LES CATHOLIQUES ET LA COLONISATION
La prétendue stérilité des peuples catholiques. — Ce qu'on appelle coloniser. — Les catholiques aux îles Philippines. — En Chine. — Les colonies anglaises. — Les colonies hollandaises. — Les catholiques aux États-Unis. — Les colonies des missionnaires catholiques. — Les colons-missionnaires belges.
Après cette étrange conclusion, M. de Laveleye ne se gêne plus; il écrit:
i Les peuples soumis à Rome semblent frappés de stérilité ; ils ne colonisent plus, ils n'ont aucune puissance d'expansion. Le mot employé par M. Thiers pour peindre leur capitale religieuse, Rome, viduitas et sterilitas, pourrait s'appliquer aussi a eux. Leur passé est brillant, mais le présent est sombre et l'avenir inquiétant. »
Viduitas et sterilitas ! Est-ce réellement M. Thiers, quia osé s'exprimer ainsi ? M. Thiers, un homme
sans enfant, dont toute la vie n'a été féconde qu'en inspirations révolutionnaires, qui a travaillé à la ruine de tous les pouvoirs dont il a été le contemporain en France, y compris le sien, M. Thiers, veuf des deux gouvernements qu'il avait épousés, à un grand intervalle, en 1840 et en 1870, M. Thiers, qui, suivant M. d'Arnim, « passe les rivières sur une corde raide à côté d'un beau pont, » viendrait nous parler de la viduité et de la stérilité de la Rome pontificale .. La Rome des Papes n'a jamais été moins veuve et plus féconde qu'en ce moment. Jamais, à aucune époque de l'histoire, les yeux des humains, dans les deux hémisphères, ne se sont tournés avec plus d'amour ou plus de haine vers Rome, le siège de Pierre, Capitoli immobile saxum. Est-ce pour admirer les ruines de la ville des Césars ou pour étudier les projets de M. Garibaldi que des flots de pèlerins partent chaque jour pour ainsi dire de tous les points du monde? Faites abstraction, si vous voulez, de la triple couronne de la tiare, mais répondez à cette question: y a-t-il dans l'univers un autre homme qui sur son front porte comme Pie IX,
d'une manière plus éclatante, le signe de la royauté? Y a t-il, je ne dis pas dans ce siècle seulement, mais dans les six derniers siècles, un Pape dont les enseignements, les simples recommandations et tout le pontificat aient été plus féconds? Le rétablissement de la hiérarchie catholique en Hollande et en Angleterre, l'organisation de plus de cinquante diocèses nouveaux en Amérique, la fondation de l'immense église des États-Un;s, celle de l'Australie, celle de la Tasmanie, etc., etc., le travail colossal accompli par la Congrégation de la propagande, vous osez appeler ces prodiges des actes d'infécondité ! Jamais l'épouse du Christ, l'Église, n'a été plus unie au Pape : la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception, le Concile du Vatican, la constitution Dei films, chef d'œuvre de philosophie sur les rapports de la raison et de la foi, la constitution Pastor Aeternus, les encycliques Mirari vos et Quanta cura jetées comme un défi au libéralisme triomphant de ce siècle, vingt autres documents importants adressés urbi et orbi constituent-ils des actes d'impuissance9 A quelle époque les schismes et les
hérésies ont-ils été moins dangereux pour l'unité de l'Eglise universelle? Il suffit, pour répondre, de considérer les vieux catholiques, engourdis dans le sein de la plus grande puissance militaire actuellement dominante. 11 règne dans l'Église catholique une telle ferveur pour le Pape et l'action du Pape dans le gouvernement de l'Église universelle est tellement féconde, qu'il est vraiment puéril, de la part (fun de ses adversaires, de venir nier des faits aussi éclatants. Je comprendrais, à un certain point de vue, qu'un adversaire sincère s'effrayât un peu d'une situation aussi prodigieuse, mais je ne sais vraiment pas comment qualifier la négation brutale d'un fait qui crève les yeux et qui n'est réellement invisible que pour les aveugles.
Les peuples soumis à Rome ne colonisent plus ! Mais, grand Dieu, qui donc colonise encore, en dehors des peuples catholiques ? A qui doit-on, pour ainsi dire, toutes les colonies qui existent dans le monde, si ce n'est aux catholiques ? J'affirme qu'il n'y a jamais eu qu'une Église qui ait su et qui sache encore coloniser, et cette Église, c'est l'Église ca-
tholique, apostolique et romaine. Je suis fâché de devoir parler ainsi à M. le professeur de Laveleye, dont les idées économiques vont être vivement froissées. Dans le sens historique du mot, coloniser un pays, c'est lui porter le bienfait de la civilisation : les aventuriers espagnols, qui exploitèrent l'Amérique au xvje siècle, et les forbans ou industriels Anglo-Saxons qui, au siècle dernier et même en celui-ci, ont « colonisé » certains pays, en les « dépeuplant » d'abord de leurs populations natives, nous ne les appelons pas des colons. Nul ne professe plus de respect que moi pour les vertus civiles des Anglais et des Hollandais, mais ce n'est pas dans leur politique coloniale que j'irai chercher de nouveaux motifs d'admiration. Les plus belles colonies connues dans l'histoire des temps modernes jusqu'à la révolution française sont dues à l'Espagne, au Portugal et à la France, agissant à des époques, où, contrairement à la théorie de M. de Laveleye, ces pays catholiques étaient précisément plus « soumis à Rome », du moins extérieurement, qu'ils ne le sont aujourd'hui; or ces colonies commencèrent à
échapper à l'influence de la mère-patrie, précisément au moment où celle-ci devenait moins « soumise à Rome, » au xvne et au xvine siècle, ru siècle de Voltaire, des Encyclopédistes, des persécuteurs des Jésuites, de Pombal, de d'Aranda, de Choiseul, de Mirabeau. Je n'ai pas à refaire ici cette lamentable histoire: tout le monde sait avec quelle habileté les Hollandais et les Anglais exploitèrent cette situation pour enlever les établissements si florissants des catholiques. Les colonies espagnoles et portugaises résistèrent à la séparation d'avec la mère-patrie pour ainsi dire jusqu'au départ du dernier Jésuite. Toutes les anciennes colonies, malgré les ravages que les idées libérales y ont occasionnés, portent encore les traces de leur splendeur du temps où elles étaient plus« soumises à Rome. » Les Espagnols, les Portugais et les Français catholiques n'ont pas commencé par proscrire les indigènes, ils les ont baptisés, les ont « élevés », se sont mariés avec eux, en un mot, ils ont colonisé comme des chrétiens. Ni les Anglais, ni même les Hollandais n'ont nulle part imité ces procédés : ils ont fondé des comptoirs et fait de
bonnes affaires. Que dis-je ? Ils ont partout détruit, autant qu'ils l'ont pu, les florissantes chrétientés fondées, en Orient surtout, parles religieux portugais, espagnols ou français. L'histoire de la colonisation chrétienne réalisée aux Indes et au Japon par S'-FrançoisXavier est moralement admirable et matériellement dix fois plus étonnante que l'expédition d'Alexandre de Macédoine. Ne l'avez-vous donc jamais lue? Et les exploits des Franciscains et des Jésuites en Chine, ces épopées chrétiennes, ne les avezvous pas entendu raconter sur les genoux de votre mère, ou n'en parfumez-vous pas l'intelligence de vos enfants? Quand les protestants anglais et hollandais arrivèrent, toute cette civilisation naissante fut détruite, pour être remplacée parle mercantilisme; ce qui en subsista fut gâté par les libéraux européens, par Aranda, Pombal et les autres. Ah! si vous voulez faire l'apologie de l'Église catholique, appelez l'attention publique sur la colonisation, sur les missions, sur la propagation de la foi, sur ses Annotes, sur l'œuvre de la propagation de la foi, sur la congrégation de la Propagande à Rome, institu-
tion colossale, humanitaire, universelle, qui porte l'estampille des œuvres divines.
Un écrivain anglais, M. T. W. M. Marshall a fait sur ce sujet un ouvrage intitulé: Christian Missions. Je ne connais pas de traité d'économie politique ou sociale qui donne sur les véritables richesses des nations chrétiennes et sur les conditions de la civilisation chez les peuples « assis à l'ombre de la mort », des renseignements plus complets et des enseignements plus lumineux. Je viens de relire dans ce beau livre le paragraphe relatif aux Iles Philippines, un de ces coins fortunés du monde comme le Tyrol, si méprisé par M. de Lave- !eye. En 1858, M. Crawford, ancien gouverneur, de Singapore, faisait la déclaration suivante dans un meeting pour les missions protestantes : « Dans les » îles Philippines, les Espagnols ont converti à la » foi catholique plusieurs millions d'indigènes, et » une immense amélioration dans leur condition so- « ciale en a été la conséquence (Times, 2 décembre » 18o8). » Sir Henry El lis, un protestant hostile aux catholiques, avoue, dans son Journal of an Em-
— loi -
bassy to China (ch. VIII, p. 442), que, «de grands éloges sont dus aux Espagnols pour rétablissement des écoles dans toute lri colonie et pour leurs efforts incessants à propager le christianisme par le meilleur des moyens, la diffusion de l'instruction chrétienne. » Madame Morell, la femme d'un capitaine américain, s'exprime ainsi sur Manille dans ses impressions de voyage : « A Manille, il y » a plus de couvents que dans aucune autre ville du » monde d'égale population, et il y a unanimité par- » mi les naturels et les étrangers pour reconnaître » qu'ils suivent des règles excellentes. Tous parais- » sent occupés à des travaux utiles ; la paresse en » est bannie... Née protestante, je crois que je » mourrai protestante, mais désormais j'aurai plus » de charité pour tous ceux qui font profession » d'aimer Dieu et la religion, quelle que soit leur » croyance. » Un autre écrivain américain adressait à M. Ch. J. Ingersoll le rapport suivant: « La » colonie est très-florissante; presque tous les na- » turels Tanalos et lloraforos ont été convertis à » la foi catholique. Il y a trois évêques suffragants
» dans la province; l'un d'eux, l'évêque de la Nou- » velle Ségovie, île de Luçon, m'écrivait en 1837 » que son diocèse contenait plus de 600,000 chré- » tiens. » Que le lecteur, ajoute M. Marshall, compare ces résultats avec l'histoire des missions hollandaises et anglaises dans l'archipel indien. L'influence du clergé aux Philippines, malgré la petite proportion des Espagnols avec les indigènes, est attestée par beaucoup d'écrivains. Sir John Bowring, que nous avons connu à Bruxelles très-peu « clérical », écrivait en 1859: « Le clergé catholique » exerce une influence qui semblerait magique, si » elle n'était pas regardée comme divine par ses » partisans. »
Dans ses Recollections of Manilla and the Philippines, M. Robert Mac Micking, un protestant déterminé puisqu'il est écossais, parle ainsi, en 1861, des îles Philippines, où il résida pendant plusieurs années : « Les indigènes ne furent pas conquis à » l'Espagne par ses guerriers, ni pai ses chevaliers » bardés de fer, mais par les soldats de la croix, » par les prêtres qui les embrasèrent de leur pro-
» pre ardeur pour la cause du Christ. » il avoue aussi que la suppression des Jésuites, bannis des îles en 1768, eut les effets les plus désastreux pour le commerce et pour l'agriculture. « L'Église, ajou- » te-t-il, a prouvé depuis longtemps qu'elle était » l'instrument le moins coûteux et le plus efficace de » l'ordre et du bon gouvernement, en même temps » qu'elle apprend au peuple à lire au moins dans » les livres de prière et autres manuels de piété. Il » y a fort peu d'Indiens qui ne sachent lire, et j'ai » remarqué que les habitants de Manille servant à » bord des vaisseaux et composant leur équipage » sont beaucoup plus souvent capables de signer » leurs noms que les marins anglais aux Philippines. » // y a fort peu d'Indiens qui ne sachent lire; et ce résultat a été obtenu dans un pays magiquement clérical, comme aurait dit Sir John Bowring, dans un pays espagnolisé, sans association libérale, sans ligne de renseignement et sans la panacée du « gratuit -laïque-obligatoire » ? Étrange, étrange. M. Mac Micking termine son rapport par cette appréciation des missionnaires espagnols actuels .
« Ces hommes généreux ont pénétré où les soldats n'osèrent entrer les armes a la main et il est vrai de dire que le glaive a cédé à la robe, avec les meilleures conséquences pour soumettre ces Indiens sauvages a la foi catholique romaine, en introduisant chez eux les arts et ta civilisation. Des centaines, je dirai même des milliers de ces sauvages sont maintenant de paisibles cultivateurs, ayant appris de ces bons Pères à labourer le sol, au lieu de vivre, comme ils l'avaient faitjusque-là du produit de leur chasse, et en hostilité continuelle les uns contre les autres (1). i
« Les peuples soumis à Rome semblent frappés » de stérilité; ils ne colonisent plus. » En voici, dit M. deLaveleye, un exemple pris au hasard:
« Le comte de Beauvoir arrive a Canton, il y voit un îlot, Sha-Myen, situé au milieu de la rivière et cédé à la France et à l'Angleterre. Le voyageur est frappé du contraste que présente la partie cédée a 1.' Angle terre et celle qui appartient à la France :
(1) Yoy. Marshall, tes Missions chrétiennes, T. I, p. 401 et sq., de l'édition française, Paris, Bray, 18ôo. Trad. de M. L. de Waziers. Yoy. aussi le travail intéressant qu'a écrit pour la Revue Générale, M. J. de Petit, sous le titre de Souvenirs des Iles Philippines. Yoy. Tome 19 de la Revue générale de 1874, p. 331 .
oo —
« En six ans (1867), il y a déjà une petite bourgade anglaise,
» une église protestante, un cricket ground, un terrain d'entrai-
s oement pour les courses, des villas spacieuses et des godewnt
n magnifiques pour les grandes maisons théifêres delà Chine.
i Un sentier sépare le territoire britannique du territoire français.
» Sur le nôtre, il y a des touffes d'arbres incultes, des ordures,
» des chiens errants, des chats, des taupes, mais pas une mai-
» son. » (Voyage autour du monde, t. II, p. 427. |
Cet exemple, pris au hasard, est bien malheureusement choisi. Je suppose que M. de Laveleye ne considère pas comme des « colonisateurs » les négociants anglais qui vont à Canton essayer défaire de bonnes affaires. Si le cricket ground, dont la description le ravit, appartient aux missionnaires protestants, il faut avouer qu'il pourrait placer mieux son admiration ; car des missionnaires français catholiques ont autre chose à faire en Chine que de jouerau cricket sur la côte; ils vont dans l'intérieur se faire martyriser après avoir prêché la foi chrétienne et« colonisé » la Chine. M. Schaepman a d'ailleurs réfuté déjà cette boutade de M. de Beauvoir, en citant un autre pnssage du livre de ce gentil-
homme catholique, compagnon de voyage du duc de Penthièvre, un descendant de Saint-Louis :
« Si j'ai été attristé depuis Singapour en voyant a quel point le commerce français est pauvre dans l'extrême Orient, et combien le pavillon tricolore n'y apparaît que rare avis in terris, l'impression générale que je ressens est moins désespérée et plus consolante aujourd'hui. Oui, c'est vrai : l'Angleterre, la reine des mers, est la dominatrice matérielle des empires asiatiques par son commerce colossal, elle y importa ses cotonnades et elle en exporte pour des milliards les thés et les soies ; mais la France est le pays des idées, et elle les importe jusque dans les régions les plus inconnues Je la Chine. Cette force morale, vivifiante et inépuisable, relevée par la pureté et la pauvreté de ses agents, illustrée par des martyrs et corroborée par la foi, secondons-là de tout notre cœur ! ■> Java, Siam, Canton. Voyage autour du monde, p. 438, 9e édit.
On est aussi tout naturellement amené par ce petit incident, qui ne manque pas de gaieté, à ouvrir le récent livre d'un homme d'état très-connu en Europe, M. le baron de Hùbner, ancien ambassadeur d'Autriche à Paris. Un de nos amis a parlé de l'œuvre de M. de Hùbner, comme il couve-
naît 1 , en exposant pour quels motifs l'opinion de l'auteur avait tant d'autorité en cette matière. M. de Hùbner commence par affirmer qu'on peut être une grande nation et n'avoir pas la vocation de coloniser, dans le sens moderne du mot, puis il dit :
« D'ailleurs qu'est-ce que veut dire coloniser? Serait-ce le défrichement du sol ? A ce point de vue les colonies de Louis XIV au Canada peuvent se comparer aux plus florissantes de toute autre nation. Est-ce la tâche d'exploiter le sol au profit des immigrés? Dans cette supposition, certes, les Anglais méritent la palme que tout le monde leur accorde. Mais si l'on entend par coloniser porter la civilisation au sein des indigènes dont on occupe le territoire, les Portugais et les Espagnols des seizième et dix-septième siècles me semblent avoir été les premiers colonisateurs du monde. L'histoire écrite, ne l'oublions pas, par des plumes qui n'étaient rien moins qu'impartiales, a flétri justement, si les faits relatés sont vrais, la cruauté des conquérants et des adelantados portugais et espagnols. Ceux même d'entre eux dont on vante la douceur ont employé des moyens que l'esprit de notre
(1) Voy. Tome 19 de la Revue générale, année 1874, numéros de janvier et d'avril, les intéressants articles de M Léon Arendt.
siècle ne comporterait guère. Mais les royaumes d'outre-mer de ces couronnes étaient riches et prospères, les chefs-lieux des présidentiels devinrent des foyers de civilisation. Les indigènes y affluaient et remportaient chez eux, avec les lumières faibles et incertaines peut-être du christianisme, les idées et les usages, imparfaits aussi, du monde civilisé. C'étaient de vrais et durables progrès. Des témoins qui ne sont pas suspects, des voyageurs qui comme Alexandre de Humboldt ont visité les colonies espagnoles au commencement du siècle, c'est-à-dire à une époque où l'Espagne était depuis longtemps descendue de son rang de puissance de premier ordre, parlent avec admiration de l'organisation et de la régularité du service administratif dans ces colonies, de la sagesse des lois coloniales élaborées et codifiées sous le règne des Philippes. La cour de Madrid, il est vrai, tirait de ses possessions d'outre-mer les métaux précieux, mais en revanche la mère-patrie donnait son sang. L'émigration constante, qui devait finir par épuiser l'Espagne, est en effet une des principales causes de la décadence si rapide de cette noble et chevaleresque nation. Encore aujourd'hui, les jeunes gens de certaines provinces, s'expatrient en masse. Dans celles du Nord, surtout dans les Asturies, on ne voit que des femmes et des vieillards. Les hommes sont allés à la Havane, au Pérou, dans le Rio de la Plata. En traversant des hameaux perdus dans les gorges des montagnes cantabiiennes, j'ai pu voir des affiches annonçant le départ des bâtiments de Sattfander, de Gijon, de Ri-
badesilla, pour Cuba et l'Amérique du Sud ; tous, était-il dit, munis d'un chirurgien et d'un chapelain. Hélas! l'un et l'autre ne sont pas de trop ; car dans ces traversées, la mortalité est effrayante. Chacun de ces émigrants, et autrefois c'était plus vrai qu'aujourd'hui, devient le plus souvent à son insu un agent civilisateur. Aussi, voyez les résultats. Partout où les Espagnols ont régné on trouve des tribus indiennes qui ont embrassé le christianisme, adopté dans une certaine mesure nos mœurs et nos idées. La plupart des hommes politiques que nous voyons figurer à la tête de leurs républiques sont d'origine indienne. J'ai eu pour collègues des Peaux-Rouges pur sang, et j'ai vu des dames de même couleur, habillées par Worth, s'extasier sur les roulades de la Patti. le ne donne pas ces personnages pour des modèles d'hommes d'État, ni les critiques de ces dames comme devant faire autorité en matière de musique ; mais le fait n'en est pas moins significatif. Eh bien, c'est l'œuvre de la colonisation espagnole. Peut-on dire autant de l'action des émigrants anglais? Évidemment non. J'écarte ici tout ce qui a rapport aux Indes anglaises que je n'ai pas visitées. Partout ailleurs, surtout dans l'Amérique du Nord, le contact de la race anglo-saxonne avec les sauvages semi barbares est désastreux pour ces derniers. Ils n'adoptent que les vices des Européens, ils nous haïssent, nous fuient — et c'est ce qu'ils peuvent faire de mieux, — ou bien ils dépérissent. De toutes façons ils restent ce qu'ils ont été, des sauvages. A quoi bon d'ailleurs discuter sur le mérite comparais.
tif des différentes nations? Rendons à chacune l'honneur qui lui est dû. « (1)
Plus loin, M. de Hubner, ajoute:
« La France est assez riche pour payer sa gloire, ses idées, ses caprices, parfois ses fautes et ses erreurs. Depuis Louis XIV, elle a tenu à se montrer partout, à frapper toutes les nations du prestige de sa grandeur. La poursuite de cette politique lui impose, il est vrai, sur ses terres lointaines, des sacrifices peu d'accord avec les intérêts matériels que ses nationaux peuvent avoir à y débattre comme négociants ; mais cette considération ne l'arrête guère. Elle s'est donné la mission civilisatrice de protéger ses coreligionnaires sous toutes les latitudes. N'allons pas trop au fond des mobiles qui, peut-être, ne sont pas purement religieux. Les effets ont été et sont, il faut le reconnaître, des services rendus à l'humanité.
« Dans le monde idéal, les Français sont le peuple le plus expansif. Ils ont, en faisant beaucoup de bien et beaucoup de mal, communiqué au monde civilisé leurs idées, leurs goûts et jusqu'à leurs modes. Mais aucune nation n'aime moins à se déplacer. Les
(1) Promenade autour du monde, par le baron de Hubner. Tom. II, page 233 et suiv.
émigrants français sont les moins nombreux et, sauf des exceptions honorables et d'ailleurs nombreuses, n'appartiennent pas toujours à l'élite de la nation. La France offre à tous ses enfants l'espace et les moyens pour se nourrir, pour parvenir à l'aisance, parfois à la richesse ou aux plus hautes fonctions d'État. Ceux qui la quittent trouvent rarement au dehors la fortune qu'ils ont dédaigné de chercher chez eux. Mais, à côté de ces émigrés qui ne réussissent pas toujours, on en voit d'autres qui, tout en vivant et agissant dans l'obscurité, s'entourent eux et leur lointaine patrie de l'auréole d'une impérissable gloire. En Chine, partout ou vous voyez, au-dessus d'un consulat flotter le pavillon français, vous apercevez dans le voisinage la flèche d'une église, et à côté un couvent, une école, un hôpital.. Là, les intelligences s'ouvrent aux lumières de la" civilisation, les cœurs, aux vérités de la foi ; là se pansent les plaies des âmes et des corps , se soulagent les misères, s'exercent les vertus apostoliques de la charité et de l'abnégation. Tous les missionnaires et les sœurs ne sont pas des Français. L'Italie, l'Espagne et la Belgique fournissent aussi leur contingent ; mais la grande majoritéde ces héros chrétiens appartient à la France, c'est la France qui les couvre de sa puissante protection (1). »
Il n'est pas en ce siècle un écrivain qui ait plus
(1) Ib., p. -247 et suiv.
d'autorité que M. X. Marmier, en matière de colonisation. Son dernier livre (1) contient un chapitre très intéressant intitulé : la France dans ses colonies. Je lui emprunte cette citation :
« Des guerres désastreuses, des traités lamentables uous ont enlevé la plupart de nos anciennes possessions. Mais nous y avons laissé une profonde empreinte. Un écrivain distingué de l'Angleterre, M. Anthony Trollope, a visité récemment les Antilles, et là il a vu la persistance de rattachement à la France dans des îles gouvernées autrefois par la France, non point sans interruption pendant des siècles, mais pendant un petit nombre d'années : la Dominique, Tabago, Sainte-Lucie, la Trinité ; la Trinité occupée primitivement par les Espagnols, puis par les Anglais, conquise et rendue a l'Espagne parles Français, puis de nouveau reprise par les Anglais ! Quelle langue, dit M. TroLope, croyez-vous que l'on parle dans cette île où nous avons un gouverneur, un conseil administratif, une garnison et d'importants comptoirs? L'anglais? Non. L'espagnol? Non. Mais le français. Toute la population est française par l'idiome, par les habitudes, par le catholicisme. A
(1) En pays lointains, par X. Marmier, de l'Académie française. Paris, chez Hachelte, 1876.
cet honnête aveu, M. Trollope ajoute : il y a là un évoque catholique qui reçoit de l'Angleterre un traitement annuel et l'emploie entièrement en aumônes. Là, comme partout où l'ancienne France a passé, son souvenir s'allie aux vertus du catholicisme, à l'esprit de charité. A S'-Vincent, on peut noter un autre exemple de l'attraction de nos émigrants. Les Anglais s'étant emparés de cette île, les Caraïbes qui en occupaient une partie, se soulevèrent à trois reprises différentes pour les expulser et faire revenir les Français dont ils regrettaient la domination. »
Le spirituel académicien a rassemblé une foule de faits de ce genre. Tous ont pour but de démontrer la thèse suivante :
« On dit souvent : la France ne sait pas coloniser. Est-ce vrai? Devons-nous, sans le contester, admettre ce reproche? Les autres peuples se plaisent à proclamer leur mérite. Nous laissons indolemment déprécier le nôtre et parfois nous le déprécions nousmêmes. On nous accuse de nous abandonner à de futiles vanités. Mieux vaudrait nous maintenir dans une juste fierté. L'histoire de nos colonies est l'une des pages les plus nobles et souvent les plus attachantes de nos longues annales. Elle a été éloquemment et savamment racontée à diverses reprises, en différents lieux. Je n'ai pas la prétention d'en retracer un nouveau tableau. En
recueillant mes souvenirs de voyage, en y adjoignant de récentes études, je voudrais seulement faire voir, par quelques traits caractéristiques, les qualités particulières de colonisation dont la France a de tout temps été douée. La hardiesse dans les entreprises, la générosité dans la victoire, la dignité dans les revers. D'autres nations ont eu des succès plus éclatants ou plus durables. Pas une n'a montré de telles vertus. »
Le témoignage de M. X. Marmier vaut au moins celui de M. Thiers, qui, il y a quarante ans, se moquait spirituellement de l'avenir des chemins de 1er et qui croit encore aujourd'hui aux douanes. Les colonies des missionnaires français en ce siècle rappellent la gloire des grands Descubr adores de la Péninsule Ibérique, et l'Algérie colonisée par les Français depuis quarante-cinq ans souffre la comparaison avectoutes les conquêtes faites parles Anglo- Saxonsdepuisle règne de Louis XV. Le P. Marquette a le premier reconnu le Meschacébé, que Robert Lasalle descendit ensuite pour donner à la France la Louisiane, où Bieuville fonda plus tard laNouvelle- Orléans. Champlain jeta les fondements de la ville
de Québec. Voici comment M. X. Marinier raconte l«i fondation de Montréal :
« En 16-11, deux petits bâtiments partaient de la Rochelle pour le Canada Sur l'un de ces navires était une sainte fille, mademoiselle Mansede Langres, qui renonçait aune brillante situation en son pays pour se dévouer à une œuvre de charité dans les régions sauvages sur l'antre navire était un gentilhomme champenois, M. de Maisonneuve, un prêtre, des soldats et des ouvriers, en tout trente personnes. Au mois d'août, les bons voyageurs arrivèrent à Québec. La colonie de cette ville essaya de les retenir. Eile se composait de deux cents âmes. Trente braves gens déplus, quel précieux renfort! Mais M. de Maisonneuve s'était engagé a aller à Hochelaga, et il voulait accomplir sa promesse. En vain on lui représenta les dangers auxquels il s'exposait en abordant, avec un si petit nombre de soldats, sur cette île occupée par une tribu considérable d'Indiens. Il répondait, en vaillant gentilhomme : « Je ne suis pas venu pour délibérer, mais pour agir. Y eût-il à Hochelaga autant d'Iroquois que d'arbres sur ce plateau, il est de mon devoir et de mon honneur d'y établir une colonie, i Au mois d'octobre il atteignit les rives de Hochegala, y construisit des cabanes et une chapelle en bois. Mademoiselle Hanse organisa, au même endroit, un hôpital, et une religieuse de Troyes forda l'institution où les jeunes filles devaient être élevées gratuitement.
Quelques tentes, au milieu des bois, une chapelle, revêtue d'un toit de feuillages, une cloche suspendue à un rameau de sapin, un asile pour les malades, une école pour les pauvres, tels furent les premiers éléments de notre ville de Montréal, où l'on compte aujourd'hui quatre-vingt mille âmes. »
Ce n'est pas ainsi, il faut le reconnaître, que procédèrent les Anglo-Saxons ni les protestants hollandais. Une des perles de l'empire colonial britannique est l'île Maurice, que son pacifique conquérant, le chevalier de Fougères, commandant le Triton, de Saint-Malo, avait appelée l'Ile de France. Sur la plage, ce vaillant officier avait érigé une croix décorée de fleurs de lis avec cette inscription : Jubet hic Gallia stare Crucem.
Il ne faut pas se lasser de rappeler ces souvenirs, plus glorieux pour la France que toutes « les conquêtes de 89 » et les guerres de l'Empire. Jacques Cartier, qui, avec deux petits bâtiments de soixante tonneaux, contourna le banc de Terre-Neuve, pour remonter le cours du Saint Laurent, nous a laissé le récit de son vovage. Voici comment il débute:
« Le Dimanche jour et feste de la Pentecoste, du commandement du capitaine <t bon vouloir de tous, chacun se confessa, et reçurent tous ensemble notre Créateur en l'Église cathédrale de Saint Malo, après lequel avoir i eçu furent nous présenter au chœur de ladite Église devant révérend père en Dieu, Monsieur de Saint Malo, lequel en son estât épiscopal'nous donna sa bénédiction, i
Le père Marquette, en revenant des régions où il avait découvert le Mississipi, écrivait dans sa relation, ces lignes admirables :
« Quand tout le voyage n'aurait valu que le salut d'une âme, j'estimerais toutes mes peines" bien récompensées, et c'est ce que j'ay sujet de" présumer, car lorsque je retournai nous passâmes par les Illinois, je fus trois jours a leur publier les mystères de notre foy dans toutes leurs cabanes, après quoy, comme nous nous embarquions, on m'apporta au bord de l'eau un enfant moribond que je baptisay un peu avant qu'il mourut par une providence admirable pour le salut de cette âme innocente. »
Toute l'histoire de la colonisation des Yankees de l'Amérique du Nord ne nous offre pas une aussi noble figure que celle de Montcalm, le héros du
Canada français. Il faut le proclamer bien haut, si l'Espagne, le Portugal et la France ne s'étaient pas laissé affaiblir par le césarisme des Bourbons et par les doctrines politiques que nous appelons aujourd'hui libérales, ces pays seraient maintenant ce qu'ils étaient alors et ce qu'ils peuvent redevenir, les premiers colonisateurs du monde. Le chef-d'œuvre de la politique coloniale de l'Angleterre moderne, c'est l'Inde. Or, à Calcutta, les Anglais ne font que suivre, même au point de vue inférieur des intérêts matériels, les exemples laissés par la France.
« Dupleix, a dit Lord Macaulay, entrevit le premier la possibilité de fonder un empire européen sur les ruines de la monarchie mongole. Son esprit inquiet, étendu, inventif, conçut cette idéea une époque où les plus habiles agents de la compagnie anglaise ne pensaient qu'à leurs chargements de marchandises et à leurs factures. Cet ingénieux, cet ambitieux français, le premier, comprit et mit en pratique l'art militaire et la diplomatie que les Anglais employèrent quelques années plus tard avec tant de succès. »
Ah ! les peuples soumis à Rome ne colonisent plus ? Mais qui donc colonise? Les Luthériens prus-
siens? Les Calvinistes suisses? Les cent sectes des États-Unis de l'Amérique du Nord? Cent fois non. Est-ce l'Angleterre proprement dite, sont-ce les Anglo -Saxons de l'Amérique du Nord, est-ce la partie protestante du peuple de Hollande? C'est ce que nous allons examiner.
La Hollande, les Etats- Cnïs et surtout l'Angleterre se distinguent certainement en notre siècle par l'intelligence pratique et l'énergique ténacité de leur politique commerciale et coloniale, qu'il faut distinguer de l'œuvre civilisatrice et chrétienne de la colonisation proprement dite. La« politique coloniale » actuelle de l'Angleterre est le chef-d'œuvre de ce grand peuple, mais cette politique n'est ni protestante, ni catholique, ni même anti-catholique ; elle a pour but l'intérêt mercantile bien entendu de la Grande-Bretagne, applique aux colonies les doctrines d'Adam Smith, mais n'exclut pas l'application simultanée par les particuliers des grands principes spiritualistes de colonisation employés autrefois avec tant de succès par les Espagnols, les Portugais et les Français. La plupart
des colonies que possède aujourd'hui l'Angleterre, ont été enlevées par elle à des dates récentes, aux Espagnols, aux Portugais, aux Français ou aux Hollandais. Une des rares colonies qu'elle ait créée, et elle ne la possède plus, c'est la nouvelle Angleterre, qui a été fondée malgré elle. Qu'était-ce que cette colonie? Elle se composait de fugitifs, de mécontents, de misanthropes, de sectaires, qui s'éloignaient de old memj England, laquelle ne s'en plaignait pas. Le cardinal Manning, dont le grand esprit et le noble cœur personnifient pour moi l'avenir du peuple catholique d'Angleterre, nous rappelait récemment (1; l'histoire de la fondation du Maryland. J'infligerai cette citation à M. de Laveleye :
« Lord Baltimore, qui avait été secrétaire d'État sous Jacques I, en 1633, émigra dans les Plantations américaines, où grâce à l'influence de Lord Strafford, il avait obtenu une concession de terres. Il était accompagné d'hommes de toutes sortes d'opinions,
(1) The Vatican décries in theif bearing on civil aUegiance, Vij H . E. Ârehtischop of Westminster, London, Longrcan, p. 91.
unis dans Tunique désir de laisser derrière eux les misérables luttes religieuses qui tourmentaient alors l'Angleterre. Ils appelèrent leur nouvelle contrée Terre de Marie (Maryland), et s'y installèrent. Le serment du gouverneur était conçu en ces termes : b Je ne veux pas, par moi-même ou par quelqu'un d'autre, directement ou indirectement, molester, pour cause de religion, celui qui croit en Jésus-Christ. » Lord Baltimore invita les Puritains du Massachusetts qui, comme lui-même avaient renoncé à leur pays par acquit de conscience, a venir dans le Maryland. En 1649, lorsqu'une active persécution s'éleva de nouveau en Angleterre, le conseil de Maryland, le 21 avril, prit la résolution suivante : « Parce que la contrainte eu matière de religion a provoqué fréquemment de dangereuses conséquences dans la république, et pour maintenir la paix et la tranquillité de la province et mieux encore, pour maintenir l'affection mutuelle et la charité parmi les habitants, nulle personne qui croira en Jésus-Christ ne sera troublée, molestée ou recherchée, en quelque matière que ce soit, soit pour sa religion, soit pour l'exercice de son culte. » Les Episcopaliens et les Protestants émigrèrent dans le Maryland. Telle était la république fondée par un catholique sur la loi morale si large dont j'ai fait mention, a savoir, que la foi est un acte de la volonté, que forcer les hommes à professer ce qu'ils ne croient pas est contraire à la loi de Dieu, et que créer la foi par la force est moralement impossible. Ce fut par une conviction
de la raison et par la persuasion de la volonté qu'autrefois cette
unité universelle de la foi et de la communion lut insensiblement introduite parmi les nations. Une fois détruite, rien, sauf la conviction et la persuasion, ne peut les restaurer. Lord Baltimore était entouré par une multitude d'hommes qui avaient été dispersés par les grandes persécutions de l'époque desTudors. 11 savait que Dieu seul pouvait les replacer dans l'unité mais que l'équité de la charité pourrait allumer en eux le désir de se protéger et de s'aider les uns les antres et de promouvoir le bien commun.
i Je ne puis m'empêcher de continuer cette histoire. La République des Puritains en Angleterre provoqua une révolution puritaine dans le Maryland. Les Puritains y reconnurent Cromwell et ôtèrent ses franchises à toute population catholique. La « liberté de conscience » fut proclamée, sauf pour « le papisme, la prélature et la licence d'opinions. » Des lois pénales furent édictées. Les Quakers du Massachusetts, pour la première offense, devaient perdre une oreille, pour la seconde, une deuxième oreille : pour la troisième on leur brûlait la langue avec un fer rouge. Les femmes furent battues, les hommes pendus, pour cause de religion. »
L'Angleterre a été durement punie, car elle a perdu les seuls pays qu'avant le x\T siècle elle pouvait avoir la prétention d'avoir réellement colonisés en y envoyant des enfants sortis de son sein. La punition a été d'autant plus sévère que sur le
territoire même de cette colonie perdue elle a vu s'élever une puissance rivale et d'autant plus redoutable qu'elle parle sa propre langue.
Les Hollandais ne possèdent pas aujourd'hui une seule colonie qu'ils aient créée, dans le sens des colonies catholiques, c'est-à dire une colonie où se retrouvent toutes les institutions, toutes les mœurs et la religion de la mère patrie. Leur établissement aux Indes est un immense comptoir de commerce et d'industrie, défendu par une puissante armée; ils courent l'aire fortune aux Indes, puis ils reviennent jouir de leurs rentes en Europe, à La Haye, à Amsterdam, à Paris et même à Bruxelles ; mais ils ne colonisent pas dans le sens espagnol, portugais ou français du mot. Je ne leur en fais pas un reproche ici ; mais puisqu'on nous y force, il faut bien que nous marquions la distance considérable qui sépare en cette matière les principes catholiques des préceptes de tous les autres cultes connus.
Quant aux États-Unis, dirigés, je le reconnais, par le génie politique de la race anglo-saxonne, génie qui appartient aussi bien en propre aux cardinaux
Planning et Mac Closkey et à M. Brownson qu'à M. Disraeli, à M. le président Grant et à M. Gladstone, quant aux États-Unis, ils doivent surtout leur prodigieux développement à l'immigration. Je n'ai pas en ce moment sous les yeux les statistiques complètes de ce mouvement étonnant des populations européennes vers les pays où le soleil se couche pour nous; mais j'afiirme hautement qu'une des principales causes de la grandeur des États- Unis, c'est l'immigration des catholiques. M. Maguire, ancien membre du parlement d'Angleterre, a prouvé que ses compatriotes, les Irlandais catholiques, avaient « conquis » une partie des États- Unis. Une revue française, le Contemporain, publiait dernièrement une statistique spéciale sur l'émigration vers les États-Unis, qui ont reçu de 1820 à 1860, -208,063 Français, tandis que la Prusse n'a fourni à ce mouvement, dans le même espace de temps, que 80,432 immigrants. Parmi ces Prussiens, il y avait beaucoup de catholiques, et, je le crois, de nombreux catholiques luxembourgeois. Dans le grand duchéde Luxembourg, il va eu de vé-
ri tables sécessions de villages tout entiers, partant avec le curé, le bourgmestre et l'instituteur.
Tous les nouveaux Etats de l'Union à l'Ouest sont peuplés de catholiques. D'ailleurs, pour se convaincre de l'importance de la population catholique aux Etats-Unis, il suffit de considérer la hiérarchie ecclésiastique, qui a été formée en un demisiècle : quarante diocèses, la moitié de l'Eglise de France !
La population française (catholique) augmente au Canada anglais, où les catholiques Irlandais, ces véritables émissaires colonisateurs de l'Angleterre, sont venus s'établir en foule. Pour s'en rendre compte, consultez encore une fois le tableau de la hiérarchie catholique. Mêmes remarques pour le Cap, pour l'Australie, pourla Nouvelle-Zélande, pour la Tasmanie, etc.
Que le lecteur veuille bien le remarquer, je ne prétends pas donner aux catholiques le privilège, souvent trop triste, de l'émigration. Je dis simplement que dans l'ensemble du grand mouvement colonisateur, auquel notre siècle assiste avec étonnement,
chez les races Anglo-Saxonnes, c'est la civilisation catholique qui marche la première. Vos amis euxmêmes en sont effrayés, car je lis chaque jour dans leurs journaux l'expression de la terreur qu'ils éprouvent envoyant l'influence des catholiques dans les élections aux États-Unis et au Canada. Naguère le gouvernement de Victoria (Melbourne), une des colonies les plus florissantes de l'Australie, était même composé de catholiques, puisque un de ses principaux personnages était M. Dufty, le député Irlandais, qui, il y a vingt-cinq ans, a eu tant de démêlés avec la Chancellerie en Angleterre.
Un ancien collègue de M. Gladstone, M. Forster, faisait dernièrement avec orgueil, dans un meeting tenu à Edimbourg, la description magnifique des immenses possessions de l'empire britannique, et il discutait avec sang-froid les chances que l'Angleterre avait de conserver ou de perdre l'Inde. Il y aurait un livre à écrire sur ce sujet. Je le résume ainsi : en présence des efforts actuels du gouvernement de Londres, il est à désirer que l'Inde reste une possession britannique, car si les Anglais n'ont
pas toujours accompli sur le Gange et l'Inclus le devoir de colonisateurs chrétiens, et s'ils ne le font pas encore complètement aujourd'hui, du moins ils ne défendent plus à d'autres de l'accomplir à leur place, et ils empêchent parmi les indigènes une terrible anarchie. L'énergie, l'activité, l'intelligence et le courage que les hommes d'État anglais et l'armée déploient depuis de longues années dans cet immense empire indien, huit fois plus étendu et six fois plus peuplé que tout le Royaume-Uni, et tenu en bride par une poignée d'Européens, forment certes un merveilleux spectacle, qui donne une haute idée de la politique actuelle de la monarchie anglaise. Les économistes peuvent admirer aussi le vaste réseau de chemins de fer et de fils télégraphiques dont l'administration des vice-rois a doté le pays, et les financiers calculeront les dividendes que les résidents anglais encaissent annuellement après avoir apuré leurs comptes. Mais à toutes ces splendeurs je préfère les résultats de l'ancienne colonisation portugaise ou française et la situation présente de la colonisation espagnole aux Philippines, si dédaignée par
les économistes proprement dits (1). Au risque de me faire prendre moi-même en pitié par ceux-ci, j'ajoute, que, l'histoire broyante des exploits des Anglais dans l'Inde et dans les mers de la Chine me laisse froid, quand je la compare au récit épique des triomphes héroïques obtenus sur ce même théâtre, au xvi" siècle, par Sl-François Xavier avec son crucifix, et aux annales qu'écrivent encore en ce moment avec leur sang tous les missionnaires catholiques en Asie. Non, non, je le dis hardiment, il n'y a que les peuples « soumis à Rome » qui ne semblent pas frappés de stérilité et il n'y a qu'eux qui colonisent. Voilà la vérité. Connaissez-vous l'œuvre de la propagation de la foi, le plus colossal instrument de colonisation qui soit connu dans l'histoire? C'est une pauvre servante catholique qui l'a inventée, a Lyon, en imaginant une association dans laquelle chaque affilié paierait un sou par semaine.
(1) Je dois faire cependant une exception pour M. Roscher. Il a écrit un petit livre rempli de faits, intitulé : Colonies, Politique coloniale et Émigration, in-12°. Leipzig, 18o6, 2e édition. Il serait a désirer que ce livre fut traduit en français et annoté.
Cette idée si simple, si humble, a été bénie dans l'Église catholique par le souverain maître des colons de tous les siècles. Ces sous ont germé. Ils deviennent annuellement des millions, qui servent à envoyer dans toutes les parties de la terre des ouvriers de civilisation, dont le sang a le don merveilleux: de fertiliser les nations qui commettent le crime de le répandre. Sanguis martyrum semen christianorum. Je le sais, les églises protestantes expédient aussi des missionnaires, et Dieu me garde de critiquer les hommes dévoués qui acceptent ces missions avec sincérité et abnégation. Mais il doit m'ètre permis de constater que les résultats des missions protestantes, quelque respectables qu'elles puissent être dans les intentions de leurs promoteurs, ne peuvent pas même être mis en ligne de comparaison avec l'admirable fécondité de l'apostolat catholique. (1) Et puisque nous sommes sur ce chapitre si inté-
(J) Voy. L'écrit du cardinal Wiseman sur la stérilité des missions protestantes pour la conversion des infidèles. Louvain, Fonteyn, 1844.
ressant de la colonisation catholique, apprenons à plusieurs de nos concitoyens que la Belgique, dont l'immense majorité des habitants s'honore aussi, malgré sa prospérité matérielle, d'être « soumis à Rome », est aussi féconde que les autres nations catholiques pour la propagation de la civilisation chrétienne chez les peuples les plus sauvages de la terre. Qui de nous n'a pas connu le P. de Smet, si humble, si bon, si entreprenant pour le bien des âmes? Cet illustre Jésuite, dont notre ami, le P. Deynoodt, a écrit la vie et publié les lettres, a été, à lui seul, plus puissant chez les Peaux-Rouges de l'Ouest que le gouvernement des États-Unis. Sa charité, inspirée par la foi catholique, avait dompté des peuples sauvages et, quand le gouvernement du Président voulait obtenir quelque chose de ces anciens possesseurs du sol de l'Union, à qui s'adressait-il? A ce prêtre de Termonde, « soumis à la voix de Rome », comme dirait M. de Laveleye. Et qui étaient les compagnons de ce grand homme de paix, de ce civilisateur, de ce véritable docteur en colonisation? Le P. de Theux, le frère du vénérable
ministre dont nous pleurons encore la perte, le P. Verhaegen, le cousin de l'ancien président de l'Association libérale de Bruxelles, et cent autres prêtres belges. 11 existe à Louvain, en dehors de la Compagnie de Jésus, un collège américain spécial, dont le travail incessant consiste à envoyer des missionnaires en Amérique. C'est aux jésuites belges qu'a été confiée la mission du Bengale, où nos compatriotes possèdent an collège florissant et où ils rendent plus de services à l'autorité anglaise que des divisions d'infanterie. Le savant P. Carbonnelle, le secrétaire de la Société scientifique qui vient d'être fondée à Bruxelles, revient de cette mission périlleuse. Un des fils de M. A. Neut, de la Patrie de Bruges, y a usé sa santé. Un des frères de notre collaborateur, 31. de Peiiaranda, y est mort, emporté par la rigueur du climat. Vingt autres de nos concitoyens ont sacrifié leur santé depuis quinze ans dans cette œuvre de civilisation, sur une terre insalubre, illustrée par les travaux des anciens jésuites, laboureurs infatigables qui réparent avec opiniâtreté toutes les ruines accumulées par la sauvagerie,
l'esprit d'erreur ou la haine. Laissez-moi, en passant, vous communiquer un souvenir personnel: le professeur David Forbes (F. R. S.) m'a raconté que dans une de ses expéditions scientifiques dans l'Amérique du Sud, il est tombé entre les mains d'une troupe d'Indiens qui s'apprêtaient déjà à le scalper, quand il fut délivié par des « hommes noirs », des jésuites, qui, aux pieds des Cordillères, à 500 lieues de la côte de l'Altantique, évangélisaient ces sauvages, vivaient avec eux pour l'amour de Jésus- Christ et de son Église et les élevaient insensiblement à la dignité d'hommes. Les Jésuites jouissaient chez leurs « amis » d'un respect absolu, et M. Forbes me les dépeignait comme les premiers colonisateurs des temps modernes.
Je conserve un religieux souvenir du noble abbé Verbiest, ancien aumônier à notre école militaire. Cet excellent prêtre, qui m'honorait de son amitié, avait entendu le cri de François-Xavier: « Des Belges, des Belges, envoyez-moi des Belges ». Sans autres ressources qu'un patrimoine modique, Verbiest dans son immense charité (la charité est la source de
la civilisation) avait résolu d'aller porter la parole de vérité aux pays où le franciscain Jean de Ruysbrocck, son compatriote, s'était .rendu autrefois, en traversant à pied tout notre hémisphère. Avec ses premiers disciples, M. Yan Segvelt, vicaire à Sainte- Gudule, MM. Vranckx et Verlinden, vicaires à Molenbeek, M. Bax, vicaire à Montaïgu, MM. Wilrycks et Paaps de Turnhout et Hamer de Nimègue, il a fondé la mission de Mongolie, dont la maison mère est aux portes de Bruxelles, à Scheutveld, sur la chaussée de Ninove. Van Segvelt et Verbiest sont morts les premiers dans la vallée des Tigres, entre le 40e et le 50e degré de latitude dans un désert; mais leur œuvre de « colonisation » est vivante (1). — N'oublions pas de mentionner encore toutes nos congrégations religieuses de femmes qui, sous le voile de l'anonyme, envoient parfois les descendantes de nos premières familles instruire les enfants et guérir les adultes en Afrique, en
(1) Voy. Voyages de Bruxelles en Mongolie et travaux des missionnaires de la Congrégation de Scheutveld-lez-Bruxelles, in-8°, Bruxelles, 1875, chez C. Coomans.
Amérique, en Australie et en Asie. La maison mère des sœurs de Notre-Dame de Namur a fondé pins de vingt stations sous les latitudes les plus diverses.
Je viens de conduire le lecteur en courant à travers le vaste champ de la colonisation catholique : je le demande atout homme sincère, à quelque culte qu'il appartienne, est-il raisonnable d'affirmer que les catholiques ne colonisent plus? J'ai le droit de dire: ou M. de Laveleye n'a pas étudié ce sujet ou il est aveuglé par la haine de l'Église. Je le défie aussi, en forme de conclusion, de répondre à cette question: qui préférez-vous, des protestants hollandais qui se sont annexé les colonies portugaises ou des protestants anglais qui se sont emparé ensuite des colonies hollandaises ci-devant portugaises, ou des francs-maçons portugais qui se sont laissé duper par -leurs amis de Londres et d'Amsterdam et ont préparé pour leur pays la perte des brillantes colonies qu'avait fondées la nation « très-fidèle ? »