, M. de Laveleye qui proclame ex cathedra des décrets infaillibles contre l'inévitable corruption du christianisme tel qu'il est pratiqué par les catholiques, M. de Laveleye ignore ou a oublié, au sein de la volupté intellectuelle dans laquelle il se laisse choir, les premiers rudiments de la doctrine chrétienne. Jésus-Christ n'est pas venu sur la terre pour sauver les sociétés politiques, pour les enrichir, pour leur apprendre à lire et à écrire, pour leur enseigner les
principes du libre-échange, pour les amener à découvrir les propriétés de la vapeur et de l'électricité, pour leur faire prendre goût aux belles-lettres. Il est né dans une étable, a été élevé dans un atelier, comme un ouvrier, est mort ignominieusement sur la croix pour le salut des âmes. J'épargnerai à un professeur d'économie politique un sermon sur ce sujet; mais qu'il ouvre une table de concordance biblique, et il trouvera dix pages de textes précis sur ce sujet. Telle est l'essence de la doctrine chrétienne : Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît, a dit le Fondateur de l'Église; et ce reste a été donné à tous les hommes de bonne volonté. La fin, le but de l'Incarnation de N.-S. J.-C. est surnaturelle. Jésus- Christ, dit avec sa lucidité habituelle un petit livre que nous n'étudions pas assez, le catéchisme, Jésus- Christ est venu « pour nous délivrer de l'esclavage du démon et de la mort éternelle (1). » Quand les
(1) Voy. S. Luc, V. 31, 52; IX, 56; XIX, 10. —5. Mathieu, IX. 15. — S. Marc, II. 17. — S. Paul, à Timothée I, lo. — S. Jean, X, 10; XII, 46, 47; etc.
âmes des citoyens, individuellement, sont sauvées, les empires que ceux-ci habitent sont sauvés aussi. En fait, il n'est pas, depuis dix-huit siècles, une seule société catholique qui se soit dissoute. Cependant, quand même une société, composée de catholiques fidèles, se dissoudrait ou, sans se dissoudre, végéterait sans atteindre au succès qu'affectionnent « les hommes du siècle», un pareil fait ne prouverait rien contre l'Église catholique, rien, rien ; car, encore un coup, le but de l'incarnation du Verbe de Dieu est surnaturel. S. Augustin qui avait vécu dans une société aussi raffinée que celles de MM. de Laveleye, Gladstone, Bluntschi etdeSavornin et qui se connaissait en philosophie et en « civilisation » autant que tous les professeurs de l'Europe actuelle, écrivait à un ami, pour le consoler de ses échecs dans le monde, ces paroles qui ont traversé les âges, comme une devise pour les catholiques : numquid christianus es ut in hoc seculo floreres? Est-ce que tu as été élevé à la dignité de chrétien pour réussir dans ce monde ? C'est la paraphase du texte de S. Luc (XVI, 8) : « les enfants du siècle sont plus
» prudents dans la conduite de leurs affaires que ne » le sont les enfants de lumière. » Et cet autre texte formidable de S. Luc, l'avez-vous jamais médité : « Croyez-vous que je sois venu pour apporter la paix 9 sur la terre? Non, je vous assure ; mais au con- » traire, la division; car désormais s'il se trouve » cinq personnes dans une maison, elle seront di- » visées les unes contres les autres, trois contre » deux et deux contre trois. » M. de Laveleye (p. 25) se moque agréablement, dans une intention que nous démasquerons plus loin, des « souverains pieux et bien confessés» (espèce trop rare aux xixe siècle); mais les gouvernements ne se confessent pas, et quand ils ont péché, ils doivent subir leur pénitence ici-bas. Lorsqu'un homme est pieux et bien confessé, c'est-à-dire sincèrement contrit, il fait tout ce qu'il doit pour être sauvé dans l'éternité, quand même, pendant les 25, 50 ou 75 misérables années de la vie terrestre, il n'aurait été ni lettré, ni économiste, ni riche, ni abonné à la Revue des Deux- Mondes; car, dit l'Ecclésiaste, « le savant meurt comme l'ignorant. » M. de Laveleye m'aurait dé-
montré l'impossible, c'est-à-dire, prouvé, comme deux et deux font quatre, que, tous les catholiques du monde sont, au point de vue politique, des gens naïfs ou sots, et que les protestants sont tous sans exception des politiciens transcendants, des économistes émiments, des littérateurs sans pareils et qu'ils deviendront tous millionnaires, M. de Laveleye m'aurait démontré tout cela, que, théoriquement, il ne m'aurait rien démontré, si ce n'est peut-être la fin des temps, où de tels événements doivent arriver, suivant les prophéties. En résumé, la possession et la pratique de la vérité chrétienne, dans sa pureté idéale, ne donnent pas, ipso facto, des avantages temporels de même degré : un mendiant peut être un Saint et un peuple de Saints n'a aucune promesse infaillible de félicité temporelle. La thèse de M. de Laveleye est donc a priori fausse.
Un savant chrétien, correspondant de l'institut de France et professeur d'économie politique, comme M. de Laveleye, me faisait dernièrement une remarque, dont la justesse est évidente. Les protestants et les libéraux se forment un certain idéal de la société
humaine ; et ils prouvent aisément que les états, créés à leur image, répondent à cet idéal. Quand les catholiques acceptent la question ainsi posée, ils donnent bénévolement dans un piège. Il faudrait donc commencer par établir quel doit être le véritable idéal de la société humaine, tant au point de vue économique qu'au point de vue politique; puis montrer la supériorité des institutions catholiques sur les protestantismes, pour la défense des libertés publiques et pour la garantie du bien-être national. M. de Laveleye, lui, n'a pas pris la peine de nous prouver logiquement la vérité de ses principes. Nous nous bornerons donc, nous, à proclamer ici la supériorité des nôtres, d'après les courtes, mais décisives considérations qui précèdent, en nous réservant de fortifier cette démonstration, chaque fois qu'il sera nécessaire de le faire dans l'intérêt de la discussion.
Une autre habileté des polémistes néo-protestants et des libéraux dans les discusions de ce genre, c'est de supprimer arbitrairement les différences que la nature a créées, différences de latitude, d'altitude,
de climat, différence de mœurs, différence de génie national, etc. Ils voudraient jeter tous les peuples dans le même moule, naturellement le moule libéral ou protestant. Cette conception de l'humanité est démentie par les faits ; elle tend à faire du monde un séjour mortellement ennuyeux, et à réduire l'esprit humain à une uniformité incolore et plate. Quand les polémistes auxquels je fais allusion affectent, comme M. de Laveleye, de ne pas partager cette erreur, ils donnent dans un autre excès : ils prétendent soumettre les nations « ondoyantes et diverses» à la tyrannie d'une règle exclusivement logique et ils donnent à l'homme pour fin terrestre la passion du confortable et la mission de s'enrichir; comme si le grand art de la vie ne consistait pas dans l'apprentissage du sacrifice, qui est la préparation a la mort. Je reconnais volontiers que M. de Laveleye, homme studieux et laborieux, a le sincère désir de s'élever au-dessus de la sphère étroite des intérêts sordides du monde; mais je constate ici que ses doctrines politiques et économiques, telles qu'elles se laissent deviner dans son opuscule, ne dépassent
pas le niveau de la philosophie de Bentham et d'Adam Smith.
Les réflexions que je viens d'exprimer suffisent, selon moi, pour ruiner dans sa base tout l'échafaudage des arguments « déductifs » de M. deLaveleye ; et je pourrais légitimement m 'arrêter ici, en négligeant de contester la série de faits qu'il avance plus ou moins arbitrairement, et en m 'abstenant de soumettre à une nouvelle discussion des arguments, ou plutôt des accusations, dont la plupart ont été cent fois réfutées. Il est inouï qu'un homme qui se pique de science, qu'un professeur qui ne doit pas souffrir qu'on le soupçonne d'ignorer « la littérature de son sujet », comme disent les Allemands, il est inouï, dis-je, que M. de Laveleye entame une aussi grosse question et la traite avec tant de fracas en 32 pages in-8°, en passant, avec bravoure et à pieds joints, au-dessus des travaux modernes (je ne parle pas des anciens) de M. Aug. Nicolas, de M: l'abbé Sénac, de M. l'abbé Martin, de M. Ch. Perin, du card. Dechamps, deManzoni, de l'abbé Margotti, de Dœllinger (d'avant le Concile;, de Hettinger, de Klée,
de Moehler, de Hergenrœther, de Balmès, de Maguire, du P. Newman, du card. Manning, etc., etc.
Nous n'acceptons pas, je le repète, la question telle qu'il l'a posée; mais nous allons le suivre pas à pas dans ses évolutions « déductives », en lui appliquant la méthode dont il se sert lui-même. Ce sera pour nous une démonstration apologétique a posteriori.
Avant d'entreprendre cette tâche, qu'il me soit permis de prémunir le lecteur contre une fausse interprétation de mes intentions. Jusqu'à preuve contraire, je ne crois pas, je l'avoue, au protestantisme de M. de Laveleye. J'espère que ce franc aveu ne iui déplaira pas. Je connais personnellement et j'estime profondément quelques pieux protestants anglicans, calvinistes, luthériens et autres. Je crois à leur sincérité et rends hommage à la noblesse de leurs sentiments et à la dignité de leur vie privée. Si ces pages tombent sous leurs yeux et s'ils me font Thon-
rieur de les lire, je les prie de n'y voir qu'une preuve de mon désir de servir la vérité; et s'il s'échappait de ma plume quelque expression qui pût offenser personnellement soit eux-mêmes, soit l'écrivain auquel je riposte, je la rétracte d'avance. Je veux suivre le précepte de S. Augustin : lnlerficiteerrores, diligite errantes.