PREFACE. XIX
» durant les trois jours par semaine qui lui rcs- » tent libres. En Russie, la corvée des paysans a » été généralement remplacée par une redevance > en argent, nommée Vobroc , qui , de sa nature, » est supposée toujours égale, mais que dans un » pays sans liberté et sans garantie, le seigneur » peut augmenter suivant son caprice. » (1) Nous verrons bienlôt que notre population agricole est sortie d'une situation correspondante. Cette situation est le plus grand pas que la classe des paysans puisse faire lorsque l'élément démocratique n'a pas fait son apparition.
Mais aussitôt que l'assouplissement du principe aristocratique a permis à la classe des hommes libres de prendre rang dans l'état, le bail à ferme ou à colonage temporaire devient le moyen le plus général de mettre les terres en valeur. A mesure que le servage s'eiïace, le bail à ferme empiète sur les places qu'il laisse vacantes; car il est l'industrie du paysan , de même que le négoce et la fabrique sont l'industrie du citadin. Peu à peu l'on voit s'élever de nombreuses familles de cultivateurs indépendans, qui tiennent le milieu entre les grands propriétaires et les ouvriers prolétaires. Le fermier qui a long-temps travaillé^ long-temps économisé, finit par acheter un champ ; il prend place parmi les possesseurs du sol. Alors, si quelque grande cause politique n'y met pas obstacle, l'agriculture
(a) Etudes sur l'économie politique, t. I, p. i86.
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el la liberté se donnent la main, et celle union fait surgir des entrailles de la terre , comme autrefois les dents du dragon, cette classe villageoise si précieuse pour la propriété, et qui plus que toute autre, est le nerf d'un état puissant. Car c'est elle qui dans la paix trace le sillon nourricier , c'est elle qui, pendant la guerre, fournit à la patrie ses plus robustes et ses plus vaillans soldats.
La transition dont je parle s'opère depuis longtemps en France, dans un silence qui trompe les étrangers peu instruits de nos mœurs. M. Jacob , chargé par le parlement anglais de parcourir l'Europe pour y étudier l'état de l'agriculture, a prétendu que la France est au second degré de l'échelle agricole en commençant par en bas. Ce jugement n'est pas d'un observateur ; c'est celui d'un contempteur superficiel. M. Jacob n'a vu probablement dans nos villages , assez sales pour la plupart, dans les demeures assez chétives de nos paysans, (juc l'indice de la misère. Il ne sait pas que dans plusieurs de nos provinces une grande révolution se prépare au profit de ce cultivateur , qu'il croit si pauvre, parce qu'il est peu soucieux d'une vie luxueuse ou commode; il ne sait pas qu'un jour viendra où, sans secousse et sans bruit, la propriété passera presque entièrement dans ses mains. Nous insisterons plus tard sur cet inévitable résultat , qui nous paraît devoir fixer à un haut degré l'allenlion des économistes. En attendant , nous laisserons l'Angleterre se vanter
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des progrès de son agriculture et du confortable qui règne dans ses campagnes. Si l'art agricole fleurit chez elle plus que chez nous, notre population agricole progresse chez nous bien plus (jue chez elle, et c'est là ce qui importe surtout à ceux qui font marcher l'homme avant la chose. Nous n'avons pas oublié ces prétendues réformes agronomiques, par lesquelles la duchesse de Swtherland déposséda quinze mille paysans , de sept cent quatre-vingt-quatorze mille acres de terre dont ils étaient en possession depuis un temps immémorial, les força à abandonner leurs antiques foyers et leurs villages, qui furent démolis et brûlés; le tout, afin de convertir leurs champs en pâturages plus productifs, et d'améliorer les races bovines et les laines des troupeaux (1)! Est-ce là le sort qui attend le cultivateur français ? est-il forcé dans sa détresse de s'écrier douloureusement :
Nos patriam fugimus et dulcia linquimus arva.
et puis, toutes les merveilles de l'agriculture anglaise n'empêchent pas que beaucoup de grands seigneurs, chargés de dettes, avec leurs immenses fortunes , ne pressurent horriblement leurs fermiers (2). Il y a d'ailleurs un fait officiel qui fait taire tous les doutes : c'est le rapport de la commission parlementaire nommée pour rechercher les
(i) Ce fait eut lieu de i8i i à 1820 ; il fut imité par d'autres seigneurs écossais. M. de Sismondi [loco cit.), t. I, p. 204 et suiv. a tracé le récit lamentable de ces expulsions.
(2) M. de Sismondi. t. I, p. 2a8.