COMPARAISON ÉCONOMIQUE DES PAYS PROTESTANTS AVEC LES PAYS CATHOLIQUES
Que signifient les mots: être de son temps?— Première règle temporelle des sociétés humaines : chercher d'abord le royaume de Dieu. — Servire Deo regnare est. — Comment une société de « sauvages » peut être relativement parfaite. — Une seule chose est nécessaire aux sociétés humaines, le service de Dieu, les autres choses sont relatives et contingentes. — Il est faux que les pays protestants sont plus actifs, plus industrieux, plus économes et plus riches que les pays catholiques. Erreur de M. l'abbé F. Martin à cet égard. — L'économie politique et les catholiques en Prusse. — Aux Etats-Unis. — Au Canada. — Les protestants en France — Les soi-disant conséquences économiques de la révocation de l'Ëdit de Nantes. — La cote de la Bourse et les pays catholiques. — Les catholiques et le commerce des livres. — Les catholiques et la vie politique en Allemagne. — Conclusion à tirer de ces faits.
Avant de nous engager davantage dans le dédale
de l'école déductive, rappelons encore une fois les principes absolus qui dominent cette discussion.
Je ne dédaigne pas le confort dans la vie, j'admire profondément toutes les découvertes scientifiques de notre âge, je m'associe de tout cœur et, dans mon humble sphère, je travaille avec opiniâtreté aux progrès de l'instruction publique, je prends part avec ardeur aux luttes civiles du forum, j'apprécie l'importance pratique de l'industrie et du commerce, je ne nie point la logique de la loi économique de l'offre et de la demande, je préfère les voitures de nos chemins de fer aux pataches dans lesquelles je traversais les Ardennes au temps de mon enfance, je place mes armes de chasse perfectionnées bien audessus des fusils à silex et à baguettes de mon grand père, en un mot je suis « un homme de mon temps » ; mais j'affirme que M. de Laveleye ne me démontrera pas que M. Tiberghien est un philosophe supérieur à Aiïstote, que l'élève de celui-ci, Alexandre de Macédoine, a été en politique inférieur à M. de Bismarck, que Démosthène avait moins d'esprit que M. Gladstone, que PapiniencomparéàM. Bluntschli
était un cuistre et que Af. de Savornin dépasse S. Jérôme de cent coudées. Les sectes protestantes et même lÉglise universelle n'ont que des rapports indirects avec toutes les choses très respectables que ces grands noms rappellent. Jésus-Christ a dit : mou royaume n'est pas de ce monde. Son royaume est celui de Dieu. Cherchez ce royaume et sa justice, a ajouté le Sauveur du genre humain, et le reste vous sera donné par surcroit. Et ce reste, les catholiques le possèdent, à divers degrés, au moins aussi bien que les protestants. Dans un siècle où les professeurs d'économie politique se croient volontiers les grands prêtres de l'avenir, parce qu'ils exposent les lois qui règlent la production et la circulation des richesses fugitives et qu'ils étudient les conditions du bien-être matériel, à notre époque surtout, il ne faut pas cesser de répéter et même de crier sur les toits : la fin de l'homme -sur cette terre ne consiste pas dans l'exaltation de sa propre puissance. J'ouvre le cathéchisme (1) de mes enfants et j'y lis avec rail) Catéchisme de Matines, p. 7 et 8.
vissement ces simples réponses, supérieures à toutes les beautés du Timée de Platon et du xne livre de la Métaphysique d'Aristote :
Qu'est-ce que V homme? — L'Homme est une créature de Dieu, douée de raison, ayant une âme immortelle et un corps mortel.
Quelle est la partie la plus noble de l'homme ? — C'est l'âme.
Pour quelle fin Vhoinme a-t-il été créé de Dieu ? — L'homme a été créé de Dieu pour le servir en cette vie et pour le posséder éternellement dans l'autre.
Nous ne sommes donc pas créés pour nous divertir en ce ie et pour amasser des richesses ? — Non, nous sommes créés pour servir Dieu.
Servir Dieu, c'est régner. Servire Deo regnare est. Celui qui sert Dieu règne sur la création, fût-il le plus pauvre et le moins lettré des hommes. La foi chrétienne n'a pas étéprêchée et l'Église universelle n'a pas été fondée par de riches capitalistes, des gens de lettres, des publicistes, des professeurs d'économie rurale, des politiques transcendants, des diplomates habiles, de grands hommes de guerre,
des avocats diserts ou retors. Jésus-Christ, filins fabrL a vécu comme un ouvrier et il est mort crucifié entre deux malfaiteurs ; les apôtres étaient des hommes simples, des manouvriers, des pêcheurs, comme les pêcheurs de Blankenberghe, et l'œuvre divine du christianisme a été le plus grand scandale auquel aient assisté les « savants », les « riches », les « intelligents » et les « civilisés » des quatre premiers siècles. Il en est encore ainsi aujourd'hui : l'existence, la vigueur, le développement, l'immutabilité de l'Église catholique est un scandale pour M. de Laveleye et pour tous les génies incompris qui partagent ses préjugés surannés et peut-être sa haine récente.
M. X. Marmier racontait, il y a peu de jours, devant les Académies réunies de France, l'histoire de la Maison. J'ai cueilli dans le riche parterre de ce charmant conteur une citation , que je dédie à M. de Laveleye. Jusqu'ici l'homme « tertiaire», qui sera, dit-on, dans la théologie quelque chose comme le canon Krupp dans l'art
militaire, n'a pas été découvert; mais il existe
encore des cités lacustres et, ô honte, elles sont « cléricales » :
« Dans Tune des plus fructueuses régions de l'Amérique du Sud, dans la République de Venezuela, une tribu d'Indiens construit ses cabanes au sein du lac de Maracaibo. Pourquoi? Est-ce pour échapper aux tigres et aux serpents, ou à l'invasion d'une tribu ennemie? Non. C'est tout simplement pour se soustraire à des légions de moustiques bien plus féroces et plus venimeuses que celles de nos climats tempérés. Comme les nôtres, elles se plaisent dans le voisinage de l'eau. Mais elles ne s'éloignent guère du sol humide où elles sont écloses, et les Indiens savent qu'a une certaine distance du rivage, ils n'ont plus à redouter ces abominables bêtes . Près d'eux ils ont tout ce qu'il leur faut pour édifier leurs maisonnettes : le palo di hierro pour leurs pilotis, un bois plus léger pour leurs planches et leurs cloisons, des plantes grimpantes dont ils font des cordes pour lier les diverses parties de leur édifice et les feuilles de palmier pour leurs toitures. Car ils ne connaissent ni les neiges ni les vents froids. Pas n'est besoin qu'ils élèvent de massives murailles pour se préserver seulement de la pluie. Grâce aux richesses particulières de leur pays, pas n'est besoin non plus qu'ils se donnent grande peine pour vivre. Ils n'ont qu'à jeter leur ligne ou leurs filets dans le lac qui les entoure, pour y pêcher tant qu'ils veulent d'excellents poissons. Sur ce même lac, à certaines époques, ils voient s'abattre des
milliers et des milliers de canards, et ils en prennent a des pièges ingénieux une quantité. Sur le rivage grandissent les herea dont ils tirent le suc laiteux qui forme le caoutchouc. Chaque année, des marchands viennent acheter cette denrée et les duvets de canards recueillis par cette industrieuse peuplade, et les cargaisons des poissons qu'elle a salés et fumés.
« Ainsi vivent, dans leur paisible demeure, les Indiens du Maracaïbo. On ne les compte point au nombre des populations civilisées. Ils n'ont point de journaux et point de chemins de fer. Ils ne connaissent pas les douces agitations des jeux de la Bourse, ni les charmes des discussions parlementaires. Mais des missionnaires espagnols les ont convertis au catholicisme. Au milieu de leurs villages s'élève une chapelle construite aussi sur pilotis. La croix qui la surmonte se retlète dans le miroir des eaux. Sa cloche sonne l'Angelus, dans cette solitude du nouveau monde ; à l'heure des offices, les canots de famille se rangent au pied de son portail, et les fidèles Indiens s'agenouillent pieusement dans son enceinte.
« Lorsque les Espagnols arrivèrent dans ces parages, l'aspect des habitations aquatiques du Maraeaïbo les fit songera Venise, et ils donnèrent au pays où ils les découvraient le nom de Venezuela. L'opulente Venise a perdu ses richesses. La cité des Doges a perdu son anneau d'or. La reine de l'Adriatique a perdu sa couronne. La merveilleuse Venise ! Jadis tant de gloires de toute sorte, et successivement tant de désastres !
« La petite peuplade indienne du Venezuela n'a point connu ces
éclatantes prospérités et ne connaîtra point ces terribles déchéances. Satisfaite de son humble place en ce monde, elle ne soncre ni à s'enrichir par de hardies spéculations, ni à s'agrandir par d'aventureuses conquêtes. Sa grande mer est son lac, sa légère barque son Bucentaure, sa chapelle en bois est sa basilique de Saint-Marc, et son bonheur est dans les modestes habitudes de sa vie journalière.
Certes, ni vous, lecteurs, ni moi, nous ne choisirons cette cité lacustre pour nous servir de résidence d'été ; mais nous n'oserions pas affirmer que ces heureuses populations vivent, devant Dieu, dans un état de civilisation inférieur à celui dont jouissent les huissiers du gouvernement actuel de Genève ou les agents de police berlinois. La conclusion que je veux tirer de cette sorte d'apologue est celle-ci : la doctrine déductive de l'école de M. de Laveleye est fausse dans son germe. Le développement matériel et extérieur d'une société dépend de la nature et de mille circonstances accessoires qui varient suivant les époques et les latitudes. Mais une seule chose est nécessaire, partout et toujours, c'est le service de Dieu, et quand même uans ce service on ne
réussirait pas politiquement, économiquement, industriellement ou littérairement, on n'en resterait pas moins supérieur à toutes les choses de ce monde. Servire Deo regnare est.
Je suis étonné que M. de Laveleye n'ait pas lu le beau livre de M. l'abbé F. Martin, De l'avenir du protestantisme et du catholicisme. 11 y aurait trouvé des arguments pour sa thèse. M. Martin, qui ne semble pas avoir fait une étude suffisante des causes et des effets de la Renaissance, et que la contemplation théologique a trop détourné peut-être des recherches économiques sur l'origine de la richesse et de la pauvreté des nations, convient que les peuples catholiques sont économiquement, et peut-être politiquement, dans une certaine infériorité, quand on les compare aux nations dites protestantes; et il cherche à expliquer ou plutôt à atténuer cette situation extraordinaire à l'aide de considérations morales, qui ressemblent trop à des consolations. Réserve faite des principes que j'ai posés et sans nier qu'une société catholique, même religieusement parfaite, ne puisse temporairement, sous l'empire de
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certaines circonstances extérieures, déchoir économiquement et politiquement, je n'admets pas les concessions faites par M. Martin. Je vais continuer à le prouver, en suivant pas à pas 31. de Laveleye.
« Partout où dans un même pays les deux cultes sont en présence, prétend M. de Laveleye, les protestants sont plus actifs, plus industrieux, plus économes et, par suite, plus riches que les catholiques. »
Le but de la vie n'étant pas d'amasser des richesses, je pourrais renvoyer simplement l'auteur à 3Iélanchton. Celui-ci disait à sa mère, qui voulait se faire protestante: « s'il vaut mieux vivre en luthérien, il est préférable de mourir en catholique. » Mais acceptons de la pensée de M. Laveleye ce qu'elle peut contenir de légitime : un développement économique rationnel, n'étouffant pas les moyens spirituels que l'homme doit employer pour atteindre sa fin surnaturelle. Ace point de vue la thèse du professeur d'économie politique est démentie par les faits. En Prusse, la citadelle du Luthéranisme, ce sont préci-
sèment les provinces catholiques qui sont les plus riches, sinon les seules riches : la Province Rhénane, la Wesphalie, la Silésie. Les provinces protestantes,la Prusse, la Poméranie, le Brandebourg, lesquelles fournissent en ce moment le plus fort contingent à l'émigration, sont les plus pauvres, et dans la province de Prusse protestante, c'est précisément le district catholique d'Ermland qui est le seul riche. La Posnanie catholique, quoique possédant une robuste classe rurale, est, il est vrai, moins prospère que les autres provinces catholiques. Pourquoi? D'abord, parce qu'elle souffre encore des erreurs économiques (et non religieuses) du gouvernement de l'ancienne monarchie polonaise, et puis parce qu'elle est l'objet d'une tyrannie administrative qui étouffe toutes les aspirations de la population : ainsi, par exemple, le gouvernement a juré de germaniser le peuple polonais. L'enseignement ne se donne, dans les écoles primaires, qu'en allemand à des enfants n'ayant appris que le polonais sur les genoux de leurs mères ; on s'obstine à arrêter avec préméditation l'essor intellectuel des jeunes gens : le déve-
Ioppement «économique» desPosnaniens est entravé par le Gouvernement à l'école primaire. Après l'annexion à l'électorat de Brandebourg de certains comtés catholiques de la Westphalie (Ravensberg, etc.), Frédéric II permit à leurs habitants de s'établir dans la Marche, dont le séjour, à l'exception de la ville de Berlin, leur avait été jusqu'alors absolument interdit. C'est pourquoi on rencontre aujourd'hui, dans la Marche, un grand nombre de familles catholiques d'origine westphalienne. Toutes sont dans l'aisance, en un pays relativement pauvre, et ce sont elles qui, depuis la proclamation de la liberté religieuse, en 1850, ont servi de noyau à toutes les missions catholiques en ces districts. Cependant il existe, particulièrement en Silésie et en Posnanie, certains districts catholiques pauvres : ce sont surtout les communes, où il y avait autrefois des monastères riches, « sécularisés » en 1810 ou après 1831. Les populations qui entouraient ces antiques institutions catholiques et qui participaient à leur bien-être et même à leur splendeur, ont été subitement ruinées, quand on eut tari la source de leur prospérité séculaire,
fait disparaître les anciennes causes de leur industrie et chassé les débiteurs habituels de leurs salaires. De telles ruines, provoquées par l'esprit protestant, ne se réparent pas en quelques années.
La vérité est que dans les pays mixtes, où la majorité ne se montre pas violemment oppressive, la minorité en concentrant ses forces et son énergie, se distingue, en général, par une activité industrieuse. Telle est la cause économique de l'industrie et du commerce des Grecs dans l'empire Turc, des protestants en Bavière, en Alsace et dans le midi de la France, des catholiques en Hollande et dans la Marche de Brandebourg, des Dalmates dans la république de Venise, des Chinois dans les possessions anglaises en Asie, des Juifs dans toutes les parties du monde.
M. de Laveleye prétend, cl après 31. de Tocqueville, « qu'aux États-Unis la plupart des catholiques » sont pauvres » ; et il ajoute qu'au Canada, « les » grandes affaires, les industries, le commerce, les » principales boutiques dans les villes sont aux » mains des protestants. » Quand 31. de Tocqueville
voyageait dans les Etats de l'Union américaine (vers 1830), l'émancipation des anciennes populations catholiques du joug des Puritains et des autres « libéraux » anglais était récente et l'immigration nouvelle des Irlandais et des catholiques français et allemands n'avait pas encore produit ses fruits. L'illustre écrivain, s'il a réellement exprimé ce jugement (M. de Laveleye n'a pas indiqué où il a puisé sa citation), ne le répéterait plus, aujourd'hui que les catholiques se montrent partout au premier rang dans la grande république américaine, non seulement dans la Louisiane, à Baltimore, à Boston, à New-York, mais encore dans les États de l'Ouest. Puisqu'on a cité Tocqueville, je le citerai aussi :
« L'Amérique est la contrée la plus démocratique de la terre, et c'est en même temps le pays, où, suivant des rapports dignes de foi, la religion catholique fait le plus de progrès... Nos neveux tendront de plus en plus à ne se diviser qu'en deux parts, les uns sortant entièrement du christianisme, et les autres entrant dans le sein de l'Église romaine (Démocratie en Amérique, T. IJ. p. 30, 15e édition, Paris, Pagnerre, 1850). »
« Les prédicateurs américains (Se. protestants) reviennent
sans cesse à la terre et ils ne peuvent qu'à grande peine en détacher leurs regards. Pour mieux toucher leurs auditeurs, ils leur font voir chaque jour comment les croyances religieuses favorisent la liberté et Tordre public, et il est souvent difficile de savoir, en les écoutant, si l'objet principal de la religion est de prouver l'éternelle félicité dans l'autre monde ou le bien-être en celui-ci (ld.,p. 142). »
M. de Laveleye n'a pas été heureux en appelant M. de Tocqueville à son secours. Le premier évêque catholique qui ait été institué aux États-Unis a été Mgr Carroll en 1790. Aujourd'hui, ony compte sept archevêques et trente-six évêques; et récemment, on a vu entrer dans le Sacré-Collège le premier cardinal américain Mgr 3Iac Closkey, l'archevêque de New-York. Les œuvres catholiques de toute nature s'y développent avec une énergie et une abondance vraiment admirables, et les fidèles de la Louisiane, du Missouri et des États de l'Ouest, comme ceux de la Californie et de l'Orégon, rivalisent avec les anciennes et riches communautés catholiques de la nouvelle Angleterre, pour doter ces œuvres innombrables de capitaux, qui sont la ma-
nifestation palpable d'une prospérité sans exemple. Est-ce dans VUistoire du développement intellectuel deVEurope, par le D' Draper, que M. de Laveleye a été puiser ses singuliers renseignements sur la situation économique des catholiques américains? L'école à laquelle appartient notre compatriote a fait un certain bruit autour du faible livre de cet écrivain, professeur de chimie à New-York, dont la philosophie ne dépasse pas le niveau de celle de MM. d'Holbach et Helvetius, bien qu'elle ait été louée par le professeur Tyndall. Quoi qu'il en soit, l'argument de M. de Laveleye n'est pas sérieux, et nous voyons d'ici l'air jovial avec lequel il sera accueilli par notre' ami le P. Hecker, du Catholic, Wàrld de New-York.
Je ne sais pas si les catholiques Canadiens font de « grandes affaires » ; mais c'est la première fois que j'entends parler de leur pauvreté. Dans l'île de Terre-Neuve et dans le bas Canada, où les descendants des anciens colons français forment, si je suis bien renseigné, les trois quarts de la population, la plus grande partie de la propriété immobilière est
entre les mains des catholiques, qui sont généralement dans une grande aisance; danslehaut Canada, les catholiques peu nombreux sont des immigrants irlandais et d'autres, qui se trouvent dans les conditions générales de cette classe de colons dans les possessions anglaises. A partir de l'annexion des colonies françaises du Nord de l'Amérique à la couronne d'Angleterre, les catholiques ont été sinon opprimés, du moins sevrés des faveurs de la métropole. Il est remarquable et il convient de rappeler à M. de Laveleye que les populations catholiques de l'Amérique du Nord sont restées seules fidèles à la couronne Britannique depuis la fin du siècle dernier. Cette fidélité a été récompensée en ce siècle par la reconnaissance tardive de l'Angleterre; et, depuis quarante ans, les catholiques canadiens, livrés enfin à leurs propres efforts, ont déployé une activité prodigieuse: si les protestants anglais font de « grandes affaires », les catholiques français et irlandais du Canada font tous de bonnes affaires. L'esprit entreprenant et pratique des Anglais, lequel existait avant
la naissance de Luther, s'est manifesté, il est vrai,
dans le Canada comme partout ailleurs, et je ne suis pas éloigné d'admettre, avec M. de Lavcleye, que, dans les spéculations industrielles et commerciales, la protestante et « perfide » Albion occupe réellement le premier rang ; mais, encore un coup, les gros bénéfices ne sont pas la mesure de la valeur morale et politique d'un homme, d'une famille, d'une société ou d'un peuple. D'après les récits que nous ont faits les Canadiens qui ont servi dans l'armée pontificale ou étudié à l'université de Louvain, j'ajoute que les Anglais protestants n'occupent en aucune façon le haut du pavé, ni à Québec, ni à Montréal, ni même à S'-Johns de Terre-Neuve.
M. de Laveleye peut hardiment rayer les Canadiens catholiques de la liste des niais qui ne savent pas tirer de l'économie politique des applications légitimes. Si j'étais Français, je serais pour mon pays plus fier d'avoir produit la forte race des Canadiens que d'avoir réalisé les « immortelles conquêtes de 89. »
De Québec à Nîmes, il y a loin, mais on y retrouve des Français, non des Français atteints de
catholicisme, mais des Français transfigurés par la réformation. Naturellement vous vous attendez ici à la mention du grand nom de M. Guizot, un Mmois, dont on ferait un exemple éclatant, pris au hasard dans le total des protestants de cette oasis de la prospérité. Détrompez-vous :
i M. Audiganne, dans ses remarquables études sur les populations ouvrières de la France , remarque la supériorité des protestants dans l'industrie, et son témoignage est d'autant moins suspect qu'il n'attribue pas cette supériorité au protestantisme. La majorité des Nimois, dit-il, notamment les taffetassiers, sont catholiques, tandis que les chefs d'industrie et du commerce, les capitalistes, en un mot, appartiennent en général à la religion réformée.
€ Quand une même famille est divisée en deux branches, l'une restée dans le giron de la croyance de ses pères, l'autre enrôlée sous l'étendard des doctrines nouvelles, on remarque presque toujours, d'un côté, une gêne progressive et, de l'autre, une richesse croissante. » — « À Mazamet, l'Elbœuf du Midi delà France, dit encore M. Audiganne, tous les chefs d'industrie, excepté un, sont protestants, tandis que la grande majorité des ouvriers est catholique. Il y a moins d'instruction parmi ces derniers que parmi les familles laborieuses de la classe protestante. »
Cette argumentation est vraiment extraordinaire. M. Audiganne cite des faits économiques qui sont faciles à expliquer et dont nous avons déterminé plus haut la loi, et il a soin de dire qu'il n'attribue pas à des causes religieuses un état de choses qui a une apparence favorable aux protestants comme tels. Quelle conséquence en tire M. de Laveleye? Il divise audacieusement le témoignage de M. Audiganne : il en prend pour sa thèse la partie favorable aux protestants et il feint d'oublier la partie défavorable. En supposant que ce procédé de discussion soit admissible dans le domaine de la logique moderne, qu'en pourrait déduire M. de Laveleye? Tout au plus uu fait intéressant à noter, à savoir, qu a Nîmes et à Mazamet les « capitaux » sont entre les mains des protestants. A ce compte-là, MM. de Rothschild sont dépositaires d'une civilisation bien supérieure à celle des protestants des Deux-Mondes, les banquiers israélites de Berlin et de Francfort ont beaucoup plus d'esprit pratique que les sectateurs du D1 Luther et le judaïsme est supérieur au protestantisme.
J'avais espéré que M. de Laveleye, en présence de
la révocation scandaleuse et actuelle de la liberté religieuse des catholiques en Suisse et en Prusse, nous épargnerait la citation surannée de la révocation de l'Éditde Nantes. Je m'étais trompé :
i Avant la Révocation de l'édit de Nantes, dit-il, les réformés l'emportaient dans toutes les branches du travail, et les catholiques, qui ne pouvaient soutenir la concurrence, leur firent défendre, à partir de 1662, par plusieurs édits successifs, l'exercice de différentes industries où ils excellaient. Après leur expulsion de France, les protestants apportèrent en Angleterre, en Prusse, en Hollande leur esprit d'entreprise et d'économie; ils enrichissaient le district où ils se fixaient. C'est à des Latins réformés que les Germains doivent en partie leur progrès. Les réfugiés de la révocation ont introduit en Angleterre différentes industries, entre autres celles de la soie, et ce sont les disciples de Calvin qUi ont civilisé l'Ecosse. »
La civilisation calviniste en Ecosse! Mais dans
toute l'histoire du christianisme on ne trouverait pas
une secte dont l'action a été dans son ensemble plus
rude, plus intolérante et plus grossière. Nous avons
déjà levé un coin du voile qu'on voudrait jeter sur
l'ancienne situation de l'Ecosse: nous le déchirerons entièrement plus loin. Je vais au plus pressé: la révocation de l'édît de Nantes. Cet acte impolitique
de Louis XIV ne fut approuvé ni par le cabinet de Madrid, ni surtout par le Pape Innocent XL Lord Macaulay et >L de Ranke, qui en conviennent, citent même ces remarquables paroles, venues de la cour de Rome : « Le Christ ne s'est pas servi de pareils » moyens; on doit guider les hommes vers l'Église, « et non les y traîner. » Du reste, ce n'est ni aux farouches calvanistes de Genève et d'Ecosse, ni aux intolérants luthériens allemands, ni aux tyranniques anglicans à reprocher un acte intolérant au roi Louis XIV, qui a fait contre les reformés de son royaume, pour des causes plus politiques que religieuses, ce qu'eux-mêmes avaient fait et fonfencore par haine aveugle contre les catholiques dans toute l'Europe. Le roi de France invoquait la« thèse» théologique, et en renversant « l'hypothèse » de la liberté religieuse des dissidents, il ne se targuait pas des principes de la réformation sur la liberté des cultes. Quant au côté économique de l'expul-
sion des Huguenots, il y aurait beaucoup de réflexions à faire. Je me bornerai à contester les faits cités par M. de Laveleye, en le renvoyant à l'article consacré par 31. A. d'Avril dans la Revue des Questions Historiques (T. XV, au 1874, p. 590 et suiv.) au livre de M. de Ségur Dupeyron, ancien consul de France à Anvers, intitulé : Histoire des négociations maritimes et commerciales de la France aux xvne et xviii- siècles considérées dans leurs rapports avec la politique générale. M. de Ségur blâme l'acte de Louis XIV, attribue le déclin momentané de l'industrie française pendant la seconde moitié du règne du « grand Roi» aux malheurs de la guerre, et nie que la prospérité des autres pays ait été l'œuvre des réfugiés français. Les drape: ies de Frise datent de l'époque carolingienne; au commencement du xvie siècle, Amsterdam et Leyde fabriquaient 24,000 pièces de drap par an. Le tissage de la laine fut introduit en Angleterre par des ouvriers flamands, doux siècles avant les prédications de Luther ; 71 ans avant la révocation de l'édit de Nantes, des ouvriers d'Aix-la-Chapelle introduisirent à Amsterdam de
nouveaux procédés de fabrication de lainage ; 25 ans avant cette même révocation, la fabrication de la soie était déjà réglementée en Hollande. Ce sont des ouvriers hollandais et flamands qui ont introduit à Sedan et dans le midi les méthodes perfectionnées pour le tissage des fils de laine.
C'est vers 1521 que des ouvriers lombards apportèrent en France l'industrie de la soie. De 1629 à 1681, elle était organisée en Angleterre, notamment à Londres, où elle occupait 4,000 ouvriers: en 1713, 28 ans après la révocation, le nombre de ces ouvriers n'avait pas augmenté. Une lettre diplomatique de 1686 établit que l'industrie des toiles de lin et de chanvre a été perfectionnée en Angleterre par des ouvriers... catholiques venus de France. En 1713, les manufactures anglaises étaient incapables de soutenir la concurrence des manufactures françaises: ce fait ressort des pétitions adressées au Parlement d'Angleterre contre le projet de traité négocié à Utrecht.
Il n'en fut pas autrement en Hollande. L'auteur de YHistoire des réfugiés protestants dit : « L'indus-
trie exercée par les réfugiés fut moins durable en Hollande que ne l'avaient fait espérer leurs brillants débuts. Les manufactures de soie, de toile, de chapeaux, de papiers qu'ils avaient créées commencèrent à languir dès ia première moitié du xvme siècle (c'est-à-dire après le rétablissement de ia paix). » Le même auteur ajoute que les lainages, les tanneries et les raffineries de sucre conservent encore de nos jours les améliorations qu'elles ont reçues à cette époque; mais M. de Ségur s'inscrit en faux contre cette affirmation, et il démontre que tous les perfectionnements actuels de ces industries sont de beaucoup postérieurs à 1685. Enfin voici la conclusion de l'Histoire des réfugiés protestants : « les manufactures établies par les exilés de France ne pouvaient manquer de périr peu à peu. La fabrication même des soieries ne fut florissante que jusqu'à la tin de la guerre de la succession d'Espagne (1713). La paix rétablie, les soies de France, moins coûteuses et façonnées avec plus d'élégance, reprirent bientôt leur ancienne supériorité sur les marchés delà Hollande.» Est-ce clair? et M. de Ségur
n'est-il pas autorisé à conclure ainsi : « En présence de la concurrence française, impuissance ou à peu près, de la part des réfugiés protestants, d'établir quoi que ce soit de durable, soit en Angleterre, soit en Hollande » ?
En Prusse, où des avantages énormes furent offerts aux réfugiés, l'industrie dont ils favorisèrent le développement ne put se maintenir qu'au moyei; de lois exceptionnelles et de prohibitions. Encore faut-il attribuer l'origine de ce mouvement à un parti pris de l'électeur de Brandebourg de soustraire ses États au monopole industriel de la Hollande et de l'Angleterre. Avec les conditions exorbitantes qu'il offrait, il eût pu attirer des ouvriers de tout autre pays.
Les ancêtres de MM. Ancillon, Dubois-Reymond, de l'Estocq, de Forcade, Clairon d'Haussonville, Brassier de Saint-Simon, Cliapuis, Fournier, etc., en se réfugeant dans l'électorat de Brandebourg, cherchèrent des positions dans les rangs du clergé, de l'administration civile et de l'armée, beaucoup plus que dans l'industrie ou le commerce. La fabrication de la soie souffrit un moment en France,
pendant la guerre pour la succession d'Espagne, mais après la paix, ni l'Angleterre, ni la Hollande ne purent lutter contre l'industrie française. Les fabriques anglaises et hollandaises avaient pris un développement extraordinaire. Après la conclusion de la paix, cette industrie retomba, en dehors de la France, à son premier niveau.
Je pense que ces quelques indications suffisent amplement pour réduire à leur juste valeur les affirmations de M. de Laveleye sur les conséquences économiques de la révocation de PÉdit de Nantes. Les affirmations suivantes sont plus faciles encore à renverser :
« Comparez la cote a la Bourse des fonds publics des États protestants et des États catholiques : la différence est grande. Le 3 p. c. anglais dépasse 92, le 3 p. c. français flotte vers 60. La rente de la Hollande, de la Prusse, du Danemark, de la Suède, est au moins au pair ; celle de l'Autriche, de l'Italie, de l'Espagne et du Portugal est moins élevée d'un tiers ou même de moitié, s
M. de Laveleye n'est pas généreux, en jetant par dessus bord l'Italie, qui est l'œuvre de ses amis.
Avant 1859, les finances de l'État pontifical, du royaume de Naples, de Modène, de Parme, de Toscane et surtout du Piémont et même du royaume Lombardo- Vénitien étaient dans une situation brillante Avant la révolution de 1848, laquelle n'a pas été fomentée par les catholiques, il n'est peut-être pas inutile de le redire, on a vu les Métalliques d'Autriche au-dessus du pair. Quant aux finances de la Hollande, elles ne sont pas plus protestantes que catholiques, de même que la situation financière de la Belgique n'est le fait ni de 31. Frère, ni de M. Malou. Personne ne songe à contester l'éclat inoui de la richesse de l'Angleterre ; mais Tyr a aussi été riche; TEspagne'a été riche; Babylone était riche; les anciens princes indiens de Mexico possédaient des richesses qui donnèrent le vertige aux conquérants espagnols ; si Tibère avait émis un emprunt par actions, il aurait été couvert mille fois. Le grand père de M. de Rothschild a été un pauvre diable; ses arrière petits-fils seront peut-être dans la médiocrité : ces faits prouvent-ils quoi que ce soit pour ou contre le judaïsme? Je ne veux pas me mêler des
affaires personnelles de 31. de Laveleye, mais je gage qu'il préfère comme placement la rente française à la rente prussienne. Quand, après la prochaine guerre, les Prussiens soi-disant luthériens auront à ramasser peut-être dix milliards, comme les Français catholiques en 1871, nous saurons si leur appel sera entendu et si la souscription ouverte sera couverte cinq fois. M. de Laveleye, qui appartient à une famille qui se connaît en science financière, a trop de sens pratique des affaires pour croire sérieusement qu'on verra dans les sapinières qui entourent Yarzin les prodiges financiers auxquels nous assistons en France depuis cinq ans.
On ne comprendrait pas comment M. de Laveleye a osé essayer d'employer un aussi pauvre argument, si celui-ci n'était suivi immédiatement d'un aveu trop naïf:
« Aujourd'hui dans toute l'Allemagne, le commerce des œuvres de l'esprit, livres, revues, cartes, journaux, est presque entièrement aux mains des juifs et des protestants. »
M. de Laveleye a raison : les protestants ne vien-
lient réellement qu'en seconde ligne dans ce sabbat de la civilisation acatholiquc ; les Juifs y occupent la première place, et ils l'ont bien méritée. Mais alors, ce n'est pas vers le protestantisme que nos libéraux, baptisés catholiques et puis désabusés, doivent diriger leurs cœurs, altérés de vérité et de religion ; c'est le judaïsme qui les réclame ; et il ne leur reste plus qu'à se faire circoncire, pour marcher d'un pas plus résolu vers les grandes pensées de l'avenir.
Le « commerce des œuvres de l'esprit » en Allemagne est un sujet qui ne devrait pas être traité incidemment. Nuus en parlerons un peu plus longuement que ne daigne le faire M. de Laveleye. Le commerce de la librairie allemande est concentré à Leipzig avec une telle puissance que le marché de Berlin lui-même a vainement essayé de lutter contre la « Leipsiger Buchmesse » : or, ce centre de librairie est exclusivement protestant ou juif, tellement que les publications catholiques en sont pour ainsi dire bannies et que. les libraires catholiques ont dû, depuis 1848, recourir à des moyens extraordinaires ou spéciaux pour activer la circulation de leurs édi-
tions. Rappelons aussi à M. de Laveleye (qui l'a oublte sans doute), que le « commerce des œuvres de l'esprit » et celui des drogues pharmaceutiques ne sont libres dans le pays de Luther que depuis 1848. L'absolutisme du marché de Leipzig est une des causes accessoires de la décadence philosophique et littéraire de l'Allemagne actuelle et du matérialisme dans lequel la librairie s'enfonce de plus en plus. Dans quel catalogue du Nord trouverez-vous mentionné le livre de M. Doellinger (celui d'autrefois) l'Église et les Églises, ouvrage formidable que If: de Laveleye devrait étudier? Du dépôt central non seulement on exclut des livres catholiques qui se publient à un grand nombre d'exemplaires, comme par exemple, le Bonifacius Kalender, mais encore on fait la conspiration du silence autour des livres les plus sérieux des écrivains protestants qui ne sont pas inféodés au parti national-libéral: M. Wuttke, un protestant de vieille roche et professeur distingué à l'université même de Leipzig, est dans ce cas. Un de ses livres, les Journaux tt la formation de l'opinion publique de Y Allemagne, a été impitoya-
blement ignoré, non seulement dans l'Allemagne si « éclairée » du Nord, mais à Leipzig même. Ce dédain calculé n'a pas empêché cette œuvre de haute moralité d'atteindre jusqu'à sa troisième édition laquelle vient de paraître. Les recueils spéciaux de la librairie allemande, si loquaces et même souvent si ridiculement prolixes, passent les publications catholiques sous silence, les mentionnent en caractères imperceptibles ou à des places obscures. Cette tyrannie a provoqué la création de recueils bibliographiques spécialement destinés aux catholiques. Parmi ces recueils, je me plais à citer ici le Litterarischer Handweiser, que le Dv Fr. Hulskamp et le Dr H. Rump, de regrettée mémoire, ont fondé il y a treize ans à Munster en Westphalie. Ce catalogue mensuel, précédé de notices bibliographiques et autres, écrites avec une rare élévation d'esprit et de style, est un modèle ; je le recommande aux lecteurs studieux. C'est une véritable encyclopédie raisonnée avec tables générales delà librairie contemporaine en Amérique, en Angleterre, en France et surtout en Allemagne. A ma connaissance,
i! n'existe pas, dans la littérature contemporaine, à côté du Pohjbibhon et delà Bibliographie catholique de France, un recueil supérieur au Litteravischer Handweiser. L'exclusivisme du marché de Leipzig a d'ailleurs porté bonheur à la librairie catholique : l'Allemagne depuis 1848 est couverte de librairies catholiques, dont plusieurs jouissent déjà d'une réputation européenne. Il n'est plus une ville de quelque importance, dans les contrées catholiques ou mixtes, qui ne possède une, deux et même trois librairies catholiques.
L'intolérance des négociants protestants et juifs a été imitée par les auteurs des encyclopédies publiées avec plus ou moins de fracas à Leipzig et ailleurs. Un des derniers et des plus étranges exemples de cette partialité indigne de la science, a été donné récemment par le gendre de Schelling, M. G. Waitz, dans son encyclopédie de la science historique allemande. Si le lecteur désire se rendre compte du degré du partialité dont font preuve les écrivains les plus renommés de l'école dominante,
il lira avec fruit et même avec gaieté le brillant ar-
ticle que consacre à ce déni de justice la savante revue de Mayence, dcr Katholik(n° d'octobre 1875). Depuis l'apparition du livre de M. Wuttke, il faut une certaine audace pour faire l'apologie de la presse allemande anti-catholique, qui est, pour ainsi dire, entièrement entre les mains des Juifs, dans une contrée devenue célèbre à jamais par « le fonds des reptiles. » La presse catholique, quotidienne ou périodique, ne le cède en rien à la presse juive, protestante ou libre-penseuse. Il n'y a pas dans toute l'Allemagne un journal catholique qui soit supérieur par la rédaction au courageux, érudit, spirituel et énergique organe des catholiques à Berlin, la Germania. Cette feuille est devenue une puissance aux portes de la chancellerie de l'empire. M; de Bismark a lui-même vanté publiquement l'habileté de la rédaction de la Germania et ne s'est pas gêné pour décorer un jour certains rédacteurs de ses journaux officieux du surnom de porchers [Sauhiiîen). Si nos libéraux admirent la Gazette de Cologne, j'ose dire que la Koelnische Volkszeitung, publié par M. Bachem, à Cologne aussi, est un des
journaux les plus complets qui existent en Europe. Il n'y a pas une localité un peu importante, soit dans le midi, soit dans le nord, catholique ou mixte, où Ton n'ait créé un journal catholique depuis 1848, depuis qu'il existe une certaine liberté de la presse dans le pays de Luther. Tandis que la plupart des journaux allemands, à l'exception de la Xeue Preiisis-sc.he Zeitung, de la Franckfurter Zeitiuuj et de quelques autres rares feuilles indépendantes, sont à la dévotion du gouvernement, tous les journaux catholiques au nombre d'environ 300 gardent la plus Gère attitude et donnent les plus nobles exemples de liberté. Sans subsides, sans fonds de reptiles, sans appui dans le « monde des affaires», les feuilles catholiques se développent et prospèrent; et cependant elles sont sans cesse tracassées etmème traquées; la Germania a déjà eu l'honneur, depuis trois ans, de voir condamner cinq de ses rédacteurs à la prison; toutes les forces du gouvernement, toute l'influence de la police et tout le zèle du parquet sont dirigés contre le déploiement de la presse catholique, qui est pleine de sève et de vie, telle-
ment que les Novelles que le gouvernement prussien proposait naguère d'introduire dans le code pénal ne semblent pas avoir d'autre but que d'écraser les journaux catholiques et de justifier une fois de plus ces paroles de J. de Maistre : « l'erreur, si elle n'est » soutenue par des proscriptions, ne tiendra jamais » contre la vérité. » Il n'y a pas dans toute l'Allemagne une revue périodique qui ait plus d'action sur l'opinion publique que les Feuilles Historiques et politiques de Munich, le « cahier jaune », dirigé avec tant de talent par MM. Joerg et Binder et fondé avec tant d'éclat par Joseph Goerres, le grand écrivain catholique, que Napoléon 1er avait surnommé la « sixième puissance. » Depuis la mort de Goerres, de Schlegel, d'Eichendorf et de Grillparzer l'autrichien, tous catholiques, et celle de H. Heine, qui était juif, citez-moi un grand écrivain germanique. La littérature allemande est ballotée entre une certaine originalité matérialiste et une imitation des défauts de la littérature actuelle de la France : la médiocrité littéraire est h la mode. La langue de Schiller, que le prince de Bismark a in-
troduitc si fièrement dans la diplomatie allemande accréditée à l'étranger, ne fait aucun progrès; elle fourmille de néologismes incompréhensibles au vulgaire et d'emprunts à la langue anglaise ou à la langue française. Naguères, quand le gouvernement allemand adressait des notes au cabinet belge, nous avons travaillé à trois (dont deux Allemands, pendant toute une soirée, pour déterminer le sens de quelques phrases, comme s'il s'agissait d'une satire de Perse ou d'une inscription assyrienne. Au parlement de Berlin, quels sont les orateurs? M. Lasker, un Juif, et M. de Bismark, un sceptique qui^bégaie et qui parle comme d'autres tirent des coups de revolver. Quant au Centre il compte tout un groupe d'orateurs ou de debaters, M. \Yindhorst, la « perle de Meppen », MM. Pierre et Auguste Reicliensperger, M. le baron de Schorlemer-Alst, le « capitaine » des paysans Westphaliens, le chanoine Moufang, le Dr Joerg, une des langues les plus acérées de la nouvelle Germanie, etc.
Si de ces hauteurs vous descendez sur un terrain populaire, vous acquerrez bientôt la conviction qu'il
n'y a véritablement de vie politique que chez les catholiques allemands. Le peuple catholique tout entier s'agite et vit avec ses prêtres et avec ses députés. Eux seuls montrent cette maturité politique qui inspire l'énergie dans la défense du droit, le calme dans la résistance passive et la persévérance dans la protestation mesurée et digne. Il n'y a que les catholiques qui aient fait un usage loyal du régime parlementaire. Leurs adversaires n'ont tiré de ce régime que des instruments de règne et d'oppression ; en abusant scandaleusement du droit des majorités, ils ont discrédité les institutions représentatives, qui d'ailleurs n'avaient conservé des racines que dans les pays catholiqnes, tandis qu'elles étaient oubliées dans la marche de Brandebourg, depuis le xvi° siècle. Le centre parlementaire, à Berlin, a derrière lui autant d'électeurs que la majorité trois fois plus nombreuse de ses adversaires libéraux. En effet 99 °/0 des électeurs catholiques votent aux élections, tandis que les libéraux dans leurs collèges obtiennent à peine 50 °/0 des suffrages. Les libéraux allemands se sont consolés un jour en
appelant les électeurs catholiques un « bétail électoral » {Stimmvieh\ En vérité, c'est trop de jactance pour un parti, auquel le prince de Bismarck, le maître de la situation, a fait entendre un jour que ses membres n'étaient élus qu'en son nom; en effet, cet homme d'État heureux représente véritablement, à lui seul, en dehors des rangs catholiques, toute la vie politique de l'Allemagne. Les libéraux nationaux sont le « bétail électoral » de M. de Bismark. Est-il besoin encore de continuer cette démonstration, après les aveux que ce dernier et sonfidèleBcollègue,M. Falk, ontfait en présentant les projets des lois de mai ? Ils ont avoué qu'ils étaient impuissants à combattre les catholiques, en laissant la liberté à l'Eglise, et ils ont fait appel à la force. En ce moment, grâce à la complicité du pouvoir et des soi-disants protestants du parti national-libéral, les catholiques sont poursuivis comme des bêtes fauves et l'on fait mille gracieusetés et faveurs aux tièdes disciples de Luther. Est-ce que l'Église cathotique et ses fidèles sont abattus, est-ce que le protestantisme fait des progrès? Vous ne le croyez pas
vous-même. Non, mille fois non: les catholiques ne sont pas ce que vous dites ou ce que vous désirez qu'ils soient. Ne pouvant les vaincre, on a cherché à empoisonner leur foi, et cette haute œuvre ayant échoué, on veut tuer leur Église. C'est M. Thiers, je pense, qui a dit un jour : ceux qui mangent du prêtre catholique en meurent. J'ignore quand ce phénomène de digestion politique se manifestera en Allemagne. Dans tous les cas, si les Juifs et les protestants ont entre les mains le commerce des œuvres de l'esprit, ce qui est partiellement inexact, à coup sûr les catholiques ont pour ainsi dire le monopole actuel des grandes œuvres spirituelles en Allemagne. « La réforme, conclut M. de Laveleye, a commu- » nique aux pays qui l'ont adoptée une force dont » l'histoire peut à peine se rendre compte. » Puis il fait un éloge pompeux des Pays-Bas, de la Suède, de l'Angleterre et des ÉtatsUnis (1), dont il oppose
(t) Dans l'édition française, on a supprimé la Prusse et le passage suivant de Veditio princeps : « La Prusse protestante bat » deux empires, chacun deux fois plus peuplé qu'elle, le premier
les victoires matérielles et la prospérité récente à la grandeur déchue de l'Espagne, aux révolutions modernes de la France et aux défaites contemporaines de la maison d'Autriche. Toute cette argumentation est une démonstration victorieuse de l'erreur dans laquelle le préjugé fait verser M. de Laveleye. Si l'Espagne, la France et l'Autriche ont, à certains moments, occupé le premier rang dans ce qu'on appelle le concert des nations, il est démontré que la religion catholique ne forme pas un obstacle à la grandeur temporelle d'un peuple. Si, d'autre part, la Hollande et la Suède ont, elles aussi, à une certaine époque qui n'existe plus, occupé dans le monde politique une situation prépondérante, il est clair que le protestantisme n'est pas une 'garantie contre la décadence. Comment M. de Laveleye n'a-t-il pas prévu l'effet d'un tel rai-
« en sept semaines, le second en sept mois. » Cet argument militaire est vraiment surprenant sous la plume d'un économiste. Au commencement de ce siècle, la Prusse fut battue en un sml
jour, à Iéna. Est-ce la faute du Dr Luther?
sonnemenl? 11 prophétise aussi contre l'église catholique, que, dans deux siècles, l'Asie appartiendra aux Slaves schismatiques. LeCésaro-papisme serait donc supérieur même au protestantisme, puisque les Russes parviendraient à expulser les Anglais de l'Asie. « Il y a deux siècles, dit notre auteur, la » suprématie appartenait sans conteste aux États » catholiques. Les autres n'étaient que des puis- » sances de second ordre. Aujourd'hui, mettez d'un » côté la France, l'Autriche, l'Espagne, l'Italie et » l'Amérique du Sud, et de l'autre côté, la Russie, » l'empire d'Allemagne, l'Angleterre et l'Amérique » du Nord, évidemment la prédominance a passé » aux hérétiques e? aux schismatiques. » Telle est donc l'action qu'exerce le prestige du. succès et de la force sur les hommes qui se croient être le plus clairvoyants. En effet, l'Italie, une « expression géographique», n'existe comme royaume cher aux libéraux que depuis 1859; jusqu'en 1866, on ne disait pas que l'Autriche était inférieure à la Prusse ; la France, à laquelle M. de Laveleye doit sa réputation, n'est dédaignée par certains philosophes que depuis
1870; l'empire allemand date d'hier et ne jouit pas encore des conditions de la durée; la Russie, qui se recueillait dans le sentiment de ses défaites et de son impuissance, est devenue, subitement et sans avoir déployé un effort quelconque, l'arbitre des puissances de l'Europe. Pourquoi? parce qu'elle n'est pas catholique? Evidemment non; mais parce que, dans une balance parfaitement en équilibre, 2 kilog. de poudre, qu'ils soient fabriqués par des protestants, par des catholiques ou par des grecs, l'emporteront toujours sur 1 kilog. de poudre. En d'autres termes, la Russie est en ce moment l'arbitre de l'équilibre européen. Peut-être l'Autriche le sera-t-elle demain ; et après demain, l'Italie. Qui sait, le tour de l'Espagne reviendra peut-être ensuite.
La tentative de combattre l'Église catholique à coups de formules économiques n'est pas nouvelle. M. Napoléon Roussel, un pasteur protestant français, avait, il y a vingt ans déjà, essayé, à ses dépens, ces armes de fer blanc. Son livre, Les nations catholiques et les nations protestantes considérées sons h
triple rapport du bien-être, des lumières et de la moralité, est déjà oublie. Mais la critique dont l'honora un spirituel sceptique, M, John Lemoinne, de l'Académie française, n'a rien perdu de sa fraîcheur. Je me permets de la reproduire ici presqu'en entier, d'après l'excellent petit livre de Mgr de Ségur, intitulé Causerie sur le protestantisme d'aujourd'hui :
« Nous avions ouvert ce livre avec le désir d'en dire tout le bien que nous pourrions ; mais, avec la meilleure volonté- du monde, il nous est impossible de le considérer ni comme un bon