‹ De l'avenir des peuples catholiquesChapitre 5 sur 11 · livre ni comme une bonne action. L'auteur a fait une œuvre · texte numérisé non relu

livre ni comme une bonne action. L'auteur a fait une œuvre

dont le dernier mot est le matérialisme le plus cruel, le plus insensible, le plus désespérant. En vérité, si un ministre de l'Évangile n'a qu'une morale comme celle-là à présenter au monde; si, protestant ou catholique, quel qu'il soit, il n'a point d'autre conclusion à tirer de l'histoire, alors il ne reste plus aux hommes qu'à se bien nourrir, a se bien porter et à bien faire leurs affaires ; les plus riches seront toujours les plus vertueux. Cette lecture serre le cœur ;

M. Roussel a eu l'intention de comparer les nations catholiques avec les nations protestantes sous le triple rapport du bien-être,

des lumières et de la moralité. Par malheur, dans cette comparaison, la moralité, qui aurait droit à la première place, n'occupe que la dernière et la plus petite; les lumières viennent au second rang, et, comme dans le titre, le bien-être s'étale, et, pour ainsi dire, se carre sur le premier plan

En deux volumes, M. Roussel démontre, à grands renforts de chiffres, que les protestants sont infiniment plus heureux dans ce monde que les catholiques, qu'ils ont plus de rentes, plus d'actions industrielles, plus de couverts d'argent, plus de chemises et plus de bottes. Jusqu'à présent nous avons toujours cru qu'au jour du jugement dernier Dieu mettrait d'un côté les bons et de l'autre les méchants ; mais, dans le système de M. Roussel, l'humanité est partagée en deux autres catégories : celle des gens gras, et celle des gens maigres. Dieu ne sondera plus les reins et les cœurs, mais les estomacs. Si M. Roussel permettait a Saint- Pierre de garder l'entrée du paradis, certainement il lui donnerait pour consigne, comme aux Tuileries, de ne laisser passer que les gens bien portants et bien vêtus ; dans la théologie protestante, pour être sauvé, une mise décente est de rigueur

Il faut voir avec quelle complaisance M. Roussel aligne les comptes de tous les pays catholiques et rie tous les pays protestants; c'est une tenue de livres en partie double.

Sur le terrain du bien-être, M. Roussel et le protestantisme régnent en maîtres : ils sont les plus riches. Voyez, par exemple,

la figure que fait cette triste et sale Irlande à côté de ses sœurs

liJ.

protestantes! H. Roussel nous donne, d'après un rapport officiel, le bilan d'une paroisse de quatre mille habitants, tous catholiques, a-t-il soin d'ajouter ; et ces quatre mille catholiques possèdent entre eux une charrette, une charrue, seize herses, huit selles d'hommes, deux selles de femmes, sept fourchettes de table, quatre-vingt treize chaises, deux cent quarante-trois tabourets, vingt -sept oies, trois dindes, deux matelas, huit paillasses, huit chandeliers de cuivre, trois montres, une école, un prêtre, point de chapeaux, point de pendules, point de bottes, point de navets, point de carottes Arrêtons-nous un peu dans "cette nomenclature ; M. Roussel en cite des pages entières; et, après avoir achevé cette sorte de visite à l'hôpital, il s'écrie triomphalement : « Traversons donc le canal, et après avoir vu l'Irlande catholii que et ses misères, contemplons l'Ecosse protestante et sa » prospérité. »

Comme les gens qui ont la jaunisse et qui voient tout en jaune, M. Roussel va déterrer du catholicisme jusque dans les coins où on n'aurait jamais cru qu'il pût se nicher. Il cite, par exemple, le récit d'une scène de pugilat qui se passe en Irlande, les combattants se mettant en pièces, les témoins les lavant avec du vinaigre et leur faisant avaler de l'eau-de-vie, enfin, tous les accompagnements habituels de ce genre d'exercices. Mais savez-vous le scandale ? C'est que ces Irlandais se battent à coups de fouet, au lieu de se battre à coups de poing, comme « les nobles boxeurs exercés de V Angleterre! » M. Roussel cite gravement ce fait comme

un exemple de la grossièreté des mœurs irlandaises et catholiques. Quelle différence avec ces « nobles boxeurs » protestants et ces admirables coups de poing inspirés sans doute par la foi ! Mettez aux prises deux boxeurs, l'un catholique, l'autre protestant, on les distinguera l'un de l'autre au plus ou moins de vigueur des coups : voilà un nouveau critérium auquel nous n'avions jamais songé.

Continuant son tour du monde, M. Roussel soumet au même procédé de comparaison la Suisse catholique et la Suisse protestante. Voici un voyageur qui arrive dans un canton catholique, et son premier mot est : « quelle malpropreté ! quel teint jaune, i noir et livide ! » C'est convenu : tous les catholiques sont jaunes. Voici encore une autre impression devoyage ; nouscitons : « Nous » arrivâmes sur les deux heures à Fluelen; cette terre du catholi- » cisme nous fut annoncée par quatre goitreux, six galeux, une » demi-douzaine de malheureux en guenilles qui paraissaient sortir » du tombeau. .. » — C'est, comme on voit, de mieux en mieux ; tout à l'heure les catholiques étaient jaunes, à présent ils sont tous galeux. Détournons nos regards de ce triste spectacle, et hâtons-nous de les rasséréner par la vue d'une terre protestante. « Que de vallons ! quelle culture ! s'écrie M. Roussel. Que d'abon- » dance et d'industrie ! Zurich et ses beaux environs me paraissent » l'asile de la sagesse, de la modération, de l'aisance et du bon-

» heur Nous entrâmes dans une chaumière où la maîtresse du

» logis nous offrit du lait et des cerises, et plaça sur la table neuf

» ou dix grandes cuillers d'argent.... » Entendez-vous bien? dix cuillers d'argent ! Quelles saintes gens! Ce ne sont pas ces galeux de catholiques, ces gens livides, qui pourraient vous en montrer autant ! Voulez-vous suivre M. Roussel en Espagne ? Là encore, à grand renfort de citations, il vous prouvera que les routes sont mal tenues, que les auberges sont sales et qu'on y mange dans des couverts d'étain; puis il comparera cette terre du catholicisme à l'Angleterre, cette terre du protestantisme, qui s'annonce à son tour par des couverts d'argent, par des chemins de fer, par du linge, etc.

Nous ne tenons pas à accompagner M. Roussel dans toutes ses pérégrinations, nous ne nions point l'exactitude de ses comptes, et nous laissons au protestantisme le bénéfice de son argenterie. Mais M. Roussel, quand il voyageait en Irlande, par exemple, n'a-t-il jamais éprouvé le moindre remords de conscience? Ne s'est-il jamais demandé si les protestants n'étaient pas pour quelque chose dans la misère de cette terre catholique? Si les protestants ne représentent pas plus d'un dixième de la population de l'Irlande, de quel droit ont-ils fait main basse sur toutes les propriétés et tous les revenus de l'Église Catholique? Et quandM. Roussel, pour prouver que les catholiques ne sont plus opprimés en Irlande, nous dit qu'ils ont quatre archevêques, vingt-trois évoques, deux mille cinq cents églises, plus de deux mille prêtres, comment n'a-t-il pas un peu d'admiration pour ce peuple de mendiants qui trouve encore à prélever sur sa misère l'entretien

de son Église, pendant que les évêques et les ministres protestants vivent grassement et plantureusement du profit de la confiscation? Comment un ministre de V Évangile ne se rappelle-t-il pas cette simple parole : « Je vous dis en vérité, cette pauvre i veuve a plus donné que tous ceux qui ont mis dans le tronc : i car tous les autres ont donné de leur abondance, mais celle-ci » a donné de son indigence même tout ce qu'elle avait et tout ce •> qui lui restait pour vivre- »

Mais M. Roussel a gardé pour la France le plus éclatant, le plus invicible de tous ses arguments. Ecoutez plutôt : « Persép entés pendant des siècles, dépouillés de leurs biens, les pro- I testants français devraient être aujourd'hui, non pas au niveau, » mais bien au-dessous du reste de la nation à l'égard de la » richesse. En est-il ainsi? Si nous ne voulions consulter que » l'opinion publique nous pourrions dire que la conscience du » lecteur a déjà répondu »

Nous vous prions d'admirer en passant le singulier office que remplit ici la conscience, mais laissons continuer l'auteur :

1 Mais nous désirons ne rien affirmer, pas même l'évidence, » sans nous appuyer sur des documents. Ceux que nous nous » sommes procurés sur ce point sont authentiques et de la plus « haute importance dans la question.... »

Ici nous avons frémi pour le catholicisme. Que va-î-il lui arriver? Quelle tuile va lui tomber sur la tète? Rassurons-nous ; c'est un sac d'écus, c'est une pluie de gros sous. M. Roussel nous

explique en détails qu'il s'est procuré le relevé de la côte mobilière payée par les protestants du département de la Seine. La liste est lithographiée; elle est entre ses mains, et, d'après cette base, il trouve que la moyenne payée par tous les habitants de Paris est de 33 fr. 14 c, et la moyenne payée par les protestants, de87fr. le « Ainsi, dit-il, les protestants français possèdent » trois fois.plus de richesses que leurs compatriotes catholiques » romains. » Après un pareil coup, le. catholicisme doit se rendre ; décidément, il ne se relèvera pas de la cote mobilière. Mais pourquoi M. Roussel, pendant qu'il était en train de faire ses comptes, n'a-t-il pas consulté aussi la cote payée par un e autre partie de la population, à laquelle nous ne voulons rien adresser de blessant, mais qui passe généralement pour assez bien cotée, nous voulons dire les Juifs. Qui sait s'il n'aurait pas trouvé les Israélites encore plus riches et par conséquent encore plus vertueux que les protestants?

Mais, encore une fois, nous ne voulons point contester les chiffres de M. Roussel, ni troubler son triomphe. Nous le laissons monter sur sa pyramide protestante de pièces de cent sous et y chanter son Gloria in E.icelsis. Il y a quelqu'un qui a dit : « Je » vous dis en vérité qu'il est bien difficile qu'un ri:he entre dans » le royaume des deux. Je vous le dis encore une fois : il est » plus aisé qu'un chameau passe par le trou d'une aiguille qu'il )> ne l'est qu'un riche entre daDS le royaume des cieux. » Nous pourrions faire encore quelques autres citations qui vaudraient

bien celles de M. Roussel, mais il n'est pas de notre compétence de faire un sermon. M. Roussel a peut-être sincèremeut cru faire un livre moral et religieux; l'esprit de secte l'a aveuglé, et nous regrettons d'avoir à répéter que ses conclusions sont essentiellement matérialistes: »

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