PREFACE. XI
moyenne et petite : d'abord , de former une sorte d'assurance mutuelle d'autant plus puissante que le nombre des associés est plus considérable; ensuite, de ramifier au sein de la mobilité démocratique, l'élément de stabilité qui s'attache à la possession du sol.
Mais voici maintenant où commence l'inconvénient dont je parlais tout à l'heure. Supposons, par exemple, dix hectares de terre appartenant, l'un dans l'autre, à chaque famille propriétaire. Si ces dix hectares ne sont pas réunis en un seul corps , s'ils forment cinquante , quatre-vingts , cent pièces de terre séparées par de certaines distances, on aperçoit tout de suite ce qu'il y a de fâcheux pour le cultivateur obligé à perdre un temps précieux pour aller de celle-ci à celle-là , lorsqu'il faut labourer, fumer, ensemencer; à faire des dépenses plus considérables de clôtures; à supporter des empiétements plus fréquents; à se soumettre à des servitudes gênantes; à renoncer à l'éducation des bestiaux, etc. , etc.
Or, il y aurait un moyen de lutter contre ce mal; ce serait de réunir par la voie d'échanges tous ces terrains disséminés. M. François de Neufchateau nous apprend qu'avant la révolution les propriétaires de la commune de Rouvres, près Dijon , recomposèrent ainsi leurs terres par des échanges volontaires , et obtinrent l'appui du gouvernement pour vaincre les obstacles qu'opposaient aux réunions soit les droits des décimateurs et des
XII PRl'FACC,
seigneurs, soit les chemins qu'il fallait changer. Pourquoi ces tentatives ne seraient - elles pas plus générales? pourquoi le gouvernement ne prend-il pas une initiative digne de lui en les excitant et les favorisant? pourquoi ne promet-il pas son concours pour certaines dépenses et des exemptions de droits pour des mutations? Les difficultés d'une telle entreprise ont été abordées et vaincues, sur une plus grande échelle qu'à Rouvres, dans le Danemarck, la Suède, l'Ecosse, la Prusse; ne serait-il pas de l'honneur d'une nation telle que la nôtre, de ne pas rester en arrière de ces exemples, surtout lorsqu'il s'agit de nos intérêts les plus chers? Mais deux causes faciles à prévoir s'y opposeront sans doute. La première , passagère , il faut l'espérer, c'est cette habitude de la législatured'user tous les ans son temps et son ardeur dans le cercle monotone de discussions, qu'on appelle politiques et qui ne sont que personnelles; car ces débats qui viennent périodiquement accrocher à une balançoire aérienne le gouvernement du pays, et dont on pourrait dire :
Panduntur inanes
Suspensœad ventos (i).
Tous ces débats, dis -je, s'agitent entre des hommes qui au fond ne sont pas séparés les uns des autres par l'épaisseur d'un cheveu. La seconde est plus grave et plus difficile à vaincre; elle
(r) Virgile, Enéide, îiv. VI, vers 7/40.
PREFACE. Xlll
lient à l'esprit ombrageux de notre démocratie, qui, bien que douée d'une force supérieure à tous les obstacles, se laisse prendre cependant d"'une inconcevable panique quand on lui parle d'aristocratie. Or , je ne serais pas étonné que quelque habile surveillant de cette terrible aristocratie ne vit, dans les réunions de parcelles, je ne sais quel projet de reconstitution féodale de la propriété ; et le moyen alors de faire entendre le langage de la raison à des esprits frappés d'un si patriotique effroi!! Je ne dis rien, au surplus, que je ne sois en état de prouver à l'instant; je raconte l'histoire de ce que nous avons vu hier. En effet, parmi les lois de la restauration, il y en avait une fort bonne , et surtout fort innocente (1), qui dans la vue de favoriser les échanges de propriétés contiguës, allégeait les droits d'enregistrement et de transcription de ces sortes de mutations. Cette loi avait été conçue dans une pensée favorable à l'agriculture; mais dans la pratique elle donna lieu à quelques abus , et la régie de l'enregistrement, plus préoccupée de la rentrée de l'impôt que des progrès agricoles, en demanda l'abrogation en 1834. Quel fut son grand argument? Ce fut de soutenir que cette loi de 1824 avait été conçue par la restauration pour régénérer le principe aristocratique par la régénération des grandes propriétés. Oh ! vous concevez que la chambre des députés ne pouvait rester froide devant celte
(i) Du i6 juin 1824. Voyez iufra n" /i3 du commentaire de V échange à la note.