‹ De l'avenir des peuples catholiquesChapitre 7 sur 11 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les catholiques et les libertés civiles.

Les protestants ont moins échappé aux révolutions queles peuples catholiques. — Du caractère moral de la grande révolution française. — De la liberté civile en Italie. — En Belgique. — Ce que les néo-protestants libéraux entendent par liberté politique. — Leur but en prêchant le protestantisme dans les pays catholiques. — Essais de MM. Quinet, Sue. — Une discussion sur la liberté entre libéraux.

Les préjugés troublent tellement les idées de M. de Laveleve, qu'il va Jusqu'à accuser l'Église catholique d'avoir inspiré la guerre que le malheureux Napoléon III a faite au Mexique et d'avoir provoqué la guerre de 1870. Pour un collaborateur de M. J. Klaczko, ces découvertes historiques sont vraiment extraordinaires. Je ne perdrai certainement pas mon temps à souffler dessus. Cependant, il convit'ut de citer l'argument comme une curiosité :

■ C'est l'uitramontanisme qui, par L'impératrice Eugénie, organe du parti clérical, a fait entreprendre l'expédition du Mexique, pour relever les nations catholiques en Amérique, et la guerre de Prusse, pour mettre obstacle au progrès des États protestants en Europe. »

Une note développe ce thème de la manière suivante :

« Cestceque M. de Bismark affirmait récemment du haut de la tribune, à Berlin. L'impératrice disait en 1870 : Ceci est ma guerre. C'est elle qui, dans le Conseil suprême de Saint-Cloud,a fait décider la guerre, dont l'empereur voyait clairement le péril. C'est là un fait désormais acquis à l'histoire. »

Les mots soulignés de cette note ne figurent pas dans l'édition française. Pourquoi? Je l'ignore. Il nous importe d'ailleurs peu de le savoir.

Un argument tout aussi faible que celui-là, mais plus facile à mettre en circulation, parce que la foule est incapable d'en contrôler la valeur, est celui-ci :

h Les peuples soumis à Rome... n'ont aucune puissance d'ex-

pansion... Leur passé est brillant, mais le présent est sombre et l'avenir inquiétant. Est-il une situation plus triste que celle de l'Espagne? La France qui a rendu de si grands services au monde est aussi bien à plaindre... parce qu'elle semble destinée à être ballotée sans cesse entre le despotisme et l'anarchie... Les pays catholiques sont en proie à des luttes intestines qui consument leurs forces ou tout au moins qui les empêchent d'avancer aussi régulièrement et aussi rapidement que les peuples protestants. »

M. de Laveleye a pour les hommes d'étude un défaut qui constitue un certain art devant la « vile multitude » : il dogmatise sans cesse, et ne se donne pas la peine de démontrer ses assertions. Ou il est sûr de son public ou il le méprise. Je sais que la question ici soulevée est très-grosse, mais tout au moins faudrait-il la développer un peu. Pour réfuter cette profonde erreur historique ou pour administrer le contre-poison aux personnes qui l'auraient avalée, je devrais disposer de beaucoup d'espace et ne pas craindre d'avoir déjà trop abusé de l'indulgence du lecteur. Il faut cependant que je détruise cette accusation maladroite et injuste.

Les pays protestants ont moins échappé aux révo-

Unions et à l'anarchie que les pays catholiques. L'Angleterre a subi des révolutions effroyables jusqu'à l'avènement de la maison d'Orange et si, depuis cette époque, elle a été relativement tranquille, c'a été au prix d'une intolérance religieuse absolue à l'égard des catholiques et d'un despotisme abominable appliqué aux Irlandais. Les Hollandais ont eu leurs périodes d'anarchie beaucoup plus que les catholiques belges, leurs voisins de même race, et ils n'ont trouvé le calme, qui convenait d'ailleurs à leur tempérament, que dans le havre du Stathoudérat. Quant aux protestants du Nord, surtout les Luthériens prussiens, ils ont été paisibles jusqu'en 1848, comme des Assyriens ou des Babyloniens, parce qu'ils étaient écrasés sous le plus vaste despotisme civil dont fasse mention l'histoire moderne. Si l'on excepte Genève, où fleurissait l'absolutisme calviniste, la Suisse a été, en général, une terre de liberté civile réglée, jusqu'à la guerre du Sunderbund, aussi bien dans les cantons catholiques que dans les cantons protestants.

Je ne parlerai pas des nations catholiques jusqu'à

la révolution française. En général, depuis le xvi" siècle, ces nationsont, dans mon opinion, été mal gouvernées civilement, mais elle sont restées fidèles à l'ordre, à la discipline et aux autorités établies. Préservées, pendant deux cents ans, des dangers de la réformation, elles ont enfin été entraînées dans le grand mouvement de 1789, qui n'a été que le développement logique du protestantisme. La Pologne seule fait exception ; mais il ne faut pas oublier qu'elle était guettée comme une proie par deux aigles, l'un blanc, vers l'Est, et l'autre noir, vers l'Ouest, et que le cri d'un de ses magnats, malo periculosam Ubertatem quam otiosum servit ium, était un cri de défense contre des ravisseurs qui ont fini par réussir dans leurs coupables et séculaires tentatives.

Un seul pays dit protestant a résisté, en ce siècle, à tous les entraînements anarchiques, c'est l'Angleterre, dont le peuple est resté chrétien et dont le gouvernement a seul, depuis le césarisme de la Renaissance, conservé le type des anciens gouvernements catholiques du moyen-àge. Quant à moi,

je ne marchanderai pas les éloges qui sont dus à l'Angleterre : de ce côté, les catholiques lui devront une éternelle reconnaissance. L'Angleterre est restée pour eux un modèle et une consolation : un modèle vivant des anciennes institutions catholiques historiques; une consolation, parce qu'ils peuvent la montrer, en disant : voilà où nous en serions tous, en Europe, sans les excès de la Renaissance, la haine des sectaires du xvie siècle, l'insolence de nos gouvernements à la Louis XIV, à la Régence, à la Louis XV, la corruption de nos encyclopédistes, les théories révolutionnaires du xvme siècle et les doctrines libérales du xixe.

Je ne dirai rien de la Hollande, car elle doit les bienfaits de son état paisible et prospère aussi bien à ses sujets catholiques qu'à ses citoyens protestants, et d'ailleurs les catholiques belges ont autant de mérites, à ce point de vue, que les protestants néerlandais.

La Suisse, les États-Unis du Nord de l'Amérique et la Prusse ne sont pas à l'abri des périls que signale M. de Laveleye: les États-Unis sortentd'une

guerre civile épouvantable, qui peut recommencer demain; la Suisse est en pleine anarchie; et la Prusse est dans un état révolutionnaire qui se terminera Dieu soit comment.

Parlons de la situation actuelle de rAmérique du Sud, de l'Espagne et de la France ; car l'Italie, pour 31. de Laveleye, est entrée dans les voies nurmales du salut. Imparfaitement peuplés, violemment et subitement arrachés aux gouvernements européens qui les avaient institués et qui les avaient très-mal dirigés pendant le xvur° siècle, grâce à la complicité des libéraux tels que Pombal et d'Aranda, certains états de l'Amérique du Sud se sont débattus pendant quarante ans dans les étreintes de l'anarchie. Quels sont ces états? le Mexique, le Venezuela et la république argentine, gouvernés par les libéraux. Le Chili, le Pérou, l'Equateur et le Brésil ne sont pas plus à plaindre que la Virginie ou la Caroline. Je ne prétends pas que tout ce qui s'y passe mérite l'approbation des sages; mais vous n'oseriez pas soutenir que dans le pays des quakers du IVord de TArnérique, la félicité publique est sans mélange.

De l'Espagne, nous avons parlé déjà. Ce que nous dirons de la France peut d'ailleurs s'appliquer à la terre du Cid.

Que reste-t-il de tout l'acte d'accusation de M. de Laveleye ? Le paragraphe relatif à la France, la terre d'où sont partis «les immortels principes de 1789», et d'où partaient naguère, avant l'avènement de M. de Bismark, le signal de toutes les campagnes dirigées contre l'Église catholique. ïl faudrait avoir une audace singulière ou professer pour ses lecteurs un souverain mépris, pour oser soutenir que la cause des révolutions dont saigne la France, la « fille aînée de l'Eglise romaine », doit être attribuée à l'Église et aux catholiques. Certainement les Français, dans leur ensemble, sont restés obstinément fidèles à la foi de saint Rémi, et la reconnaissance de la chrétienté a ratifié l'éloge de leurs actions héroïques que les annalistes du moyen-àge avaient exprimé sous cette forme proverbiale, gesta Dei per Francos, en comprenant dans ce dernier mot non-seulement les Français proprement dits, mais les « Francs » de l'ancienne Lotharingie et même

toutes les tribus catholiques échelonnées le long de la rive droite du Khin jusqu'en Frise. Aujourd'hui il n'y a pas sur la terre une Église plus pure dans la doctrine, plus unie dans la foi, plus féconde dans les œuvres que cette grande Église de France; et en songeant à la place qu'elle occupe dans l'Église universelle, on ne peut se demander sans effroi quelle serait la physionomie du monde moderne, si elle n'existait pas ou venait à disparaître subitement. Sans pousser la crainte jusqu'à une telle extrémité, on ne doit pas oublier que la patrie de S. Vincent de Paul a donné naissance à Voltaire, et que les petites sœurs des pauvres y sont moins honorées par les gens de lettres que Madame Sand. Surtout sachons distinguer avec soin le mouvement extraordinaire auquel obéit la France officielle depuis la Renaissance. Sans remonter jusqu'à Philippe le Bel qui professait déjà les doctrines de M. le Dr Falk et à l'auteur de la deuxième partie du Homan de la Rose, Jean de Meung, qui, selon la fine remarque de mon ami, Léon de Monge, était déjà un écrivain émargeant au « fonds des reptiles », on peut affirmer

que jamais, depuis la Réformation, la France n'a possédé un gouvernement rigoureusement lidèle aux doctrines du droit civil ecclésiastique, tel qu'il est enseigné dans l'Eglise universelle. Pour ne pas embrouiller une question si simple en l'étendant, demandons-nous quel a été, en ce siècle, le gouvernement qu'on a pu appeler en France un gouvernement « clérical » (je prends ce mot dans son bon sens, par opposition, par exemple, à un gouvernement « de gueux », comme nous dirions en Belgique; ? On répondra peut-être en citant la Restauration. Je n'admets pas tout à fait l'honneur qu'on voudrait faire aux gouvernements de Louis XVIII et de Charles X, qui se préoccupaient encore plus d'eux-mêmes que de la glorification de l'Eglise : cependant, je veux consentir, sous certaines réserves, à regarder la Restauration comme un gouvernement favorable aux intérêts catholiques. Or, le gouvernement de la Restauration a été, avant celui du maréchal de Mac-Mahon, un des meilleurs qu'ait possèdes la France. Que de malheurs, que de désastres la France eût évités, si elle avait con-

serve, développé, perfectionné cette constitution monarchique sur la base des traditions et des intérêts moraux les plus évidents du pays. Depuis Louis XVI jusqu'au maréchal de Mac-3Iahon, sauf la petite éclaircie de la Restauration, tous les gouvernements qui se sont succédé en France ont été hostiles ou indifférents aux intérêts catholiques. La constitution civile du clergé, les articles organiques, l'emprisonnement du pape Pie VI, l'enlèvement de Pie VII, les plus grands maux dont souffre le pontificat de Pie IX sont l'œuvre des gouvernants français; le gouvernement de Juillet a été libéral; celui deXapoléon III a été le parrain de M. de Cavour et le complice de M. de Bismark; les deux républiques de 1848 et de 1870 ont amené l'assassinat des archevêques de Paris, AfFre et Darboy. Je ne crois pas que les badauds de la foule libérale puissent admettre que ce sont les catholiques qui ont guillotiné Louis XVI, proscrit le clergé non assermenté, créé l'Université de France, institué la garde nationale, traduit le comte de Montalembert et le P. Lacordaire devant la cour des pairs, fusillé les « otages ». M. de

Tocqueville a résumé les travaux de la lin de sa vie dans cette phrase : « Nous avancions quand est arrivée la révolution française. » Malgré les nouvelles et sanglantes expériences de ce siècle, on peut dire de la France actuelle : elle avance. Elle avance tellement, que ses ennemis n'en dorment pas. Quant à la civilisation française, son action est tellement puissante, que c'est dans son orbite que M. de Laveleye va chercher la consécration de ses talents : ses vainqueurs matériels eux-mêmes en subissent l'irrésistible influence, comme dit Horace :

Grœcia capta ferum victorem cepit.

Comme propugnateur des idées protestantes, M. de Laveleye est d'ailleurs bien ingrat envers la France officielle II sérail en effet intéressantd'étudier les questions suivantes : J° que seraient devenus le protestantisme du continent et le Grand Turc, si la couronne de France, au lieu de se faire, aux moments les plus importants, leur complice, s'étaitreligieusement unie à l'Empereur pour les combattre? 2° Spécialement, quel eut été le sort de l'État typo du luthé-

ranisme, l'Électorat de Brandebourg, sans la France, aux époques les plus critiques de son existence? On a inauguré récemment, eàEms, un étrange monument, pour rappeler aux générations futures une scène qui n'a pas eu lieu, à savoir, une scène dans laquelle le malheureux comte Benedetti aurait insulté le roi de Prusse : on sait que cette prétendue insulte a servi admirablement les desseins, depuis longtemps arrêtés, de la politique de 31. de Bismarck. Sur ce monument, on aurait voulu graver les noms des héros de cette scène : le roi Guillaume, le comte Benedetti, le comte de Lehndorf et le prince Antoine Radzivill, les deux aides de camp du roi. S. M. s'y est formellement opposé, dans sa loyauté. Pour sortir d'embarras, les promoteurs de ce monument auraient dû tout simplement faire inscrire sur le marbre les noms de François Ier, du cardinal de Richelieu et de Napoléon III. Le cardinal de Richelieu mériterait même d'avoir sa statue devantle Brarrdenburgerthoi\ à Berlin.

Il est donc entendu, dans l'école déductive, que les nations, corrompues par l'Église catholique, sont

condamnées à l'absolutisme politique, à l'esclavage moral et à une incurable pauvreté. Cependant, à ce point de vue, l'Italie et la Belgique, dit M. de Laveleye, paraissent plus « heureuses que la France et « l'Espagne; mais la liberté est-elle définitivement « établie dans ces deux pays? De bons esprits en « doutent. » Quelle liberté? L'auteur a oublié de nous l'apprendre; mais il nous le laisse deviner un peu plus loin. Quoi qu'il en soit, un bon esprit anonyme, dans un journal italien, il biritto, a fait un article intitulé : Italia .Xera. Dans cet article, il est dit : I popoli di relujione papale o sono gia morti o vaimo morendi. L'auteur anonyme raconte ensuite que tout ira bien dans [Italie nouvelle, tant que les catholiques ne profiteront pas des libertés politiques communes; mais le jour où ces misérables prendront au sérieux les principes de la constitution qu'on leur a imposée et ne s'abstiendront pins, alors « éclatera l'incompatibilité entre la civilisation moderne et les idées romaines. » Le lecteur naît se demandera : mais que veut donc ce bon esprit? 11 prétend que les peuples qui suivent la religion du

pape sont morts ou vont mourir; et puis, tout d'un coup, voilà qu'on aperçoit un peuple de cette espèce pernicieuse, même en Italie, Italia Neva; il se tient coi, il est vrai, comme un peuple ténébreux, mais on a peur qu'il sorte de son indifférence qui n'est qu'apparente; que dis-je, on est certain que ce mort ou ce moribond va semettreen mouvement, et alors, juste ciel, tout sera perdu. Le raisonnement de ce bon esprit d'Italie est vraiment digne du Médecin malgré lui. « Palsanguenne, v'ia un médecin qui me plaît; je pense qu'il réussira, car il est bouffon. »

Mais ne rions pas, car le sujet en lui-même n'y prête guère. Ce qui se passera « bientôt » en Italie (acceptons-en l'augure), « c'est exactement ce qui s'est passé en Belgique depuis 1840. » MM. Gladstone, Bluntschli, et de Savornin se sont demandé pourquoi seulement depuis 1840? Ils auront éprouvé d'autres étonnements encore. En effet, tout le monde n'est pas encore convaincu que les catholiques de Belgique o sono gia movti o vanno morendi. M. de Laveleye a trop d'esprit pour nier la vitalité et la

virile énergie de ses concitoyens catholiques, qui pratiquent sérieusement et sincèrement le régime représentatif, qui subissent sans sourciller le choc de toutes les conséquences du plus large système de libertés qui règne dans le monde moderne et qui ne sont pas plus pauvres d'esprit ou de bourse que les libéraux ou les protestants passés, présents ou futurs.

Comment va-t-il se tirer de ce cas difficile? De la manière suivante :

« Récemment, l'un des auteurs de la Constitution belge, et le plus érainent peut-être, me disait, rame remplie de tristesse : « Nous avons cru que pour fonder la liberté, il suffisait de la proclamer, en séparant l'Église de l'État. Je comemnce à croire que nousnous sommes trompés. L'Église, s'appuyant sur les campagnes, veut imposer son pouvoir absolu. Les grandes villes, acquises aux idées modernes, ne se laisseront pas asservir sans chercher à se défendre. N«>us dérivons vers une guerre civile, comme en France. Nous sommes déjà dans une situation révolutionnaire L'avenir me parait gros de troubles. » Les dernières élections ont commencé à faire apparaître le danger. Les élections pour les Chambres ont fortifié ls parti clérical, tandis que celles pour les com-

mimes ont donné le pouvoir aux libéraux dans toutes les grandes villes. Ainsi l'antagonisme entre les villes et les campagnes, une des causes de la guerre civile en France, se montre aussi en Belgique. Tant que le gouvernement sera aux mains d'hommes prudents, plus disposés a servir le pays qu'à obéir aux évêques, des désordres graves ne sont pas à craindre. Mais si les fanatiques, qui acceptent ouvertement le Syllabus comme programme politique, devaient arriver au pouvoir, des chocs terribles s'en suivraient. Récemment ils ont failli déchaîner sur nous la guerre civile et l'invasion étrangère. »

Je laisserai de côté le lieu commun du Syllabus, qu'évidemment M. de Laveleye n'a pas lu, et je ne tirerai aucun parti, contre l'honorable écrivain, de l'argument qui s'appuie sur les récentes notes comminatoires de M. le prince de Bismark et dont l'unanimité de notre parlement a fait déjà justice. Je ne m'attacherai qu'au fond de cette argumentation vraiment étrange. Elle constitue un aveu d'impuissance. Dans son Histoire de la Révolution, M. Quinet ne voit que deux manières de résoudre les questions .religieuses : « ou l'interdiction ou la liberté », et il démontre que la liberté n'y peut rien.

Reste donc ["interdiction. « Si Luther et Calvin, dit- « il, se fussent contentés d'établir la liberté des « cultes sans rien ajouter, il n'y aurait jamais eu « l'ombre d'une révolution religieuse au xvie siè- « cle. » Comprenez-vous? Dans hlettre que le même écrivain adressa un jour à M. Sue sur la situation religieuse et morale de l'Europe, il dit carrément : « La force est le seul moyen qui ait réussi à anéantir une croyanceancienne. » Dansun récent article, publié sous le titre de Le Principe delà liberté en matière politique, par 31. H. Pergameni, un jeune homme de talent, dans la Revue de llelgique (numéro du 15 octobre 1875), le recueil dont 31. de Laveleye est un des directeurs et le principal collaborateur, on lit une apologie brutale mais claire et franche de ces doctrines antichrétiennes. L'auteur, emboîtant le pas de 31. Quinet, de 31. Sue et d'un excentrique anglais, 31. J. F. Stephen, fait le procès aux libéraux doctrinaires, à l'école de 3Ianchester, aux unionistes et à la constitution belge. Il traite la liberté politique de moyen inefficace, d'instrument suranné, de fausse idole, de vieillotte. C'est une du-

perie de laisser la liberté à ses contradicteurs. La liberté, dit-il, avec une candide assurance, est « une notion toute pratique, « une résultante de la race, du climat et de la civilisation. » L'auteur mérite aussi d'être rangé au nombre des apologistes involontaires. Lisez, en effet, cette négation de la certitude :

« Si nous étions régis ici-bas par une loi infaillible et supérieure, si quelque part, dans les cieux, s'étalait devant nous tout ouvert le livre de la vérité, si nous pouvions lire à l'aise ce qui est conforme et ce qui est contraire a l'idéal de la société, le problème de la vérité serait vite résolu. Tout ce qui serait conforme à cet idéal social serait permis et libre ; tout ce qui serait contraire serait défendu.

« Hélas! iln'en est pas ainsi. Enfants abandonnés, nous n'avons point au-dessus de nous un maître infaillible pour nous conduire par la main et pour nous dire : Ceci est la vérité. La vérité, c'est nous qui la créons ; les nécessités sociales, c'est nous qui les définissons.

« Comment ? Par la force ; c'est la force seule qui dans ce monde

crée et conserve, c'est elle qui fixe les nécessités sociales et les

règles du droit ; car un droit sans force n'est qu'un mot. Quoi

qu'on en dise, non-seulement la force prime le droit, — ce qui ne signifie pas grand chose, — mais la force, c'est le droit. »

Plus loin, M. H. Pergameni répète cette proposition de M. Stephen : « La question de savoir si la « liberté est un bien ou un mal, est aussi illogique « que celle de savoir si le feu est bon ou mauvais. » II y a certainement un sens vrai dans cet aphorisme et les catholiques ne le contrediront pas : mais dans la bouche ou sous la plume de celui qui nie toute autorité objective sur la terre, une telle proclama tion de principe est outrecuidante, que l'auteur me permette de le lui dire, sans croire que je veuille offenser sa personne.

J'ajoute qu'étant admis le point de départ de M. Pergameni, son travail est une petite perle de logique et de bonsens fourvoyé. Or, son point de départ est absolument le même que celuideM.deLaveleye. Voici la conclusion de la plaidoierie de M. Pergameni :

« Ne perdons donc pas notre temps à essayer de convaincre nos

adversaires : l'expérience des siècles pourrait seule décider qui de nous est dans la vérité, qui de nous se rapproche le plus de l'idéal social. Nous croyons avoir raison, cela suffit; dès lors notre devoir est de tâcher de faire prévaloir les idées que nous croyons justes, sans nous inquiéter de la liberté.

« Du reste, cette tendance à laisser de côté la liberté comme auxiliaire dans la lutte sociale, se fait jour de plus en plus, à mesure que l'opinion conservatrice se transforme et se rassemble autour du plus vieux et du plus solide édifice religieux que les hommes aient élevé, l'Église catholique romaine. L'Allemagne, la Suisse et l'Italie nous ont donné l'exemple ; suivons-les si nous voulons être sauvés.

« Sans doute, dans certains pays, en Angleterre, aux États-Unis, par exemple, ces questions semblent encore loin d'être posées aussi nettement, et la liberté des associations et des cultes y est presque sans limite. Mais des frémissements avant-coureurs agitent déjà cette surface en apparence si calme, et le moment approche où l'Angleterre et les États-Unis devront aborder en face le redoutable problème de la liberté religieuse ; ils le feront, nous n'en doutons point, avec tout le sens pratique des Anglo-Saxons, et ne s'amuseront pas a discuter si telle ou telle mesure de défense, la suppression des ordres religieux, par exemple, est une atteinte à la liberté d'association. Nécessité fait loi, sains populi suprema lex, ce sont la de vieux axiomes que le genre humain ne répudiera jamais.

i Chez nous, comme en France, la situation est bien plus critique : nous sommes en pleine mêlée, et l'ultramontanisme travaille avec une ardeur effrayante à son œuvre d'absorption.

« Que ferons-nous? Continuerons-nous à nous croiser les bras en psalmodiant chaque jour les litanies de la liberté, ou bien nous lèverons-nous avec un cœur viril et chercherons-nous à museler la louve romaine?

« Et par quels moyens? Suffira-t-il, comme beaucoup le pensent, d'enlever à l'Église ce qu'on appelle ses privilèges et de réaliser d'une façon absolue la formule de l'Église libre dans l'État libre? Nous le disons avec une conviction certaine, ce serait proclamer notre suicide.

« Non, si les libéraux belges veulent sauver leur pays et leurs dées, il faut qu'ils recourent k des moyens plus énergiques, il faut qu'ils travaillent sans relâche à la suppression des couvents et des ordres religieux, qu'ils arrachent l'enseignement aux mains du clergé, qu'ils arrêtent, par des mesures sévères et radicales, le développement inouï des miracles, des pèlerinages et des stigmatisées, qui sont un scandale et une honte pour notre pays.

« Quelles seront les mesures? Sans doute, il ne s'agit pas de faire des martyrs; les temps ne sont plus où l'on brûlait et où l'on torturait au nom d'une opinion politique; les mœurs de l'humanité sont changées et l'homme du XIXe siècle n'a plus le cœur de fer de ses aïeux; mais si la répression a perdu son caractère de férocité, elle n'en existe pas moins, car elle est la sanction du

droit. La prison, les amendes et le bannissement sont des armes légales, pourquoi ne pas s'en servir?

« Encore une fois, la liberté, la tolérance, la libre discussion et les innocentes railleries de nosvoltairiens ne nous feront pas gagner un po :ce de terrain dans cette lutte. Au contraire, plus nous parlerons de liberté, plus nous nous amuserons naïvement à tourner les miracles en ridicule, plus la superstition s'étendra parmi nos populations ; ce n'est pas avec des croquignoles que l'on renverse une forteresse cuirassée de granit.

« Si nous voulons faire œuvre sérieuse, nous devons oublier les doctrines de 1830 et mettre de côté nos beaux rêves de liberté. La liberté est bonne parfois, qui le nie? Mais la vie sociale est bien autrement précieuse et pour la préserver telle que nous la comprenons, il faut que nous sachions user de la contrainte. Toutes nos lois en sont un perpétuel exemple, car, toutes, elles empiètent sur le domaine de la liberté; restreignons encore ce domaine, là où il entrave notre idéal social, nous agirons logiquement, comme doivent agir les hommes.

« Les principes qui doivent nous guider dans cette lutte, ce sont ceux delà légitime défense et de la préservation sociale; ce sont aussi ceux delà solidarité humaine, trop oubliée par les libéraux de tous les pays . 11 est grand temps que les hommes de progrès s'occupent sérieusement des classes pauvres, de ces prolétaires dont le nombre grandit chaque jour d'une façon menaçante. Sous ce rapport, les cléricaux nous ont devancés depuis longtemps à

leur manière ; cette tutelle des petits, que les libéraux avaient dédaigneusement négligée, ils l'ont prise en main ; ils se sont faits les conseillers, les maîtres, les consolateurs du peuple. Faisons comme eux ; allons aux déshérités, protégeons-les contre les entreprises de l'Église, fût-ce même aux dépens de la liberté d'association. Souvenons-nous enfin que la grande loi de toute société humaine c'est la lutte des forces contraires, qu'un parti politique ne se soutient que par lutte, qu'il ne lui est jamais permis de s'endormir en laissant le champ libre à ses adversaires, et que la vraie devise de tous ceux qui croient dans une idée, c'est celle d'un des champions du libéralisme, de Marnix de Sainte-Aldegonde: Repos ailleurs! »

Certes M. H. Pergameni pourrait employer les talents que Dieu lui a donnés au service d'une meilleure cause; mais on ne peut contester, que, dans cette énergie un peu sauvage, il règne une certaine sincérité. Néanmoins, le jeune écrivain a été jeté par dessus bord par les lords de l'amirauté libérale. L'Écho du Parlement, où il a publié une nouvelle, le traite de romancier et le compare à la Croix, crux episcoporum. L'Indépendance l'appelle un poulain. Nous ne voyons pas, dit-elle, « la nécessité de

» discuter les violences du jeune publiciste de la » Revue de Belgique. Ce sont ruades folâtres de » poulain échappé qui jette ses gourmes. Il n'est » pas mauvais d'en avoir à perdre. Cependant il ne » faudrait pas trop les gaspiller. »

Enfin, M. de Laveleye lui-même, un peu trop surpris du bruit qu'a fait cette « ruade », a cru devoir, au nom du comité de la Revue, écrire au Journal de Garni une lettre dans laquelle on lit, sous la date du 21 octobre :

« Le système défendu par M. Pergameni n'est accepté par aucun des membres du comité. Mais il a de nombreux partisans en Angleterre, en Italie, en France et principalement en Allemagne, et, qu'on le remarque bien, il en ralliera davantage à mesure que les prétentions excessives du clergé provoqueront une opposition plus ardente. Cette opinion, représentant ainsi une des nuances importantes du mouvement anticlérical, il nous a paru utile qu'elle fût exposée, afin qu'on puisse l'apprécier, et au besoin, la combattre. »

Il me semble que ce désaveu n'était pas nécessaire: xM. Pergameni ne dit pas autre chose que M. de La-

veleye ; seulement il le dit plus clairement. Dans sa lettre à M. Sue, citée plus haut, M. Quinet reconnaît qu'il éprouve quelque embarras à formuler sa doctrine; il ne l'énonce, dit-il, quV?i énervant les mots. M. de Laveleye éprouve le même embarras. M. Pergameni, lui, n'a pas énervé les mots. Voilà la seule différence que j'aperçois entre les deux thèses soutenues par les deux collaborateurs. Je serais heureux d'apprendre que je me trompe; mais alors j'accuserais M. de Laveleye de flagrante inconséquence. Si « le plus éminent des auteurs de la constitution belge » (il est regrettable que nous ne le connaissions pas) commence à croire qu'il s'est trompé, en « accordant » généreusement les libertés civiles aux catholiques, quel est donc le régime qu'il leur appliquerait, s'il était le maître? Quels sont donc les « chocs terribles » qui attendent les catholiques? D'où partiront ces chocs? Toutes ces questions sont laissées par M. de Laveleye dans une pénombre littéraire, d'où M. Pergameni les fait sortir.

MM. l'avocat X. Olin et le professeur G. Tiber-

ghien n'ont pas voulu accepter la responsabilité de l'article de M. Pergameni. Le premier, se plaçant au point de vue historique de nos libéraux doctrinaires parlementaires, proteste avec beaucoup d'énergie, il faut le reconnaître, contre la doctrine de M. Fer^aneni, mais il ne la réfute pas essentiellement. En effet, cette doctrine est mise en pratique en Prusse et en Suisse, deux pays qui « marchent a la tète de la civilisation moderne », et, si l'on veut faire bon marché des « ornières cléricales » , ils ne manque pas d'arguments même « rationnels » pour légitimer l'emploi de la force au service du succès politique. La société antique, à la veille de la Rédemption et à l'apogée de sa civilisation, s'est jetée dans l'abîme du césarisme. Virgile et Horace n'étaient pas des sots; et cependant ce régime ne leur déplaisait pas. Aristote était le précepteur du fils de Philippe de Macédoine, dont le système absolutiste ne lui répugnait pas. M. le prince de Bismarck, qui réalise les préceptes de M. Pergameni, est fêté comme un des plus grands hommes de notre temps et je vois les juristes les plus con-

sommés, les hommes de lettres les plus renommés et ce qui reste en Allemagne de philosophes, lui tresser des couronnes.

M. Tiberghieo est plus «technique »que M. Olin, mais, oserai-je le dire, il convainc moins; il cherche à redresser les erreurs de M. Pergameni sur la notion de liberté el il lui adresse, sur ce sujet, une petite admonestation paternellement philosophique. Le lecteur ne désire pas que je l'engage à me suivre dans la digression où je serais entraîné, si je voulais, à mon tour, critiquer la théorie de M. Tiberghien. Disons cependant que celui-ci honore sa profession, en soutenant une doctrine spiritualiste; mais sa définition à priori de la liberté, sa détermination un peu arbitraire de l'idée de droit, sa théorie sur la liberté civile et politique qu'il déduit exclusivement de la notion de liberté morale, ne peuvent être accueillies sans réserve philosophique et soulèvent bien des objections rationnelles. On peut professer sur la liberté morale la doctrine philosophique la plus correcte, ne pas admettre en principe absolu (comme il faut le faire en philosophie),

la liberté des cultes, et être un parfait honnête homme; et de même on peut définir doctrinalement la liberté des cultes comme une pestilence, tout en respectant sincèrement et légitimement, mais civilement, une législation qui tolérerait tous les cultes. C'est la thèse et l'hypothèse des catholiques. M. Olin n'admet pas la liberté absolue des cultes. De quel droit? M. Thiberghien prétend, lui, qu'il n'y a que les sophistes qui soutiennent la liberté absolue. » La liberté, dit-il, ne saurait être absolue pour » l'homme, puisque la liberté de chaque membre » de la société trouve sa limite dans la liberté de » tous les autres. La liberté a ses limites : cela » empêjhe-t-ii qu'elle soit un bien? Elle est un » bien, puisqu'elle est un droit. » Ce raisonnement pèche par la base ; il confond la liberté morale et la liberté politique, l'absolu avec le relatif, et il renverse la notion du bien. La liberté n'est pas un bien, parce qu'elle est un droit ; la liberté, au contraire, ne peut devenir un droit que pour la réalisation du bien. Si j'étais à la place de M Pergameni, je répondrais

victorieusement à toute cette argumentation. Qui définira les limites de la liberté civile (entendonsnous bien sur les mots et ne confondons pas, comme M. Tiberghien, la liberté morale et la liberté civile)? Moi, répondra 31. Tiberghien. Nous, crieront les ami de 31. Olin. Pourquoi 3131. Stephen, Carteret, de Bismarck et Pergameni ne pourraient-ils pas, à leur tour, répliquer : nous? Je délie 31. Tiberghien de démontrer que les encycliques Mirari vos et Quanta cura sont philosophiquement inférieures à ses théories incer aines et subjectives. Je dis philosophiquement, laissant la théologie pour des pauvres d'esprit tels que les « cléricaux ».

En voilà trop sur ce sujet. Il est temps de conclure.

En résumé donc, les nations catholiques sont mortes ou vont mourir; mais quand d'aventure elles ne sont pas encore enterrées, gardez-vous de leur accorder des libertés, qui ne sont légitimes que pour' les libéraux et les protestants; « l'expérience a dé- » montré et démontrera chaque jour plus claire- » ment que sur le terrain de la liberté absolue, la

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» libre pensée ne peut lutter contre le catholi- » cisme. »

Ainsi, d'un côté, on cherche à faire croire, contre l'histoire du passé et contre les faits du présent, que les catholiques sont religie isement corrompus dans l'âme, sont politiquement des esclaves, et sont économiquement condamnés au prolétariat; puis, quand il a été démontré, comme en Belgique, qu'une pareille thèse est radicalement fausse et insoutenable, on se redresse d'un autre côté et l'on proclame que ces mêmes catholiques doivent être exclus du partage des bénéfices de la liberté civile de droit commun. D'un côté, on constate, avec une feinte douleur, qu'ils sont incapables de vivre ; de l'autre, « l'âme remplie de tristesse », on les condamne à mort, parce qu'ils ont trop de vie. Si je voulais qualifierd'un seul mot une pareille doctrine, je dirais que c'est du pharisaïsme politique, inspiré à la fois par la haine de l'Église et par le mépris delà liberté civile.

M. de Laveleye monte ensuite au Capitole, pour rendre grâces aux dieux en ces termes :

« Pour tout homme qui veut interroger les faits, sans parti pris, il demeure donc établi que la Réforme est plus favorable que le Catholicisme au développement des nations. Il faut maintenant trouver les causes de ce fait. Je crois qu'il n'est pas difficile de les indiquer. »

Nous le suivrons pour vérifier ces assertions.

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