PREFACE. XXVII
ficit celui qui, après avoir chetivement vécu, parvient à grand peine à joindre les deux bouts. Et encore , cette perspective , si triste qu'elle soit , estelle la plus belle à laquelle puisse prétendre le cultivateur irlandais. Car presque toujours la déconfiture est au bout de son bail. Comment en serait-il autrement? Son fermage est énorme. Il est presque partout supérieur à ce que la terre peut produire (1) , et ce n'est dans toute l'Irlande qu'un cri de malédiction contre ces superexaclions qui dégradent le cultivateur jusqu'à h plus hideuse pauvreté. On a vu comment il est logé. Cette misérable cabine en gâchis, il la partage avec son cochon, qui a bien le droit cl'ij vivre , dit-fi , car c'est lui qui en paie la rente (2). La nourriture des fermiers les plus huppés consiste en pommes de terre, lait de beurre, pain d'orge et beurre ; cans tout le pays de Waterford , ils ne mangent qi.e des pommes de terre aux([uelles ils joignent qudquefois les rebuts de la salaison des porcs (3). Qmnd après tant de privations , arrive le moment de payer le fermage, il faut que le colon demande grice; il lui est impossible de tenir sa promesse. Mâs le créancier est impitoyable; il doit payer lui-même un autre créancier échelonné sur lui et qti ne lui accordera
(1) M. de Sismondi, p. ^Sg, 260.
(2) Mot des paysans irlandais {Id. , p. i64).
(3; C'est ce que raconte un voyageur anglais, témoin oculaire, M. Inglis, dont la relation est. m partie traduite par M. de Sismondi , p. 260.
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pas de merci. On saisit donc le porc qu'engraissait le colon et son misérable mobilier. Puis la justice l'oblige à grands frais à déguerpir. Mais le lendemain, il reparaît et s'attache en désespéré à cette terre, sans laquelle il va mourir avec sa femme amaigrie et ses enfants déguenillés. Que faire alors pour vaincre cette obstination de la faim ? Le maître fait démolir sa cabane et le laisse nud et sans asile. Mais malheur à ce riche trop attaché à ses droits! Lazare se révolte et demande à l'assassinat la vengeance de ce su7num jus : oubliant à la fois et les préceptes de la 'oi écrite et les conseils de cette religion qu'il reproche à son oppresseur de ne pas connaître!... Bientôt Lazare est condamné. Oui! tout crime doit avoir sa répression. Cependant on ne tarde pas à apprendre que les témoins qui ont osé parler, ont reçu la mort. On informe, on poursuit 5 pendant ce temps-là , le fils , le frère , la mère du dénonciateur tombent victimes d'un nouveau forfait. Enfin tous ceux qui souffrent s'associent et s'insurgent. Ils répandent au loin la terreur, la mort et l'incendif. L'Angleterre s'irrite; elle prodigue les lois d'exception et les rigueurs , et parvient à comprimer un instant la révolte de ces nouveaux barbares. Mais l'orage gronde sans cesse, et le volcan ne r^.tient ses flammes que pour les montrer plus terr blés quelque temps après. Ainsi donc voilà dans cuels extrêmes se meut le contrat de louage des terres dans ce pays désolé ! La fin de l'action du locateur c'est la ruine du preneur;
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l'exception du preneur, c'est riiomicide du locateur!!!
Quand le voyageur étonné demande au fermier irlandais comment il se fait qu'il accepte sciemment des conditions qui le conduisent à sa ruine, il répond : Qu'aurais-je pu faire? comment aurais-je pu \ivre? (1) Cette réponse est le secret d'une situation à laquelle concourent à la fois et les mœurs de l'Irlande et l'égoïsme de son aristocratie. Dans ce pays^ en effet, ce n'est pas comme en Angleterre, où la classe plébéienne a su s'emparer du commerce en compensation de l'occupation du sol par la noblesse. L'Irlande n'aime et ne pratique en général d'autre industrie que la culture des terres ; la masse de la population, exclue des emplois et des professions libérales autres que la médecine, trop pauvre pour se livrer au commerce, que l'état politique du pays environne, du reste, de mille entraves (2), est vouée par nécessité autant que par son penchant naturel et par ses habitudes, au travail des champs. Mais le sol ne lui appartient pas; c'est l'aristocratie qui le possède, en vertu de la grande confiscation opérée par Cromwell, à la suite delà rébellion de l'Irlande, resiée catholique, contre l'Angleterre , devenue protestante ; confiscation qui ne porta pas seulement sur les domaines des seigneurs insurgés, mais qui affecta encore les
(i) M. Inglls.
(a) La noblesse, en effet, s'oppose de toutes ses forces à Vétablissement des fabriques en Irlande (M. de Sismondi, p, 262}.