DES CAUSES DE LA PROSPÉRITÉ CIVILE OU MATÉRIELLE DUNE NATION
Est-il vrai que les peuples protestants seuls « progressent » ? — Qu'est-ce que le « progrès »? — Le phénomène du « progrès » des nations protestantes dépend-il de la race? — Le gouvernement anglais est un produit des âges catholiques. — Du gouvernement civil dans les autres pays catholiques avant la révolution française et avant la réformation. — De la vigueur civile des catholiques espagnols. — Comparaison entre les libertés civiles des Italiens et celles des Prussiens, depuis la réformation. — Comparaison entre l'état social des Ecossais et celui des Irlandais. — Des Suisses catholiques.
« On a, dit M. de Laveleye, trop souvent apporté » dans l'étude de ces questions des passions de secte » ou des préjugés anti-religieux. Il est temps d'y
» appliquer la méthode d'observation et l'impartia- » 1 i té scientifique du physiologiste et du natura- » liste. De la simple constatation des faits résulte- » ront des conclusions irréfragables. » La première de ces conclusions est celle-ci : « les peuples catho- » liques progressent beaucoup moins vite que les » nations qui ont cessé de l'être et, relativement » à ces dernières, ils paraissent reculer. Ce fait est » si apparent que les évêques mêmes et leur organe » en France, VUnivers, en font un texte de repro- » clies aux catholiques infidèles. » Cette première conclusion « irréfragable » n'est pas très-claire dans les ternies : d'abord qu'est-ce que le progrès, mot qui n'existe pas même dans la langue politique des Anglo-Saxons? Les^Anglais, le peuple le plus politique de l'Europe, ne parlent jamais de progrès : ils ne s'appliquent qu'à réaliser des améliorations (ïmprovements). Qu'est-ce que « reculer? » Quand j'entends, moi, faire par M. de Laveleye l'éloge des sectes protestantes, qui se dissolvent sous nos yeux, je dis que M. de Laveleye recule ; s'il m'était donné de contempler « un souverain bien confessé », je
dirais: voilà un souverain qui progresse dans la voie de la vérité et du bien, tandis que M. de Laveleye crierait à l'abomination de la désolation. Il faut donc d'abord s'entendre sur les termes. Les miens sont aux antipodes de ceux de M. de Laveleye. Mais comme il « accuse », c'est à lui à faire la preuve de ce qu'il atîirme. Je ne comprends pas non plus le fond de la dernière pensée : les évèques et Y Univers reprochent-iis aux infidèles, c'est-à-dire aux protestants de toutes les nuances, d'être trop « avancés » ou se plaignent-ils aux fidèles, peu zélés pour « le progrès », de ne pas avancer assez vite? Dans les deux cas le reproche est au moins singulier : les évêques catholiques ne manquent pas de bon sens. Quoi qu'il en soit, je devine que l'auteur veut prouver que les peuples catholiques sont des « retardataires »> c'est-à-dire des gens qui n'aiment pas les libertés politiques. D'où provient ce phénomène? Il est impossible, dit M. de Laveleve, de l'attribuer au fait de la race ; car
i Les Anglais, dit-on, s'entendent mieux que les Français a pratiquer le régime parlementaire et les libertés politiques. Est-ce
l'influence du sang? Je ne le pense pas, car jusque vers lex\r siècle, la France, l'Espagne et l'Italie avaient des libertés provinciales très-semblables aux libertés anglaises. La seule différence notable était que celles-ci avaient un régime centralisé et pour organe un parlement unique qui se montra assez fort pour tenir tète a la royauté. La conquête normande ayant unifié l'Angleterre, un parlement unitaire put se constituer, et la royauté étant trèsforte, la noblesse et les communes s'unirent pour la combattre, tandis qu'ailleurs elles furent constamment en lutte. Le^ destinées de la France et de l'Angleterre ne deviennent entièrement différentes qu'à partir du x\i« siècle, quand les puritains eurent vaincu les Stuarts, et que Louis XIV, en expulsant les réformés de France, eut extirpé les derniers restes de l'autonomie locale et les seuls éléments de résistance sérieuse qui pussent s'opposer au despotisme. »
Il y aurait des volumes à écrire sur ce sujet. Je me contenterai de répondre à des affirmations sommaires par quelques considérations sommaires. Le grand malheur de la France a été, M. de Laveleye le reconnaît p. 15), d'avoir été gouvernée, à partir du xive siècle, par les idées de la Renaissance, laquelle est au fond la même chose que le libéralisme moderne. Les doctrines du gouvernement français,
représenté alors par la royauté, étaient libérales, en principe. « L'unité française » est un des principaux résultats de cette politique, que des historiens radicaux, MM. Michelet, Quinet, Blanc, Esquiros et même H. Martin, louent d'une manière si compromettante pour les successeurs de S. Louis. L'Angleterre, dans son gouvernement, a eu le bonheur de conserver, même après la Réformation, tous les principes politiques du moyen-âge catholique; fait capital, elle s'est opposée avec obstination à l'introduction du droit romain, dont le césarisme royal a inondé presque tout le continent à partir de la Renaissance; elle a conservé le texte et les principes de la Magna Cliarta, sous laquelle brille en première ligne la signature d'un cardinal de l'Église romaine, Etienne Langton ; elle a gardé toutes ses traditions nationales, toutes ses lois antiques; naguères, elle montrait encore avec orgueil des règlements du temps d'Alfred-le-Grand ; elle a maintenu intactes l'organisation intérieure de son gouvernement séculaire et même la forme extérieure de l'Église romaine. Depuis la Réformation, on assiste à ce phé-
nomène remarquable : le peuple anglais cesse d'être catholique romain, on sait sous l'action de quels indignes moyens, mais il garde un gouvernement, qui jusqu'à l'heure actuelle est resté, dans son ensemble, le gouvernement le plus catholique de l'Europe; tandis que la nation française, tout en continuant dans la généralité de ses membres à être l'aînée des nations catholiques, n'a pas cessé jusqu'à Louis XVI d'être gouvernée par des princes et des hommes d'État dont les doctrines politiques sont antipathiques à l'Église romaine. C'est un point de philosophie historique qu'un ancien rédacteur de YUnivers, M. Coquille, actuellement au Monde, à Paris, a parfaitement démontré dans des écrits trop peu lus. Qu'on ne vienne pas, à nous, catholiques, nous jeter à la face comme une injure l'histoire glorieuse des institutions anglaises. Ce sont nos institutions. Je les admire du fond de mon àme, et je frissonne de respect chaque fois que j'entre dans ce noble palais de Westminster pour assister à une séance du Parlement impérial d'Angleterre, la première assemblée politique du monde. La séance est présidée par
un homme en costume du moyen-âge : il a un aumônier, qui dit la prière des chrétiens comme au temps de Philippine de Hainaut. A deux pas de son siège se trouve le tombeau de Saint Edouard le Confesseur, religieusement respecté dans son admirable forme primitive. Pour aller de l'église à la grande halle de Jean sans Terre, il faut contourner un cimetière du xive siècle, que la piété du peuple anglais respecte au milieu de Londres et que nos édiles « progressistes » auraient bientôt transformé en boulevard, pour marcher dessus {progredi). Je défie nos libéraux du continent d'accepter les institutions anglaises et même les institutions américaines qui en sont issues. 3Tais ne nous laissons pas entraîner par ce sujet si fécond.
Le gouvernement représentatif « à l'anglaise » est un produit du moyen-àge catholique. Il était perdu en Fiance depuis Louis XI, avant la naissance officielle du protestantisme. Depuis la réformation il a toujours été inconnu de la puissance véritablement protestante en Europe, l'électorat de Brandebourg, à ce point de vue, la puissance « retardataire » par
excellence; et il s'est conservé dans les Pays-Bas, aussi bien chez les protestants du Nord que chez les catholiques du Midi, jusqu'au « libéral » Joseph II et jusqu'à l'arrivée de l'armée « libératrice » de Dumouriez qui nous ravit l'indépendance et nos libertés séculaires, en nous infectant des principes de la révolution française. La principauté ecclésiastique de Liège, d'où 31. de Laveleye expédie aujourd'hui ses jugements téméraires, n'a-t-elle pas possédé sans interruption jusqu'aux « immortelles conquêtes de 89 » un gouvervement représentatif « à l'anglaise »? S'il l'ignore, qu'il lise le dernier livre de 31. Poullet, l'émiiient professeur de Louvain, et ceux du savant chanoine Daris. Et en Suisse, une terre où l'Église catholique et les institutions libres étaient unies depuis des siècles, avant l'arrivée de Calvin, les cantons catholiques n'ont-ils pas conservé leurs démocraties chrétiennes, aussi bien que les cantons protestants, jusqu'à leur « délivrance » parla guerre du Sonderbund? Et le Tyrol? Il a fêté naguère l'anniversaire cinq fois séculaire de ses institutions locales : libre à 31. de Laveleye de s'étonner que ce
coin fortuné de l'Europe « ne vive tranquillement que soumis à Rome »; les Tyroliens n'ont rien à envier à aucun peuple du monde au point de vue des traditions historiques, de la noblesse du cœur, de la vigueur du corps et de l'esprit, et de toutes les vertus qui rendent les hommes libres et fiers. Et la constitution de Saint Etienne de Hongrie, était-elle une charte de servage, était-elle inférieure dans ses institutions à l'ancienne constitution anglaise? Et parce qu'il n'y avait pas de puritains, de quakers ou de presbytériens dans les Électorats ecclésiastiques du Saint-Empire , croyez-vous sérieusement que leurs peuples étaient moins libres et plus corrompus que les Ecossais à demi sauvages ? La Westphalie, où les paysans avaient des fidéicommis, les pays Rhénans d'où la vie urbaine et rurale coulait à pleins bords, la Souabe et la Franconie catholiques où les habitants ont conservé une vigueur qui s'est manifestée dans la guerre de trente ans, dans la guerre de sept ans, sous l'empire de la révolution française et plus récemment encore, oseriez- vous soutenir que toutes ces terres bénies par saint Roniface ontnoui ri
des races abâtardies par la foi catholique qui les a conservées fortes et pures, malgré leurs gouvernements libéraux?
L'exemple de l'Espagne confirme admirablement ma thèse. Depuis Charles-Quint, ce pays a été dépouillé des institutions que nous appelons par abréviation régime représentatif : l'absolutisme de Philippe II et de ses successeurs, qui avaient subi, eux aussi, l'influence de la Renaissance, puis l'ineptie politique des Bourbons, enfin les libéraux de ce siècle (les libérales, le mot vient de la patrie de Cervantes), en un mot le gouvernement espagnol a fait tout son possible pour corrompre politiquement une contrée admirable, habitée par la race la plus énergique de l'Europe. Je dis que ce peuple a résisté, parce qu'il était catholique. Pendant plus de sept cents ans (durée totale de Rome antique), les Goths catholiques d'Espagne, réfugiés dans les cavernes des Asturies, ont veillé, prié, combattu pour préserver leurs foyers et l'Europe du contact corrosif de l'Islamisme ; leurs assemblées nationales étaient des conciles, leurs lois étaient démocratiques dans le sens
chrétien du mot, mais elles étaient tellement pénétrées d'esprit religieux qu'on les appelait de noms ecclésiastiques. Pendant plus de sept siècles, ces géants catholiques ont lutté, et ils ont triomphé. A peine leur indomptable courage les a-t-il débarrassés des Musulmans, qu'ils sont obligés de subir pendant trois siècles le joug pesant de l'absolutisme royal : bientôt les derniers vestiges de leurs antiques institutions ne se retrouvent plus que dans les montagnes de la Navarre. Mais la foi catholique restait en Espagne comme la braise sous la cendre. Apparaît Napoléon. Il dit : l'Espagne est un pays de moines; c'est un peuple de lâches ; j'en ferai facilement la conquête. Vous savez ce qui est arrivé : les Espagnols du commencement de ce siècle se sont montrés les dignes descendants des vainqueurs des Musulmans : l'Espagne catholique a porté le premier coup mortel à l'absolutisme de Napoléon, qui menaçait l'Europe. Puis régnent les diverses nuances de libérales, qui ont conduit le pays d'Isabelle-la-Catholique au point où nous le voyons aujourd'hui. La masse du peuple catholique d'Espagne résiste à cette troisième épreuve,
et j'ai la conviction que ce noble pays, élevé, nourri, réchauffé, instruit sur les genoux maternels de l'Église, redeviendra, dans son unité religieuse, un des premiers peuples de la race humaine. Sa littérature l'emporte en grandeur, en richesses morales, en splendeur esthétique, sur toutes les littératures protestantes du monde; ses peintres et ses architectes figurent au premier rang dans le panthéon des artistes; il possède un clergé, dont les évêques ont stupéfait (c'est l'expression du Cardinal Dechamps, qui me l'a dit et qui s'y connaît) par leur science prodigieuse les pères du Concile du Vatican; il possède des monuments qui ressemblent à des poèmes en pierre; il a eu en sa puissance le commerce du monde; il a doté l'humanité de la moitié de notre sphère; il a fondé à lui seul plus de colonies que tous les autres peuples ensemble. L'Espagne a été, elle est et elle restera le pays catholique par excellence. Vous dites que c'est l'Église qui a diminué la grandeur et la puissance de l'Espagne : c'est une absurdité historique; c'est vous, ce sont vos amis, ce sont vos idoles politiques qui ont arrêté momen-
tanément la germination civile sur cette terre énergiquement féconde, le pays des Goths asturiens, du Cid et des Romanceros, la patrie de Murillo et de Velasquez, de Lope de Vega, de Calderon et de Cervantes, la mère adoptive de Christophe Colomb et de Fernand Cortez, le tombeau de Charles-Quint, le berceau de S. Ignace et de Balmès. Je viens de prononcer le nom d'un des plus grands esprits de ce siècle, le Catalan D. Jayme Balmès, mort à Yich en 1848, à l'âge de 38 ans, après avoir fourni une carrière littéraire, philosophique et politique, dont le renom grandit tous les ans. Il a laissé un ouvrage, que M. de Laveleye fera bien de méditer avant d'accepter définitivement les éloges de MM. Gladstone et Bluntschli et des rédacteurs de la Chronique : El protestantismo comparado con el catoîicismo. Balmès, qui n'était pas carliste, a écrit des pages admirables sur son pays. En voici une (1) qui vous engagera peut-être à lire les autres :
» On peut attendre de grandes choses des instincts si droits de
(1) Je cite d'après la traduction, publiée chez Fonteyn, à Louvain, en 1846, Tome I, p. 107.
la nation espagnole, de sa gravité proverbiale, que tant d'infortunes ont encore augmentée, et de ce tact qui lui fait si bien distinguer le vrai chemin, en la rendant sourde à des suggestions insidieuses. S'il est vrai que l'Espagne, depuis bien des années, par une funeste combinaison de circonstances, ne peut parvenir à se donner un gouvernement qui soit sa véritable expression, qui devine ses instincts, suive ses tendances et lui ouvre le chemin de la prospérité, nous nourrissons toutefois l'espérance, nous avons le pressentiment que du sein de cette société, riche de vie et d'avenir, naîtront l'harmonie qui lui manque et l'équilibre qu'elle a perdu. Les vertus de l'Espagne la rendent digne de cette félicité. En attendant, tous les hommes qui sentent battre dans leur poitrine un cœur espagnol, et qui ne prennent point plaisir à voir déchirer les entrailles de leur patrie, doivent se mettre d'accord pour empêcher qu'une main funeste ne jette sur notre sol une semence d'éternelle discorde. Écartons du moins cette calamité ; ne laissons point étouffer les germes d'où notre civilisation peut renaître brillante et rajeunie.
» Ah ! l'âme se remplit d'angoisse à la seule pensée qu'un jour pourrait venir où l'unité religieuse disparaîtrait du milieu de nous. Cette unité s'est identifiée avec nos habitudes, nos usages, nos mœurs, nos lois. Elle a gardé le berceau de notre monarchie dans la caverne de Covadonga et a été la devise de notre étendard pendant une lutte de huit siècles contre le croissant. Cette unité développa et fit briller notre civilisation au milieu des temps les plus
difficiles. Ce fut cette unité qui suivit nos terribles tercios, alors qu'ils imposaient silence à l'Europe; qui conduisit nos marins à la découverte de mondes nouveaux et les guida lorsque, les premiers, ils achevèrent le tour du globe. Cette unité soutint nos guerriers jusqu'au bout de leurs conquêtes héroïques, et, dans les temps plus rapprochés, c'est cette unité qui a mis le comble à tant d'exploits en renversant Napoléon
Vous, qui condamnez avec tant de légèreté l'œuvre des siècles ; vous, qui jetez tant d'injures à la nation espagnole et taxez de barbarie le principe régulateur de notre civilisation, savez-vous qui vous outragez? savez-vous qui inspira le génie du grand Gonzalve, de Fernand-Cortès, du vainqueur de Lépante? Les ombres de Garcilazo, de Herrera, de Ercilla, de Fray Luis de Léon, de Cervantes, de Lope de Yéga, ne vous inspirent-elles aucun respect ? Oserez-vous briser le lien qui nous unit à eux, séparer par un abime nos croyances de leurs croyances, nos mœurs de leurs mœurs, nous faire rompre toutes nos traditions, jeter dans l'oubli nos plus enivrants souvenirs? Voudriez-vous que les monuments grandioses de la piété de nos ancêtres ne fussent plus au milieu de nous qu'un reproche éloquent et sévère ? Consentiriez-vous à voir tarir les sources dans lesquelles notre littérature, nos sciences, notre nationalité, notre gloire, peuvent se raviver et se rajeunir? »
M. de Laveleye fait tant de prophéties qu'il me permettra d'en faire une en passant : elle ne l'ef-
fraiera pas, car elle est très « cléricale » et a contre elle toutes les apparences des succès de notre temps. Je la tire de ma raison, « corrompue » par le catéchisme. Ma prophétie, la voici : l'Espagne catholique sera grande, quand la Prusse luthérienne n'existera plus ou sera réduite peut-être à la marche de Brandebourg, bis an die Mardi, comme disait un homme d'État allemand, en 1866, en commentant un verset du moine de Lehnin.
Je connais un protestant allemand, qui est rentré dans le giron de l'Église catholique, en revenant d'un voyage en Espagne. Je profite de cette occasion pour recommander son livre (l), un des plus intéressants qu'on puisse lire à notre époque. Les conclusions de M. R. Baumstarck, qui, à cette époque, était juge à Constance, dans le duché de Bade, sont loin de confirmer la thèse « déductive » de M de
(4) Il a été traduit en français par M. le baron de Lamezan : Une excursion en Espagne par Reinhold Baumstarck. Paris, chez Tolra, 1872, 1 vol. in-8°, pp. 475. — Cp. la br. que M. Baumstarck a publiée récemment à YVurzbourg, chez L. YVoerl ; Zur Spanischen Frage. Hist. polit. Skiz-zen, p. 72.
Laveleye. Après avoir dépeint les fautes commises par les gouvernants espagnols et les dangers de la situation dans laquelle on a plongé ce noble pays, M. Baumstarck écrit, en 1867 :
« Mais il me reste une profonde conviction : c'est que l'Espagne approche, non de ce qui ressemblerait a la décadence, mais tout au contraire, d'un développement considérable et glorieux... Les choses dussent-elles tourner au pire, le brandon de la guerre civile dût-il encore éclairer ce beau pays de ses sinistres lueurs, le parti de la destruction, de la négation, dût-il même arriver temporairement au pouvoir, ces intermèdes ne sauraient modifier mon appréciation. Ces sortes de perturbations sont dures et cruelles pour beaucoup de particuliers qui en sont les victimes ; elles n'arrêtent qu'en apparence le vaste progrès du développement. Le peuple espagnol doté d'un capital immense, encore intact, de force intellectuelle et morale, tout en adoptant ce que la civilisation moderne de l'Europe a de réellement bon, a su se préserver de la plupart des corruptions qui en découlent ailleurs. Voilà pourquoi il est nécessaire que l'avenir de ce peuple soit grand et brillant ; et ce qui est nécessaire arrivera... Veut-on trouver, à la fin de ce livre, la substance des vérités que j'ai rapportées d'Espagne, comme un trésor à partager avec mes lecteurs? La voici concentrée dans quelques propositions qui en résument la quintessence:
1. Le peuple espagnol n'est point dans un état de décadence et d'avilissement. Loin de là, il est tout occupé de son progrès intellectuel et matériel avec une énergie qui donne les plus brillantes espérances.
2. Les bases solides de ce développement, s'il doit aboutir à une prospérité durable, sont et seront le catholicisme et la monarchie..
ô. En ce qui concerne les arts et la littérature, l'Espagne est à la hauteur de tous les peuples et de tous les pays de la terre.
.4. Quant à nous, enfants de l'Europe centrale, pour bien des motifs, nous pourrions utilement retourner a l'école en Espagne : nous en sortirions édifiés sur plus d'un point. »
En 1723, la population de l'Espagne s'élevait au chiffre de 7,625,000 d'âmes. Ce chiffre est devenu, en 1857, 14,957,837; en 1860, 15,151,677; et en 1868, 16,732,052. — En 1850, la valeur du commerce général de l'Espagne s'élevait au chiffre de 1,450 millions de réaux. Ce chiffre était en 1860 de 2,584 millions, et en 1867 de 2,937 millions.
Au point de vue de la civilisation morale d'un peuple, je n'attache pas une importance suprême à des faits de ce genre; mais, opposés aux affirmations de 31. de Laveleye, ils ont une signification éloquente.
Jusqu'à la renaissance les républiques delapénin-
suie n'ont pas été politiquement inférieures à l'Angleterre. A partir de cette époque, qui a commencé enltalieplustôt qu'ailleurs, elles subissent, il estvrai, les influences funestes des doctrines que nous appelons aujourd'hui libérales et dont Machiavel fut un des théoriciens. Les mœurs religieuses corrigèrent autant que possible les conséquences fatales de ce système. Quand on voit même des Papes favoriser ce dernier jusqu'à un certain degré, en leur qualité de princes temporels, on ne peut qu'admirer davantage le divin édifice de l'Église, qui a conservé incorruptible le dépôt des promesses éternelles. J'ai écrit un livre (1) sur les républiques ou communes italiennes. Je crois y avoir suffisamment démontré les causes de la décadence précoce des libres institutions du moyen-àge et les causes de la fausse direction qui leur fut imprimée déjà à partir du xme siècle. Mais mes critiques ne sont pas, je le crains, du goût de M. de Laveleye. Je le scandaliserai peut-être
(1) Histoire des communes Lombardes depuis leur origine jusqu'à la fin du XIIIe siècle, par P. de Hauli.eville, Paris, chez Didie:\ 1857. 2 vol. m-8°.
aussi en ne partageant pas en tous points l'enthousiasme que son ami, M. Blunlschli, manifeste, dans la préface de la traduction allemande de son opuscule, au sujet de la musique et des beaux-arts, dont, contrairement à la thèse générale du professeur de Liège, M. Bluntschli accorde la palme même aux nations latines catholiques. Je ne veux certes pas me donner le ridicule de nier certaines améliorations réalisées par la Renaissance et de jeter la pierre à Michel-Ange, par exemple, le constructeur de la Basilique de S. Pierre; mais je démontrerais facilement que les grands artistes « latins, » qui trouvent grâce, quoique catholiques, devant les libéraux de l'école de MM. deLaveleye et Bluntschli, étaient, eux aussi, atteints de la maladie organique et mortelle de la Renaissance. Si vous le voulez, nous ferons cette démonstration une autre fois.
Je ne suis pas un admirateur des gouvernements italiens depuis la Renaissance. Mon idéal, celui des catholiques, n'est ni la brillante dictature des Medicis, ni le clément libéralisme de la maison de Lorraine ta Florence, ni l'absolutisme élégant des Bour-
bons de Naples. Mais l'Italie, dans son ensemble, comparée à la Sue le, à la Prusse et même à l'Angleterre jasqu'à la Révolution française, sans parler
de l'Ecosse à moitié sauvage, n'était pas matériellement si malheureuse, et moralement, elle rayonnait dans le monde spirituel avec un éclat qui ne peut être nié par personne. Les cours d'Italie, supérieures par la culture littéraire et artistique, ne valaientelles pas mieux que celles de Stockholm, de Copenhague, de Potsdam et même de Londres ? Le patrimoine de S. Pierre, le principal civil de l'Eglise Romaine, qui était à l'Europe ce que le territoire de Washington est à l'Union Américaine, le pouvoir temporel du Pape, la plus ancienne souveraineté de l'Europe, a offert jusqu'à l'arrivée des « libérateurs » français de la fin du siècle dernier, un type de Selfgovemement: la « civilisation » anti-catholique a changé tout cela. Depuis le xive siècle jusqu'à l'arrivée des Français révolutionnaires et« civilisateurs», la Romagne et Bologne étaient en Europe des oasis de félicité politique. On n'y insultait pas, il est vrai, le souverain pontife et on n'y jouissait pas de la « li-
berté des cultes » dans le sens de nos libéraux; mais en Suède, en Prusse et en Angleterre, était-il permis de critiquer l' Église épiscopale, le Margrave-Qforbischof ou l'Église établie? Est-ce que dans ces trois pays protestants, il existait la moindre liberté religieuse? Vous n'oseriez le soutenir: la seule liberté incontestée, c'était celle de haïr et de persécuter l'Église catholique. En Prusse et en Suède régnait une tyrannie religieuse, pleine d'hypocrisie ou de brutalité. Le Bill du Test n'a été aboli en Angleterre qu'il y a 46 ans ! Il y a quelques années à peine, un prêtre catholique ne pouvait pas se montrer en public, dans le pays de lord Macaulay et de M. Gladstone, sans être passible de peines criminelles. Si pour vous la « civilisation » ne consiste pas dans la négation brutale de l'Église catholique, et si vos principes sur la liberté politique sont sincères, vous ne placerez pas l'Italie des trois derniers siècles au-dessous des nations protestantes. Moi, je pourrais vous prouver pourquoi elle doit être placée plus haut que ces dernières; mais je n'ai pas à faire cette preuve ici.
Aujourd'hui, je me contenterai de montrer devant le public, les Espagnols et les Italiens catholiques d'un côté, les Protestants tant prussiens que suédois et les Puritains anglais d'un autre côté, et je demanderai : lequel de ces deux groupes représente le mieux, dans son ensemble, les grandes, nobles et fécondes idées qui agitent l'humanité depuis la passion de Jésus-Christ? La réponse n'est pas douteuse.
11 me plaît seulement d'ajouter que depuis la Réformation jusqu'en 1848 l'État prussien, l'incarnation du protestantisme luthérien, était le dernier des États « civilisés », dans le sens des idées préconisées par M. de Laveleve, et que, sans les victoires militaires de 1866-1870, la plus grande partie de ses lecteurs ne souffrirait pas sans protester les éloges exagérés qu'il en fait.
Mais continuons :
« Quand on voit les protestants latins l'emporter sur des populations germaniques, mais catholiques; 'quand, dans un même pays et dans un même groupe, de même langue et de même origine, on constate que les réformés progressent plus vite et plus
régulièrement que les catholiques, il est difficile de ne pas altiibuerla supériorité des uns sur les autres au culte qu'ils professent. »
L'auteur va essayer de démontrer ces paradoxes, inspirés encore une fois par ses préjugés anti-catholiques. Il cite d'abord l'Irlande et l'Ecosse:
i II est admis que les Écossais et les Irlandais sont de même origine. Les uns et les autres ont été soumis aux Anglais. Jusqu'au xvie siècle, l'Irlande était bien plus civilisée que l'Ecosse, La verte Érin était, pendant le premier moyen-âge, un foyer de civilisation, quand l'Ecosse était encore un repaire de barbares. Depuis que les Écossais ont adopté la Réforme, ils ont devancé même les Anglais. Le climat et la nature du sol s'opposent à ce que l'Ecosse soit aussi riche que l'Angleterre; mais Macaulay constate que, depuis le xvne siècle, les Écossais l'emportent sur les Anglais dans tous les genres. L'Irlande, au contraire, dévouée a rultramontanisme, est pauvre, misérable, agitée par l'esprit de rébellion, et semble incapable de se relever par ses propres forces. Quel contraste, même en Irlande, entre le Connaught, exclusivement catholique, et lTlster, oii domine le protestantisme! LTlster est enrichi par l'industrie, le Connaught présente l'image des dernières extrémités de la misère humaine! «
C'est à Lord Macaulay (Voy. History of Ëngland, Ed. Tauchnitz, T. I, p. 47) que M. de Laveleye emprunte l'idée fondamentale de sa comparaison entre les peuples catholiques et les peuples protestants; l'historien anglais fait naturellement la part trèsbelle aux prolestants, mais avec quelle réserve et quelle équité! C'est ainsi qu'il affirme, par exemple (p. 48), qu'il « est difficile de dire à qui l'Angleterre doit le plus, à la « religion catholique romaine ou à la Réformation. » Le tableau qu'il trace de l'Irlande et de l'Ecosse, à la mort de la reine Elisabeth (the gréai Queen est une des faiblesses de cet homme illustre), en 1603, ne ressemble pas au portrait qu'en donne le professeur de Liège. Que le lecteur en juge (p. 63) :
a La Reine Elisabeth mourut en IbUô. Sous plus d'un rapport cette année forme la plus importante époque de notre histoire. C'est alors que l'Ecosse et l'Irlande devinrent parties intégrantes de la monarchie anglaise A la vérité, ces deux royaumes avaient été subjugués par les Plantagenets ; mais ils n'avaient pas subi ce joug avec patience. L'Ecosse avait, avec une énergie héroïque revendiqué son indépendance, avait depuis le temps de Robert
Bruce, formé un royaume séparé et était maintenant unie -à la partie méridionale de l'île d'une manière qui flattait plutôt qu'elle ne blessait son amour propre national. L'Irlande, depuis les temps d'Henri II, n'avait jamais été capable d'expulser les envahisseurs étrangers, mais elle avait longuement et fièrement lutté contre eux. Durant le xive siècle et le xve, la puissance anglaise dans cette île ne cessa de décliner, et aux jours de Henri VII, elle avait atteint son degré le plus minime. Le pouvoir de ce prince en Irlande était réduit aux comtés de Dublin et de Louth, à quelques parties de Meath et Kildare et à quelques ports de mer situés sur la côte. Une grande partie de Leinster n'était pas même divisée en comtés. Le Munster, l'Ulster et le Connaught étaient gouvernés par de petits souverains en partie Celtes en partie Normands dégénérés, qui avaient oublié leur origine et avaient adopté la langue et les mœurs celtiques : mais pendant le xvie siècle le pouvoir des Anglais avait fait de grands progrès. Les chefs à demi sauvages qui avaient régné derrière les palissades s'étaient soumis l'un après l'autre aux lieutenants des Tudors ; enfin peu de semaines avant la mort d'Elisabeth la conquête qui avait été commencée quatre cents ans auparavant par Strongbow. avait été achevée par Mountjoy . A peine Jacques I était monté sur le trône que les derniers O'Donnell et O'Neill qui avaient tenu le rang de princes indépendants baisaient sa main à Whitehall. Depuis lors, ses Writs étaient envoyés et ses juges tenaient assises dans toutes les parties de l'Irlande et la loi anglaise
l'emporta sur les coutumes qui avaient prévalu parmi les tribus aborigènes.
% En étendue l'Ecosse et l'Irlande étaient presque égales l'une a l'autre et ensemble étaient presque égaies à l'Angleterre quoique moins peuplées qu'elle et bien inférieures a elle quant à la richesse et à la civilisation. L'Ecosse avait été retardée par la stérilité de son sol et au milieu de la Lumière, les ténèbres épaisses du moyen-âge continuaient a couvrir l'Irlande.
» La population de l'Ecosse à l'exception des tribus celtiques qui étaient clair-semées dans les Hébrides et dans les parties montagneuses des Shires du Nord, était du même sang que la population de l'Angleterre, et parlait une langue qui ne différait pas plus du pur anglais que ne diffèrent entre eux les dialectes du Somersetshire et du Lancashire. En Irlande, au contraire, la population, à l'exception de la petite colonie anglaise le long de la côte, était celtique et conservait la langue et les mœurs celtiques.
» En courage et en intelligence naturels, les deux nations annexées a l'Angleterre occupaient un haut rang. En persévérance, en empire sur soi, en prévoyance, dans toutes les vertus en un mot, qui conduisent au succès dans la vie, les Écossais n'ont jamais été surpassés. Les Irlandais, eux, étaient distingués par les qualités qui tendent à rendre les hommes intéressants plutôt que prospères : c'était une race ardente et impétueuse, prompte a pleurer ou a rire, a se fâcher ou à aimer. Seule de
toutes les nations du Nord deTEurope, elle avait la susceptibilité, la vivacité, le tour naturellement dramatique ou réthorique, qui sont indigènes sur les côtes de la Méditerranée. Dans la culture de l'esprit, l'Ecosse avait une supériorité indiscutable. Quoique ce royaume fût alors le plus pauvre de la chrétienté, il le disputait déjà dans toutes les branches de l'instruction avec les contrées les plus favorisées. Les Écossais, dont les habitations et dont la nourriture étaient aussi misérables que celles des Irlandais de notre temps, écrivaient des vers latins avec plus de délicatesse que Vida et faisaient des découvertes scientifiques qui auraient ajouté à la gloire de Galilée. L'Irlande ne pouvait montrer ni un Buchanan ni un Napier. Le génie qui distinguait largement sa population aborigène se manifestait dans des ballades, qui, sauvages et âpres, semblaient à l'œil exercé de Spenser contenir une portion de l'or pur de la poésie. L'Ecosse, en entrant dans une monarchie britannique, conserva toute sa dignité; ayant pendant plusieurs générations, courageusement résisté aux armes anglaises, elle était maintenant annexée à sa voisine plus forte de la manière la plus honorable. Au lieu de recevoir un roi, elle en donnait un. Elle conserva sa propre constitution et ses lois. Ses tribunaux et ses parlements restèrent entièrement indépendants des tribunaux et des parlements dont le siège était à Westminster ; l'administration de l'Ecosse était dans les mains écossaisses; car aucun anglais n'avait un motif pour émigrer vers le Nord et pour rivaliser avec la plus
adroite et la plus obstinée de toutes les races dans le but de gratter avec elle le fond de la plus pauvre des caisses. Cependant des aventuriers écossais fondaient sur le Sud et obtenaient dans toutes les voies de la vie une prospérité qui excitait beaucoup l'envie mais qui n'était en général que la juste récompense de la prudence de l'industrie. Néanmoins l'Ecosse n'échappa en aucune façon à la destinée des contrées qui sont annexées, sinon incorporées, à une autre contrée plus riche en ressources : quoique nominalement un royaume indépendant, elle fut traitée pendant plusieurs siècles et à bien des égards, comme une province conquise.
» L'Irlande fut gouvernée sans déguisement comme une dépendance gagnée parl'épée. Ses rudes institutions nationales avaient péri. Les colons anglais restèrent soumis à la dictature de la Mère-Patrie, sans l'aide de laquelle ils ne pouvaient exister : ils se dédommageaient eux-mêmes en foulant aux pieds le peuple chez lequel ils s'étaient venu établir. Les parlements qui se réunissaient à Dublin ne pouvaient voter aucune loi qui n'avait pas été d'abord approuvée par le conseil privé anglais. L'autorité de la législature anglaise s'étendait sur l'Irlande. L'administration était confiée à des hommes pris soit en Angleterre soit dans la communauté anglaise, et dans les deux cas regardés comme des étrangers et même comme des ennemis par la population celtique. Mais une circonstance qui, plus que toute autre, a rendu la position de l'Irlande différente de celle de l'Ecosse, reste à
noter : L'Ecosse était protestante. Dans, aucune partie de l'Europe, le mouvement populaire contre l'Église catholique romaine n'a été aussi rapide et aussi violent. Les réformateurs avaient vaincu, déposé et emprisonné leurs souverains idolâtres; ils n'auraient pas même enduré les compromis effectués en Angleterre. Ils avaient introduit la doctrine, la discipline et le culte de Calvin et ils distinguaient peu le papisme de la prélature et la messe du Book of Common prayer. Malheureusement pour l'Ecosse, le prince qu'elle avait envoyé pour gouverner un héritage plus riche était tellement enuuyé par l'obstination des théologiens qui avait défendu contre lui les privilèges du synode et de la chaire, qu'il haïssait, pour autant que sa nature efféminée lui permettait de haïr quelque chose, la politique ecclésiastique à laquelle elle était profondément attachée, et il n'était pas plus tôt monté sur le trône anglais qu'il commença à montrer un zélé intolérant pour le gouvernement et le rituel de l'Église anglaise.
» Les Irlandais étaient le seul peuple de l'Europe qui fût resté fidèle à la veille religion. Ce fait doit être attribué en partie à cette circonstance qu'ils étaient en anière de plusieurs siècles sur leurs voisins quant à la science ; mais d'autres causes encore ont amené ce fait . La réformation fut une révolte à la fois morale et nationale ; elle fut non-seulement une insurrection des laïcs contre le clergé, mais aussi une insurrection de toutes les branches de la grande race germanique contre une domination étrangère. C'est une circonstance très-significative
qu'aucune société importante dont la langue n'est pas teutonique ait tourné au protestantisme et que, partout ou une langue dérivée de l'ancienne langue de Rome est parlée, la religion de Rome moderne à provalu jusqu'à ce jour. Le patriotisme des Irlandais prit une direction particulière. L'objet de leur animosité n'était pas Rome mais l'Angleterre et ils avaient une raison spéciale pour abhorrer les souverains anglais qui avaient été les chefs du grand schisme, Henri VIII et Elisabeth. Pendant la vaine lutte que deux générations de princes Milésiens soutinrent contre les Tudors l'enthousiasme religieux et l'enthousiasme national furent unis inséparablement dans les cœurs de la race vaincue. La nouvelle querelle du papiste et du protestant réchauffa la flamme de l'ancienne haine du Celte contre le Saxon. D'ailleurs, les conquérants anglais négligèrent tous les moyens légitimes de conversion. Aucun soin ne fut pris pour fournir à la nation vaincue des instructeurs capables de se faire comprendre, aucune traduction de la Bible ne fut faite dans la langue gaélique ; le gouvernement se contenta d'instituer une vaste hiérarchie d'archevêques, d'évèques et de recteurs protestants qui ne firent rien, et qui, tout en ne ne faisant rien, furent payés au moyen des dépouilles d'une église aimée et vénérée par la grande masse du peuple. »
Comme on le voit, lord Macaulay renverse plus d'un des échafaudages qu'on a voulu dresser contre l'Église catholique en s'étayant de ses travaux.
M de Laveleye a d'ailleurs mal choisi son temps pour tirer de Vile de* Saints un argument en faveur de sa thèse protestante, quelques mois avant la célébration du centenaire d'O'Connell et la veille de la publication d'une foule de brochures qui ont remis en lumière les infamies dont ce peuple héroïque a été pendant trois siècles la victime sous la « civilisation r> protestante. Le bill d'émancipation des catholiques en Angleterre date de 1829. O'Connell a été le premier catholique qui soit entré dans la Chambre des communes et il a été le premier Lord- Maire catholique de Dublin. Les Tudors, les Stuarts, Cromvell et les Puritains, la maison d'Orange et la maison de Hanovre, tous ceux en un mot, qui ont occupé le pouvoir en Angleterre depuis Henri VIII, ont rivalisé de dureté et de cruauté, je ne dis pas pour opprimer l'Irlande et museler ses habitants, mais pour exterminer sa population. Ceux qui se sont le plus distingués dans cette œuvre de « civilisation » protestante, ce sont Cromwell et ses anges de Puritains. Je ne vais pas refaire cette histoire abominable après M. de Beaumont et après l'auteur
des beaux articles qui ont paru récemment dans la Germania de Berlin. Qu'il me suffise de rappeler sommairement les faits « économiques » suivants à ceux qui les auraient oubliés: Elisabeth la vierge confisqua 600,000 acres de terres ; Jacques I, 2,000,000 d'acres. Le gouvernement de ce dernier fi: même cadastrer l'Irlande par ses officiers et il se trouva que presque toute la terre appartenait à la Couronne et que tout le Connaught devait être incaméré. Charles I fit refaire cette opération « cadastrale » par le gouverneur Strafford, et les Irlandais savent avec quel succès. L'armée des « Saints » de Cromwell commit dans la verte Erin de telles atrocités que le souvenir des malédictions de ses victitimes est encore vivant en Irlande. Tous les catholiques qui n'avaient pas été massacrés et qu'on put découvrir furent embarqués pour l'Amérique ou parqués dans le Connaught. « Dans le Connaught ou en enfer! « Tel était le mot d'ordre de ces fondateurs de la « « civilisation » protestante. Sous le règne de Guillaume d'Orange, il ne restait plus aux Irlandais catholiques que le dixième de la propriété de leur sol .
A partir de la chute définitive des Suarts, les cruautés sanglantes cessèrent. Le rôle des légistes commença, et leur hypocrisie construisit un monument d'injustice qui fait jeter à l'historien protestant Gervinus (Geschichte des !9lsÉ Jahrh., T. VII, p. 458) ce cri d'indignation : « un système d'oppres- » sion contre nature fut inventé, dont le plan était » d'appauvrir et de barbariser la masse du peuple, » en exterminant soit l'Église catholique, soit la po- » pulation catholique elle-même. » En 1663 et en 1666, on défendit aux Irlandais d'exporter leur bétail parce que leur agriculture renaissait; en 1699, on leur interdit l'exportation des laines, parceque ces misérables commençaient à faire concurrence aux Anglais; etc, etc. Aucun « Papiste » ne pouvait être fonctionnaire de l'État ni acquérir des biensfonds. Aucun patron « papiste » ne devait avoir plus de deux apprentis, de peur que l'industrie irlandaise ne reprît force et vigueur. Chose digne des méditations des admirateurs fanatiques du Code civil français de 1804, le gouvernement anglais, pour appauvrir les Irlandais, leur imposa V obligation de divi-
ser également leur héritage entre leurs enfants, c'est-à-dire, notre système actuel, qui n'est admis ni en Angleterre ni aux Etats-Unis. Ce système, disait Burke, ne pouvait que ruiner les petites familles « sans qu'elles aient aucun moyen » de se relever parleur industrie et leur intelligence, » étant empêchées de conserver aucune sorte de » propriété (1).
Jusqu'au règne de Georges III il était interdit aux catholiques d'ériger des écoles; hier encore, les parents de Daniel O'Connel étaient obligés d'envoyer leur fils à Liège et à Douai, pour y [trouver une école catholique où faire instruire le futur libérateur de leur patrie ; ce n'est que sous ce même règne de Georges III que fut aboli la loi en vertu de laquelle il était défendu à un Irlandais de posséder un cheval d'une valeur supérieure à cinq livres sterling. De tout ce code de despotisme protestant, Burke disait : « il est tellement bien organisé pour
(1) Yoy. le livre de notre ami, M. le chevalier A. de Moreau d\\ndoy,Le testament, Paris, Dentu, 1873, un volin-i8.
» opprimer le peuple et défigurer en lui la nature » humaine elle-même, que jamais quelque chose de » pareil n'a été inventé par la plus insigne hypo- » crisie. » En voilà assez, pour prouver la souveraine injustice du jugement de M. de Laveleye. En vérité, n'ai-je pas cent fois raison d'accuser le professeur de Liège de se laisser inspirer par la haine religieuse, quand je prouve jusqu'à quel degré il torture l'histoire pour étayer ses préjugés ou ses jugements passionnés? Ali! vous dites que c'est l'Église qui a rendu l'Irlande misérable et que c'est le protestantisme qui a fait l'Angleterre grande et puissante. Je dis que vous louez l'assassin, et insultez la victime. Écoutez une page de l'histoire de la délivrance des Irlandais, racontée naguère par un de nos amis (1) :
« En 1828, O'Connell croit le moment venu pour frapper un grand coup. Il s'agissait, on le sait, d'obtenir le droit pour les catholiques de siéger a la Chambre des communes et de remplir les fonctions politiques. O'Connell se décida à se présenter lui-
(1) Voy. le Français du ô août 1875.
même aux électeurs du comté de Clare pour forcer les portes de ce Parlement qu'on tenait si obstinément fermées. Il semblerait au premier" aïwrd que, s'il était difficile à O'Connell de se faire admettre aux communes, rien ne devait lui être plus aisé que de se faire nommer par les électeurs. La grande majorité des Irlandais n'était-elle pas catholique? — Oui, mais pour être électeur, il fallait payer un cens. Or, tous les riches étaient protestants et presque tous les catholiques étaient pauvres. Il n'y avait guère d'électeurs catholiques que les tenanciers ou petits fermiers, qui étaient complètement à la merci du propriétaire protestant. Les tenanciers n'ont pas de bail : il suffit d'un caprice du propriétaire ou plutôt de son agent, — carie propriétaire vit presque toujours en Angleterre, — pour expulser le fermier. L'expulsion, ou, pour employer le mot consacré, Yevicîion, c'est la ruine. Le tenancier ne reçoit aucun indemnité pour les améliorations qu'il a. faites : il a reçu la terre nue et a dû s'y bâtir une demeure ; le jour de i'expulsion, on détruit sa cabane. C'est l'office de la terrible « brigade du levier » (crowbar-brigade).
« Rien de lamentable comme l'histoire de ces évictions. Le paysan irlandais a montré souvent, en pareil cas, une patience dont le secret ne peut être que dans sa foi religieuse. En veut-on un exemple ? Deux vieillards, brutalement chassés de leur cabane, se lamentent. — Ah ! dit la pauvre femme, me voilà, à 74 ans, sans abri au monde, moi qui n'ai jamais fait de mal a personne et qui ai souvent abrité les malheureux. Qu'ai-je fait pour mériter
tout ceci? — Tais-toi, ma chère, reprit son mari, tais-toi, Notre- Seigneur a souffert plus que cela dans sa passion.
« Des évictions semblables ne sont pas des faits isolés. En dix ans seulement, de 1841 a 1851, 282, OuO maisons ont été ainsi détraites: dans la seule année 1849, plus de 50,000 familles ont été chassées. On ne peut parcourir certaines parties de l'Irlande sans rencontrer à chaque pas ces tristes ruines. Les excès ont été tels qu'un Anglais et un protestant, M. Bright, a pu dire : « // » est impossible, en voyageant à travers ces régions, de ne pas » sentir qu'un crime énorme a été commis par le gouvernement » auquel est soumis le peuple de ces contrées». On voit quelle était la situation de l'électeur catholique vis-à-vis du propriétaire protestant. Tout vote pour un catholique, — et le vote n'était pas secret, — amènerait comme conséquence inévitable V éviction, c'est-à-dire la ruine et parfois la mort. Aussi, jusqu'à la fondation delà grande association catholique, le fermier votait-il entièrement au gré des propriétaires. L'association fondée, le fermier se sent soutenu, encouragé; son patriotisme s'enflamme et lui inspire de véritables actes d'héroïsme. Oui, d'héroïsme. De quel autre nom appeler la conduite de ce pauvre paysan père de famil'e, qui était en prison pour quelques dettes envers son propriétaire? Celui-ci vient le trouver : « Tu es libre, dit-il, si tu veux voter contre O'Connell. » Combat dans l'âme du paysan. D'un côté la patrie, de l'autre sa famille qui a besoin de son travail. Il accepte le marché et se dirige vers le lieu du vote, d'un pas inquiet et le
front assombri. Sa pauvre femme, qui est dans la foule, l'aperçoit ; elle devine ce qui se passe. Elle se précipite vers lui, oubliant ses enfants qui meurent de faim et lui demandent du pain. « Mal- » heureux, s'éeria-t-elle, que fais-tu ? Souviens-toi de ton âme et » de la liberté». Le paysan comprend sa femme, vote pour O'Connell et retourne en prison.
s Quand O'Connell annonça qu'il se présentait aux électeurs du comté de Clare, l'émotion fut grande en Irlande. Des deux parts on se prépara a une bataille qu'on sentait devoir être décisive. D'un côté, le gouvernement, l'armée, la richesse ; de l'autre, une multitude en haillons, mais avec elle le clergé catholique, l'association et O'Connell. — La lutte fut vive ; mais les protestants virent bientôt qu'ils seraient complètement battus. Tous les tenanciers abandonnaient leurs propriétaires et votaient pour O'Connell, en dépit de toutes les menaces ^éviction. L'agitateur fut élu à une immense majorité, et, entouié de 60.000 hommes qui portaient tous de grandes branches d'arbres en signe de triomphe, il entonna ce chant de victoire:
« Les hommes de Clare savent que la seule base de la liberté » est la religion. Ils ont triomphé, parce que la voix qui s'élève » pour la patrie avait d'abord exhalé sa prière au Seigneur. Main- » tenant des chants de liberté se font entendre dans nos vastes » campagnes; ces sons parcourent les vallées, iis remplissent » les collines ; ils murmurent dans les ondes de nos fleuves, et » nos torrents, avec leurs voix de tonnerre, crient aux échos de i nos montagnes : L'Irlande est libre ! »
Oui l'Irlande est devenue libre, parcequ'elle a été indomptable dans sa foi. Espérons que les Irlandais resteront fidèles aussi àleurs traditions degénérosité, en continuant à être les serviteurs dévoués de la couronne d'Angleterre et de son gouvernement devenu juste à leur égard et en se souvenant des paroles par lesquelles le duc de Wellington justifiait le Bill d'émancipation à la chambre des Lords :
« Il est connu de vos Seigneuries que la moitié au moins des troupes, dont j'ai tenu le commandement de la grâce de S. M. dans les campagnes entreprises à diverses époques pour la sécurité et l'indépendance de ce pays, était composée de catholiques romains. En vous rappelant ce fait, je suis persuadé que tous autr. s arguments sont superflus. Tous nous devons reconnaître que sans le sang des catholiques et sans la bravoure des catholiques nous n'aurions pas remporté la victoire.. »
Mais, dit-on, tout cela n'empêche pas que le Connaught catholique est l'Eden de la misère, tandis que l'Ulster protestant est enrichi par l'industrie. D'abord ce n'est pas tout-à-fait exact : le Connaught, qui a produit le P. Mathew, un des plus
grands hommes de ce siècle, n'est pas aujourd'hui aussi misérable qu'on voudrait le faire croire : les crimes contre la propriété y sont même moins nombreux que dans l'Ulster, et depuis quarante ans le progrès y est constant. Ensuite, il a été prouvé par nous que le bien-être relativement plus grand de l'Ulster est le produit d'une exécrable violence. Que dirait-on d'un pacha qui reprocherait aux Slaves subjugués de la Turquie d'être pauvres, tandis que les Turcs sont dans l'aisance? Que penseriez-vous du juge qui reprocherait à un volé la misère dans laquelle l'aurait plongé un voleur? Nous reparlerons de l'Ulster plus loin.
« Depuis que les Écossais ont adopté la Réforme, » dit M. de Laveleye, ils ont devancé même les » Anglais. » Puisque les Anglais eux-mêmes ont été distancés par les Écossais, ce n'est donc pas la Réformation qui est la cause de ce « progrès », à moins que 31. de Laveleye ne prétende que les Anglais sont encore trop catholiques et que le « progrès » est en raison directe de l'éloignement d'un peuple des bases positivesdu christianisme. L'auteur
aurait dû nous dire aussi de quelle Réforme il veut parler. De tous les pays du monde, sauf peut-être les États-Unis, l'Ecosse est en effet celui qui est le plus fractionné dans sa vie religieuse. Nous aurons l'occasion plus loin de parler des calvinistes écossais et du honteux despotisme que l'esprit de secte infligea à ce pays à partir de l'époque de la Réformation : ici, nous nous contenterons d'affirmer qu'il n'y a pas de folie religieuse qui n'ait trouvé d'adhérents au delà de la Tweed. L'idéal de M. de Laveleye ne peut consister dans une pareille anarchie morale; car je me demande vainement quel rapport il pourrait exister entre cette anarchie et la prospérité matérielle de l'Ecosse. Cette prospérité est réelle. J'ai fait récemment un voyage dans ce pays si intéressant à étudier, et j'ai été émerveillé des phénomènes économiques que j'y ai observés. Cependant, je l'aurais été davantage, si je n'avais connu les résultats prodigieux obtenus; le travail opiniâtre de mes compatriotes, les Ardénnais, des paysans de la Campine et des agriculteurs de certaines plaines sablonneuses de la Flandre. >I. de
Laveleye, qui a écrit des choses si judicieuses sur l'économie rurale de notre pays, a le droit de parler plus sérieusement de la prospérité des Écossais. Le duc de Sutherland conquiert, tous les ans, je ne sais combien d'hectares de terres fertiles sur un sol ingrat, au prix de capitaux qui'sont prodigieusement abondants dans sa caisse. Je ne lui en fais pas un reproche. Mais que dirait M. de Laveleye si j'inscrivais .à l'actif de l'Église catholique les merveilles agricoles accomplies, avec la caisse de l'État, au camp de Béverloo et les belles prairies artificielles créées dans la Campine Limbourgeoise par M. le comte de Theux, ou si je faisais honneur au libéralisme belge des excellentes opérations agricoles faites dans la Campine anversoise par M. Rolin- Jacquemyns?
Si c'est la Réformation qui a produit la prospérité actuelle de l'Ecosse, il faut avouer que cette conséquence a été bien tardive, puisqu'elle s'est fait attendre pendant plus de deux siècles. Voici la vérité, racontée par M. L. de Lavergne (Essai sur l'économie rurale de V Angleterre, de VÉcosse et de VIr-
lande, 3e éd., Paris, Guillaumin, I808, p. 310, 314, 323, 325, 337) :
« L'Ecosse est un des plus grands exemples qui existent au monde de la puissance de l'homme sur la nature. Je ne connais que la Hollande qui puisse rivaliser avec elle ; la Suisse elle-même n'offrait pus d'aussi grands obstacles à l'industrie humaine. Ce qui ajoute encore à la merveille de ce développement de prospérité sur un sol si ingrat, c'est qu'il est tout récent. L'Ecosse n'a pas les mêmes précédents que l'Angleterre. Il y a seulement un siècle, c'était encore un des pays les plus pauvres et les plus barbares de l'Europe Les derniers restes de l'antique pauvreté n'ont pas tout-àfait disparu, mais on peut affirmer que, dans l'ensemble, il n'y a pas aujourd'hui sous le ciel de région mieux ordonnée. Sa production totale a décuplé dans le cours de ce siècle. »
« Les fermiers écossais, si généralement misérables il y a cent ans, n'ont pas encore tout à fait autant de capitaux que les anglais... les comtés de Lanark et de Renfrew, qui sont le principal siège de l'activité manufacturière et commerciale, ont passé en cent ans de 100,000 à 600,000 âmes de population, et la seule ville de Glasgow de 20,000 habitants après de 400,00 '...Le germe même de tant de richesses n'existait pas en 1750 : ce sont les capitaux anglais qui aidés du génie laborieux et frugal de l'Ecosse ont transformé à ce point en si peu d'années cette terre inerte... tant que l'Ecosse est restée isolée de l'Angleterre et réduite à ses pro-
près forces, elle a végété ; mais dés qu'elle s'est ouverte aux capitaux et aux exemples de sa puissante voisine, elle a pris un essor au moins égal... le plus beau présent que l'Angleterre ait fait k l'Ecosse, en l'unissant a elle, parcequ'il comprend à lui seul tous les autres, c'est sa constitution et son esprit politique. L'Ecosse a été jusqu'en 1750 la forteresse du régime féodal, elle n'a commencé à ouvrir les yeux qu'après la bataille de Culloden... a la ti:i du siècle dernier, le comté d'Ayr, limitrophe du Galloway, était encore dans l'état le plus déplorable., etc. »
Je viens de parier du duc de Sutherland. L'histoire de la fortune récente de ce grand seigneur en Ecosse a été racontée par M. L. de Lavergne et elle prouve combien M. de Laveleye est aveuglé par ses préjugés anti-catholiques. On nous dit que l'Ecosse doit sa prospérité au principe protestant. Cela est absolument inexact. Jusqu'à la bataille de Culloden, en 1746, les chefs de clan des Highlands, dit M. de Lavergne (p. 348), n'avaient songé qu'à augmenter le nombre de leurs soldats, leur importance ne se mesurant pas à leurs revenus, mais à la force des bandes armées qu'ils pouvaient mettre sur pied. Quand l'État agricole et social du moyen-âge avait
cessé depuis longtemps ailleurs, il se conservait encore dans ces retraites. Après l'expulsion des Stuarts, tout changea. Comment? Il est intéressant de le savoir.
La population, en partie catholique (une partie des Hig Mander s ne cessa pas de rester fidèle à l'Église romaine), était trop dense pour les facultés productives du sol. Les chefs des tribus arrivèrent peu à peu à cette pensée qu'il n'était possible de tirer parti de leurs montagnes qu'en les dépeuplant ; dès lors ils n'ont cessé, d'abord en suivant les voies détournées, ensuite ouvertement et par la force, de raréfier eux-mêmes cette population que leurs ancêtres avaient multipliée dans un intérêt guerrier. Le gouvernement anglais les y a poussés avec habileté. Jusqu'au commencement de ce siècle, ces mesures furent exécutées avec des ménagements. Mais en notre siècle, on se gêna moins : le chef de clan se mit à faire la chasse à ses sujets. Beaucoup de ces malheureux émigrèrent au Canada. D'autres cherchèrent un abri dans les Lowlands. Sur les ruines de leurs cabanes, on éleva de grandes fermes, pour
la production des moutons. En 1808, lord Selkirk exposa publiquement la théorie de cette dépopulation. Cela s'appelait et s'appelle encore clear an estate. C'était le temps où chantait sir Walter Scott î La dernière héritière des grands hommes du Sud,h comtesse de Sutherland épousa en 1785 George Granville, marquis de Stafford, élevé en 1833 à la dignité de duc de Sutherland. La marquise possédait dans le comté deSutherland plus de300, 000 hectares, habité par 15,000 highlanders, parmi lesquels se recrutait le 93e rég. d'infanterie; mais son mari disposait d'immenses capitaux. Ensemble, ils étaient servis par un homme intelligent, M. James Loch, qui s'entendait à clear an estate. Les Highlanders de l'héritière des Mhoir-Fhear-Chattaibh reçurent l'ordre de quitter leurs montagnes et de venir s'établir dans les terres de la marquise, situées au bord de la mer, comme pêcheurs, marins ou ouvriers. Ceux qui refusèrent furent forcés d'émigrer en Amérique. En dix ans, de 1810 à 1820, 3,000 familles furent ainsi expulsées des terres où avaient vécu leurs ancêtres. Quand elles résistaient, les agents de la mar-
quise démolissaient leurs habitations et, sur quelques points, pour aller plus vite, on y mit le feu A la suite de travaux intelligents et grâce aux capitaux du marquis de Stafford, 118,000 cheviots et 13,000 tètes noires broutèrent dans les montagnes du Sutherland; 415,000 livres de laine se vendaient aux lilateurs du comté d'York; 30,000 moutons étaient livrés pour la boucherie aux fermiers du Nortmimberland; et M. Loch devenait membre du parlement. 0 Walter Scott !
En quittant le Connaught, M. de Laveleye part pour la Suisse, où il perd encore une fois une occasion de montrer ses connaissances spéciales en matière d'économie rurale etd'économie politique. Aveuglé par ses préjugés, il prétend que les cantons latins de Neufchatel, de Vaud et de Genève, parce qu'ils sont protestants, l'emportent extraordinairement sur les cantons germaniques, mais catholiques, de Lucerne et du Haut Valais et les Cantons forestiers, quant à l'instruction, à la littérature, aux beaux-arts, à l'industrie, au commerce, à la richesse et même... à la propreté.
Cette affirmation absolue peut intimider les lecteurs qui ne connaissent pas la Suisse et son histoire ; mais elle est plus audacieuse qu'exacte. Le bassin du lac Léman a reçu de la nature une fertilité et des ressources économiques exceptionnelles, et il n'est pas étonnant que les populations qui habitent ces pays favorisés soient plus prospères que les villages des montagnes d'Uri ou des rudes et sauvages vallées de Saas, d'Anniviers et de Zermatt dans le Haut- Valais. Comparez les campagnes protestantes du canton de Vaud, en dehors du bassin du lac Léman, avec les campagnes catholiques du canton de Fribourg, qui sont dans les mêmes conditions de climat et d'altitude, et vous vous convaincrez que les catholiques fribourgeois ne le cèdent en rien aux protestants vaudois, quant à la culture intellectuelle, à la production économique, à l'ordre et au bien-être. La prospérité de Genève est très-naturelle, et il n'est pas nécessaire pour l'expliquer d'en faire remonter l'honneur aux coreligionnaires de M. Carteret. Cette ville occupe une place exceptionnelle, au bord d'un grand lac, sillonné de bateaux à vapeur, entouré de
vignobles et de gras pâturages et voisin de la France. Naguère Genève était le rendez-vous de nombreux étrangers venus de toutes les contrées du monde; l'élite de sa population historique appartient à des familles françaises riches, distinguées et immigrées. La fortune de Neufchatel est due à sa population d'horlogers, qui n'est pas plus protestante que catholique et dont le sort n'est pas bien enviable. Dire que les cantons de Genève et de Neufchatel sont plus prospères que le Haut Valais et les Cantons forestiers, pareeque ceux-ci sont catholiques, n'est pas plus raisonnable que la proposition suivante : on n'est pas parvenu à cultiver des céréales sur les lianes du Gervin, ni à planter des vignes dans les prairies d'Andermatt d'Uri, pareeque le sol y est habité par des catholiques. M. Martin (Avenir du protest, et du cathol., p. 197) cite, à propos du Valais, un fait « économique », que je livre aux réflexions des processeurs de Genève, de Berne et de Liège. A une réunion générale de toutes les conférences de S. Vincent de Paul de la Suisse Romande, à Saint Maurice, les conférences Valaisiennes ont déclaré
qu'elles ne savaient à quoi employer leurs ressources et leur temps, attendu quelles n'avaient pas de pauvres...
Sur la foi d'un écrivain anglais, M. Hepworth Dixon, M. de Laveleye va jusqu'à prétendre que dans le canton d'Appenzel, divisé en deux parties (depuis 1597 : Inner-Rhoden, dans les montagnes, habité par 11,900 catholiques; et Ausser-Rhoden, dans la plaine, peuplé de 46,726 protestants), une population de même race germanique démontre le même principe : les protestants sont actifs, industrieux, sociables, riches ; les catholiques sont inertes, routiniers, ignorants, pauvres, vivant dans des huttes dispersées çà et là. « Chaqueberger,ditM.H.Dixon, vit à part; il ne rencontre ses concitoyens qu'à la messe, au pugilat ou au cabaret. Chacun sait lire et écrire, car ils sont suisses et assujettis aux lois cantonales ; mais ils ne connaissent ni livres, ni journaux; à peine rencontre-t- on quelque viedes Saints, quelques feuilles populaires, quelques recueils de remèdes de bonnes femmes, au lieu de nouvelles fraîches et excitantes. » M. le D1 Schaepman, dans l'excellente
revue hollandaise, Onze Wachter (n° d'août), dont nous recommandons vivement la lecture à nos compatriotes flamands, a riposté à la traduction de M. de Savornin par un article écrit de main de maître. Nous aurons l'occasion de le citer plus d'une fois. Le poète néerlandais, avec l'austère bonne foi qui caractérise sa race, s'est donné la peine d'étudier la source même où M. de Laveleye a puisé ses paradoxes suisses. 11 en résulte que M. Dixon, dans son livre, The Switzers, ne fait pas plus autorité que dans ses autres écrits : Free Russia, New America, The History oftwo Queens, etc. La Saturday Heview elle-même (n° 853) ne lui accorde pas une confiance sans réserve.
Je ne connais pas personnellement le canton d'Appenzel; mais un de mes amis de Suisse, auquel j'ai demandé son avis sur les assertions de M. Dixon, m'a répondu : elles n'ont pas de sens (je cite textuellement) il va sans dire qu'un peuple clairsemé de pasteurs, vivant dans des montagnes presqu'inaccessibles, est plus rude et moins riche qu'une agglomération urbaine vivant dans une plaine; la
question religieuse n'a rien de commun avec la situation économique du canton d'Àppenzel ». Quant à moi, j'avoue que le portrait de M. H. Dixon, dégagé de ses faux coups de crayon, me séduit : ces montagnards, connus d'ailleurs dans toute la Suisse par leur humeur joviale, leur vigueur de corps et d'esprit et leurs antiques jeux populaires (Schwingfeste), doivent produire un effet délicieux, quand ils descendent de leurs demeures, dans leurs pittoresques costumes nationaux, soit pour se rendre à la messe, soit pour se divertir au milieu des « civilisés » de la plaine. Des montagnards, des bergers qui savent tous lire et écrire, qui sont abonnés à ce qu'on nomme dédaigneusement des « feuilles populaires » et qui lisent des vies de Saints au lieu de savourer des « nouvelles fraîches et excitantes » de Timothée Trimm ou de FannyLear, par exemple, de tels montagnards ne peuvent évidemment pas mériter l'éloge des « bons esprits », dont parle M. de Laveleye (p. 8).