PRÉFACE. LXXV
Mais quelque nombreux: que fussent les colons par rapport à la population libre, ils ne l'étaient pas assez pour utiliser les immenses domaines qui relevaient en toute propriété du fisc royal, des seigneurs et des églises. Nous sommes ici à une des époques les plus malheureuses de l'histoire. Les classes laborieuses languissaient au milieu des tourmentes qui remuaient une société sans assiette; et les classes élevées, en proie aux agitations politiques, s'épuisaient dans des luttes sanglantes pour arriver à des formes gouvernementales plus en rapport avec l'état des mœurs. L'aristocratie planait toujours sans intermédiaire sur une masse d'hommes voués à l'esclavage ; ses sujets étaient des serfs; les vilains et les roturiers, ces premiers nés de la classe moyenne, ces premiers instruments de l'industrie agricole libre, n'existaient pas encore (1).
Mais , du dixième au douzième siècle , une grande révolution avait été consommée ! Je veux parler de l'établissement définitif de la féodalité, qui fractionna en une multitude de souverainetés locales la grande et impuissante souve-
(1) Le vilain (de villa, paysan) était opposé à gentilhomme (gentilis, ingenuus); mais le vilain n'était pas serf, comme le remarque Pierre de Fontaines (^Con.teil à un ami, ch. 21),
Roturier vient de ruptura ; les rotures étaient les terres mcultes données originairement par les seigneurs aux paysans et vilains pour les rompre, casser, essarter, labourer. (Brodeau, Sur Paris, 1. 1, p. 535).
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rainelc des descendanls de Charlemagnc. Les légistes des siècles suivants ont fait entendre des cris de fureur contre ce morcellement du pouvoir royal. C'est qu'ils n'ont pas compris le sens de ce mouvement salutaire, qui sauva la France d'une ruine complète, et vint donner à ce corps défaillant un nouveau souffle de vie. La première et la deuxième race n'avaient joué qu'un drame ridicule et sanglant (1) en parodiant cette centralisation majestueuse par laquelle Rome avait gouverné le monde. Les populations grossières, ignorantes, matérialisées dans leur étroit horizon , n'avaient rien compris à cette folle prétention, à laquelle manquaient à la fois et les besoins contemporains, et les sympathies publiques, et l'habileté des princes!... L'instrument se brisa donc entre leurs mains. Les formes trop savantes et trop compliquées du génie romain échouèrent devant la brutalité féodale, et le pouvoir royal s'éclipsa totalement dans les hautes régions où il se tenait renfermé. Alors éclata la plus effroyable anarchie dont l'histoire fasse mention.
Mais (juand la souveraineté se fut mise au niveau des intelligences , en se renfermant dans l'étroite enceinte des seigneuries, quand les formes politiques , secouant le joug d'une imitation stérile, eurent revêtu l'originalité qui convenait à des temps nouveaux, une heureuse réaction
(i) J'excepte Cliarleraagne.